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PRÉFACE III

M. Franck pareil à lui-même. Élait-ce bien, d'ailleurs, un professeur de trente et un ans que nous avions sous les yeux, avec ce corps émacié, ce fin visage, anguleux et pâle, celte voix très nette, mais grêle et légèrement voilée, éprouvée déjà par une affection du larynx, acérée pourtant et pénétrante comme une lame; avec tout cet ensemble enfin, .plus ascétique encore que maladif, qui ne nous rappelait en rien les maîtres que nous avions eus jusqu'alors? Dès la leçon de début, son langage aussi fut une nouveauté et un étonnement. Pour retrouver dans mes souvenirs de jeune homme un plus puissant effet de parole, une suggestion plus soudaine et plus émouvante, je dois me reporter à ma première année d'École normale, aux incomparables conférences de Jules Simon.

Nous ne savions rien de la philosophie, mes condisciples et moi : immédiatement, nous tûmes conquis à cette science, ravis de ces recherches, à peine troublés et déjà convaincus. De leçon en leçon (etjen'étaiscertainementpasleseul dans ce cas), celte prise de possession fut pleine et entière. Je n'opposais alors aucune résistance à ce dogmatisme si ardent et si généreux, où tout me paraissait incon-

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testable^ à cet enseignement exalté qui s'échappait de ces lèvres frémissantes avec une intensité de persuasion qui n'avait rien de scolaire, rien de professionnel. Tout l'homme que fut M. Franck était déjà dans cette chaire de collège; et moimême, après tant d'années, tout en tenant compte de ce que l'étude, les leçons de l'École, la réflexion personnelle, les courants divers auxquels la philosophie n'échappe pas plus que le resle, ont pu apporter tour à tour d'éléments nouveaux chez un esprit très libre, je me retrouve encore sous l'influence de ce langage, et, sur les points essentiels, fidèle à ce corps de doctrines qu'aucun doute rérieux n'a pu sensiblement entamer.

Faut-il en faire honneur uniquement à la force de la vérité et à la vertu communicative du maître? Une commune origine religieuse, en dehors même de tout dogme positif, explique- t-elle en partie cette entente ? Étions-nous déjà, par là, de plain-pied et en contact latent ? Ce qui n'est pas douteux, c'est que de ce premier enseignement date une croyance philosophique, très persistante en moi, à Texistence de Dieu, à la spiritualité et à la permanence de l'âme, à la liberté de l'homme, au progrès continu par l'idée du juste

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et du bien. Quand nous nous retrouvions, M. Franck et moi, à trente ou quarante ans d'intervalle, en dépit de quelques divergences de forme et surtout de méthode, l'élève et le maître partageaient encore les mêmes convictions, vivaient des mômes espérances.

Ceux qui n'ont pas connu, comme moi, M. Franck, et reçu son empreinte, diront que j'apporte dans ces souvenirs les lointaines et indulgentes illusions de l'écolier, avec le recul toujours favorable aux choses anciennes. Mais je ne crois pas qu'il y ait là rien de pareil. Et lorsque après Pâques la maladie obligea M. Franck à suspendre son cours et à parlir pour Pise, quand on lui donna pour suppléant Jules Barni, tout jeune alors, et que j'ai bien connu dans la suite, combien fut sensible le changement! Pourtant Barni, qui a élé un philosophe pénétrant et un politique passionné pour les plus nobles causes, était un maître déjà très distingué, dont les leçons n'étaient pas sans valeur: mais quelle différence! J'entends encore sa voix triste, traînante, amollie au point d'en paraître nonchalante, sans accent, sans mouvement. Il nous donnait, avec plus de savoir que d'autorité, un enseignement subtil, abstrait,

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