Ï4£. NOUVELLES ÉTUDES MORALES
dans, toutes les lettres où il essaye- de définir l'état social auquel il aspire. En dehors de quelques belles apostrophes a un avenir plutôt célébré que décrit, à la Révolution qui conduira, de station en station, le genre humain sur le Thabor, à la Liberté, qui sera le règne de Dieu sur la terre, au Droit naturel et divin, qui veut que les nations n'appartiennent qu'à elles-mêmes, qu'elles cessent d'être la propriété soit d'un homme, soit d'une classe d'hommes; en dehors de quelques brillantes maximes sur un christianisme social qui sera la solution tant désirée du problème du paupérisme, et des affirmations mille fois répétées sur. l'aurore de l'Ère nouvelle, qui perce déjà les ténèbres du vieux monde et qui éblouira même k peuple des sépulcres, on ne trouve rien, absolument rien qui révèle une intention pratique, un programme sérieusement étudié. C'est une aspûration, ce n'est pas une doctrine.
L'absolu en politique n'a pas seulement le tort d'être impraticable et d'errer éternellement en dehors des faits, il a de plus le tort grave d'être sujet à changer du tout au tout, jusqu'à la contradiction. Il n'y a pas de changement médiocre ni de nuance dans l'absolu. Par le mouvement intérieur des idées ou par l'effet du conflit des forces extérieures, il arrive que ces esprits ardents sont amenés à se modifier. Quand ils le font.
ce n'est pas une évolution gu'ils accomplissent,,, c'est une révolution, violente comme eux-mêmes, et qui imprime dans l'imagination populaire l'idée instinctive de quelque grand scandale.
C'est ce qui arriva à Lamennais. Il n'est pas très-difficile de scruter jusqu'au fond de cette âme inquiète, passionnée, mobile, et de faire voir comment s'était préparé lentement, à son insu même, ce mouvement qui l'emporta brusquement d'un pôle à l'autre du monde des idées, de l'absolu de la théocratie à l'absolu de la démocratie.
De l'un à l'autre, ce qui comble l'abîme, ce qui permet du moins de comprendre qu'à un certain jour l'abîme se trouva franchi, c'est cette théorie même de la certitude, qui est le fond de VEssai de f indifférence, et qui transporte l'autorité de la raison individuelle, fût-elle le génie même, à la raison universelle, véritable système de démocratie appliqué à la métaphysique, théorie du suffrage universel développée dans la région des idées; c'est ensuite cette habitude, cette tournure particulière de son esprit qui le portait à se préoccuper du christianisme social et politique bien plus que du christianisme intérieur et spirituel*; c'est enfin la haine égale et continue qui l'anima dans les
1. M. Sainte-Beuve, dans un portrait daté de 1836 et qui est encore le plus attachant et le plus vrai qu*on ait tracé de Lamen"
périodes les plus diverses de sa vie contre les pouvoirs humains usurpateurs de l'autorité et du droit. Il se mêlait ainsi, jusque dans les emportements de sa théorie ultramontaine^ une sorte de démocratie de Ligueur qui faisait de sa politique le plus singulier mélange d'idées théocratiques et de langage révolutionnaire. Il réclamait d'abord les droits des peuples pour les mettre sous la seule tutelle dont il reconnût la légitimité : celle du pape. Plus tard, il supprima le tuteur et confia directement les droits du peuple au peuple souverain. Sa démocratie ultramontaine une fois condamnée, il s'en tint purement et simplement à la démocratie.
Sa nouvelle foi s'était ainsi préparée, nourrie, développée en-dessous, par les luttes déjà subies, par les arguments entassés, par l'habitude de combattre les ministres et les rois. Quand la crise éclata, il parut bien que la foi ancienne était profondément minée; elle tomba, et le nouvel homme parut dans toute l'ardeur de ses convictions démocratiques. Son opiniâtreté d'idée se retourna en sens contraire, voilà tout. Rome lui sembla dès lors condamnée à figurer l'antithèse de la Révolution, le symbole de la Mort en face de la
nais, a touché ce point avec une sagacité singulièrement pénétrante et qui devine tout l'avenir.
doctrine de la Vie. 11 ne fut pas sceptique un seul instant. Pas une heure, sa pensée ne resta suspendue sur Tabîme. D'un seul bond, il Tavait franchi. Il n'y eut pas d'intermittence dans sa vie morale, pas d'intervalle dans sa foi. Il était de ces esprits à qui la volonté commande et qui éprouvent l'impérieux besoin d'appuyer leurs forces à un point fixe. Ils n'aiment la lutte qu'avec le dehors, ils fuient avec une sorte de terreur les incertitudes, les déchirements intérieurs, l'angoisse du doute. Ils se dominent assez pour s'imposer une foi nouvelle et s'y tenir, quand l'ancienne foi n'est plus.
C'est là ce qui résulte clairement de la Correspondance. L'attitude de cette âme implacable et fière est curieuse à étudier durant la crise qui va couper en deux cette vie. Ni retour mélancolique sur le passé, ni inquiétude sur l'avenir qui s'ouvre à lui avec ses perspectives illimitées et obscures, à un âge où il est si dur de s'exiler de ses habitudes, de son foyer intellectuel et moral, de ses amitiés les plus chères, à cinquante-deux ans. Pas de plainte, pas de gémissement. Pas un mot qui puisse attendrir les témoins de cette grande crise. Pas un cri où se révèle l'angoisse. Il part, le front haut, pour les régions nouvelles que son exil va parcourir. Il franchit la limite de ce vieux monde dont il a été un des plus glorieux enfants, sans retourner la tète, sans jeter un mot
d'adieu derri^e lui à tout ce qu'il a tant aimé. Aux sollicitations qu'on lui fait, il n'a qu'une réponse : « Rome, désormais, n'a plus rien à me dire, et je n'ai rien à dire à Rome. Chacun a sa voie qu'il n'a point choisie, sa voie providentielle où il faut qu'il marche. Une irrésistible puissance nous conduit où nous devons aller. » Aux âmes pieuses qui jettent vers le pèlerin en route un cri de tendre désespoir, il dit : « Ne vous pressez point de juger ^ Dieu ne laissera pas le monde dans cette grave et terrible incertitude. » Voilà tout, et déjà il est bien loin, mêlé au^plus avant des luttes démocratiques ; un an après le grand divorce, dous i le retrouvons à Paris parmi les défenseurs des
accusés d'avril. Tout le passé est mort, bien mort.
C'est maintenant le grand pamphlétaire de la Révolution, le Tribun du peuple, mais un tribun de plus en plus solitaire, misanthrope humanitaire, incurablement triste.
Qu'il y ait eu bien des angoisses- dans cette âme au moment de la rupture et dans la «uite, on ne peut guère en douter, mais avec quel soin il nous en a dérobé la trace I Dans quel abîme de silence il les a enfouies 1 Pouvons-nous aller plus loin que ne va la Correspondance, et tenter de surprendre le secret de cette âme, qu'elle a voulu emporter jusque dans la mort en redoublant à
la dernière heure de dignité sombre et de fierté farouche? L'excès même de ce stoïcisijae, cette insensibilité impénétrable sur le lit funèbre, cette obstination dans l'attitude choisie, une attitude presque dure comme celle d'un lutteur qui se roidit en tombant, tout cela prouve bien la force, mais une force qui s'applique et s'emploie tout entière. Certes ce n'est pas l'attitude d'une âme médiocre. Mais qui oserait dire que c'est l'attitude d'une volonté sûre d'avoir bien choisi? La sérénité est bien loin d'une pareille mort. Dans ce silence violent il me semble que j'entends le cri comprimé des grandes douleurs. Je me dis : « Qu'il a souffert 1 » Et aussitôt le souvenir de la lettre prophé tique du 25 juin 1816 me revient à l'esprit avec le flot d'amertumes qui s'en échappe : « Quoi qu'il arrive, je ne puis qu'être désormais extraordinairement malheureux.... Il y a des destins inévitables 1 »