Actes, V
de plus d'un demi-siècle à la naissance de Jésus- Christ, et qui, prié par un païen, de lui expliquer brièvement la religion de Moïse, lui adressa ces paroles : « Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais point aux autres; voilà toute la loi ; le reste n'en est que le commentaire. »
On sait que l'auteur des Antiquités judaïques a cru reconnaître chez les Esséniens les platoniciens de la Palestine; les Sadducécns en seraient les épicuriens, et les pharisiens nous représenteraient le stoïcisme. Cette comparaison est fausse par tous les points, mais surtout en ce qui concerne la secte puissante dont M. Cohen s'est constitué l'historien, et très souvent le défenseur. Les pharisiens ne sont pas une école de philosophie, quoique les idées philosophiques, à partir d'une certaine époque, ne leur soient point étrangères. Ils forment tout à la fois un parti politique et un parti religieux. lis aspirent et finissent par réussir à gouverner en même temps, si Ton peut leur appliquer ce langage, l'État et l'Église. Après que l'État a disparu, c'est l'Église, je veux dire la religion, qui reconnaît en eux ses seuls précepteurs, ses seuls interprètes.
Comme parti politique, ils représentent l'esprit
de progrès, l'esprit de justice et de charité, ce que nous appellerions aujourd'hui l'esprit libéral, et, par-dessus tout, le sentiment de la nationalité, entièrement confondu pour un temps avec le sentiment religieux. Ils résistent à l'invasion des mœurs et des idées helléniques, aussi offensantes pour leurs croyances que pour leur patriotisme. Ils se refusent à admettre la royauté héréditaire des Hasmonéens, non point par attachement aux droits du peuple ou au principe de la démocratie, mais parce que la dynastie de David était, d'après l'Écriture, la seule légitime, de sorte qu'en son absence il ne pouvait y avoir que des pouvoirs ou des princes électifs. Quand ils affirment qu'il y a en Israël trois couronnes : la couronne de la science ou de la loi, la couronne du sacerdoce et celle de la royauté, il est difTicile de leur supposer l'intention de détruire les deux dernières au profit de la première; mais il est certain qu'ils faisaient de la science un pouvoir, et des savants ou des docteurs une classe privilégiée de la société. C'est précisément le contraire de l'idée qu'on se faisait chez les Grecs et chez les Romains, et qu'on se fait encore aujourd'hui parmi nous de la déniocralie.
Par la force des choses, à cause du respect profond qui dut s'étendre naturellement de la loi, d'une loi d'origine divine, à ses interprètes les plus accrédités, les docteurs, c'est-à-dire les pharisiens, dont le nom même a un sens aristocratique *, l'emportèrent bientôt sur les prêtres, sur les personnages constitués en dignité ou d'une illustre naissance, même sur les princes de la dynastie hasmonéenne, rois ou pontifes, ou tous les deux à la fois. Le Talmud nous en fournit un exemple mémorable. C'était sous le règne d'Antigone, qui pendant la durée éphémère de son pouvoir réunissait sur son front la couronne et la tiare. Un soir, après la fête solennelle des Expiations, durant laquelle le prince avait officié au temple comme grand-prêtre, la foule, selon la cx)utume, le félicitait et lui faisait cortège, lorsque, rencontrant sur son chemin Pollion et Saméas, deux docteurs célèbres placés à la tête du Sanhédrin, elle abandonna aussitôt pour les suivre le royal successeur d'Aaron.
Les pharisiens n'usèrent de leur autorité toute
1. Le mot hébreu pérouse^im, d^oû nous avons fait pharisiens, signifie des hommes séparés de la foule, des hommes distingués, des hommes d'élite.
morale que pour le bien de la nation. Sans porter atteinte aux attributions légales du sacerdoce, à son rôle public dans les cérémonies du temple, ils relèvent le peuple à ses propres yeux en lui donnant l'idée d'un sacerdoce moral, d'une mission religieuse dont il est chargé solidairement. C'est dans cette intention qu'ils lui rappellent fréquemment ces paroles de Moïse : « Vous êtes un peuple de prêtres. »
Un but aussi généreux ne pouvant être atteint, et leur propre influence ne pouvant subsister que par l'instruction des masses, ils consacrent une grande partie de leur activité à multiplier les écoles. Prenant au sérieux le précepte biblique qui ordonne à tout israélile de lire la loi et de l'écrire de sa propre main, ils disaient : « Une ville où il n'y a pas d'école doit nécessairement périr. » Selon la maxime attribuée à l'un d'entre eux, « le monde ne subsiste que par le souflle des enfants qui récitent leurs leçons à l'école. » Un autre affirme que les véritables gardiens des cités c^ sont les maîtres, les écrivains, les instituteurs de la jeunesse. Enfin, ils vont jusqu'à soutenir, non sans raison peut-être, que la piété est incompatible avec l'ignorance. Aussi, quand ils étaient
au pouvoir, n'avaienl-iis aucun scrupule à prendre une mesure qui compte encore tant d'adversaires chez les peuples chrétiens, celle qui rend Finstruclion obligatoire.
Ni la moralisation du peuple ni l'éducation de la jeunesse n'est possible avec la servitude et l'avilissement de la femme. Les pharisiens s'appliquèrent donc à lui faire une condition supérieure à celle que lui accorde le Pentateuque. On oublie, en général, que le livre des Proverbes et les derniers prophètes flétrissent la polygamie et la répudiation. Ils ne reconnaissent qu'une seule maîtresse de maison, qu'une seule épouse légitime, € la femme de notre jeunesse, la femme forte ». Les docteurs pharisiens ne sont pas des prophètes; ils n'ont pas le pouvoir de se mettre au-dessus des textes ou de les créer au nom de l'inspiration divine; mais ils ont le droit de les interpréter, par conséquent de les corriger. C'est ce qu'ils firent en rendant la répudiation plus onéreuse pour le mari, et par là même plus difficile. Ils assuraient à la femme, par la forme qu'ils donnèrent à l'acte du mariage, des droits qui n'étaient pas inscrits dans la loi. Leur pensée allait bien au delà; ils l'expriment sans
réticence dans cette maxime : « L'autel luimême pleure sur celui qui répudie sa femme. »
Un autre résultat de Tinfluence qu'ils exercèrent comme membre du Sanhédrin, ce fut l'adoucissement des lois pénales et l'amélioration de la procédure criminelle. Grâce à une interprétation ingénieuse, ils substituèrent à la peine du talion les compositions pécuniaires, ou, comme nous dirions aujourd'hui, le système des dommages-intérêts. Ils prirent des précautions pour rendre les témoignages à la fois plus véridiques et plus clairs, et, en dépit des textes les plus formels et des exemples de sévérité qui abondent dans rhisloire sainte, ils poussaient si loin l'horreur des sanglantes exécutions qu'ils auraient voulu abolir la peine de mort. J'ai déjà cité ces paroles d'Akiba et d'un autre docteur pharisien : « Un tribunal qui prononce la peine de mort une fois dans sept ans, ou même dans soixante-dix ans, est un tribunal de meurtriers. »
Qui donc pratiquait celte interprétation judaïque devenue proverbiale, et à laquelle s'attache une si légitime réprobation? C'étaient les Sadducéens^ secte dure, mflexible, esclave de la lettre, parce qu'ils n'admettaient l'esprit nulle part, pas plus
dans la loi que dans rhomme; secte composée de prêtres ignorants ou riches et de courtisans sans entrailles. Gaïphe était Sadducéen et il était de plus la créature des Romains.
Assistant aux déchirements intérieurs de leur pays et aux luttes inégales qu'il soutenait depuis si longtemps contre des conquérants étrangers, particulièrement contre les Romains, les pharisiens prévoyaient la destruction prochaine de la nationalité juive et la chute de Jérusalem. On raconte qu'un de leurs chefs les plus vénérés, Yochanan ben Zakkaï, voyant un jour les portes d'airain du temple s'ouvrir d'elles-mêmes devant lui avec fracas, s'est écrié : « maison de Dieu, 6 maison de Dieu, pourquoi veux-tu nous effrayer? Ne savons-nous pas que tu es vouée à la ruine? » C'est l'expression légendaire d'un pressentiment qui n'était que trop justifié par les faits, et qui devait exister surtout chez des hommes aussi éclairés que les docteurs pharisiens. Aussi une de leurs plus vives préoccupations a-t-elle toujours été de faire survivre leur peuple à sa ruine politique. Ce but, ils l'ont atteint avec une rare habileté en donnant une organisation indépendante, ou, comme on dirait aujourd'hui, une admini»-
tration autonome aux colonies juives qui se fondèrent, un siècle ou deux avant Tore chrétienne, les unes en Babylonie, les autres en Asie-Mineure, d'autres dans, les îles de la Méditerranée, une à Rome. Il est certain qu'il n'y a que les pharisiens qui aient concouru à cette diffusion de leur religion et de leur race. Les Esséniens, sauf quelques exceptions, ne franchissaient guère les murs de leurs couvents. Les Sadducéens, esclaves de leurs fortunes et de leurs plaisirs, investis des plus hautes dignités , restaient à Jérusalem et dans les autres grandes villes. Seuls, les pharisiens formaient la partie active de la nation. Seuls, ils étaient animés de l'esprit d'entreprise et de propagande, car ils ne se contentaient pas de coloniser, ils étaient d'infatigables missionnaires.
L'Évangile leur reproche* ce que les apôtres ont fait cux-mômes, de parcourir la terre et la mer pour faire des prosélytes. Un grand nombre des communautés auxquelles ils donnèrent naissance étaient tout préparées à entendre la parole de saint Paul et furent converties par lui en églises. Quant à la pensée qui dirigeait celte ac-