HENRI HEINE D'APRÈS SA CORRESPONDANCE
C'est aux environs de Tannée 1820 que Henri Heine se reconnut dieu par la grâce de Hegel, en nombreuse compagnie, du reste. Il y eut vers cette époque, en Allemagne , une promotion en masse de candidats à la divinité.
Or, lequel vaut-il mieux, rester simplement homme ou devenir dieu, si l'avènement à la divinité ne vous exempte d'aucune» de ces misères que le pauvre dieu terrestre traîne à travers ses rêves olympiens? C'est ce que je me demandais en lisant la Correspondance d'Henri Heine, et je laisserai à mes lecteurs le soin de répondre pour moi.
Je me rappelle encore, comme si c'était d*hier, la sensation que j'éprouvai, il y a longtemps déjà, quand je ûs connaissance avec cet extraordinaire esprit, le plus Français de ses compatriotes, — ce que notre fatuité nationale a faraduit ainsi : le plus spirituel des Allemands.
Ce fut une impression d'étonnement, un éblouissement mêlé d'une sorte d'inquiétude vague, comme devant une énigme. C'est dans ses lettres publiques sur la France, * sur V Allemagne^ sur Lutèce, que m'apparurent d'abord cette verve étincelante, cette finesse aiguë, cette ironie qui, par instants, rappelle Voltaire pour Taisance , la légèreté du tour, la grâce piquante et ailée (celle d'une guêpe attique ou parisienne), en y ajoutant un air d'humour et de fantaisie, et même je ne sais quel accent de tristesse où semble se fondre la raillerie du sceptique. Un Voltaire humoriste, parfois attendri et triste jusqu'au lyrisme, me fut alors révélé. Cette double et contraire impression ne fit que s'accroître quand je fus entré dans une plus complète intimité avec le poëte, par la lecture du Livre des chants et des Reisebilder^ où éclatent en pleine lumière ses caprices et ses violences, ses railleries les plus désespérées, ses intuitions les plus hautes, toutes les passions de sa vie et ses inspirations mêlées et confondues. Je commençai à comprendre le problème de cette étrange figure,
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OÙ les éléments les plus opposés se sont réunis pour fournir à la même physionomie des traits contradictoires ; un poëte doublé d'un sceptique ; —7 l'esprit le plus aiguisé, le plus dénué d'illusions, le moins dupe de lui-même et des autres, parfois même cynique, se rencontrant avec une puissance de lyrismte qui en certaines heures de plein vol et de grand essor, atteint l^s cimes les plus hautes , dépasse Schiller, égale Gœthe; et par-dessiis toutes ces contradictions, une sincérité de caractère qui les ramène à une sorte d'unité et fond toutes ces dissonnances dans une harmonie vivante que l'art n'eût jamais réalisée, que pouvait seule produire la nature, l'artiste suprême.
Ces contradictions même et l'énigme . qu'elles semblent poser devant nous offrent à l'imagination un irrésistible attrait. Les noms de Byron et d'Alfred de Musset reviennent d'eux-mêmes à la pensée dès que l'on considère un peu attentivement cette physionomie de Henri Heine. Et bien que les différences éclatent aux yeux, il y a dans ces trois poètes je ne sais quel air de famille et quelle mystérieuse parenté qui les rapproché à travers les situations les plus diverses, dans l'opposition la plus tranchée des mœurs, des habitudes, du climat moral sous lequel chacun d'eux a vécu. Tous les trois ont le ^singulier privilège
d'attirer l'esprit en l'inquiétant. Aucun autre • poëte de notre siècle n'a eu le don d'exciter, avec des sympathies plus vives, des curiosités plus passionnées. Il y a eu peut-être de plus grands I esprits, il n'y en a pas qui aient été au même degré « les élus des imaginations. »
Gela s'explique. Les génies calmes et ordonnés dans la beauté plastique de leur art, les grands esprits tels que Gœthe, dans la jouissance de lenr vigoureuse santé intellectuelle et de leur équilibre moral, s'imposent de trop haut à notre admiration. Leur vie même semble être une œuvre d'art qu'ils gouvernent et créent eux-mêmes, soumise comme leurs autres œuvres aux lois du beau et dont la raison esthétique règle les développements harmonieux. Us se révèlent à nous en demi-dieux, étrangers et supérieurs aux troubles de la nature humaine. C'est là bien souvent une pure illusion de perspective, mais elle est universelle et elle arrête ces curiosités d'imagination qui se portent plus volontiers vers ce qui est moins près de la perfection esthétique, plus irrégulier, plus humain. C'est vers les esprits comme Henri Heine qu'elles se précipitent; c'est vers ces talents inquiets faits de scepticisme, d'aspirations vagues et de souffrances trop réelles, supérieurs à l'humanité par certains côtés, mais profondément humains par le caprice même et la contradiction,
par les angoisses dont on sent comme le contrecoup à travers leur poésie troublante et troublée. On veut savoir le secret de ces âmes, le mystère de leurs origines; on veut saisir jusque dans ses derniers replis ce cœur d'où part la note déchirante, qui retentit même dans leurs éclats de rire.
Aussi est-ce avec une curiosité empressée que tous les lecteurs àe& Reisebilder ouvriront ces livres posthumes qui viennent de paraître dans l'édition française des œuvres de Heine. A tous égards, ces volumes sont nouveaux en France. Deux d'entre eux contiennent une Correspondance inédite qui va de 1820 à 1843 ; les deux autres, sous des titres de fantaisie : De tout un peu et De l'Angleterre^ rassemblent sous nos yeux des pièces humoristiques et des fragments de critique littéraire, répandus dans plusieurs feuilles périodiques allemandes, oubliées ou mortes depuis longtemps. La Correspondance a été traduite avec un soin et une intelligence remarquables ; la préface et les notes trahissent, dans l'incognito trop bien gardé du traducteur, une expérience et une sûreté d'informations littéraires en même temps qu'un sentiment élevé des choses de l'esprit, qui font regretter que cette édition des œuvres complètes du poëte ne soit pas accompagnée d'une étude qu'une main
aussi habile aurait rendue définitive. C'eût été une statue digne du monument.
Pour ouvrir avec empressement cette Cotrespoth dance, il suffît d'avoir goûté, dans quelques-uns de ses poèmes, l'acre plaisir que donne l'ironie lyrique de Heine. On ne peut plus après cela être indifférent au poëte. Mais plusieurs personnes auront peine à surmonter la sensation étrange que font éprouver au lecteur ces lettres trop réelles , ou pour parler le langage moderne , trop réalistes. La première impression est triste. On est tout désenchanté quand on voit les préoccupations habituelles du poète, celles qui se peignent dans sa correspondance journalière avec un naturel presque effrayant. Ce ne sont guère des préoccupations d'idée; si celles-ci se montrent de temps en temps, elles disparaissent généralement sous le tumulte d'intérêts divers, mais très-positifs: soucis d'argent, difficulté de vivre, âpreté de la lutte, blessures d'une vanité exaspérée. C'est le ménage de la conscience d'un poëte irrité par la vie que nous surprenons dans sa triste nudité. Heureux le poëte qui se peint lui-même avec complaisance pour la postérité, et qui ne se montre à nous que dans la peinture qu'il veut bien nous offrir! Ici, comme ailleurs, Téloignement ne nuit pas à l'effet. La perspective bien choisie idéalise les choses. Gœthe l'a senti à merveille et nous le fait fi-
nement sentir en intitulant ses Mémoires : Poésie et Vérité. Vérité, sans doute, mais montrée, à distance, sous le point de vue qu'il a fixé lui-même, avec le prestige de l'art qui choisit et qui dispose. C'est la vérité de sa vie, ce n'en est pas l'exacte et nue réalité. Il y a là une nuance que Ton saisira,, si l'on compare ce fragment splendide et char^ mant de Henri Heine, qu'il a intitulé : Aveux d'un po'ète et qui est un chapitre de sa vie légèrement idéalisée, avec cette correspondance trop sincère , privée de ce rayon qui colore les cho-. ses et en touchant la réalité la plus terne la trans-i figure.
Telle qu'elle est, cette correspondance, n'en a pas moins un grand prix à nos yeux. Elle éclaire la vie et le cœur du poëte dans ses dernières profondeurs, et si tout ce que Ton y découvre n'est pas ce que l'on souhaitait d'y voir, on a au moins cet avantage, quelquefois assez triste, de ne pas être trompé et de sentir qu'on ne peut pas rétre.— Malheureusement la correspondance publiée commence trop tard et finit trop tôt. Elle débute en 1820, quand le poëte avait vingt et un ans; elle s'arrête en 1843, treize ans avant sa mort. Cette lacune des dernières années, les éditeurs espèrent la combler quelque jour, quand ils auront réuni d'assez nombreux témoignages de cette période remplie par les plus cruelles soufErances, -et en
même temps par quelques-unes des plus hautes inspirations du poète. — Pour les vingt premières années, nous n'avons d'espoir que dans les Mémoires écrits par le poète lui-même, et dont sa famille possède le manuscirit. C'est là seulement, si ces Mémoires sont publiés un jour, que l'on pourra saisir avec certitude les premières origines, les impulsions primitives de cette nature originale, les racines les plus secrètes et les plus délicates des passions qui devaient faire plus tard explosion dans sa vie, l'agiter stérilement, la remplir de fracas, de poussière et de ruines. — Cependant, dès aujourd'hui, à l'aide de la correspondance, on peut deviner ou pressentir bien des choses sur les origines et les premières expériences de cette vie livrée à d'effrayants hasards, sans direction fixe et sans autre contrepoids moral que l'âme mobile et la sensibilité exaltée d'un poète.
A tout prendre, si l'on met de côté les heures enchantées et les divines voluptés de l'art qui sont toujours de magnifiques compensations dans la plus triste destinée, ce fut une existence malheureuse que la sienne, disputée péniblement à des préjugés de famille et de race, mat gouvernée, errante longtemps à travers l'Allemagne, fixée enfin à Paris, où la maladie l'attendait et lui laissa à peine, avant de le frapper mortellement, le répit
de quelques années tranquilles. La Correspondance nous le montre à Funiversité de Gœttingue, composant ses tragédies romantiques, Almansor et Ratcliff, assistant avec une attention distraite aux cours de droit, à moitié en lutte avec sa famille, qui Tavait destiné au commerce et ne le voyait qu'à regret tenter une autre carrière. De là on le suit, à la trace de ses lettres, dans les diverses stations où lepromènent successivement la mobilité de ses espérances ou le caprice de ses colères : tantôt à Berlin, d'autrefois à Lunebourg, dans la pauvre maison de son père, ou bien à Hambourg, où résidait une partie de sa famille, et particulièrement son oncle Salomon Heine, le fameux banquier, si souvent maudit et autant de fois célébré dans la Correspondance y en raison directe de ses envois d'argent ou de ses refus de subsides. Quelques séjours aux bains de mer et dans une petite île de la mer du Nord, à Héligoland, une tentative inutile d'acclimatation dans la capitale de l'Allemagne catholique, à Munich, des excursions en Italie et à Londres, nous montrent l'humeur inquiète du poëte, la difficulté particulière pour lui de se fixer quelque part, jusqu'au jour où la violence de ses regrettables polémiques avec le comte Platen lui rendit de plus en plus difficile, impossible même, le séjour de la patrie allemande. U vécut dès lors à Paris, où il demeura pendant les vingt-cinq der-
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nières aimées de sa vie, sauf quelqiîies >moi&>d'uD voyage en Allemagne, dans l'aBnéelStôr Ce voyage il rayait entrepris dans un. accès de; nostalgie, tm mal incurable^ disait- il, qui s'étmt mi& à sévir dans son cœur. Mais un autre mal plus incumble ena^re sévissait dans son cœur, c'était la haine littéraire^ Elle lui iAspira, à T occasion. de ce voyage, cette sar tire, la plus violente qu'il ait commise, le Conte d^une nuit d'hiver^ qui acheva d'irriter contre lui l'esprit public en Allemagne et de lui fermer tout espoir de retour dans sa patrie.
A dater de ce dernier coup de tête, il ne 'quitta plus la France. Mais déjà, il était en proie à cette terrible maladie qui ne devait plus lui laissePtde relâche et contre laquelle le poëte seul put v secourir l'homme. D'éclatantes strophes jaillissaiest encore du milieu d'intolérables soufirances. Sur ce fauteuil où le. clouait la douleur, entouré de rares amis, visité par quelques compatriotes toujours en défiance de cette implacable ironie, tantôt son imagination s'exaltait jusqu'à une sorte d'impiété titanesque d'où sortaient des cris de révolte et de haine; tantôt des inspirations plus hautes, d'une originalité suprême, créaient autour de lui un monde imaginaire, un merveilleux pays de légendes où il évoquait les types des héros ou des dieux disparus, et, pendant les évocations de son art, oubliait de souffrir. Cependant il mourait len-
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Umeot, au 'milieu de Tadmipation plutôt que de^la sympathie publique. Encore cett)é admiration ne fut-selle jamais, en France^ qu'un sentiment assez particulierv restreint dans des' limites' assez étroitesv en- dehors desquelles Henri Heine était presque ua inccmnu dans son pays d'adoption. Il ne fut jamais populaire^ même à Paris, où les lettrés seuls, les«ii/e«tame de l'esprit et de la poésie lisaient avec avidité chaque œuvre nouvelle échappée à son' agonie: — Que d'efforts cependant le poëte n?avait-il pas faits pour acclimater sa gloire en France I H avait adopté beaucoup de nos' idées et de nos goûts ; il avait adopté même notre langue, qu*il maniait avec une supériorité pleine de diarme. Malgré tout, il refait encore étranger au milieu de nous. Les suffrages émus et discrets de quelques amitiés d'élite, qui sont restées fidèles à samémoire, comme elles l'avaient été à sa vie, les louanges plus bruyantes de quelques critiques ne polyvalent compenser ce bruit de la gloire, si doux à l'oreille des poètes. Henri Heine ne s'y trompait pas ; de là sans doute ses frasques terribles et ses splendides invectives contre quelques-uns de nos écrivains les phis populaires. — Quand il mourut, en 1856, c'est à peine si cette mort d'un des plus grands poètes du siècle produisit une sensation daas les salons et les cercles littéraires; mais à coup sûr ce ne fut même pas un incident dans cette
vie des boulevards parisiens, dont il avait senti si linement et à plusieurs reprises exprimé en traits si vifs le charme malsain et la capiteuse ivresse.— Ce cercueil qui emportait au cimetière Montmartre la dépouille mortelle d'un si rare esprit , passa au milieu de la foule indifférente. Injuste oubli, mais terrible expiation d'une vanité exagérée et d'un prodigieux talent, dispersé, compromis, épuisé par de petites passions!
Dans la période des vingt-trois années qu'embrasse la Correspondance et dans laquelle je veux me restreindre, nous saisissons facilement, à la surface même du livre, et dans les conversations quotidiennes du poète avec ses amis et ses éditeurs deux ou trois traits caractéristiques de cette vie, qui nous aident à comprendre quelques-unes des agitations du poète et des directions, sans cela inexplicables, qu'il a données à son talent. Il semble que Heine ait deviné l'usage que l'on pourrait faire un jour de ses aveux et qu'il ait tenu à se mettre d'avance en garde contre les enquêtes et les interprétations de la critique : « Une chose me blesserait et de la manière la plus douloureuse, écrit-il à son ami Immermann dès 1823, c'est si l'on voulait expliquer l'esprit de mes poésies par l'histoire de leur auteur. J'ai été mortellement offensé en lisant hier une lettre où quelqu'un de ma connaissance, au moyen de petites histoires ramas-
sées çà et là, voulait reconstruire toute ma nature poétique, et laissait tomber ces odieuses expressions : Impressions de la vie.^ position politique^ religion, etc.... Quelque facile qu'il soit de tirer de l'histoire d'un poëte le commentaire de ses œuvres, de prouver que souvent, en effet, la position politique, la religion, les haines privées, des préjugés et circonstances de toute sorte ont agi sur sa poésie, ce sont là des choses dont on ne doit pas faire mention,, surtout du vivant de l'écrivain. On déflore en quelque sorte la poésie, on lui arrache son voile mystérieux en démontrant la réalité de toutes ces influences ; et si cette exégèse raffinée est fausse, c'est la poésie elle-même que^l'on défigure. » La critique ne peut s'arrêter devant cette protestation. Quand elle tient dans ses mains quelques-unes des causes qui ont contribué à donner à un poëte son caractère particulier et son accent personnel, elle ne peut, par un scrupule exagéré, se priver des explications précieuses qui sont à sa portée. D'ailleurs Henri Heine a tant à se faire pardonner, qu'il ne peut que gagner à un pareil travail de la critique. Expliquer ses emportements, ses violences, ses fougues efl'rénées, c'est en une certaine mesure les excuser; c'est au moins, en certains cas très-graves, plaider les circonstances atténuantes. Il y a telle de ses satires enivrées de haine et folles de vengeance qu'on aurait peine à com-
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{xrradre, si Toq ne seâouveoait (te certaines cvrcoù' jSttaDcesde la vie du pojëte, de ees crises. qui boul^ versaient sa frêle, machine et pendant lesquelles ia maladie nerveuse luiitenàit lieu d'inspiration.
Dans presque toutes ses lettres, la souffrance physique apparaît, et souvent avec une effrayante intensité. Il essaye parfois d'en: sourire, mais que .ce sourire est triste 1 « J'ai beaucoup souffert pendant cet affreux hiver uUra, où tout honune honnête et libéral a été malade; je vais mieux maintenant, après avoir été tourmenté pendant .un mois par les sangsues , les mouches d'Espagne, les pharmaciens et les amis compatissants. J*ai craché beaucoup de sang, et comme je savais par Thistoire de la littérature ce que cela signifiait pour les faiseurs de vers, j'ai été fort inquiet, et dans mon angoisse je me suis interdit sévèrement tout senliment poétique, et bien plus encore, tout travail de poésie. Pour la poésie c'est donc fini ; mais j'espère pour cela vivre d'autant plus longtemps en prose. » (Lettre du 27 février 1830 à M. de Varnhagen.)— Dès l'année 1823, à peine âgé de vingtquatre ans, il écrivait : « Puisse Dieu me donner seulement la santé, je me charge du reste I » C'est un peu, à sa manière, le cri d'Ajax :
Dieu, rends-nous la lumière et . combats contre nous !
La lumière, c'est-àrdire lajsanté, ne futjaaûais
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rendue au poëte ; chaque lettre nous fait assister à un progrès du mal, qui se fixa de plus en plus dans les nerfs et à certains jours les secouait horriblement. Bien des cris lamentables traversent ces lettres et retentissent jusqu'à nous. Cet état maladif, à la fois chronique et aigu, ne pourrait être supporté que par un héros ou par un saint. Faut-il s'étonner que tant de souffrance ait aigri l'humeur d'un homme qui ne se piquait pas d'être un héros, encore moins un saint l La verve poétique s'en mêlant, tous les démons ensemble s'agitaient - dans ce pauvre cerveau affolé ée douleur.
Un autre démon qui sévissait cruellement dans sa vie, c'était celui dont les Grecs avaient fait une triste déesse, Pénia^ la Pauvreté. A cet esprit mobile et toujours emporté par sa passion présente, qui gâtait comme à plaisir toutes ses relations, rien n'avait pu réussir. Il avait tenté d'entrer dans quelques carrières, mais mollement et sans suite. Il avait essayé de tout, du droit, du barreau, de la rédaction de quelques feuilles allemandes. Ces essais n'avaient été que des échecs. Tout travail régulier, suivie toute discipline de vie ou d'idée lui étaient insupportables. Une fierté intermittente dans ses accès réloignait quelquefois pendant des années des appuis naturels qu'il aurait facilement trouvés dans-une famillaoputente. Dans
les intervalles, il était aux expédients et sa détresse littéraire^ comme il l'appelle, occupe autant de place dans ses lettres que sa détresse physique. Sa correspondance est remplie de ce triste souci d'argent, un des plus prosaïques sous lesquels l'inspiration puisse languir ou succomber. Ce ne sont que querelles avec ses éditeurs, propositions acceptées ou refusées, discussions fatigantes d'intérêt, hymnes d'un enthousiasme immodéré en l'honneur de Julius Campe, quand le libraire de Hambourg lui permet de tirer sur lui une lettre de change, injures et fureurs du plus haut comique quand la lettre de change est refusée ou que quelque difficulté s'élève pour la publication d'un livre dont le poëte attend la rémunération avec impatience. « On n'attend pas pour vivre! répond le pauvre auteur ; mon argent ! il me faut mon argent! »
Telle était cette vie assaillie de souffrances et de soucis, livrée aux assauts du mal nerveux qui devait le tuer un jour, en proie à des préoccupations d'intérêts matériels et à toutes les défiances, à tous les soupçons que ce genre de préoccupations inspire. « Ma sûreté personnelle, mon avenir est compromis, s'écrie-t-il sans cesse ; je vois que partout on cherche à me couper les vivres. » Aussitôt son imagination entre en branle ; cène sont que menées secrètes, intrigues, cabales de toutes sortes II se
croît en butte à des persécuteurs acharnés. Il arrive à un état violent d'esprit que la maladie entretient et aggrave. Le mal moral se redouble par le mal physique et à son tour lui donne de nouveaux aliments, de nouvelles forces.
Ce ne sont là que des causes extérieures, les unes accidentelles comme la pauvreté, les autres toutes matérielles comme la maladie. Il en est d'wtres que là correspondance nous révèle, plus intérieures plus profondes, qui tiennent moins au tempérament qu'à Tâme même du poëte. C'est jusque-là qu'il nous faut pénétrer.
Quelqu'un a dit, en parlant de Henri Heine d'après la Correspondance^ que c'était une âme de colère. Le mot est juste. Il est étrange et douloureux de voir à quel point cette personnalité du poète, aigrie déjà par la maladie, est irritable, facile aux emportements ; avec quelle violence elle se déchaîne contre les hommes ou les événements, contre les situations ou les idées dont elle souffre ou même dont elle craint de souffrir. Je dirais volontiers, en empruntant une image à la physiologie, que les nerfs et les muscles de cette âme sont
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à nu, exposés à tous «les ehoos, blessés par tous les contacts : on dirait même que Tair «nyiron- «lant les froisse cruellement et les irrite. Sesnerfe crient, ses muscles saignent; tout son être -se tend contre Tobstacle réel ou imaginaire. — Sa rie n'est en effet qu'une réaction violente contredes ffiniffrances trop vraies et des maux en^ partie ûg^ .tifs que son imagination malade grandissait dème- ^surément.
« Je me suis décidé pour la lutte, dit-il quelque part; et vraiment ce n'a pas été à la légère. Quand la première fois j'ai mis les armes à la main, c'est que j'y ai été contraint par Tinsolent orgueil de la naissance. » Ces armes une fois prises, il ne les déposa plus Et il ajoutait.... « Dans mon berceau se trouvait déjà ma feuille de route pour ma vie tout entière. » (Paris, 16 juillet 1833.)
Tâchons de lire ce qui était écrit sur cette feuille de rouie, déposée dans son triste berceau. J'y trouve tout d'abord un trait de son signalement qu'il faut noter. Henri Heine était juif, — II nous raconte quelque part la plaisante histoire d'un bon chrétien, épicier à Hambourg, qui n'avait jamais pu se faire à l'idée que son Seigneur et Sauveur fût juif de naissance. Cet excellent homme ressentait, nous dit -il, un violent dépit toutes les fois qu'il devait avouer que ce modèle divin de perfection appartenait à cette race, « à cette clique de longs
nez mal mouchés^ dé marchands de bric-^à-bFac qu'il voyait rôder dans les rues, qu'il méprisait profondément, ettjuiJui étaient^ncore-plus insupportables, lorsque,- se mêlant comme lui, de faire .en gros le commerce des épices et des couleurs, ils nuisaient à ses propres intérêts *. » Au fond de sentiment de l'honnête épicier de Hambourg, Henri Heine l'éprouvait en l'appliquant à lui-même. Il ne put jamais se consoler d'être juif. Ce qui eût été pour une âme mieux trempée un. simple accident de naissance, dont personne ne isonge à se plaindre sérieusement, devient pour son imagination quel-*que chose comme la fatalité antique. N'est-ce pas lui qui a dit ce mot si expressif : « le judaïsme n'est pas une religion, c'est un malheur? »
Voyez la peinture qu'il nous, fait des juifs ras*semblés dans la synagogue de Venise. Quelques traits s'appliquent avec un singulier à-piropos à celui qui les a tracés : « Ils célébraient ce jour-là leur fête du Pardon ; ike tenaient debout, envelop^ pés dans leurs longues robes de toile blanche, fair sant .avec la tête des mouvements sinistres; on eût dit presque une réunion de fantômes Tandis que j'examinais avec attention les visages pâles et souffrants des juifs, je fis une découverte que je ne. puis pas,: hélas I passert sous sUence. iJîavai«