‹ Nouvelles études morales sur le temps présentChapitre 18 sur 36 · M6 NOUVELLES ÉTUDES MORALES · texte numérisé non relu

M6 NOUVELLES ÉTUDES MORALES

- 868 jeunes amis, M. Forgues, lorsqu'il nociB raconte CfiB belliqueuses et charmantes matinées de*ia rue Saint-Lazare, chez M. de YitroUes. Tel arussînous le représente, dans un curieux et récent ouvrage, le cardinal Wiseman, lorsque, nous racontant ises souvenirs, il nous montre cet homme de 'petite taille, cfaétif, dénué d'autorité dans le regard etde toute grâce» extérieure, assis, la tète pendiée «n avant, les mains jointes >devant lui ou pesées douoementrune dans l^autre, jetant tout d^im coup dans l'entretien, après de longs intervalles de silence, un flot d'idées à i-occasion d'une simple question, s^emparant du sujet dans son ensctmble, le divisant avec symétrie, développant chaoune^de ces divisions, puis conohiant, d'une voix iknice, monotone, tout intérieurey sans internipttoas ni hésitations, comme dans ces soliloques où \lltîne médite avec elle-même.

Mais là surtout où M. de Lamennais est à l'aise, c'est chez lui, à la Chênaie, dans une solitude peuplée de jeunes enthousiastes. G est là qu'il' (faut le voir, dans la sécurité absolue de son esprit/ déployant son originalité, tantôt spéculative et mystique, tantôt libre et familière. M. de Lamennais a •toujours aimé les jeunes gens. C'est le côté le plus humain de cette âme. Le seul sentiment très-tendre qu'il ait éprouvé ou montré dans sa vie, paraît avoir été, vers l'âge de trente -trois

'M. DE BAMENNÀIS. 227

»ns,^ptmr xm j«nne 'AngMs,' Henry Moormaiî,^u-

-gitel il prodigua, jusqu'à' la mort de ce jeune pro-

BëlytCj toutes les richesses d'une sensibilité qui

plus tard «e referma' et se contracta douloureuse-

-ment.

D apportait un peu <ie cbtte -viTe^Bimitié, <ians'les réunions du soir à la Chênaie, à ces brillants jeunes gens qui se pressaient à eftté de Iwavectaiit'd^dmiration et de déférence, MM. Gerbet, Gazalès, Lacordake, Élie de Kertanguy, ^parfois M. de Montalembert, et qui vivaient soûs Fempire de cette grande intelligence^ alors dans tout l'écM de sa gloire et de ses premières luttes, avant la rupture et quand rien ne semblait irréparable .' flertes, vers cette année lointaine de 1832', malgré la distance du temps et l'intervalle plus' grand; encore. des événements et des idées, les soirées de la Chênaie nous offrent un émouvant et curieux spectacle. Des jeu- . nés gens d'élite rassemblés dans ce cénacle, sous la conduite de celui qui semblait réunir en lui toutes les grandeurs du génie, du sacerdoce, d'une persécution peut-être prochaine; cette association d'intelligences et d'études dans le grand œuvre de la restauration de la liberté par la religion et de la religion par la liberté ; l'annonce d'une ère nouvdle dans l'Église raffermie et dans la société régénérée', enfin la tentation même d'un grand péril vaguement pressenti, la séduction des luttes.

possibles pour la défense de la vérité dont la faveur divine a constitué un seul homme le mandataire parmi les autres hommes, tout cela devait puissamment agir sur les imaginations de chacun des disciples, puisque nous-mêmes nous ne sonunes pas insensibles à ces impressions lointaines. H y a eu là, dans cette vie d'effort et de passion, une heure de triomphe tranquille qui dut détendre cette âme de combat.

La note de l'admiration officielle, autour de M. de Lamennais, c'était le souvenir de saint Paul au milieu des gentils, de saint Jean dans Pathmos. La lutte des puissances intérieures de Tapôtre avec les plus terribles mystères de l'esprit de Dieu qui le visite, l'avenir entrevu, les abîmes montrés à d'effrayantes profondeurs, la mission et le prix dont il la fait payer, ces images mystiques jetaient toutes les jeunes âmes dans une sorte d'exaltation permanente et d'extase agitée. C'était là l'auditoire tout préparé, par son enthousiasme, pour mettre l'orateur à son aise et lui donner toutes ses forces.

Cependant, il y avait des instants, dans la journée, où la solennité de l'idée faisait trêve et où nous apercevons un Lamennais inattendu. Quelle expressive et vivante peinture nous a laissée de lui, dans cette attitude, un des disciples de ces années-là, le poète inconnu du cénacle, Maurice de Guérin I II est là, près du grand homme, le soir

après souper, quand le cercle se forme autour de rimmense sofa, sous le portrait de l'aïeule. C'est l'heure de la causerie : « Alors, si vous entriez dans le salon, vous verriez là-bas, dans un coin, une petite tête, rien que la tête, le reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse sur son cou ; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse, et parfois de longs éclats de rire aigus : C'est notre homme. Philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plas saillantes, les plus incisives, avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds ; quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésie.... Un peu plus loin, cette figure pâle, à large front, cheveux noirs, beaux yeux, portant une expression de tristesse et de souffrance habituelle, et parlant peu, c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori de tous les hommes. »

Malgré ces agréables peintures où il excelle, le jeune disciple avoue à plusieurs reprises qu'il n'aborde que rarement M. de Lamennais et que ce tf e«t jamais sans un certain frisson. Les effusions gaîes n'étaient que l'accident de la vie commune ; l'enthousiasme un peu sombre, teint des nuances mêmes de cette grande âme souffrante,

Page 1