‹ Nouvelles études morales sur le temps présentChapitre 19 sur 36 · Î30 NOUVELLES ÉTUDES MORALES · texte numérisé non relu

Î30 NOUVELLES ÉTUDES MORALES

dominait parmi ces sévères jeunes gens, voués, au .travail et se préparant iotérieurement à la per- ' sécution.

Heure tranquille et charmante, à tout prendre^que cette heure de la Chênaie I Bientôt le cénacle va. se disperser, la solitude se faire autour.de Mw de Lamennais; les déchirements éclatent. Il nous reste à rappeler les incidents psychologiques de ce grand divorce. .

La correspondance publiée par M. Forgues nous permet de suivre et de noter les phases du changement qui va se préparer et s'accomplir. C'est dans un espace de dix années, de 1825 à 1836 environ que se concentre Tintérét de notre étude. Cet intervalle relativement très-court est singulièrement rempli. Nous y rencontrons en un seul homme plusieurs personnages différents qui, en ayant Tair de se continuer, s'altèrent et se modifient jusqu'à la contradiction la plus violente.

C'est d'abord l'Apologiste, j'allais dire le Père de l'Église, dans toute la gloire de la lutte victorieuse, l'auteur de V Essai sur Vindifférencequ^il détend avec opiniâtreté, récidivant par des pamphets éloquei^ts en faveur de sa propre cause qu'il iden-

M. DE LA MENNAIS . 2ai

tifie avec celle de la religion, contre les doctrines! hérétiques et libérales^ sataniques et démocratiques, gallicanes et athées; c'est tout un pour lui., (La Re*ligicm considérée dan» ses rapports avec l'ordre civUet politique, 1826; les Progrès de la RévoMioUj 1829.) Puis .c'est le théocrate illuminé par le coup de foudre de 1830, se portant encore à la défense des institutions catholiques, mais, cette fois, avec les armes et le langage de la liberté moderne, fondant l'Avenir avec le double enthousiasme de son âme renouvelée et de quelques jeunes intelligences qu'il embrase du feu qui le dévore, créateur du parti catliolique qui doit lui survivre en modifiant et atténuant le programme. C'est le pèlerin de Romeea 1832, qui, inquiété dans l'ardeur du combat par la. menace: des censures ecclésiastiques, s'achemine vers le Vatican, et, après un long séjour rempli d'incidents dilatoires, revient désavoué, avec une. inguérissable blessure ; c'est le solitaire de la Chênaie y s'exaltant dans ses méditations sous les chênes druidiques^ qui au lieu du calme espéré ré^ pandent sur son esprit un trouble fatal, un ver-<> tige; abandonné bientôt de ses derniers disciplesii. seul, tout seul, couvant sa plaie secrète et sortante de sfiA morne silence -pour jeter au monde les ParoU^A'un croyanty une menace, une prophétie, un ? rêye enflammé, une prière mêlée à une malédio* • tion; enfin, conune il arrive^ entraîné au delàide sa*

pensée, par le succès même de l'œuvre, bien décidé d'abord à n'exercer sa liberté reconquise que dans Tordre de 'la politique, mais emporté par la situation mouvante qu'il a prise, contraint d'étendre de plus en plus cette sphère d'action jusqu'à ce que, les dernières limites étant franchies, le fils respectueux de l'Église, un instant trop zélé pour sa cause, puis partiellement indépendant, éclate un jour en pleine révolte et qu'après avoir eu d'abord» selon une parole célèbre, le goût du schisme, il finisse par en avoir le courage.

Triste biographie d'une grande âme errante à travers les situations les plus diverses, que son impétueuse mobilité entraîne et trompe, et dont Tessor brisé se redresse avec une indomptable énergie dans les sens les plus contraires. La Correspondance ne jette pas de lumières précisément nouvelles sur l'intérieur assombri de cette âme, pendant ces crises où elle se consume. Mais elle nous fait assister, presque jour par jour, à cette psychologie maladive dont les pamphlets ne sont que la révélation intermittente et l'explosion, pendant ces dix années, les plus agitées qu'un homme ait jamais vécues.

Un des traits de cette Correspondance, c'est la personnalité impérieuse qui y règne d'un bout à l'autre. Il n'y a qu'un personnage présent, c'est l'auteur. Les autres ne semblent être là que

pour donner la réplique ou Toccasion au discours.

Ses principaux correspondants sont, dans cette période de sa vie, Mme la comtesse de Senflft, M. Berryer, M. de VitroUes, M. Coriolis. Mais on se douterait à peine, en passant d'une lettre à Tautre, que Ton passe d'une personne à une autre. Que M. de Lamennais adresse ses réflexions à la pieuse Allemande (femme d'un diplomate autrichien, ambassadeur à Turin), ou à sa fille, la comtesse Louise, ou au grand avocat de la légitimité, qui marquait déjà sa place au premier rang du barreau, ou à cet homme d'État en disponibilité pour qui la Restauration fut si ingrate, ou à cet aimable marquis gascon, moitié personnage politique et moitié homme de lettres, qui avait plus d'esprit dans sa prose que dans ses vers^ le ton de la correspondance ne change pas sensiblement. Chaque lettre porte la trace du grand écrivain et de sa force d'imagination ; mais à toutes manque cette grâce insinuante et souple, cet art délicat de parlera chacun son langage, de donner aux idées le tour particulier qui convient aux différentes personnes. Sauf les premières et les dernières phrases où passe hâtivement quelque formule plus affectueuse de salutation ou d'adieu , toutes ces lettres se ressemblent par le même ton de dogmatisme amer. L'écrivain ne se désintéresse pas de lui-même ; il ne détend

jamais ses muscles ou ses nerfs. 11 ne se relâche pas de sa passion fixe, et quand parfois il s'aban^^ « donne, c'est pour lancer à l'adversaire qu'il a en vue quelque trivialité énorme. La Correspondance n'est donc, à vrai dire, qu'une longue série de, courts pamphlets. De là une fatigante monotonie et le défaut de charme.

En cherchant bien, on trouverait cependant quelques rares dérogations à cette habitude d'un esprit qui s'impose tel qu'il est, incapable de se plier aux circonstances, aux situations, aux ca^. ractères variés des personnes. Deux ou trois lettres nous offrent des ménagements inattendus pour la piété orthodoxe et effrayée de Mme de Senfft. C'est au moment où il produit dans le monde cette œuvre de colère, les Paroles d'un CroyafU: et il va paraître, écrit-il, un petit livre qui vous déplaira fortement ; vous en entendrez parler : je vous supplie de ne le pas lire; quelques-uns ne doivent pas l'entendre, d'autres ne le pourront pas; ce n'est point un livre du présent, c'est un livre d'instinct, de pressentiment et de conscience. Les paroles de l'auteur sont âpres ; il ne les croit pas injustes. Cependant elles blesseront, elles doivent blesser ; il le sent - à regret. Encore un coup, je vous supplie de ne le point lire. Il y a peut-ôti*e, au fond de tout cela, comme un devoir mystérieux, comme un entier sacrifice de

soi, que Ton ne cherche point, que Ton fuit plu-» tôt, et qui tire de Tâme affaissée d'angoisse cette parole : Tr'anseat calix iste! Cet amer calice^ il Icv faut boire pourtant, et boire jusqu'à. la lie*. » On . aperçoit, dans ces lignes émues, une attention dé-r . licate pour une âme de femme, dont il faut savoir gré à ce dominateur superbe, qui d'ordinaire, lors = même qu'il change d'idée, n'admet aucune tran-r» saction avec les idées d'autrui,^

Le fond de toutes ces lettres, c'est d'abord Tin- . térêt de l'Église, le souci de la situation qu'elle, doit prendre devant le siècle, la préoccupation jalouse de son indépendance qui ne lui semble assurée qu'à la condition qu'elle domine les cou-ronnes; plus tard, c'est l'intérêt de l'humanité,son avenir, son affranchissement de toutes les formes de la tyrannie, c'est toujours la politique. Toutes les questions philosophiques ou religieuses viennent se résoudre pour lui en appréciations sur les hommes et les événements contemporains,., dans leur rapport avec sa pensée dominante-.

Même dans le temps de la plus grande ferveur ca- • tholique, on chercherait en vain dans ces lettres./ quelque trace de direction des âmes ou quelque» effusion de vie intérieure. Il s'engage au plus., avant de la mêlée humaine, avec son drapeau, na.

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