A PROPOS DU LIVRE D'ERNEST HAVET
Expliquer les origines du christianisme est une lâche ardue et compliquée qui a déjà été abordée souvent, et qui, selon toute apparence, le sera encore plus d'une fois dans l'avenir; elle n'a point effrayé M. Ernest Havet.
Dans les deux volumes publiés en 187i, son but a été d'établir qu'un grand nombre des idées que nous appelons chrétiennes sont contenues dans l'Hellénisme d'où elles ont passé par leur puissance naturelle et le contact inévitable des esprits dans la religion fondée par Jésus de Nazareth, dans les enseignements des apôtres et des Pères de l'Église.
Le troisième volume est destiné à montrer ce que le christianisme a emprunté au judaïsme que lui-même reconnait pour son ancêtre et dont il invoque en sa faveur tous les livres religieux, depuis la Genèse jusqu'au dernier des prophètes ou des hagiographes ; nul n'a parlé aussi bien que lui de la Bible et de la race hébraïque. Si vieilles qu'elles soient l'une et l'autre, il semble les avoir découvertes, tant il saisit et peint avec vigueur les traits de caractère qui leur sont propres. Mais cette intuition hislorique et ce sentiment littéraire ne sont pas les seules qualités de M. Havet. Il démontre, avec une abondance de preuves irrésistible, que le judaïsme, comme toutes les grandes religions de la terre, n'est pas né en un jour sous le souffle de Dieu, ou n'est pas sorti tout entier de la tôle d'un homme de génie pour se conserver ensuite intact et immuable pendant une longue suite de siècles, mais que ses idées morales et religieuses, ses dogmes, son culte et ses institutions sont le fruit d'une évolution lente et laborieuse qui se prolonge autant que son existence. Sans sortir des lois naturelles de l'histoire et de la logique des faits, il nous fait voir avec la même clarté que plusieurs sentiments du cœur humain
que l'on croit nés avec le christianisme, tels que la charité, la pitié pour toutes les souffrances et toutes les misères, Tamour des faibles, des petits, des proscrits, des opprimés, sont déjà contenus et se manifestent en action dans les livres juifs. Indépendant de toute tradition, soit scientifique, soit religieuse, M. Havet dit ce qu'il pense avec modestie mais avec fermeté, sans provocation et sans réticence, avec une sorte de candeur qui n'est pas le moindre charme de son livre, et qui, sans les convaincre, désarmera, j'en suis sûr, un grand nombre de ses adversaires. On connaît ce mot de saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux*. * Il semble que M. Havet s'inspire d'une maxime analogue : « Aime la vérité, et tout ce que tu penses tu pourras le dire. » Dans la partie philologique de son œuvre, dans la discussion des origines, des textes et des dates, dans les conjectures qu'il fait sur les plus anciennes croyances des Hébreux, M. Havet est moins heureux que dans les considérations d'un ordre plus élevé. Cela n'est pas étonnant : l'instrument nécessaire à ces sortes de recherches lui manquait. M, Havet avoue avec candeur qu'il ne sait pas l'hébreu.