DU COMMENCEMENT DU XIV® SIÈCLE
Ce savant travail porte le nom et est précédé d'un Avertissement de M. Renan. M. Renan a dû aussi, en maints passages, y mettre l'empreinte de son style. Mais il est, pour le fond, l'œuvre de M. Neubauer, devenu sous-bibliothécaire à la Bibliothèque Bodléienne, après avoir été chargé en France, par le ministère de l'Instruction publique, de plusieurs missions intéressantes pour l'érudition orientale. Ces missions qui consistaient à explorer les manuscrits hébreux et arabes des principales bibliothèques de la France et de l'Europe, ont permis à M. Neubauer de recueillir
1. Les Rabbins français du commencement du J/r« sièclef par M. Renan, membre de rinsiitat. » Exlrait du tome XXVII de rnisloire liUéraire de France, in-4». — Paris, 1877, Imprimerie nationale.
{ une riche moisson de documents, en grande partie
inédits, qu'il a fait servir à la composition du présent volume, c'est-à-dire d'une histoire de la hltérature rabbinique de notre pays, non seulement depuis le commencement du xiv"" siècle, mais depuis la seconde moitié du xi% ou pendant une période d'environ trois cents ans. Ainsi que le remarque justement M. Renan, c'est depuis quelques années seulement que le monde savant en général, sans autre préoccupation que de celle de compléter l'histoire de l'esprit humain, a fait entrer dans le cercle de ses investigations les écrits des rabbins. Les premiers auteurs de V Histoire littéraire de France ne leur ont accordé qu'une attention distraite et une place insuffisante. On a donc été obligé, dans le nouveau volume de ce recueil, de remonter au delà delà limite chronologique à laquelle il devait commencer pour combler de nombreuses et regrettables lacunes.
Le travail confié à M. Neubauer, et dont lexécution, d'après les règles du genre purement bibliographique qui lui était imposé, ne laisse rien à désirer, se compose de deux parties, dont la première est consacrée aux rabbins du Nord,
bien entendu du nord de la France, et la deuxième à ceux du Midi. Dans Tune et dans l'autre, la casuistique, la liturgie, les commentaires sur la Bible et leTalmud tiennent la plus grande place; mais c'est dans les provinces du Midi, voisines de celles de l'Espagne, où se développe, depuis plusieurs siècles, la brillante civilisation des Arabes, qu'on trouve le plus grand nombre de philosophes, de savants, de poètes, de théologiens proprement dits, plus occupés du dogme et de la morale que de la pratique minutieuse de la loi ; enfin d'esprits indépendants qui préfèrent à l'élude stérile de la lettre les œuvres de l'imagination et de la pensée.
On remarque cependant, parmi les écrits qui nous représentent dans ce volume la littérature rabbinique du Nord, deux petits poèmes d'un singulier intérêt. Ce sont deux élégies, l'une en français, l'autre en hébreu, composées à l'occasion d'un autodafé qui eut lieu à Troyes dans les dernières années du xiii® siècle. Treize victimes, choisies parmi les membres les plus intéressants et les plus respectés de la communauté juive, périrent à la fois sur le même bûcher. Le vendredi saint, 20 mars 1288,
avant-dernier jour des fêtes de Pâques, dit une chronique du temps, des chrétiens de Troyes, « voulant venger la mort de leur Seigneur », envahirent la maison d'Isaac Châtelain, un riche Israélite qui joignait aux dons de la fortune ceux de la science et de Timagination poétique. Ses commentaires sur le Talmud et ses poésies élégiaques lui avaient fait un nom parmi ses coreligionnaires. Après avoir assisté au pillage de sa maison, il fut arrêté avec toute sa famille et huit autres personnes de la communauté. Parmi elles se trouvaient une femme enceinte, la femme de Châtelain, une bellejeune femme, sa bru, et un médecin célèbre, qui selon les expressions du chroniqueur, « rendait la vue aux aveugles », c'est-à-dire, selon toute probabilité, qui savait lever la cataracte. Les Frères dominicains leur firent leur procès et les condamnèrent à être brûlés vifs. On leur offrit de leur laisser la vie s'ils voulaient abjurer; tous refusèrent. Ils expirèrent ensemble au milieu des flammes en récitant ces paroles, qu'on peut appeler le Credo de la synagogue : « Écoute, Israël, TEternel notre Dieu est le Dieu unique ». Les mêmes paroles sortirent des lèvres d'Akiba lorsque, douze siècles auparavant, il mourut dans
les tortures entre les mains des bourreaux romains. Ainsi donc, ce sont moins les dogmes qui corrigent la férocité naturelle des hommes, que la culture générale des âmes et les progrès de la raison.
Il faut cependant remarquer, pour l'honneur de notre pays, qu'à l'époque où ces faits se passèrent à Troyes, la Champagne, réunie à la France depuis quatre ans seulement, se gouvernait encore par ses propres lois. La comtesse Jeanne, quoique mariée à Philippe-le-Bel, avait conservé jusqu'en 13H l'administration des ses États. Ce n'est pas que Philippe-le-Bel se piquât beaucoup de tolérance ; mais il en voulait plus à la fortune des juifs qu'à leurs personnes.
Ce tragique événement inspira à la muse hébraïque de touchantes élégies, dont deux sont déjà connues et en partie publiées depuis quelques années ; mais elles n'égalent point en intérêt réelles que M. Neubauer a découvertes dans un manuscrit du Vatican et qui font partie du dernier volume de VHisioire littéraire de Francr. L'une des deux, comme nous venons de le dire, est en français, bien que l'auteur Tait écrite avec des caractères hébreux. C'est avec ces mômes ca-
î' 350 NOUVELLES ÉTUDES ORIENTALES
ractères que les juifs originaires d'Espagne et d'Allemagne ont longtemps écrit l'espagnol et l'allemand. Dans les pays musulmans, on s'en est servi pour écrire Tarabe et le persan. Le texte arabe du Guide des égares, de Maïmonide, dont nous devons la publication à M, Munk, est écrit de cette façon. Quant au poème élégiaque '^ dont nous parlons, on conçoit qu'il n'était pas
* facile de comprendre et même de déchiffrer des
'i[ vers français du xui*" siècle, écrits avec des
jt- caractères hébreux. Aussi M. Neubauer s'est-il
; fait aider dans cette tAche par un jeune savant,
M. Arsène Darmesteler, déjà connu par des travaux de ce genre, et qui vient de soutenir, devant la Faculté des Lettres de Paris, une thèse remar-
quable sur les origines de notre lan^e.
Nous signalerons encore, dans l'histoire de la littérature rabbinique du Nord, un passage, malheureusement trop court, sur Raschi, le grand exégète du xr siècle, le maître et le modèle non avoué de Nicolas de Lire, qui lui-même, dans sa méthode de saine interprétation, a servi fc d'exemple à Luther. L'influence de Raschi, — un
des nôtres, puisqu'il est né et mort à Troyes, et qu'il mèlc fréquemment à ses commentaires hé-
LES RABBINS FRANÇAIS AU \l\^ SIÈCLE 351
breux le français de son temps, — l'influence de Raschi s'est aussi exercée directement sur le fondateur de la Réforme par les rabbins qu'il consultait sans cesse, et qui tous étaient disciples de notre compatriote du moyen âge. Cela n'a pas empêché Luther de prodiguer en toute occasion, l'outrage aux juifs. Cela n'empêche pas l'Allemagne de voir dans Luther un génie purement national qui ne doit rien à l'étranger, et particulièrement à la France.
Dans le Midi, les lettres rabbiniques étaient beaucoup plus florissantes et revêtaient des formes plus variées et plus hardies que dans le Nord. Cela tenait, non seulement au voisinage de la civilisation arabe et à la vivacité naturelle de l'esprit méridional, mais à la tolérance et à la liberté relative que les intérêts du commerce avaient laissé s'établir dans les principales villes du Midi, d'où elles rayonnaient dans les agglomérations moins importantes. Narbonne, Lunel, Montpellier, Arles, Beaucaire, Bézier, Tarascon étaient les foyers les plus renommés de cette activité intellectuelle et religieuse qui, au milieu de la plus profonde misère et des persécutions les plus sanglantes, n'a jamais été complètement inter-
■' 362 NODTILLBS AtDDBS OKIBMTALEfl
rompue parmi les Israélites dispersés. A tontes les
villes que nous venoos de nommer, il âiut Bijoutèr
V' Marseille, dont le collège rabbiaique, & la fin
} \ .■ du xii' siècle, était en correspondance avec
Malmonide. C'est, en effet, aux Saga de MarseSU
que l'auteur du Guide des égarés adressa celte de
'' ' .■ ses lettres où il combat les chimères de Taslro-
l(^e et démontre le libre arbitre'.
. ^' La renommée acquise par ces docteurs subsiste
encore au ~ xiv* siècle. L'un d'entre eus, le
rabbin Nissim, se fait remarquer & cette époque
par la résolution avec laquçlle il applique à V'm^
;'' terprétetion de l'Écriture les principes du libre
.. ' examen. Un autre Marseillais, Jacob ben Makir,
^; ' plus connu sous le nom de Profatius Judœus,
cultive & la Fois la médecine, l'astronomie et les
'(■h' mathématiques, sans négliger la théologie et la
|i philosophie. Ses connaissances médicales le font
i^; nommer régent de la Faculté de Médecine de
iff; Montpellier. Il traduit les éléments d'EucHde,
:ÎK l'ouvrage de Kosta ben Louka sur la sphère armil-
if-; laire, celui d'Autolycus sur la sphère en mouve-
t-'M 1. Une Iraduclioa fraDçaiae de cette lettre vient d'être publiée
i'i] psr M. Jonas WevI, gnod rabbin de UareelUe. Ia-16, ATignoo,
LES RABBINS FRANÇAIS AU X\\^ SIÈCLE 3j3
ment, VAlmageste de Ptolémée, les livres astronomiques des Arabes, et tire de son propre fonds un Traité du quart de cercle^ plusieurs fois traduit en latin, et des Tables astronomiques que citent avec honneur Copernic et Clavius. Comme philosophe et comme théologien, il défend avec énergie et non sans succès la doctrine de Maïmonide contre une réaction orthodoxe qui éclate au sein de la Synagogue vers la fin du xni^ siècle.
Toutes les villes du Midi ne se montrèrent pas, à l'égard des médecins juifs, aussi libérales que Montpellier, Un concile de Béziers leur défendit, sous les peines les plus sévères, de prêter le secours de leur art à des chrétiens. Cette interdiction eut des conséquences auxquelles le concile ne s'attendait pas. Le frère de saint Louis, Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, ayant été atteint d'une grave affection des yeux, on fut obligé, pour lui procurer les conseils d'un célèbre oculiste Israélite appelé Abraham d'Aragon, de mettre à néant, au moins pour cette fois, le décret du concile.
Le moyen âge en général, le xiii® siècle en particulier, est l'époque des controverses religieuses entre juifs et chrétiens. Ordinairement,
cVfaient des juifs convertis qu'on mettait aux prises avec des rabbins. Une discussion de ce genre eut lieu à Paris entre un tbéolc^ien du nom de Donin et le célèbre rabbin Yehiel. Une autre est soutenue, en 1263, en présence de Jacques l^% roi d'Aragon, par Paulus Chrislianus, de rabbin devenu dominicain, et Nachmanide de Gérone, un des plus habiles commentateurs de la Bible, et des plus respectés, après Raschi. Ces luttes de la parole, qui avaient souvent pour témoins et pour juges les plus grands personnages de l'État et de l'Église, se renouvelèrent souvent et laissèrent des traces tant dans la littérature latine que dans la littérature hébraïque du moyen âge. Le résultat moral qu'elles laissent après elles est toujours le même. Chacune des deux parties, rapportant à sa manière les arguments (]ui ont élé échangés, s'attribue la victoire. Mais il on est tout autrement du résultat matériel. Les juifs restés fidèles à leur foi, en dépit d'une réfutation que leurs adversaires jugent invincible, sont punis de leur obstination et — c'est le mot consacré — de leur incurable malice. On brûle tous les exemplaires du Talmud qu'on peut saisir enirr leurs mains et tous les autres livres
qu'on soupçonne d'être hostiles au christianisme. On ajoute de nouvelles taxes à œlles qui . pèsent déjà sur eux. On accroît le nombre de leurs humiliations et de leurs incapacités civiles. Ainsi, à la suite de la tentative infructueuse de Paulus Christianus, on les soumet avec une rigueur auparavant inconnue, à l'obligation de porter toujours et partout une rouelle rouge ou jaune cousue sur leurs vêtements. La peine de mort est prononcée contre ceux qui se dérobent à ce signe d'infamie. Saint Louis, dans son fanatisme naïf, est plus logique et plus franc lorsqu'il interdit à ses sujets laïques de défendre leur croyance contre les juifs autrement qu'avec l'épée, « de quoi, a-t-il soin d'ajouter, il doit donner parmi le ventre dedans, tant comme elle y peut entrer' ».
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les choses, au moins pendant quelque temps, ne se passaient pas ainsi en pays musulman. A Bagdad, à la fin du x'^ siècle, il y eut de fréquentes discussions entre musulmans d'une part, et juifs, chrétiens, guèbres, incrédules de toute espèce, de l'autre. Les philosophes, ou motécallemin. y pré-