‹ Nouvelles études orientalesChapitre 54 sur 99 · ET DU MIDRASCH · texte numérisé non relu

ET DU MIDRASCH

Il n'y a pas encore longtemps, beaucoup moins d'un siècle, que le nom du Talmud, dans l'esprit du grand nombre et môme dans celui du public lettré, réveillait l'idée d'un abîme insondable où ne pouvait pénétrer qu'un pelit nombre d'initiés, résolus à ne pas livrer leur secret aux profanes. Quelques extraits choisis avec soin et isolés avec art par des écrivains fanatiques tels que Wagenseil, Eisenmenger et Chiarini, avaient fait croire à des lecteurs trop confiants que cet abîme de mystères était un abîme de démence et de perversité. Des travaux récents publiés en France et à l'étranger, et dont nous avons eu plusieurs foiji

l'occasion de rendre compte, ont en grande partie dissipé ces erreurs. Il n'en restera plus rien quand on aura traduit dans notre langue, ou dans une autre langue répandue en Europe, le texte entier des deux Talmuds, celui de Jérusalem et celui de Babylone, et quelques-uns des Midraschim ou paraphases allégoriques, exégétiques ou légendaires qui en complètent le sens et en développent l'esprit. L'œuvre a été commencée, il y a déjà quelques années, par MM. Schwab et Rabbinowicz ; elle se continue activement avec le concours indirect de M. Schuhl.

Rien de plus intéressant pour le moraliste, pour le philosophe et, à certains égards, pour l'historien, que les proverbes d'un peuple, d'une race distincte qui est arrivée à un degré assez élevé de civilisation ou de culture morale et religieuse. C'est sous cette forme rapide, concise, impersonnelle, que se manifeste le mieux sa conscience collective, son esprit général. On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations; cette définition est inexacte parce qu'elle est incomplète. Les proverbes expriment aussi bien les préjugés d'une nation,] ses erreurs, ses passions, ses défauts, que sa raison et sa justice. Voilà pourquoi

ils se contredisent très souvent, et notre langue en particulier offre bien des exemples de ces contradictions. Mais les véritables proverbes, ceux qui appartiennent en propre à un peuple, au moins par l'expression sinon par la pensée, sont en petit nombre. Aussi M. Schuhl ne s'est-il pas borné à réunir les proverbes du Talmud ; il y a joint les maximes et les sentences qu'on rencontre çà et là dans les livres talmudiques, indépendamment de celles qui forment la matière d'un des traités de la Mischna, du traité (ÏAboth^ ou recueil des sentences des pères de la synagogue, reproduit en entier dans les dernières pages du volume. Enfin parmi les sentences, et sans les distinguer sous un nom particulier, M. Schuhl a admis des réflexions plus développées, des faisceaux d'idées étroitement liées entre elles ou logiquement déduites les unes des autres, quelque chose d'analogue à ces courtes compositions que nous appe^ Ions des pensées. En voici deux exemples, choisis entre beaucoup d'autres :

t II y a trois classes d'hommes dont Dieu luimême proclame journellement la vertu, ce sont: le jeune homme qui, demeurant dans une grande ville, conserve des mœurs pures; le pauvre qui,

trouvant un objet précieux, le rend à son propriétaire, et le riche qui distribue la dtme de son revenu en secret.

» II y a six vertus qui assurent à Thomme un bonheur dont il touche l'intérêt en ce monde et dont le capital lui est réservé dans le monde à venir. Ce sont : l'exercice de l'hospitalité, le soin des malades, la ferveur dans la prière, la fréquentation des écoles, l'instruction qu'on fait donner à ses enfants et le devoir qu'on s'impose déjuger son prochain avec indulgence'. »

Il n'était pas facile de rassembler méthodiquement, dans un ordre qui en fit saisir les rapports, tous ces matériaux formés au hasard, pendant Fespace de huit à dix siècles et dispersés dans ce que les rabbins eux-mêmes ont appelé la vaste mer du Talmud. Voici le plan que l'auteur s'est tracé. 11 expose d'abord le texte hébreu de chaque sentence et de chaque proverbe. Ce texte est suivi d'une traduction française et d'un commentaire également en français, qui ex[)lique les points obscurs ou difficiles de la pensée orientale, et, ce qui n'en est pas le moindre mérite, qui la compare avec des pensées analogues ou identiques,

répandues dans la littérature ou consacrées par la tradition des autres peuples. Enfin des notes placées au bas des pages suppléent à Tinsuflisance du commentaire lui-même.

Nous dirons plus tard ce que nous pensons de l'exécution ce ce plan. Pour le moment, nous sommes obligés d'en signaler un dernier point. Ces éludes partielles, textes et commentaires, ne pouvaient se rattacher entre elles, d'une manière utile et intéressante, que par ordre de matières ou par la répartition des maximes, pensées et proverbes, si laborieusement recueillis, entre les principales questions auxquelles s'appliquent la conscience et la raison d'un peuple. On aurait ainsi appris sans efTort comment, depuis la clôture de la Bible jusqu'à celle de la Guémara, la race hébraïque, prise en masse, a compris la religion, la morale, la société, la famille, le mariage, les conditions générales de la vie, sans en excepter les conditions économiques. A cet ordre naturel, M. Schuhl a préféré l'ordre alphabétique; ce qui est d'autant plus regrettable qu'à l'ordre alphabétique il a donné pour base lalphabet hébreu. Pour le lecteur français, qui nC prend connaissance que de la traduction et du commen-

162 NOUVELLES KTUDES ORIENTALES

taire, une telle disposition équivaut au pur hasard.

Nous allons essayer de donner une idée de la substance du livre par quelques exemples choisis dans les diverses catégories qui semblaient s'imposer d'elles-mêmes à un recueil de cette nature. C'est par la religion que nous commençons, parce qu'elle est restée chez les Juifs, au milieu de toutes leurs migrations et tant qu'ils ont été isolés des autres peuples, la règle suprême de la vie, la source première des idées et des sentiments. Mais la religion n'a pas conservé dans leur esprit le même caractère. Déjà en voie de transformation pendant le long espace de temps qu'embrassent les livres bibliques, elle s'est modifiée bien davantage durant les siècles de dispersion ; et ces changements, ces transOgu rations pourrait-on dire, la portent vers un spiritualisme de plus en plus élevé, de plus en plus indépendant des conditions de nationalité et des pratiques extérieures. Voici un certain nombre de citations qui fourniront la preuve de ce fait :

« Quiconque abjure l'idolâtrie est considéré comme Israélite. » « Un non-israélite qui pratique la loi est autant que le grand prêtre. » Ailleurs, on dit qu'il suffit d'être juste pour être

admis devant Dieu. Le juste, quelle que soit son origine, est plus que les anges, et le sage est plus que les prophètes. La venue du Messie n'aura pas seulement pour effet de délivrer les descendants d'Israél, elle affranchira toutes les nations, et c'est par là que l'époque messianique se distinguera de l'époque actuelle. Quant au culte que Dieu exige de son peuple et des hommes en général, la prière vaut mieux que les sacrifices et la charité vaut mieux que la prière. « Celui qui pratique la charité a plus de crédit auprès de Dieu que Moïse ». Ce n'est pas le cilice et le jeûne qui nous font absoudre de nos péchés, mais le repentir et les bonnes œuvres. La prière, qui vaut mieux que les sacrifices, osi elle-même estimée au-dessous de la pureté du cœur.

On se rappelle avec quelle rigueur l'auteur du Décalogue exigeait l'observation du repos sabbatique. Un homme ayant été surpris ramassant du bois pendant le jour consacré. Moïse le fit impitoyablement mettre à mort. Le Talmud est loin de ces idées. « Le sabbat, dit-il, vous a été donné, vous n'avez pas été donnés au sabbat ». L'Évangile exprime la même pensée avec une légère variante : « Le sabbat a été donné à l'homme,

IGi NOUVELLES ÉTUDES ORIENTALES

non rhomme au sabbat ». Comme il n*ast pas présumable que les juifs aient emprunté cette maxime aux chrétiens dans un temps où la division la plus profonde existait entre eux, il faut sup[)oser que les uns et les autres l'ont puisée dans une tradition plus ancienne. Nous en dirons autant de l'idée que la Mischna et l'Évangile nous donnent du bonheur réservé aux justes dans la vie future. Quand les Sadducéens, pour embarrasser Jésus sur le dogme de la résurrection, répudié par leur secte, lui demandent à qui appartiendra, dans le monde à venir, la femme qui, en vertu du lévirat, a eu successivement sept maris, Jésus leur répond qu'après la résurrection les hommes ne se marieront plus, mais qu'ils vivront comme les anges de Dieu dans le ciel '. La Mischna nous offre exactement la même description du royaume des âmes. « Le monde à venir ne ressemble pas à ce bas monde. Dans le monde à venir, il n'y a ni boire, ni manger, ni procréation, ni commerce, ni jalousie, ni haine, ni rivalité, mais les justes, parés de couronnes, contemplent la splendeur de la divinité. » Dans le royaume du ciel, dit l'Évangile, les premiers seront les derniers et

U Mallh., XXII, 30.

SENTENCES ET PROVEHDES 165

les derniers seront les premiers. Les grands de ce monde, selon le Talmud, seront les petits du monde à venir. Gomme cela, ressemble peu aux promesses bibliques qui, gardant le silence sur l'individu, ne laissent entrevoir au peuple de Dieu d'autre récompense de sa fidélité qu'une prospérité toute matérielle!

On peut dire que Dieu lui-même, dans l'intervalle qui sépare la Bible du Talmud, a en quelque sorte changé de caractère: au lieu du Dieu vengeur, du Dieu jaloux, qui fait retomber les fautes des pères sur les enfants et qui ordonne l'extermination de plusieurs races maudites, nous trouvons un Dieu plein de pitié, qui s'attendrit, nous allions dire qui pleure sur les maux de l'espèce humaine. Nous lisons dans la Miscbna de Sanhédrin ce passage vraiment étrange: « Dieu éprouve de la douleur toutes les fois qu'un homme souffre. Quand le sang d'un homme a été versé, fût-ce le sang d'un impie. Dieu se sent blessé. »

Des idées que contient le Talmud sur la religion, nous ne séparons pas l'opinion qu'il exprime sur la science ; car, pour les docteurs de l'ancienne loi il n'y a pas d'autre science que la science religieuse. C'est ainsi qu'ils ont pu dire :

Si votre père et votre maître ont besoin de votre assistance, secourez votre maître avant de secourir votre père : car celui-ci ne vous a donné que la y'w de ce monde, tandis que celui-là vous a procuré la vie du monde à venir ». C'est presque le mot d'Alexandre le Grand, quand il prétend qu'il doit plus à Aristote son maître qu'à Philippe son père. Peut-être même la sentence du Talmud n'en est-elle qu'une paraphrase religieuse. Mais les docteurs de la sj^nagogue ne tarissent pas sur ce sujet, et c'est bien leur pensée qu'ils expriment, sous une forme qui leur appartient, dans les maximes suivantes.

La science, comme la charité, vaut mieux que les sacrifices, mais elle ne doit pas être isolée de la charité et des autres vertus. La science sans les bonnes œuvres repose sur des fondements fragiles ; mais elle est elle-même comptée au premier rang des bonnes œuvres dont nous touchons ici-bas les intérêts et dont le capital nous est réservé dans la vie à venir. Si la science est si précieuse, le savant, le savant selon Dieu, ou le sage, comme on l'appelle, ne l'est pas moins. Aussi le sage, pour se conserver à la science, doit-il s'abstenir des jeûnes fréquents et des aus-

térités excessives. Le sage est supérieur au roi, car, lorsqu'un roi meurt, le premier venu est apte à le remplacer, mais, lorsqu'un sage vient à mourir, on le remplace difficilement. Tous sont tenus de porter son deuil comme s'ils avaient perdu un parent. C'est la même idée qui a inspiré à Saint-Simon, le fondateur du saint-simonisme, sa fameuse parabole. Il montre que, si la France venait à perdre tout à coup son roi, ses princes du sang, ses plus hauts dignitaires, il en résulterait pour elle un bien moindre dommage que si elle avait perdu ses principaux savants, ses principaux artistes, ses principaux industriels. Les auteurs du Talmud, comme le réformateur français du xix« siècle, apprécient la science pour son utilité aussi bien que pour elle-même. Ils voient dans l'ignorance la source de presque tous les maux qui affligent l'humanité ; mais ils n'admettent pas que la science soit une source de profit pour celui qui la possède. « La loi, disentils, nous ayant été donnée gratuitement, celui qui l'enseigne ne doit accepter aucun salaire. » Ce précepte a été mis en pratique ; car on voit presque tous les auteurs soit de la Mischna, soit de la Guémara, gaj^ner leur subsistance par l'exercice

168 NOUVELLES ^TDDES ORIENTALES

d'un métier souvent très vulgaire. Les apôtres sont dans le même cas, et il n'y a pas lieu de s'étonner de les voir sortir des rangs les plus humbles de la sociélé juive.

Pour obtenir la science, il faut encourager, il faait honorer l'instruction à tous les degrés et dès les premières années de la vie; car, selon le langage figuré du Talmud, « s'il n'y a pas de chevreaux, il n'y aura pas de boucs ». De là cette exhortation pressante adressée aux parents : « On ne doit pas interrompre les enfants dans leurs leçons, même pour rebâtir le temple de Jérusalem » . Dans leur pensée , l'instruction , même sous sa forme la plus humble, est le salut de la religion et de la société, t Le monde, disent-ils, ne subsiste que par le souffle des enfants qui récitent leur leçon à l'école. »

Les réflexions et prescriptions du Talmud qui concernent la morale ne sont pas moins dignes d'attention que celles qui s'appliquent à la religion et à la science. Nous allons signaler, soit par une traduction fidèle, soit par un résumé sommaire, celles qui nous ont paru les plus remarquables.

Un docteur de la synagogue qui a prt^cédé

Tavènement du christianisme, Hillel le Babylonien, résumait toute la loi dans ces mots : « Ce que tu ne veux point qu'on te fasse, ne le fais point aux autres. » Mais cette morale purement négative ne suffit pas aux docteurs qui lui ont succédé. Akiba dit que le plus grand principe de la loi, c'est le précepte d'aimer son prochain comme soi-même. Un autre docteur, Ben-Azaï, soutient que le plus grand principe de la loi est celui-ci : c L'homme a été créé à l'image de Dieu. >

Dans l'amour du prochain leTalmud comprend le devoir d'aimer et de secourir nos ennemis ; non pas ceux que nous haïssons, puisque la haine nous est défendue, mais ceux qui nous haïssent. Déjà dans le Pentateuque se trouve écrite l'obligation de ramener à son ennemi l'agneau égaré qui lui appartient et d'aider son ennemi à décharger son âne ou son bœuf. Le Talmud renchérit sur ce commandement. « Si votre ami, dit-il, vous appelle pour l'aider à décharger sa bète de somme et qu'au même moment votre ennemi vous prie de l'aider à charger la sienne, allez d*abord à votre ennemi, afln de dompter votre passion. »

Ce n'est pas aimer son ennemi ni son prochain en général que de rendre le mal pour le mal et de ne pas savoir endurer un outrage. Le Talmud, en recommandant le pardon des injures, reconnaît en même temps par ces mots la grandeur du sacrifice qu'il nous impose : « Ce qui sauve le monde, c'est la vertu de ceux qui tiennent la bouche fermée pendant qu'on les insulte. »

Cette vertu fait partie d'un idéal qui est exprimé de la manière suivante : « Ne pas rendre l'injure qu'on a reçue, supporter l'outrage sans y répondre, faire le bien par amour, accepter les souffrances avec une joyeuse sérénité, c'est ressembler au soleil qui se lève dans sa force. »

Il y a peut-être une certaine contradiction à comparer au soleil celui qui, à force d'humilité, s'anéantit devant lui-même et devant les autres ; mais il faut remarquer que subir une insulte est la plus cruelle des souffrances, et que la souffrance supportée avec résignation est, dans l'opinion des docteurs de la synagogue, la preuve la plus sensible que Dieu nous puisse donner de son amour et de notre salut après la mort, a Dieu, disent-ils, éprouve ceux qu'il aime par la douleur. Celui qui a passé quarante jours sans souf-

frir doit être inquiet de son bonheur dans la vie à venir. »

Mais, s'il faut regarder comme un si grand mérite de supporter une humiliation reçue sans la rendre, c'est le plus grand des crimes d'humilier les autres. De là cette maxime fréquemment répétée dans le Talmud : « Il vaut mieux se précipiter dans une fournaise ardente que de faire rougir son prochain en public. » « Quiconque fait rougir son prochain en public n'a point de part à la vie à venir, y

Non seulement on ne doit pas faire rougir son prochain en public, il faut se garder de lui imputer un tort ou de le juger défavorablement même dans le secret de sa conscience. « Si tu as vu un homme de bien commettre une faute pendant la nuit, n'y pense plus le jour, peut-être a-t-il fait pénitence; peut-êlrej ce n'est pas assez dire, il a certainement fait pénitence » .

Il y a dans ce conseil plus que de la bienveillance : c'est une application délicate de la charité, une vertu que le Talmud recommande sous toutes les formes, et qu'avec une grande justesse de sentiment et d'expression il distingue de l'aumône. On y rencontre plusieurs fois cette pensée : « Il

y a trois choses par lesquelles la charité est supérieure à Taumône. L'aumône n*est qu'un sacrifice d'argent; la charité est un sacrifice qu'on fait de sa personne. L'aumône ne s'applique qu'aux pauvres ; la charité s'applique aux pauvres et aux riches. L'aumône ne s'exerce qu'envers les vivants; la charité s'exerce envers les vivants et envers les morts. » Saint-Paul n'a-t-il pas dit aussi qu'on peut donner tous ses biens aux pauvres sans avoir la charité ?

Cette place subalterne assignée à l'aumône n'empêche pas les interprètes de la tradition chez les Juifs d'en faire un des devoirs les plus impérieux de la vie et d'exiger qu'elle soit pratiquée dans toutes les conditions, même dans celle où l'on est condamné à la recevoir. « Si vous vous apercevez, disent-ils, que vos moyens d'existence diminuent, donnez aux pauvres; à plus forte raison devez-vous leur donner quand vous êtes dans l'abondance. » « Même le pauvre qui vit d'aumônes doit faire l'aumône. »

Il faut, sans doute, faire l'aumône quand on le peut, et il est rare qu'on ne le puisse pas; mais on ne doit pas se mettre dans le cas de la recevoir. « Plutôt que de tendre la main, dit une de

SENTENCES ET PROVERBES i73

nos maximes, vivez pendant les jours de fête comme pendant les jours de travail. » La concession est énorme de la part des interprètes d'une religion où les jours de fêle, et particulièrement le sabbat, étaient observés avec tant de rigueur. Tout métier qui n'est pas criminel vaut mieux, selon eux, que la mendicité. Voici en quels termes ils parlent du travail : « C'est quelque chose de grand que le travail ; il honore ceux qui en vivent ». t Négliger d'enseigner un état à son fils, c'est l'élever pour le vol. » Pour donner à ce précepte toute sa pensée, il faut se rappeler qu'il s'étend aux docteurs mêmes de la loi, puisque leur ministère doit s'exercer par pur dévouement. Après ces grandes vertus, la piété, l'amour de la vérité et de la science, la charité, le respect de soi-même, les auteurs du Talmud ne pouvaient pas oublier des devoirs plus communs. Pour eux, la parole vaut un serment. « Oui est un serment, non est un serment ». Ce sont presque les termes de l'Ëvangile : « Ne jurez en aucune manière. Que votre parole soit : oui, oui; non, non; ce qu'on y ajoute est mauvais'. » Mais l'histoire

1. Ego atUem dico vobis non jurare oninino.,. SU autem $ermo venter : Est, est; nafif non; quod autem his (tbundantius est, a malo etl (Malh. V, 34-37).

n4 NOUVELLES ÉTUDES ORIENTALES

nous apprend que longtemps avant le Sermon de la montagne^ les Ësséniens mettaient cette règle en pratique.

L'hospitalité, étant une forme de la charité, est représentée comme le meilleur hommage qu'on puisse rendre à Dieu. La pudeur morale, ou ce que, chez les modernes, on appelle l'honneur, est enseignée dans les mots suivants : c il vaiit mieux rougir devant soi-même que d'avoir à rougir devant les autres. » Pratiquer la justice, c'est s'associer à Dieu dans l'œuvre de la création. La calomnie n'est pas moins criminelle que le meurtre, l'inceste et l'idolâtrie. Honorer les vieillards, rendre les derniers devoirs aux morts, c'est honorer Dieu lui-même. La sociabilité est le complément nécessaire de la moralité. Il faut que, dans nos paroles et dans nos actions, nous soyons pleins de respect, d'aménité et de bonne grûce pour notre prochain. Que notre main droite attire ceux que notre main gauche a repoussés. Les animaux mêmes ne doivent pas avoir à se plaindre de nous. « Il est défendu de prendre aucune nourriture avant d'avoir pourvu à celle de ses bêles. » C'est transgresser la loi que de faire souffrir un être vivant.

SE.'VTE.NCES ET PROTERBES 175

Il y a des vertus sur lesquelles la morale talmudique insiste plus que sur toutes les autres : ce sont les vertus domestiques. Le mariage, la famille, le bonheur qu'ils procurent, les devoirs qu'ils imposent, en sont la plus constante et la plus vive préoccupation. C'est Tétat patriarcal conservé et perfectionné dans des temps qui ne ressemblent plus à Tère biblique. C'est peut-être là qu'il faut chercher le caractère le plus essentiel de la race juive après la destruction de sa nationalité.

Le mariage est d'abord présenté comme une obligation, une des plus inviolables que Dieu ait imposées à son peuple et aux hommes en général, a Tout homme qui ne contribue pas à la propagation de l'espèce peut être assimilé à un meurtrier. » < Quiconque vit dans le célibat n'est pas un homme. Il n'y a pour lui ni joie, ni bénédiction, ni bonheur, ni paix. » D'après le traité d'Aboth, un jeune homme de vingt ans qui est encore célibataire doit être contraint à prendre femme.

Mais, si le mari^ige est un devoir, il est aussi la voie la plus sûre du bonheur, pourvu qu'on fasse choix d'une femme de bien. Le Talmud ne tarit

176 NOUVELLES ÉTUDES OIMENTALES

pas sur l'éloge des femmes, quoiqu'il reconnaisse aussi leurs faiblesses, et il ne parle pas, comme la Bible, de plusieurs femmes pour un seul mari, mais d'une femme unique. « Celui-là est riche qui possède une femme belle par ses œuvres. Il n'y a de véritable bonheur qu'avec la femme de notre jeunesse. Celui qui a perdu la femme de sa jeunesse est dans la même situation que s'il assistait à la ruine du temple de Jérusalem. » La répudiation, déjà blâmée par les derniers prophètes, est formellement condamnée, non pas au nom de la loi, mais au nom de la morale et au nom du sentiment, par les auteurs du Talmud : « L'autel lui-même, selon leurs expressions, pleure sur celui qui a répudié la femme de sa jeunesse. » Au reste, pour ne pas nous arrêter sur chaque détail, voici en quelques mots l'idéal qu'ils se faisaient d'une famille heureuse ou d'un chef de famille qui comprend et qui remplit tous ses devoirs : « Celui qui aime sa femme comme lui-même et qui la respecte plus que lui-même, qui dirige ses enfants dans le droit chemin et qui les marie dans l'âge de la première jeunesse, à celui-là l'Écriture dit : — Tu sauras que la paix règne sous ta tente ». Notre vie entière, d'après plusieurs

SENTENCES ET PROAERBES 177

autres de leurs maximes, dépend de la femme; c'est d'elle que nous vient notre plus grande joie, et le monde ne sera sauvé que par le mérite des femmes pieuses. On dirait qu'ils ont voulu relever et consoler la femme du rôle que lui fait jouer la Genèse dans l'introduction du mal dans le monde.

Cependant, comme nous Tavons fait remarquer, le Talmud ne manque pas de signaler les défauts qui découlent particulièrement du caractère féminin.

Il reconnaît que les femmes sont plus compatissantes que les hommes et l'emportent souvent sur eux par la finesse et le discernement; mais il leur reproche d'être légères, frivoles, emportées, soupçonneuses, bavardes, faciles à entraîner au mal, et, quand elles sont méchantes, de ne Tètre point à demi. Nous ne croyons pas inutile, à cause de la forme originale dont elles sont revêtues, de reproduire quelques-unes de ces accusations :

« Une femme de soixante ans, aussi bien qu'une petite fille de six ans, accourt au bruit de la timbale. »

« On apaise plus facilement la colère d'un homme que celle d'une femme. »

« La femme est toujours armée. »

<( Sur dix mesures de bavardage qui ont été départies au genre humain, les femmes en ont pris neuf. »

« Tous les maux sont préférables à une méchante femme. »

Tout cela n'est rien ou peu de chose en comparaison de ce qui va suivre. On lit dans l'Évangile que regarder une femme avec concupiscence, c'est déjà avoir commis un adultère dans son cœur '.Le Talmud contient la même pensée, exprimée presque dans les mômes termes. Mais il y a des docteurs qui vont beaucoup plus loin. « Toucher, disent-ils, le petit doigt d'une femme, — quelques-uns même se contentent du regard, — c'est être tout près de franchir les dernières limites *. » Quelle singulière opinion ces théologiens se sont faite non seulement de la femme, mais de r homme, et des rapports de sociabilité qui peuvent exister entre eux! En Orient, ces idées ont passé de la théorie dans les mœurs. Nous en citerons un exemple qui s'est produit sous nos yeux. Une jeune femme des plus honnêtes, des

Page 1