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HISTOIRE DES PERSÉCUTIOiNS DE L'ÉGLISE*
Dans un précédent volume justement remarqué par le monde savant, M. Aube a retracé à grands traits l'histoire des persécutions souffertes par rÉglise depuis son origine jusqu'à la fin du règne de Marc-Aurèle.
Celui qui vient de paraître a pour but de nous faire connaître dans tous ses détails la polémique que la religion nouvelle eut à supporter, durant le même laps de temps, de la part des philosophes et des lettrés du paga-
1. Histoire des pertécutions de VÉglise. — La polémique païenne à la fin du deuxième siècle: Fronton, Lucien, Ceise, Phliostrale par B. Aube. Un vol. ia-S*» à la librairie académique Didier et C* Paris, 1878.
nisme. C'est ce que l'auteur appelle les persécutions intellectuelles de l'Église. Nous croyons que c'est un tort de désigner par le même nom deux choses aussi différentes que la violence et la discussion. Si la violence déchaînée contre des opinions a souvent pour effet de les exalter et de les propager, elle n'en est pas moins un crime du côté des oppresseurs et un malheur du côté des opprimés. La discussion, la critique, la polè^ mique, si l'on tient à l'appeler ainsi, est un droit pour celui qui attaque et un bienfait pour celui qui est obligé de se défendre. Mal connu ou mal compris, il trouve dans les objections et dans les accusations de ses adversaires une occasion de dissiper les préventions ou les erreurs qui s'élèvent contre lui, et de persuader complètement ceux qui, à demi gagnés à sa cause, conservent encore quelques doutes dans l'esprit. La polémique offre à celui qu'elle poursuit un autre avantage qui est peut-être plus précieux que tous les autres. Elle le force à compléter sa pensée, à en corriger les points douteux ou faibles, à y faire pénétrer la clarté qui lui manque, à se mettre autant que possible d'accord avec lui-même, c'est ce qui est arrivé à toutes les philosophies et à
toutes les religions qui, sorties d'une longue préparation, ont exercé sur Tesprit humain une influence étendue et profonde. Le christianisme ne fait point exception à c^tte loi générale .
Selon la judicieuse réflexion de M. Âubé, dont les expressions mêmes méritent d'être retenues, le christianisme a existé avant l'orthodoxie chrétienne, et la foi avant la théologie. La polémique qui a si souvent occupé TÉglise et qui, grandissant avec les siècles, est loin, espérons le pour elle, d'être terminée aujourd'hui, avant de venir du dehors, s'est élevée dans son propre sein. Qu'on se rappelle, en effet, la discussion qui, presque au lendemain de la mort de Jésus, s'éleva entre saint Paul et quelques-uns des autres apôtres. Saint Paul voulait que la religion prèchée au nom de l'Évangile, revêtit un caractère spirituel qui lui permît de recevoir dans son sein les Grecs et les Barbares. Les apôtres, qu'on appelle judéochrétiens, et au premier rang parmi eux saint Jacques, prétendaient que le Nouveau Testament n'abrogeait nullement les prescriptions de l'Ancien, et exigeaient que les chrétiens observassent avec la même rigueur que les juifs le repos sabbatique, la circoncision et le régime alimentaire.
La victoire demeora à saint Paul, aa moins pour on temps, jusqu'à ce qu*un nouveau pharisaîsme se fût substitué, sous le patronage de saint Pierre, à celui de la >ynagogue. .
Plus tard, c^est sur la doctrine du Verbe que les esprits se divisent. Jésus n^est plus simplement le Messie et le Fils de Dieu, dans un sens qui se concilie très bien avec les plus anciens textes de la Bible, il est le Verbe incarné, il est le Logos fait homme. Mais qu'est-ce que le Verbe? Qu'est-ce que le chrétien doit entendre par ce Logos qui, en dehors de quelques traditions religieuses de l'antique Orient, n'avait guère été reœnnu jusque-là que par la philosophie platonicienne? Le premier qui ait répondu à cette question, c'est l'auteur du quatrième Évangile, écrit au plus tôt à la fln du premier ou au commencement du second siècle. Mais que de temps il a fallu pour faire entrer sa réponse dans l'orthodoxie chrétienne, et combien elle a eu à lutter contre des interprétations toutes différentes, successivement repoussées et condamnées par l'Église comme hérétiques!
Parmi les hérésies du second siècle où la doctrine du Verbe semble jouer le rôle le plus im-
portant, il n'en n'est point de plus remarquable que celle des gnostiques. Assurément, les sectaires qu'on désigne sous ce nom sont loin de s'entendre entre eux. M. Matler, un de leurs historiens les plus instruits et les plus consciencieux, les partage en cinq classes dont chacune comprend plusieurs écoles particulières. Mais tous, si l'on veut aller au fond des choses, sont à peu près d'accord sur la doctrine du Verbe. Ils séparent ce que Tauteur du prétendu Évangile de saint Jean a réuni. Plus platoniciens que chrétiens et plus voisins du mysticisme oriental que de l'idéalisme philosophique dePlaton, ils fontdeJésusunhomme, et du Verbe, du Christ comme ils l'appellent, le Fils éternel de Dieu, une émanation de Dieu qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, mais qui n'est pas Dieu lui-même. Le Christ, selon les gnostiques, n'a pas créé le monde, car le monde, dans leur système, n'a pas été créé. Le Dieu créateur, adoré par les juifs, n'est pour eux qu'un esprit subalterne qui, avec la matière éternelle, a formé un monde imparfait comme lui et a courbé l'homme, emprisonné par lui dans un corps, sous une loi tyrannique destinée à disparaître.
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Cette loi est celle de TAncien Testament, justement déir^mée [>ar celle da Christ, dont eax seuls, mal^rré leurs divisions intestines et la diversité de leurs dogmes, se prétendaient les véritables interprètes.
Avec sa croyance à la continuité de la révélation depuis Adam jusqu'à Tépoque de sa propre existeni!e; avec sa foi en un Dieu personnel, en un Verbe incarné et devenu visible aux yeux des hommes, eu un Verbe libérateur des âmes et auteur de l'univers, TÉf^lise devait remporter dans Tesprit du grand nombre, sur une doctrine flottante, insaisissable, purement spéculative, presque étrangère à la nature et à l'histoire. Mais son triomphe ne fut pas tellement complet que le gnoslicisme, conservé par une sorte d'inCltration mystérieuse dans les lieux où il avait pris naissance, ne reparût un jour, en plein moyen âge, dans le Midi de l'Europe et de la France, et ne ransAI une telle frayeur à l'orthodoxie victorieuse qu'on jugea nécessaire de l'étoufler dans des torrents de sang. Il est démontré aujourd'hui que les Albigeois ou Cathares, si cruellement massacrés par la croisade dirigée contre eux, étaient les héritiers religieux des sectaires dont nous venons
de parler, et dont les chefs florissaient presque tous au 11*" siècle de notre ère.
Tout en s'efforçant de préserver ses dogmes des exagérations du mysticisme spéculatif, l'Église était obligée de défendre sa morale des excès du mysticisme ascétique. Le danger qui la menaçait de ce côté était suscité par les montanistes ; car, non contents de laisser prendre à Tascétisme une place, et même une place considérable dans la religion nouvelle, ces sectaires en firent Tessence même et le but unique du christianisme. Sous prétexte d'afifranchir les âmes de la domination de la matière, ils les plaçaient en dehors des conditions de la nature humaine. Dans leur opinion, Ton n'était pas chrétien tant que l'on gardait quelque attache pour la société, tant qu'on ne passait pas sa vie dans le jeûne et dans les macérations, dans la contemplation et dans la prière. Ce sont des femmes telles que Priscilla, Maximilla, Quintilla, qui, par leur parole et par leurs exemples, poussaient le plus à cette exaltation. Tertullien nous fournit quelques détails sur l'une de ces inspirées. Elle tombait en extase au milieu de ses frères réunis pour prier en commun. Elle conversait avec les anges et avec le Christ lui-même
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qui lui révélait le sens des mystères ; elle voyait les âmes corporellement, sous une forme purement humaine, comme Swedenborg devait un jour se vanter de les voir.
Mais ce n'est pas seulement par leurs auslérités et leurs visions que les montanistes inquiétaient rÉglise. Ils se plaçaient au-dessus de son autorité encore mal affermie et ne tenaient pas grand compte de sa hiérarchie. * L'Église, disaient-ils, est là où est Tesprit, et non pas où sont les évoques. » Mais comme leur courage était au niveau de leur foi et qu'ils couraient au martyre comme à une fête, ils inspiraient aux populations chrétiennes une protonde vénération. Aussi l'Église se décida-t-elle avec peine à les retrancher de son sein ; pourtant elle s'y décida parce qu'elle comprenait qu'une secte, si élevées que soient ses croyances et en raison môme de la rigueur qu'elle s'impose, ne pout i)as gouverner la société et devenir, dans le vrai sens du mot, une religion. On s'explique en partie de la même manière la chute du gnosticisme qui, lui aussi, voulait être la religion des parfaits.
Avec le mbnlanisme, le judéo-christianisme ou Tebionisme et toutes les variétés de la gnose.
combien d*autres hérésies enfantées par la religion chrétienne, et s'efforçant malgré elle de rester dans son sein, Tont assiégée à sa naissance I Un auteur ecclésiastique du commencement du ni* siècle en compte plus de trente qui se seraient formées en quelque sorte sous ses yeux, ayant pour racine commune la philosophie profane, c'est-à-dîre tout simplement la philosophie. 11 les dénonce, il les réfute et comprend parmi elles celle de Callixte, évoque de Rome, qu'il accuse d'incliner à Tunitarisme.
Voilà donc pour Ghanning et les unitairiens de nos jours, anglais ou américains, un ancêtre très éloigné sur lequel assurément ils ne comptaient pas.
Comment s'étonner qu'ayant tant de contradicteurs intérieurs, qui, en apparence du moins, ne restent séparés d'elle que sur des questions d'interprétation, l'Église ait aussi rencontré des adversaires venus du dehors qui, ne reconnaissant ni son dogme ni son histoire, les ont attaqués tous les deux au nom de la seule raison et dans l'intérêt de la société qu'ils avaient sous les yeux, dont l'existence était l'œuvre du temps? Ce sont ces derniers surtout que M. Âubé se propose de
nous faire connaître. Ils sontau nombre de quatre : un rhéteur, un satirique, un philosophe et un romancier, mais un romancier inspiré par une pensée politique et religieuse. Le rhéteur, c'est Fronton, le maître d'éloquence de Marc-Aurèle. Le satirique, c'est Lucien, que certains critiques modernes ont appelé le Voltaire de son siècle. Le philosophe, c'est Celse, dont Origène n'a pas cru indigne de lui deréfuter les objections. Le romancier, c'est Philostrate qui, sur les ordres de l'impératrice Julia Domna, a essayé d'opposer à la vie de Jésus celle d'Apollonius de Tyane.
De Cornélius Fronton, il y a peu de chose à dire. C'était un lettré, un maître de style fort goûté de son temps, malgré son origine africaine, un personnage consulaire, environné d'une véritable cour à cause de son crédit auprès de l'empereur, un très honnôte homme d'ailleurs, dévoué à son impérial élève et aux intérêts de l'État, fidèle à ses amis dans la bonne et dans la mauvaise fortune, père de famille irréprochable. Aucun acte de sa vie, aucune voix accusatrice ne proteste contre ses paroles lorsqu'il dit dans une de ses lettres: « Je me rendrai ce témoignage que dans le cours de ma longue cnrrièrc je n'ai jamais rien fait dont
j'aie lieu de rougir... J'ai préféré le soin de mon &me à celui de mon corps, et la culture des lettres à la poursuite de mes intérêts. » Voilà qui n'est pas mal pour un païen qui ne se pique pas même d'être philosophe et qui a eu le tort de se ranger parmi les ennemis du christianisme. Pourquoi en a-t-il été ainsi? On peut le présumer sans en être sûr, car l'acte d'accusation qu'il a écrit contre les chrétiens n'est pas arrivé jusqu'à nous, et nous n'oserions pas affirmer, malgré le degré de vraisemblance auquel M. Âubé a élevé cettehypothèse, que nous le retrouvions en grande partie dans la bouche d'un personnage imaginaire mis en scène par Minutius Félix. Fronton, par sa position, par ses relations autant que par la tournure et les occupations de son esprit, était ce qu'on appelle aujourd'hui un conservateur. Les chrétiens, non seulement en matière de religion, mais dans les questions sociales, pour employer encore le langage de notre temps, étaient des révolutionnaires. N'enseignaient- ils pas que les premiers seraient les derniers et que les derniers seraient les premiers ; qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume du
ciel ; que l'âme d'un esclave racheté par la foi avait le même rang devant la grâce divine que celle d'un homme libre? Avec des préventions comme celles qui existaient contre eux dans l'esprit des classes élevées, on pouvait môme leur reprocher d'ébranler l'autorité souveraine par cette maxime: « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Le Christ avait bien dit, d'après le dernier des Évangiles, qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César ; néanmoins, ses disciples refusaient obstinément de rendre à l'empereur les hommages divins qu'exigeaient pour lui les lois de l'empire. Les institutions religieuses chez les anciens, surtout chez les Romains, faisaient partie des instilutions politiques, et l'on ne pouvait, dans leur opinion, attaquer les unes sans se montrer l'ennemi des autres. Au reste, quand on songe (jue le Manifeste de Fronton contre les adorateurs du Christ avait reçu de lui-même le titre de Déclamation, — un titre réservé pour un certain genre de compositions oratoires, — on est autorisé à se demander s'il faut y voir autre chose qu'un exercice de rhétorique et un modèle de style.
La polémique antichrétienne de Lucien nous
présente un autre caractère que celui que nous sommes obligés d'attribuer par supposition à l'œuvre de Fronton. Lucien n'est pas un épicurien, quoiqu'il laisse voir en toute occasion une prédilection pour Épicure. C'est un satirique et un sceptique, un esprit délicat et sensé, incapable sans doute de s'élever jusqu'à l'enthousiasme ou de comprendre les sublimes élans de la foi, mais qui ne supporte ni le mensonge, ni le charlatanisme ni les grossiers égarements, et qui éprouve le besoin de leur infliger le sceau du ridicule. Ce quMl reproche aux chrétiens, ce n'est pas leur politique, ce ne sont pas leurs nouveautés hardies sur les riches, sur les pauvres et sur les esclaves; ce sont moins encore les crimes imaginaires que leur imputent l'ignorance et la haine; c'est la superstition. La superstition, la foi irréfléchie et immodérée au surnaturel, disons le mot, aux miracles, était le fléau de la société romaine, de la société païenne en général, à la fln du u*^ siècle et au commencement du m® siècle de notre ère. Après l'avoir poursuivie dans le paganisme et dans la philosophie d^énérée de son temps, c'est elle qu'il croit reconnaître et qu'il poursuit encore dans le christianisme naissant et dans les livres, vrai-
semblablement familiers à son érudition, deTAncienet du Nouveau Testament. On trouve dans Tun de ces écrits, celui qui par antiphrase porte le nom d'Histoire véritable^ des allusions ironiques à Jonas conservé vivant pendant trois jours dans le ventre d'une baleine: à l'arche de Noéoù viennent docilement se ranger en file des couples de toutes les espèces d'animaux : au dogme à la fois juif et chétien de la résurrection des corps; à la double nature de Jésus, irrévérencieusement comparée à celle des centaures. On croira difficilement qu'il ne songeait pas aux miracles de TÉvangile, lorsqu'il fait dire à un des {>er9onnages de ses dialogues qu'il a vu des hommes voler dans Taîr, marcher sur l'eau, ressusciter des morts; quand il parle d'un Syrien de Palestine qui commandait aux démons et les forçait d'abandonner les malades devenus la proie de leurs obsessions. Mais dans aucun de ces ouvrages, Lucien n'a aussi clairement désigné les chrétiens et n'a exercé contre eux avec plus d'amertume sa verve railleuse que dans sa Lettre sur la Mort de Pérégrinus.
Pérégrinus n'est pas un être imaginaire, c'est un philosophe qui vivait sous les règnes d'Ântonin le Pieux et de Marc-Aurèle. Plusieurs écrivains
de rantiqiiité, les uns chrétiens, les aulres païens, parlent de lui avec estime. Il appartenait à l'école cynique, non moins respectée que celle des stoïciens, pour l'austérité de ses mœurs. Pour une cause qui est restée inexpliquée, peut-être pour se conformer aux principes de sa secte en témoignant de son mépris pour la douleur et pour la mort, il termina ses jours comme le philosophe indien Galanus. Il se brûla publiquement, à l'âge de soixante ans, non loin d'Olympie.
Voici maintenant comment Lucien, en appelant à son secours la fécondité de son imagination, fait servir ce nom et cette fin théâtrale au but qu'il se propose.
Il raconte que Pérégrinus, après une existence des plus aventureuses, soupçonné de parricide, se convertit au christianisme. Il arrive en peu de temps aux plus hauts degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Il passe pour un oracle, pour un saint et, à peu de chose près, pour un dieu d'un rang inférieur à celui du Christ. La persécution vient lui donner un nouveau prestige. Arrêté comme perturbateur de la paix publique, il reçoit dans sa prison, avec de riches offrandes et les moyens de mener la vie la plus agréable, les témoignages
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de la douleur et de Tadmiration de ses frères. Un gouverneur intelligent, comprenant que la sévérité des lois est un sûr moyen d'accroître l'influence de ce genre d'hommes, le fait rendre à la liberté. Pérégrinus, à qui Lucien, à cause de ses fréquents changements de rôle et de doctrine, donne aussi le nom de Protée, se met alors à voyager. Il visite l'Egypte, l'Italie, Rome, la Grèce, non sans changer souvent d'opinion et de caractère, et sans soulever contre lui, par la violence de son langage, l'animadversion publique. Enfin, tombé dans le discrédit et dans l'oubli, il a recours à un dernier moyen pour rappeler à lui la gloire. Sous les yeux d'une foule immense, accourue de toutes les parties de la Grèce pour assister aux jeux olympiques, il se précipite dans un bûcher allumé de sa propre main. Cet acte de tragique vanité a le succès qu'on s'en était promis. Les 'fidèles se pressent autour du mort pour recueillir à titre de relique quelque parcelle de ses cendres. On se répèle ses dernières paroles. On raconte les prodiges qui ont annoncé et suivi sa fin. On le voit lui-même apparaître vêtu d'une tunique blanche. On se dispute ses lettres, ses écrits, son testament; on les invente quand ils n'existent pas.
La pensée qui a inspiré ce récit, quoique voilée avec art, ne saurait être mise en doute. Comme le démontre victorieusement M. Aube, Lucien a voulu tracer un portrait satirique, non de tel ou tel personnage vénéré dans l'Église, par exemple d'Ignace, évoque d'Antioche, ou de Polycarpe, évêque de Smyrne, mais de la vie chrétienne elle-même et de ceux qui en étaient l'expression la plus complète, des évoques et des martyrs. On les montre d'abord comme des hypocrites dont les actions démentent complètement les discours et qui ont cherché dans la grâce divine, dans une conversion bruyante, un refuge contre la sévérité des hommes. On explique par l'aveuglement d'une foule ignorante et fanatisée l'ascendant irrésistible qu'ils exercent sur les esprits, et les profits qui se mêlent pour eux au prestige de la sainteté. On les dénonce aussi conformément à l'opinion du temps, et peut-être de tous les temps, commedes natures altières, intraitables qui, s'attribuant un caractère surhumain, ne comptent pour rien l'autorité du souverain ni celle des lois, ni l'intérêt de la paix publique. Un des traits les plus fins et les plus justes de ce tableau, c'est la persécution convaincue d'impuissance contre Terreur, la
superstition et même le charlatanisme. Ce qui n'est pas moins digne d'être remarqué, c'est la façon dont on explique la formation des légendes et de Tauréole surnaturelle qui entoure le front des illustres morts. Quant au martyre, un des plus touchants arguments invoqués par le christianisme, l'auteur de la Lettre sur la Mort de Pérégrinus essaie de lui ôter toute autorité en le présentant comme une sorte de drame préparé avec art et préméditation, comme le couronnement fastueux d'une vie donnée tout entière à l'intrigue et à la domination.
Cette critique n'est pas forte, et elle blesse évidemment la vérité et la justice. On ne peut pas dire cependant qu'elle soit d'un ennemi, puisque, tout en les raillant, elle constate les vertus des chrétiens : le sentiment de fraternité qui les unit et le courage porté jusqu'au martyre. C'est la critique d'un sceptique qui, ayant rencontré dans sa vie, à une époque de corruption et de décadence, un grand nombre de charlatans et de dupes, s'imagine qu'il y en a partout et prend plaisir à démasquer les uns, à se moquer des autres. Cette façon de juger la société et surtout la religion était nouvelle et origmale au moment
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OÙ Lucien la produisit au grand jour, en lui prêtant l'élégance et la vivacité de son langage. Elle est restée après lui, elle a été quelquefois renouvelée avec talent; mais, en général, elle est devenue le partage des sceptiques mondains et superficiels ou des natures vulgaires qui prennent la défiance pour la sagesse, le soupçon pour la profondeur, les abus et les scandales pour l'essence même des religions, et qui se figurent être des modèles de la libre pensée parce qu'ils ne comprennent ni le désintéressement dans les actions, tii la grandeur dans les idées.
Le christianisme a trouvé des adversaires plus sérieux et plus intéressants dans le philosophe platonicien Celse et dans les promoteurs, sinon dans l'auteur avoué de la vie d'Apollonius de Tyane.
Si Lucien, comme nous l'avons dit, représente en face du christianisme, au ii® siècle de notre ère, rincrédulité mondaine et le scepticisme moqueur, Celse, à la même époque, et par rapport à la même croyance, peut être considéré comme le premier exemple de la critique philosophique. Il est permis de supposer, puisqu'il Ta précédé d'un siècle et qu'il s'était nourri, comme lui, des écrits de Platon, qu'il a fourni à Porphyre un bon nombre des arguments que celui-ci a développés dans son ouvrage aujourd'hui perdu :
Contre les chrétiens.
Celse était un contemporain de Lucien qui lui a dédié sa curieuse Notice sur le prétendu prophète Alexandre d'Abonotichos. Il vivait, par conséquent, sous les règnes d'Hadrien, de Marc-
Aurèle, et un peu au delà. Par cela seul qu'il a été l'adversaire du christianisme, il a passé dans l'opinion d'Origène, acceptée plus tard sans examen , pour un philosophe de l'école d'Épicure. Quel autre qu'un Épicurien pouvait, dans la pensée du pieux docteur d'Alexandrie, s'attaquer à la foi de l'Évangile? D'autres ont fait de Celse un stoïcien, sans doute par la même raison, parce que le stoïcisme, malgré l'austérité de sa morale, n'est au fond qu'un panthéisme matériel. M. Aube démontre que Gelse n'est ni l'un ni l'autre, mais un philosophe platonicien. Il croit à la Providence, à l'immortalité de l'&me, à un dieu distinct du monde, mais tellement supérieur au monde, qu'il n'agit sur lui que par des agents intermédiaires, génies, démons, messagers célestes assez semblables aux anges. C'est le fond de la doctrine néoplatonicienne ou du platonisme alexandrin qui, à cause des idées et des traditions qu'il avait en commun avec la religion chrétienne, a prétendu se passer d'elle et est resté pendant des siècles son plus implacable ennemi. Rappelonsnous que l'empereur Julien, aussi bien que Porphyre, appartenait à cette école, et qu'il en est ainsi de Philostrate que nous allons trouver tout
à l'heure au service de la pensée anlichrétieime de Julie Domna.
L'école platonicienne qui s'est formée à Alexandrie dès le premier siècle de l'ère chrétienne, puisqu'il est impossible de n'y pas comprendre Philon, n'était pas seulement une école de philosophie ou de pure métaphysique. C'était aussi, dans le sens qu'aujourd'hui nous attachons à ce mot, une école de théologie, une école d'érudition, une école de critique ou d'exégèse. Née avec l'ambition de tout expliquer et de tout comprendre, elle aspirait à tout connaître, l'Orient aussi bien que la Grèce, les religions, les mythologies, ce que le temps nous a conservé des plus anciens poètes aussi bien que les systèmes philosophiques. A ses méditations sur Platon et sur Aristote, à ses recherches plus ou moins exactes sur Or[)hée, sur Pythagore, sur le sens caché des poèmes homériques, elle joignait, autant que cela lui était possible, Tétude de Zoroastre, celle des traditions sacerdotales de TÉgypte et de la Chaldée, celle des livres saints des Juifs que la version de Septante avait rendus accessibles au monde païen, enfin celle des Évangiles, si multipliés et si variés avant que l'autorité ecclésias-
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tique en eût arrêté le texte et fixé le nombre. Un des plus anciens maîtres du néoplatonisme, un contemporain de Lucien et de Celse, Numénius, était, selon le témoignage d'Origène, assez familier avec le Pentateuque et les Livres des Prophètes pour en citer plusieurs passages dans ses traités aujourd'hui perdus des Nombres, de l'Espace et du Souverain bien. Numénius, si nous en croyons le même auteur, aurait également connu l'histoire de Jésus-Christ et aurait fait servir à la confirmation de sa propre doctrine les premiers versets de l'Évangile de saint Jean. C'est à lui qu'on prête ce mot : « Platon, c'est Moïse devenu Athénien d. Personne n'ignore que Longin cite la Genèse dans son Traité du sublime; et comment serait-il resté étranger aux écritures traduites en grec, lui que le premier historien d'Alexandrie a appelé une bibliothèque vivante, un musée ambulant? Le même degré d'érudition a été attribué à Porphyre, et nul doute qu'il n'eût sérieusement étudié le christianisme, puisque son livre, ou, pour parler exactement ses Quinze livres contre les chrétiens ne lui valurent pas moins de quatre réfutations émanées de quatre docteurs de l'Église. Il ne faut donc pas* s'étonner que Celse
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bien antérieur, il est vrai, à Porphyre, mais ilirigé d'une manière générale, par les mêmes principes, gagné à la même curiosité d'écrit, poussé par cet amour de la science philosophique et religieuse dont le platonisme était alors parmi les païens Tunique source, se soit fait, lui aussi, une idée approfondie, tout au moins réfléchie, de la religion qu'il se proposait de combattre comme une ennemie redoutable de la civilisation et de la société telles qu'il les comprenait, de la philosophie qui en était, selon lui, le suprême l^slateur et le guide indispensable. Nous voyons, en effet, par la critique qu'il en présente à ses contemporains, qu'il avait étudié le christianisme dans ses origines et en lui-même, dans l'Ancien Testament et dans les Évangiles, et jusque dans les livres sibyllins, composés, comme on sait, en grande partie, par des chrétiens et par des juifs. Il ne s'est pas borné à consulter les livres consacrés par la foi, il a voulu y joindre les renseignements fournis par les fidèles I II recherchait le commerce des chrétiens, et les conversations qu'il avait avec eux l'aidaient à rectifier ou à compléter les souvenirs qui lui étaient restés de ses lectures.
IIISIOIHK DES PERSËUUriONS DE l.'ÉGLISE 3^9
L'œuvre qui a été le fruit de celte laborieuse *t, il est permis de le dire, de cette consciencieuse «Dqufte n'est pas arrivée jusqu'à nous, au moins Kdans son intégrité et sous sa première forme. iConstanlin, après sa conversion et quelques-uns Ide ses successeurs ayant ordonné la desiruclion
■ de tous les écrits contraires à la relij^ion chréllienne, le Discours vérilable (c'est le titre de l'oujvrage de Celse) était destiné A avoir le même sort
que le Traité de Porphyre et beaucoup d'autres I écrits du même genre. Mais Origène, en le réfii- I tant, en a reproduit tous les passages qu'il jii- I geait dignes d'être combattus; et ces citutions sont ï assez nombreuses, assez étendues, assez liées entre ■elles pour que M. Aube, en les réunissant, en les Irattachant les unes aux autres par quelques [ phrases complémentaires soigneusement séparées I du texte, et en les traduisant dans notre tangue I avec la plus scrupuleuse exactitude, se flatte de
■ nous avuir rendu tout entière l'œuvre du philo- Isophe païen*. Les restaurations de cette nature
C'etl l'objet d'une publi LCiicourt vériiiible de Celie i 1 Ketâou d'Origine, t-uai de K117 pages, ehei Didier e[ C'
LOD séparée qni a pour titre : <e des [ragmenti iHté» dnns le Knlade Iradnctioa. In-S' de
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iiont iliffidUfS et {(énéralemeot coDteslées. M. Aube n'en a ^jue [ilus de mérite d'avoir tenté celle-ci. 11 y aapii^irté. d'ailleur?. une très grande mesure^ une crilûjiie exercée et une familiarité remarquable ave<; les questions aussi bien qu^avec la langue dans laquelle elles sont traitées. Nous allons ess^iyer de donner une idée de quelquesunes des objections que Celse a élevées contre le christiani.sme.
fximprenant dans sa controverse les juifs aussi bien que les chrétiens, puisque les derniers se donnent pour les héritiers et les continuateurs des premiers, il se moque des uns et des autres quand ils prétendent que Dieu ne s'est révélé qu'à eux et ne communique qu'avec eux par ses messagers et ses prophètes, que c'est pour leurs péchés cjue le Messie est venu ou que son arrrivée se fait encore attendre, et que le monde entier^ rpie le reste du genre humain est subordonné à leur conduite dans le passé ou dans Favenir. Et que sont les juifs pour tenir ce langage, que les chrétiens, en acceptant la Bible, tiennent pour véridi(iue? Des esclaves échappés d'Egypte en fugitifs, (l(»s hommes qui n'ont jamais compté pour rien dans le inonde, une peuplade reléguée dans
un coin de la Palestine et qui ne peut citer aux autres nations que des noms inconnus.
Bien loin que le monde ait été fait pour les juifs et pour les chrétiens, Celse n'admet pas même qu'il soit fait pour l'homme. « Le monde, dit-il, n'a pas plus été fait pour l'homme que pour le lion, l'aigle ou le dauphin. Il a été fait de telle sorte qu'il fût parfait et achevé comme il convenait à l'œuvre de Dieu. C'est pourquoi toutes les parties qui le composent ne sont pas ajustées à la mesure de l'une d'entre elles; mais chacune se rapporte à l'ensemble et en dépend. C'est de cet ensemble que Dieu prend soin. Sa providence ne l'abandonnera jamais*. »
Voilà certes une noble et forte doctrine que personne n'a le droit d'accuser d'impiété. Aussi appréciant l'autorité qu'elle lui donne, Celse y revient-il à plusieurs reprises et ne se lasse-t-il pas de la rendre sensible par d'ingénieux et spirituels développements. C'est un honneur pour lui d'avoir devancé sur ce point un des plus grands philosophes des temps modernes; car Descartes, dans un temps et dans un pays où le dogme chrétien régnait en souverain, a ohé
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^rifft : c II ^rait puéril et absurde de sootenir en mi:\H\Aiy%ii\uH que Dieu, semblable à un borrime ^.xaité fiar Torgueil, a eu pour unique fin, en donnant Texistence à Tunifrers, de s^attirer u€A louange<(, et que le soleil dont la grosseur furf«a<i.Hf; tant de fois celle de la terre, a été créé dans le seul but d'éclairer Thomme qui n'occupe de cett/5 terre qu'une très petite partie. »
S'attachant au récit cosmogonique de la Genèse, O^lse Tatlaque, tantôt par la raillerie, tantôt par le raisonnement. Ce qui fait la matière de sa raillerie, c^est que Dieu ait de ses mains fabriqué un homme avec de la terre, qu'il ait tiré une femme d'une des côtes de cet homme, et qu'après leur avoir donné l'existence à tous les deux il n'ait pas pu s'en faire obéir et ait vu son ttulorité méprisée pour celle du serpent. A l'exemple de Lucien, il se moque de Tarche de Noé, contenant tous les êtres de la nature; il no voit dans le Déluge qu'une imitation maladroite de riiisloiro de Deucalion.
Voici maintenant les propositions qu'il combat par le raisonnement. On dit que le monde a été formé on six jours; comment y avait-il des jours, quand le soleil n'existait pas encore, quand au-
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cun astre n'était formé, quand le jour et la nuit ne se distinguaient pas Tun de Tautre? Gomment concevoir que le Dieu suprême, celui dont la volonté et l'intelligence ne rencontrent ni obstacle, ni limite, celui pour qui le temps n'existe pas S ait travaillé un jour à un ouvrage, le lendemain à un autre, et ainsi les jours suivants, et qu'il se soit reposé le septième comme un ouvrier fatigué qui a besoin de reprendre des forces?
Un autre passage du premier livre de Moïse affirme que Thomme a été fait à l'image de Dieu. Mais Dieu n'a pu faire Thomme à son image, car il n'a pas la forme de l'homme, ni d'aucun être qui tombe sous nos sens. Tous les anthropomorphismes de la Bible, c'est-à-dire toutes les assimilations qu'elle établit entre Dieu et l'homme, sont relevés avec la même vigueur. Rien de plus étrange, selon l'auteur du Disœurs véritabley que d'entendre les juifs et les chrétiens attribuer à Dieu les mœurs et les passions d*un homme, de lui faire prononcer des paroles de colère, de commisération et de menace.
Celse n'oublie pas non plus les cruautés com-
1. Telle est bien Tidée que les platoniciens se faisaient du Dieu suprême de celui que CeUe appelle c le premier et grand Dieu ».
mandées par la Bible au nom de Jéhovah; par exemple, Tordre donné aux Israélites d'exterminer leurs ennemis sans épargner les femmes et les enfants; mais il insiste plus particulièrement sur les difficullés que présente le christianisme tout seul.
Lui fût-il possible de faire violence à son esprit jusqu'à admettre Tincarnalion dans le sens chrétien, il ne comprendrait pas que Dieu eût envoyé son Fils pour enseigner aux hommes précisément le contraire de ce qu'il leur a révélé par la bouche de Moïse. ^ Croissez et multipliez I » dit le législateur des Hébreux. Il promet à ceux qui accomplissent ses lois la richesse et la puissance. Selon Jésus, au contraire, la vie contemplative est la plus sûre voie du salut, les riches et les grands de la terre entreront diflRcilement dans le royaume du ciel, et il ne faut pas plus s'inquiéter de ses besoins que le lis (lus champs et les oiseaux du ciel. « Est-ce que le père, demande ironiquement Celse, quand il a envoyé son fils, a oublié ce qu'il avait dit en tète à tète à Moïse? »
Celse ne comprend pas davantage l'antagonisme qui, selon la foi de l'Évangile, existerait de toute éternité ou depuis un temps infiniment
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reculé entre Dieu et Satan, entre Satan et le Fils de Dieu. Il regarde comme une atteinte à la majesté divine et comme un dogme tout à fait impie de croire que Dieu, le Dieu suprême à qui le ciel et la terre sont absolument subordonnés, a un ennemi capable de faire avorter ses desseins et d'empêcher le bien qu'il veut faire aux hommes. Dans cette lutte entre Satan et le Fils de Dieu, c'est le Fils de Dieu qui est vaincu, puisque Satan doit venir un jour sur la terre pour s'approprier sa gloire et séduire le genre humain. Diderot, probablement sans avoir lu Origène, a fait la même objection, mais en lui donnant une forme beaucoup plus vive. Celse ajoute, comme un philosophe platonicien devait le faire, qu'il n'y a pas d'autre antagonisme dans l'univers que celui de la matière et de l'esprit, et c'est à celui-là que toutes les mythologies de l'antiquité font allusion. Mais cette lutte n'a existé que dans l'origine des choses, car l'esprit, c'est-à-dire Dieu, a soumis la matière aux lois de l'harmonie ; ce qui ne l'empêche pas de conserver encore une grande place dans la nature. Mêlée à tout ce qui est mortel, c'est elle, non le péché, qui est la source du mal.
Avec cette idée sur la matière, comment Celse n'aurait-il pas condamné la croyance à la résurrection des corps? En eflfet, c'est un des dogmes du christianisme qui lui inspire le plus de répulsion. Il ne conçoit pas qu'une âme humaine, une fois délivrée par la mort, puisse avoir, pour nous servir de ses fortes expressions, le désir de rentrer dans la pourriture du corps. Ce désir existât-il. Dieu ne le réaliserait point, tout à la fois parce qu'il est honteux et parce qu'il est contraire aux lois de la nature. C'est une erreur de croire que tout est possible à Dieu. < Dieu, dit Celse dans un langage digne de ses maîtres, Dieu est la raison de tout ce qui existe, et il ne lui est pas plus possible de rien faire contre la raison que contre lui-même. »
Sans doute, ajoute Celse, il y a dans les Évangiles quelques idées saines et quelques règles de sagesse, mais elles dérivent d'une source beaucoup plus ancienne. La maxime qui comm-inde de supporter les outrages, de tendre la joue gauche quand on a été frappé sur la joue droite, a été soutenue par Platon, au nom de Socrate, sous une forme bien plus noble et plus convamcanle. Nous lisons, en eflfet, dans le Criton : t Si
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c'est un devoir absolu de n'être jamais injuste, c'est aussi un devoir de ne l'être jamais même envers celui qui l'a été à notre égard... C'est une obligation sacrée de ne jamais rendre injustice pour injustice, ni mal pour mal*. » Ce n'est pas non plus le fondateur du christianisme qui le premier a enseigné le dogme de l'immortalité de l'âme et l'existence d'une autre vie où les hommes seront récompensés et punis, selon les règles de la justice, de la conduite qu'ils auront tenue sur la terre. Ces croyances ont été répandues dans le monde, longtemps avant qu'il y eût des chrétiens, par les sages de toutes les nations, par les philosophes de la Grèce, et continuent d'être professées dans les mystères.
La plupart de ces objections, on les trouvera plus tard chez Bayle et chez les philosophes du XVIII® siècle.
La conclusion de Celse n'est pas que les chrétiens abandonnent leur foi, et moins encore qu'ils soient forcés de Tabandonner par la persécution. Il leur demande seulement d'être, pour les autres religions, moins sévères dans leurs jugements et plus complaisants, ce ne serait pas assez de dire
1. Cette citation est faite par Celse. Discourt véritable, p. 93.
plus tolérants dans leurs actions. Tl n'y a, selon lui, qu'un seul Dieu suprême qui s'est communiqué dans tous les temps à quelques hommes d'élite. C'est vers lui qu'il faut constamment élever son âme. « Il est bon, exempt de besoin, incapable d'envie'. » Dès lors, pourquoi se ferait-on scrupule, ])ourquoi ne se croirait-on pas obligé de lui rendre hommage en honorant publiquement les puissances secondaires visibles ou invisibles, dieux ou mortels, qui passent dans l'opinion commune pour être ses ministres? Les chrétiens eux-mêmes n'admettent -ils point, sous d'autres noms, entre la divinité suprême et les hommes, des intermédiaires de ce genre? Au nombre de ces puissances secondaires, il n'est que juste de comprendre l'empereur, car il a reçu son pouvoir de Dieu, et c'est par la volonté de Dieu qu'il règne : « c'est entre ses mains qu'ont été remises les choses de hv terre ». Il n'y a donc aucun mal i\ lui rendre les honneurs qui lui sont attribués par la loi; c'est, au contraire, faire acte de piété et se conduire en bon citoyen. Quant à espérer que toute la terre se
1 . Ce sont les propres express«ions do Celse, telles que M. Aube les a traduites. Discours véritable, p. 103.
convertira à la foi du Christ et qu'il n'y aura dans l'avenir qu'une seule religion, c'est une illusion qui témoigne d'une grande ignorance.
Sans qu'il entre dans ma pensée de faire tort à la réfutation toute théologique qu'Origène a faite de ce discours, je crois que les chrétiens, s'ils avaient daigné me consulter, auraient pu répondre à Celse : « Si nous consentions à faire ce que vous nous conseillez, nous formerions I>eut-être une école de philosophie et de politique; on en vena de semblables dans les siècles à venir, chez des peuples qui passeront pour très pieux; mais nous cesserions d'être une religion, car une religion n'existe pas si elle ne croit posséder la vérité absolue, et si elle n'est couvain eue qu'elle est appelée à faire la conquête du monde. »
C'est ce qu'on semble avoir compris à la cour moitié asiatique moitié euroi>éenne de Timpératrice Julie Domna. Avec ce sens des choses mystiques qu'elle avait puisé dans son éducation et dans son origine orientale, la femme de Scptime Sévère ne manqua pas de s'ap(3rcevoir qu'on n'arrête pas une religion par la iiersécution ou par le raisonnement, par la rigueur des lois ou
par les objections de la philosophie, mais qu'à une foi aussi vigoureuse et aussi profonde que celle du christianisme, il fallait opposer, s'il était possible, une foi rivale.
Où la trouver? Elle n'existait ni dans le monde romain, ni dans le monde hellénique; on s'avisa de la créer avec des traditions répandues dans tout l'Orient et conservées en partie dans la vieille école, dans l'école symbolique, plus orientale que grecque, de Pythagore. A cette religion éclectique, dont on voulait faire la religion universelle destinée à absorber le christianisme, il fallait donner pour fondateur, tout au moins pour restaurateur, un être exceptionnel, un homme si l'on veut, mais un homme presque divin dont les vertus surhumaines, les maximes sublimes et la puissance surnaturelle fussent capables de soutenir la comparaison avec celles du fondateur de la religion chrétienne. C'est ainsi que l'on chargea Philostrate d'écrire la Vie ciMpollonius de Txjane,
Apollonius, aussi bien que Pérégrinus, est un être réel. C'est un philosophe pythagoricien, né à Tyane, en Cappadoce, deux ou trois ans avant ou après l'ère chrétienne. Lucien, en parlant de
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lui, le représente comme un charlatan à la façon d'Alexandre d'Abonotichos; mais il fallait bien qu'il eût quelque science et quelque talent pour s'être fait un nom qui n'était pas encore oublié au temps de Septime Sévère, et un disciple aussi exalté que le Ninivite Damis. C'est en se servant des Mémoires de cet enthousiaste et de quelques autres écrits aujourd'hui perdus, que Philostrate composa sa légende. Philostrate est un sophiste et un rhéteur qui ne croit pas ce qu*il écrit, mais qui sait accommoder son récit plus ou moins imaginaire ou son roman théologique au but qu'il se propose, nous voulons dire qui lui est imposé. En voici à peu près le canevas :
La naissance d'Apollonius, annoncée à sa mère par un dieu, comme celle de Jésus est annoncée à Marie par un ange, et suivie de toute sorte de prodiges. Des cygnes font entendre des chants mélodieux; la foudre tombée à terre remonte vers le ciel. Encore enfant, Apollonius confond par sa science les maîtres les plus renommés de son temps et édiQe le monde par sa vertu et sa sagesse. Il distribue ses biens à sa famille, fait vœu de pauvreté et de chasteté, s'abstient de
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la chair des animaux, marche pieds nus, et, après avoir observé pendant cinq ans la règle pythagoricienne du silence, il se consacre tout entier à l'enseignement, peut-ôlre faudrait-il dire à la prédication. Accompagné d'un petit nombre de disciples, bientôt réduit à deux et plus tard à un seul, Tinfatigable Damis, il visite l'Inde, l'Ethiopie, l'Egypte, la Perse, toutes les contrées de rOrient, sans en excepter les plus barbares. Il sait toutes les langues sans les avoir apprises, même la Lngue des oiseaux. Partout les peuples et les rois se pressent sur ses pas, attirés par le charme de sa parole autant que par l'éclat de sa renommée. Il réforme leurs mœurs, leurs lois, leur culte, élève leur esprit à la connaissance du Dieu suprême et allume dans leurs cœurs la sainte flamme du la charité. Les sacrifices sanglants et les honneurs divins rendus aux rois de la terre sont l'objet de sa réprobation. 11 se fait comprendre des plus humbles intelligences par des paraboles empruntées à la vie des oiseaux. Il prédit l'avenir, fait des miracles, guérit les malades, conjure la peste, chasse les démons et ressuscite les morts. Il trouve son calvaire dans le cachot où, par ordre de Domitien, il est
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enfermé chaîné de chaînes et abreuvé d'outrages. Enfin, ayant quitté la terre, on ignore en quel lieu, en quel moment et de quelle façon, il apparaît à ses disciples après sa mort.
L'imitation des Évangiles n'est pas contestable dans ce récit, mais il y a quelque chose de plus; il y a l'ambition de dépasser le christianisme. Apollonius ne s'est pas montré aux yeux d'un seul peuple; il n'a pas eu pour but de réformer ou de régénérer un seul culte. Il a visité, en les instruisant, tous les peuples de la terre alors connue; il a réformé tous les cultes en les rappelant au culte éternel qui s'adresse au Dieu ineffable; il a été le prêtre de l'univers, le fondateur ou le restaurateur de la religion du genre humain, religion qui se confond avec la vraie philosophie.
Cette tentative devait échouer pour plusieurs raisons. On ne construit pas de parti pris, à force d'érudition et de rhétorique, une légende susceptible d'être acceptée par la foi populaire. Les légendes de cette espèce se forment d'ellesmêmes, après une longue préparation, dans le temps et le milieu qui leur sont favorables. Elles sortent, pour ainsi dire, des entrailles d'une
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nation ou d'une race. On ne ente pas d'avau' tage, avec la raison toute seule, onë religion, snrtoat une religion destinée à être professée non par une secte particulière, mais par l'immense majorité des hommes. La raison tonte seule ne peut produire qu'un système de philosophie. Or, s'il est vrai que la rel^on et la philosophie se touchent par une foule de points, que la philosophie est sortie presque partout de la religion, et que la religion a été aonvent construite avec des éléments philosophiques, il est absdumeut faux que la religion et la philosophie aient iamais été et puissent jamais être une sente et même chose. La religion n'en reste pas moins un des plus grands spectacles et un des plus importants, j'ai à peine besoin d'ajouter un des plus légitimes sujets d'étude que la nature humaine puisse offrir à la philosophie.