‹ Nouvelles études orientalesChapitre 36 sur 99 · Quod omnis probiÂS liber · texte numérisé non relu

Quod omnis probiÂS liber

et à Torigine des choses. Déduite des Livres saints par le proeédé arbitraire de Tinterprétation allé- ^rique, elle devait former tout un système de métaphysique ou de théologie spéculative dont nous n'avons vu que les conséquences. Enfin, aucun des caractères essentiels du mysticisme ne paraît avoir manqué à Fassociation essénienne, pas même le don de prophétie, auquel elle croyait pouvoir atteindre à force d'austérité, dans les transports de Textase, et que personne ne songeait à lui contester. L'auteur de la Guerre des Juifs lui attribue plusieurs prédictions qui se sont réalisées.

Mais les idées mystiques des Essénîens nous suggèrent la même remarque que les austérités de leur règle. Elles ne leur appartiennent point en propre, car nous les trouvons aussi, quoique sous une forme plus libre, chez les Pharisiens. Ce sont les Pharisiens les plus ardents et les plus renommés, un Néchonnio ben Hakkané, un Ismaêl ben Élischa, un Siméon ben Yochaï, Akiba luimême, qui passent pour être les auteurs des principaux livres kabbalistiques, c'est-à-dire des seuls monuments du mysticisme qu'on rencontre chez les Juifs. On attribue au premier la rédac-

tion du Sépher Habbahir (le livre splendide), au second, celle du Sépher Héchalot (le livre des tabernacles ou des palais célestes); au troisième, celle du Zohar; au quatrième, celle du Sépher Vectra (le livre de la création j. Sans doute la critique est loin d'accepter toutes ces opinions, mais elles n'en sont pas 'moins une preuve de l'alliance étroite qu'on a toujours supposée entre le pharisaïsme et le mysticisme. D'ailleurs le Talmud contient plusieurs légendes qui nous montrent les deux parties essentielles de la kabbale, l'explication de la création et celle du char d'Ézéchiel {Maassé béreschit, Maassé Merkaba)^ comme le secret des plus illustres docteurs de la Mischna^ Nous ajouterons que, si une partie des Esséniens a dû se confondre avec les premiers chrétiens de la Palestine, ceux qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de JudèochrétienSj l'autre partie s'est retrouvée pendant longtemps, et au besoin se retrouverait encore aujourd'hui, dans les kabbalistes modernes. Ce sont les mêmes mœurs, les mêmes pratiques, la même coutume de se baigner tous les matins dans une eau courante, le

1. Voyez la Kabbale oa la philosophie religieuse des Hébreux, par Tauteor de cet article.

même culte des anges et la même étude de leurs mystiques attributions, la même théologie.

Entre les Pharisiens et les Esséniens il n'y a donc qu*une question de mesure ; les caractères qui les distinguent n'atteignent pas le fond des choses. Maïs entre les halachistes et les hagadistes la différence est réelle et va quelquefois jusqu'à l'opposition. La partie la plus originale et la plus intéressante du livre de M. Derenboui^ est, sans contredit, celle où cette opposition est mise en lumière.

On se rappelle que le Talmud, si on le considère, non dans ses divisions extérieures, mais dans sa substance même, est formé de deux éléments : le halacha ou les dispositions légales avec les discussions et les éclaircissements qui s'y rapportent, et Yhagada ou les libres manifestations de l'imagination, du sentiment et de la raison, la part de la poésie et de l'éloquence. Ces deux éléments ne sont que la trace conservée dans la Guémara de deux courants intellectuels, de deux influences qui se sont développées dans la nation juive pendant les derniers temps de son existence: celle que représentent les légistes, autrement dits les balachis, les hommes de la loi et de la tradition, les formalistes desséchés par l'argumenta-

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tion juridique, et celle que représentent les hagadistes, ou les prédicateurs populaires, les orateurs inspirés par le sentiment religieux ou patriotique, par l'amour de Dieu et par la charité envers les hommes ou par la haine de la domination étrangère. Les premiers, comme nous l'avons déjà remarqué, prennent assez volontiers leur parti de l'abaissement de la nation, croyant lui offrir une consolation suffisante et comme une patrie spirituelle dans la pratique minutieuse de la loi. Aussi ne trouve-t-on jamais dans leur bouche que des citations empruntées au Pentateuque ou à la tradition orale. Les seconds, au contraire, sont avec le peuple contre ses oppresseurs. Ils souffrent de sa honte et de ses misères. Ils parlent à son cœur, ils s'efforcent de le relever à ses propres yeux, ils lui ouvrent le champ de l'espérance et l'entretiennent de sa grandeur future, de sa puissance restaurée et agrandie sous le sceptre du prince issu du sang de David. Voilà pourquoi ils citent les prophètes de préférence au Pentateuque parce que c'est chez les prophètes que ces sentiments et ces idées, surtout celle d'un Messie sorti de la race des anciens rois d'Israël, trouvent leur expression la plus éclatante.

Les hagadistes ne se contentaient pas toujours de prêcher et d'enseigner ; à la parole, ils joignaient quelquefois Taction. Décidés à donner leur vie pour le rachat de la liberté de leur pays, ils résistaient par la force à la tyrannie des Romains ou de la dynastie iduméenne. Ces orateurs sacrés deviennent alors des tribuns qui excitent le peuple à l'insurrection et expient leur patriotisme dans les supplices. Tel fut le sort de trois hommes dont l'histoire nous a conservé les noms : Juda, fils de Sariphée ; Matathias, fils de Margalot, et Ézéchias le Galiléen. Les deux premiers, ayant, à la tète d'une foule soulevée par leurs discours, arraché l'aigle romaine qu'Hérode avait placée sur le grand portail du temple, furent condamnés à être brûlés vifs. Le troisième, instigateur des troubles de l'Acrobatène, fut exécuté sans jugement par les ordres d'Hérode; et c'est à cette occasion que le terrible Iduméen, appelé à la barre du Sanhédrin pour rendre compte de sa conduite, fit sentir à ses juges, en déployant 'devant eux l'appareil de sa puissance, que le règne de la justice et des lois était remplacé désormais par celui de la force brutale. Plusieurs autres suivirent l'exemple de Juda le Galiléen et finirent de la

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même manière. Ils entraînèrent à leur suite une caillante et nombreuse j^inesse que le Tibère de la Judée fit massacre sans pitié. N'est-ce point œ fait qui a donné naissance au récit évangélique du massacre des innocents ?

Le grand nombre des bagadistes était pacifique et mystique. Le but de leurs discours et de leurs écrits, quand ils voulaient bien écrire, était d'élever les âmes aux élans supérieurs de la cbarité et de la foi, en reléguant au second rang les pratiques extérieures, et de transfigurer, si Ton peut ainsi parler, par une interprétation spirituelle, les visions des prophètes et les récits de l'Écriture sainte. La parabole ou la narration allégorique, comme l'histoire imaginaire de Tobie et de Judith, étaient la forme habituelle de leurs improvisations et de leurs compositions, dont les hagadas du Talmud ne nous offrent plus qu'une image afiEaiblie. Presque tous les orateurs de cette catégorie venaient de la Galilée, dont les habitants passaient pour très ignorants et très incapables dans les choses de la halachaf mais qui remplaçaient la subtilité de Fesprit par la chaleur du cœur, et le talent de la discussion par le don de l'éloquence, par une hauteur, on eut dire.

par une libéralité dépensée à laquelle les légistes, les halachistes, les Pharisiens, dans le sens restreint du mot, n'atteignaient jamais. Il o^t à remarquer que longtemps avant saint Paul et avant la naissance du christianisme, un de ces prédicateurs populaires du nom de Hanania, un simple marchand, en convertissant au judaïsme Izate, prince d*Adiabène, le dispensa de la circoncision. Lui aussi, il pensait que les Israélites de naissance sont seuls astreints à toutes les prescriptions de la loi, mais qu'aux prosélytes étrangers il ne faut demander que la foi.

Après ces considérations, qui reposent solidement sur les faits et les textes, il est difficile de ne pas admettre le rapprochement qui s'établit, dans l'esprit de M. Derenbourg, entre les hagadistes et les premiers chrétiens, ou, pour parler plus exactement, entre les hagadistes et les apôtres. € Nous ne croyons pas nous tromper, dit-il, en soutenant que les hagadistes ont été les plus puissants auxiliaires du christianisme à sa naissance. Ce sont eux qui lui ont inspiré l'aversion qu'il témoigne pour les Pharisiens et ses railleries pour les débats rabbiniques ; ce sont eux qui lui ont inspiré ces nombreuses citations tirées des

prophètes et les applications qu'il en fait au Messie^; ce sont cÊk enfin qui lui ont transmis leurs idées sur le rejeton de David. Si Tâme soupçonneuse de Domitien a été, en effet, agitée pendant un instant par l'ombre d'un prétendant juif, les apôtres venus à Rome et prêchant Jésus comme héritier de la couronne de Juda peuvent seuls lui avoir causé ces terreurs passagères. »

C'est à saint Paul que l'exemple des hagadistes profita le plus; leur méthode allégorique, empruntée aux Alexandrins ou spontanément mise en pratique, lui apprit comment on peut changer en symboles et par là même déclarer abrogées ou faire tomber en désuétude les prescriptions les plus impérieuses de la loi mosaïque. On se demande si le passage suivant de la Mischna se rapporte à l'apôtre des Gentils ou aux hagadistes restés fidèles à l'ancien testament : Rabbi Eliézer de Modin dit : « Celui qui profane les choses saintes, qui n'observe pas les fêtes, qui rompt l'alliance que Dieu a faite avec Abraham (c'està-dire qui ne pratique pas la circoncision), et qui découvre des explications contraires à la halacha,

1. M. Derenbourg me pardonnera les légères modifications que le génie de noire langue m*a semblé réclamer impérieusement.

eût-il même la connaissance de la loi et ses œuvres fussent-elles bonnes, n'en perdrait pas moins sa part de la vie future. »

Ce jugement paraîtra sans doute très sévère ; mais il faut se rappeler que, saint Paul excepté, les apôtres et leurs premiers disciples observaient scrupuleusement, non seulement la loi écrite, mais la loi orale. Il ne faut rien moins qu'une voix descendue du ciel pour décider saint Pierre à manger des mets défendus et à se rendre près du centurion Cornélius*, et lorsqu'il relourne près de ses frères, les chrétiens de Jérusalem, « pourquoi, lui dirent-ils, es-tu rentré chez des incirconcis et as-tu mangé avec eux^. D'ailleurs le maître lui-même n'a-t-il pas respecté la Pâques et les autres jours de fête? Il a dit: c Le ciel et la terre passeront avant qu'on voie disparaître un seul point de la loi^ » — « Celui qui se sera affranchi d'un seul des moindres commandements de la loi et qui aun instruit les hommes à faire de même sera appelé le plus pelit dans le royaume des cieux*. » Avant d'être interprétées

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