‹ Nouvelles études orientalesChapitre 30 sur 99 · Deuléronomey ch. xix, v · texte numérisé non relu

Deuléronomey ch. xix, v

première solution, tandis que les Pharisiens se prononçaient pour la dernière. Pour eux, le crime était dans Tintention et le fait n'était qu'une circonstance indifférente. Ils se montraient conséquents avec eux-mêmes, avec leur méthode générale d'interprétation, en même temps qu'ils donnaient cours à leur indignation contre le plus lâche et le plus honteux de tous les crimes.

C'est aux Pharisiens qu'appartient aussi le mérite d'avoir relevé dans l'ordre civil la condition de la femme par les obstacles multipliés qu'ils élevèrent contre le divorce. Comme le mari, en renvoyant sa femme, était obligé de lui rendre son douaire, les Pharisiens décidèrent que le douaire de la femme devait être employé dans les affaires du mari et que tous les biens du mari lui serviraient de garantie. C'était faire en sorte que le douaire fût d'une restitution extrêmement difficile et que, par là même, le divorce fût à peu près impraticable. Ces dispositions remontent au temps des Asmonéens, lorsque le Pharisien Siméon ben Schatach, le frère de la reine Salomé, présidait le Sanhédrin. Le même docteur s'occupa du sort des veuves et des femmes répudiées et imposa au père de famille l'obligation d'envoyer

ses enfants à l'école. C'était l'instruction obligatoire un siècle avant 1 ère chrétienne.

En relevant la condition de la femme par l'autorité de la loi, les Pharisiens ne négligeaient rien pour la faire respecter au nom de la conscience. Ce sont les Pharisiens qui ont prescrit au mari d'aimer sa femme comme lui-même et de l'honorer plus que lui-même, de regarder sa mort comme un malheur égal à la ruine de Jérusalem. Les Sadducéens, enivrés d'orgueil et corrompus par la mollesse qui accompagne les grandeurs, n'estimaient ni la femme, ni le bonheur domestique.

Les Pharisiens, si fréquemment accusés d'emprisonner la loi dans le sens littéral, ont consacré tous leurs efforts à la développer dans un sens spirituel, mais timidement, à la façon des légistes, et, si l'on peut ainsi parler, en rasant la lettre d*aussi près que possible sans en être les esclaves; le procédé hardi de l'allégorie, le procédé de Philon, de saint Paul et des kabbalistes, leur est resté étranger. Cela n'a pas empêché un Pharisien qui a vécu un demi-siècle avant l'ère chrétienne, d'enseigner cette maxime : « Ce que tu

n'aimes point qu'on te fasse, ne le fais point aux

autres; c'est là toute la loi, le reste n'en est que le commentaire. » C'est aux Pharisiens qu'appartient cette autre maxime qu'on a plus tard retournée contre eux : « L'homme n'est pas fait pour le sabbat, mais le sabbat est fait pour l'homme. » Ou, pour traduire littéralement : « Le sabbat vous a été donné, vous n'avez pas été don nés au sabbat ^ » Ils ont dit aussi : c Fais de ton sabbat un jour profane, afin que tu n'aies pas besoin de ton prochain; » excellente recommandation, qui met la dignité humaine au-dessus des pratiques de la dévotion.

Ce serait cependant une erreur de croire que tous les Pharisiens ont eu le même bon sens et ont fait preuve de la même liberté d'esprit. Ils se partagent en deux écoles qui nous rappellent la division qui a existé, chez les jurisconsultes romains, entre les Proculéiens et les Sabiniens. Les uns appartiennent à l'école du sens large : ce sont les disciples de Hillel le Babylonien, l'auteur de cette belle définition de la loi que nous citions tout à l'heure. Les autres, soit qu'il s'agisse d'interpréter la tradition ou le texte de l'Écriture,

1. Voyez le texte dans V Essai sur la Palestine , p. 144; Comp. ÉTangile de saint Matthieu, ch. ii, v, 27.

appartiennent à Técole du sens étroit: ce sont les disciples de Schamaï. Tous les deux florissaient sous le règne d'Hérode et, par conséquent, sont antérieurs à Jésus-Christ. Schamaï poussait si loin l'observance scrupuleuse de toutes les prescriptions légales, que, à l'occasion de la solennité du Kippour ou grand Pardon, il voulut faire jeûner pendant une journée entière son fils encore en bas âge, et il ne fallut rien moins que les instances de tous les docteurs, ses collègues, pour le faire renoncer à son dessein. Sa bru lui ayant donné un petit-fils pendant la fête des tabernacles, lorsqu'il est prescrit de vivre pendant huit jours sous un toit de feuillage, il fait enlever le plafond qui abritait la tête de l'accouchée, afin que le nouveau-né pût se conformer au précepte divin. A partir du mercredi de chaque semaine, il s'interdisait de faire porter une lettre au delà d'une certaine limite, même par un païen, dans la crainte que le message ne fût pas arrivé à destination avant le jour du sabbat et qu'à cause de lui la sainteté du repos hebdomadaire ne fût violée. Mais la doctrine de Schamaï a été abandonnée; c'est celle de Hillel qui a prévalu et qui a trouvé dès l'origine les partisans les plus nom-

breux et les plus considérables. Il est même permis de dire que Schamaï était comme un Sadducéen égaré parmi les Pharisiens. Il ressemblait aux Sddducéens non seulement par son attachement au sens littéral, mais par sa dureté et ses penchants aristocratiques. Hillel, au contraire, c'était l'humilité même, et sa douceur est proverbiale en Israël. Il sortait d'ailleurs des derniers rangs du peuple, et, avant de devenir un docteur illustre, d'être élevé à la dignité de nassi ou de président du Sanhédrin, il gagnait sa vie comme portefaix, n'ayant pas quelquefois de quoi payer la modique rétribution exigée par le portier de Técole et obligé d'écouler la leçon à travers la fenêtre. Il lui arriva même une fois, pendant la saison rigoureuse, dy passer la nuit, et on le trouva le lendemain à demi mort de froid sur la vitre qui lui servait d'appui. Mais, à partir de ce jour, les portes de Técole s'ouvrirent toujours devant lui ; ses maîtres étaient devenus ses amis en attendant qu'ils devinssent ses disciples.

Aimés et admirés du peuple à qui ils dispensaient l'instruction, à qui ils donnaient l'exemple de toutes les vertus, dont ils se rapprochaient par leur condition et par leur naissance, les Pha-

risiens avaient l'autorité, tandis que les Sadducéens, n'avaient que le pouvoir ; ils panaient sur les esprits et sur les consciences, leurs adversaires ne possédaient que la puissance matérielle. Ce contraste est parfaitement mis en lumière dans le récit suivant du Tamuld de Babylone : c Un grand prêtre, à la fin de la solennité du grand Pardon, sortit du temple, suivi de toute l'assistance. Mais, dès que le peuple aperçut Schemaïa et Abtalion (c'étaient deux Pharisiens, Tun président, l'autre vice- président du tribunal suprême), il abandonna le pontife pour faire cortège aux chefs du Sanhédrin. Au moment où Schemaïa et Abtalion prenaient congé du grand prêtre, celui-ci leur dit : — Salut aux hommes du peuple. »

Ce n'est point sans amertume que le chef du Sacerdoce, un prince de la maison des Asmonéens, a dû adresser ce salut au deux célèbres docteurs. Rien de plus humiliant que la situation où se trouvait placé ce personnage depuis la mort du roi Janée. Quoique attaché par ses convictions et par son rang à la doctrine sadducéenne, il était obligé, dans les cérémonies publiques, de se conformer aux prescriptions des

Pharisiens. Pour y avoir manqué, le roi Janée, qui était en même temps revêtu de la dignité de grand prêtre, faillit un jour être lapidé par le peuple sur es marches de l'autel. Ses successeurs se tinrent pour avertis et écoutaient docilement, pour les suivre avec non moins de docilité, les conseils que eur donnaient, la veille du Kippour, les interprètes de la tradition pharisaîque.

Mais ce n*est pas seulement dans le service du temple et dans les pratiques extérieures du culte que rinfluence des Pharisiens fut toute-puissante; après l'avènement de la reine Salomé ils eurent la prépondérance dans le grand Sanhédrin, et ce sont eux sans aucun doute qui donnèrent à cette assemblée sa forme définitive. Us en composaient, jusqu'au temps d'Hérode, la grande majorité, et c'est de leurs rangs que sortaient les deux chefs : le nassi ou président, et le vice-président ou père du tribunal. Il n'était guère possible qu'il en fût autrement, puisque eux seuls connaissaient la loi, ou, ce qui revient au même, étaient réputés la connaître ; puisque eux seuls passaient, aux yeux du peuple, pour les véritables interprètes des textes sacrés, pour les héritiers d'Ezra et du grand Synode, et que le Sanhédrin, par la

force des choses, n'était pas seulement une cour de justice, mais un concile permanent appelé à résoudre des questions théologiques. La justice et la théologie, sous l'empire d'une loi révélée à laquelle on fait remonter toute lumière, toute culture de l'esprit, ne tardent pas à se confondre avec la science et, par conséquent, avec l'enseignement. Aussi les Pharisiens, dès qu'ils y furent entrés en nombre, n'ont-îls point tardé à faire du Sanhédrin une école, la première de toute la Palestine, et le chef de cette école, le nassij le patriarche, comme on l'appela plus tard, exerçait une autorité tellement respectée, que cette dignité était encore debout trois siècles après la chute de la royauté, trois siècles et demi après la destruction de Jérusalem. Elle aurait peut-être duré plus longtemps, si elle n'avait fini par être soumise à l'investiture impériale et abaissée au rang d'un instrument politique placé dans les mains d'un maître étranger.

Le nassi et le père du tribunaly choisis parmi les plus vénérables et les plus savants d'entre les Pharisiens, étaient la plus haute expression du Sanhédrin, comme le Sanhédrin lui-même était, en quelque sorte, le résumé des forces vives de la na-

tion. Ils représentaient la tradition telle qu'on supposait que Moïse l'avait reçue directement de Dieu sur le mont Sinaï, pour la transmettre à Josué et aux prophètes, qui, à leur tour, l'avaient transmise inaltérable à Ezra et au grand Synode. De là une nouvelle forme de l'autorité morale et religieuse chez les Juifs, celle des couples (Zougolh)^ c'est-à-dire celle qu'exerçaient en commun jusqu'au temps d'Hérode les deux chefs, le président et le vice-président du Sanhédrin. Ils exerçaient bien, comme nous venons de le dire, une autorité morale, et non pas seulement une autorité religieuse et judiciaire; c'étaient bien des maîtres qui enseignent et non pas seulement des théologiens ou des magistrats qui décident en dernier ressort; car la Mischna nous a conservé leurs maximes et sentences introduites plus lard dans le rituel sous le titre de Chapitres des Pères (Pirké aboth). Voici quelques-unes de ces maximes qu'on fait remonter jusqu'au temps du grand prêtre Siméon, quoiqu'il appartienne, non au Sanhédrin, mais au grand Synode ou à la grande Synagogue, dont il est considéré comme le dernier représentant. Ce pontife, généralement connu sous le nom de Siméon le Juste, est le même qui,

d*après une tradition recueillie par Josèphe \ a été au-devant d'Alexandre le Grand pour détourner sa colère du peuple de Dieu noirci dans son esprit par les calomnies des Samaritains, et qu'Alexandre le Grand, ajoute la légende, a reconnu pour l'avoir vu plusieurs fois dans ses songes. « Le monde, disait Siméon, repose sur trois choses : la science, la piété et la charité. » Sans doute la science se renfermait pour lui dans l'étude de la loi (torah) et la piété dans la pratique de cette même loi (abodah); mais, dans l'intention de celui qui l'a conçue, la maxime n'en a pas moins un caractère général, et, si l'on considère que la science n'est ici qu'une forme de la foi, on se trouve amené très près des trois vertus théologales du christianisme.

Le premier couple qui se présente à nous après la régénération du Sanhédrin par les Pharisiens est celui de Yehoudah ben Tabaï et de Siméon ben Schatah, le frère de la reine Salomé et le promoteur des dispositions qui relevèrent dans l'ordre civil la condition de la femme. L'attention de ces deux chefs du parti démocratique se porta moins sur la morale que sur la manière

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