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sidaiebt. Voici le tableau que nous a laissé de c^ joules un théologien musulman d'Espagne qui y avait assisté : « La salle fut bientâtcomble, et, lorsqu'on se vit au complet, un des incrédules prit la parole. — Nous nous sommes réunis pour raisonner, dit-il; tous connaissez tontes les conditions. Vous autres musulmans, tous ne nous opposerez pas des raisons tirées de votre Livre ou fondées sur l'autorité ,de votre Prophète, car nous ne croyobs ni & l'un ni à l'autre. Chacun de nous se bornera donc à des ai^ments tirés de la raison humaine '. » Cette tolérance philosophique a été une courte exception dans Thistoire de Fistamisme. Partout ailleurs qu'à Bagdad sous le r^ne de .quelques califes, et en Espagne sons plusieurs rois maures, il est persécuteur. Par exemple, la dynastie des Almohades , dans tous les États soumis à son pouvoir, mettait les juifs et les chrétiens dans la nécessité de choisir entre la mort et l'abjuration.

Les controverses philosophiques, ou, pour parler plus exactement, les discussions entre philosophes et théologiens, ne jouent pas un rûle moins imiïor-

1. Cette citalioo «si cmpruotée A H. Neubauer, page &5T de ses

tant que les controverses religieuses dans les synagogues du midi de la France et de l'Europe pendant le xiii'' et le xiV siècle. Il n'en pouvait être autrement dans un temps où la philosophie et la théologie, agitant les mêmes problèmes et employant les mêmes procédés d'argumentation, ne peuvent se résoudre ni à vivre en paix, ni à se passer l'une de lautre. A peine les ouvrages philosophiques de Maïmonide, particulièrement le Guide des égarés^ sont-ils traduits d'arabe en hébreu par Samuel ibn Tibbon, qu'ils exercent sur les esprits d'élite une séduction irrésistible. Devant ces redoutables questions de l'origine et de la durée du monde, de la nature et des attributs de Dieu, de la Providence et du libre arbitre, de la destinée de l'âme après la mort, des droits relatifs de la raison et de la foi, la casuistique et la partie cérémonielle de la religion paraissent choses vides et méprisables. On veut cx)nnaître non seulement la philosophie de Maïmonide, mais celle des Arabes, qu'il reconnaît lui-même pour ses maîtres, et celle des Grecs, qui sont les maîtres des Arabes, particulièrement celle d'Aristofc. Ne pouvant remonter aux textes originaux, on se sert de traductions et de

Citations de seconde main, de celles-là surtout qui s*offrent en abondance dans le Guide. On reculerail avec horreur devant la pensée de rompre avec la foi paternelle, d'autant plus chère qu'elle est plus persécutée; mais on s'eflbrce d'interpréter l'Écriture de telle façon qu'elle soit toujours d'accord avec la raison et avec la science. Quand la lettre se refuse absolument à ce dessein pré-, conçu, on la remplace par des figures et par des symboles plus ou moins arbitraires. De là un rationalisme allégorique dont les hardiesses ne le cèdent pas à celles de l'exégèse rationnelle.

Au nombre des écrivains qui sont entrés dans cette voie, nous avons déjà cité l'astronome Proiatius ou Jacob ben Makir. D'autres moins connus, presque tous des traducteurs et des commentateurs, l'y ont précédé, et il y est suivi de son vivant par un esprit moins profond que lui, mais plus entreprenant, dont les témérités provoquent à la fin une réaction éclatante. Lévi ben Abraham (c'est de lui que nous parlons) naquit vers le milieu du xni' siècle à Viliefranche-de-Conflent, dans le Roussillon. Comme Jacob ben Makir, il cultiva l'astronomie en y joignant la philosophie, la théologie, la poésie et Tastrologie judiciaire.

Mais les vers ne sont plus pour lui qu'un moyen mnémonique; il ne se fait pas illusion sur le mérite de ceux qu'il a composés : « Je ne sais pas poêle, dit-il ; et puis ma vie n'est qu'une suite de misères, et mes occupations pour gagner mon pain sont un lourd fardeau ». Il nous peint ses malheurs, déjà vieux, quand lui-même n'est encore qu'un enfant. Il les accrut par l'audace et aussi par l'étrangeté des idées qu'il se plaît à développer dans ses deux principaux ouvrages : les Coffrets de parfums et r Ornement de grâce. Ce sont deux espèces d'encyclopédies des connaissances humaines : l'une en vers et l'autre en prose. Toutes deux ont pour base la philosophie et la théologie de Maïmonide; mais l'auteur y ajoute les rêveries de l'astrologie que Maïmonide condamne, et bon nombre d'opinions qui lui appartiennent en propre. Ainsi, par exemple, il annonce formellement que le Messie viendra en 1350. Il fait la guerre à l'anthropomorphisme et nie tous les miracles, particulièrement celui de Josué, et les paroles prononcées |)ar l'ânesse de Balaam. Pour lui, ces récits merveilleux ne sont que des légendes. Le soleil arrêté par Josué signiQe simplement que Josué a prié Dieu de lui

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faire atteindre Gabaoo avant le eoudier da soleil. La prophétie est un fait naturel qui s'explique par les lois de l'imagiDalion. Les prétendus oracles que rendait le grand-pr6tre en con»iltant les Ourim et les Toumim, c'est-i-dire les pierres pré* deuses qu'il portait sur la poitrine, ce sont les néoménies prédites à coup sûr au moyen de l'astrolabe. Les douze tribus dlaraél sgot les douze sigues du zodiaque. Abraham et Sarah nous représentent, selon la métaphysique péripatéticienne, l'union de la forme et de la matière. Enfin, le plus sûr moyen de survivre au corps ^ de gagner le ciel, co n'est pas la foi mais la science, parce que la science, par ses idées univ»selles et nécessaires, nous soustrait à la destruction qui atteint toujours les existences individuelles et contingentes. C'est la seule espèce d'immortalité que recoonaissent l'auteur du Guide des égarés, et, après lui, Spinoza et Goethe.

De telles propositions, enseignées publiquement par des hommes d'un savoir reconnu, et accueillies avec faveur par une jeunesse avide de nouveautés, devaient alarmer et irriter tous les docteurs de l'orlhodoxie. Déjà, en 1231, les rabbins de Montpellier avaient ouvert contre ces mêmes

doctrines une campagne qui se prolongea pendant quatre ans et qui finit par Texcommunication de Maïmonide, devançant de plus de quatre siècles celle que la synagogue d'Amsterdam devait prononcer contre Spinoza. Cette fois, en présence des livres de Lévi ben Abraham et de tous ceux qui leur ressemblaient, on procéda avec plus de respect apparent pour le grand nom de l'auteur du Guide des égarés^ et avec plus de rigueur pour la philosophie. Sur la dénonciation et les vives instances d'un certain Abba Mari ou don Astruc, un synode réuni à Barcelone en 1305, sous la présidence de Salomon ben Addérelh, le représentant le plus éminent du parti orthodoxe dans le midi de l'Europe, défendit, sous peine danathème, l'étude de la philosophie et des sciences, la médecine exceptée, avant l'âge de vingt-cinq ans. On avait d'abord proposé trente ans; mais on crut prudent de ne pas aller jusque-là.

L'interdiction du synode de Barcelone, ayant été signifiée aux synagogues de la Provence, y souleva de vives protestations. C'est de Montpellier, où la mémoire de Maïmonide avait été proscrite soixante-dix ans auparavant, que partit l'opposition la plus ardente, lapologie la plus

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passionnée de la philosophie et des sciences. Jacob ben Makir, c'est-à-dire don Profatius, y vivait encore. C'est naturellement lui qui est le principal champion de la philosophie et des sciences, ou, comme nous dirions aujourd'hui, du parti libéral, du parti du progrès. C'est Abba Mari qui est l'avocat du parti contraire, ou du parti conservateur. Rien de plus curieux que les raisons alléguées de part et d'autre. Elles nous ont été conservées dans une correspondance en partie imprimée, en partie manuscrite, qui a été réunie par Abba Mari, et dont M. Neubauer nous donne une analyse étendue. Du côté de la philosophie, on invoquait l'exemple du roi Salomon, plusieurs passages du Talmud plus ou moins favorables à la philosophie grecque, et l'exemple d'un homme tel que l'auteur du Guide des égarée. On montrait que la science est nécessaire à l'interprétation même des Écritures et à l'étude intelligente du Tulmud. On soutenait que rien n'em pèche de chercher une explication philosophique ou scientifique des mystères, puisqu'ils restent, malgré cela, inexplicables. On réclamait surtout contre l'ajournement des études philosophiques jusqu'à Tilge (le trente ans ou même de vingt-cinq ans.

« Quand il n'y a pas de chevreaux, disait-on, il n'y a pas de chèvres. »

L'avocat de Torthodoxie, Abba Mari, qui n'était pas seulement un habile talmudiste, mais un érudit en matière de philosophie et un logicien, Abba Mari répondait à ces arguments qu'il n'y avait pas de place dans le monde pour deux mattresses aussi impérieuses, pour deux reines comme la philosophie et la religion, et qu'il fallait absolument se décider pour Tune ou pour l'autre ; que si l'on se décidait pour la religion, ou, selon son expression, pour la loi, il était nécessaire de renoncer aux explications allégoriques, rationalistes, arbitraires, qui la suppriment à la fois dans son histoire et dans ses commandements ; qu'enfin, la loi ne peut se maintenir qu'à la faveur de ces trois dogmes, placés au-dessus de toute discussion : 1® l'existence d'un Dieu unique, immatériel, absolument indépendant de l'univers; 2® la création ex nihilo; 3** une Providence particulière ou individuelle, qui, n'étant pas enchaînée par les lois de la raison et de la nature, peut les bouleverser ou les supprimer à son aise et faire autant de miracles qu'il lui plaît. Par le même motif, elle peut imposer à l'homme des obliga-

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lions que l'iatelligeace de rhomme ne a'expUqne pas et ne comprend pas. A vrai dire, ces trois, articles de foi constitaeat le catéchisme de tontes les ortbodoxies.

La querelle s'étendait de proche mi prodie à toutes les communautés méridimales, et, en «'étendant elle s'envenimait. Un fait soudain, qui . n'avait rien de commun avec la philos<^hie ni avec la science, moins encore avec la morale, vint brusquement y mettre un terme. Un édit du roi Philippe le Bel, rendu en 1306, ordonna l'expul-t sion de tous les juifs établis en France, en rete* nant toutefois leurs biens; car biais d'hérétiques et de réprouvés sont bons & garder. Orthodoxes ■ et libre-penseurs, talmudistes et rationalistes se réfugièrent où ils purent, où ils crurent courir le moins de dangers. Un grand nombre d'entre eux . se rendirent à Perpignan et dans les environs, comptant sur la protection de Jacques l", roi de Majorque, qui commença par leur faire bon accueil ; mais bientôt, imitant l'exemple de son puissant voisin de France, il persécuta et dépouilla les malheureux exilés qui espéraient en lui.

Quelle belle chose, quelle chose salutaire aux sociétés humaines que le despotisme uni à l'into-

LES RABBINS FRANÇAIS AU \l\^ SIÈCLE 305

lérance, ou l'inlolérance revêtue du souverain pouvoir!

Ni redit de Pliilippe-le-Bel ni les discussions ardentes qui l'avaient précédé ne firent tort à la philosophie. Dans tout le cours du xiv® siècle, elle marche têle levée dans la synagogue, en même temps qu'elle se rend de plus en plus puissante dans l'Église. Lévi ben Gerson, dans son livre des Guerres du Seigneur, nie ouvertement les miracles et professe Taverroïsme le plus avancé. Ockam, en restaurant le nominalisme, réveille l'esprit humain de son long sommeil et, en prenant parti pour le pouvoir séculier contre la puissance ecclésiastique, contribue k l'avènement de la société moderne.

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