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LE PANTHEISME ORIENTAL

La religion et la science sont les deux expressions les plus élevées de la pensée humaine et les aliments les plus nécessaires, non seulement de rinteiligence, mais de la vie elle-même, de la vie collective et continue de la société. C'est en vain qu'on voudrait supprimer l'une ou l'autre et former des peuples uniquement composés, soit de croyants, soit de savants ou de philosophes, car la philosophie est, pour chaque époque, le résumé et le dernier mot de la science.

La religion a son berceau, et, en quelque sorte, sa patrie naturelle en Orient, la science en Occident, particulièrement en Europe. Quand l'Orient

1. Conférence faite a la Société des Études Juives le 19 janvier

contemplatif, mystique, caurbé sbus Tempire d'immuables traditions, commence k souffrir de son immobilité et à sentir le besoin d'être mieux armé contre les lois de la nature, d*6tre mieux informé de ses secrets et du parti qu'on peut tirer de ses forces, alors il tourne ses r^ards vers TOc^ cident, et, non content de subir Tascendantde son génie, il se résigne à accepter sa domination. Quant, au contraire, rOccident, abusant des procédés de ranalyse et confondant la nation, la dissolution, avec lé progrès, a tari dans son sein la source des sentiments, des idées, des croyances qui sont le patrimoine éternel des Ames, alors, il tourne ses regards vers TOrient, curieux de prendre connaissance de ses dermes, de ses traditions enveloppées de mystères, de ses langues, de son hisloire, de ses monuments artistiques et littéraires. Tel est le spectacle que nous offrent les nations les plus civilisées de l'Europe depuis la fin du dernier siècle et qui semble arrivé aujourd'hui à son plus haut degré de développement. C'est une nouvelle renaissance, une renaissance orientale, succédant à la renaissance classique, à la renaissance grecque et latine qui a répandu une si vive lumière entre le moyen âge et l'ère moderne.

Parmi les premiers promoteurs de ce mouvemenf, nous rencontrons Voltaire, le grand sceptique, le grand railleur, le grand démolisseur des institutions et des croyances les plus respectées jusqu'àlui ! iMais l'admiration singulièrement hyperbolique que professait Voltaire pour la philosophie et la législation de la Chine tenait moins à son goût pour l'Orient qu'à sa haine pour l'Occident chrétien. Il en est autrement de William Jones, de Volney, d'Anquetil-Duperron, tous les trois du xvni® siècle. Le premier qui possédait, à ce qu'on assure, jusqu'à vingt langues, entre autres l'arabe, le persan et le sanscrit, a fondé la Société de Calcutta, véritable atelier de science brahmanique, de philosophie et de littérature sanscrite. Le second, je veux dire Volney, l'auteur des Ruines et du Catéchisme du citoyen^ le premier modèle de nos traités de morale civique, a été poussé par une véritable passion à visiter f Egypte et la Syrie, après avoir appris l'arabe chez les Druses du mont Liban. Le plus grand, le plus admirable des trois par la force de la volonté, c'est Anquetil- Duperron. Sans ressources, sans appui, il s'engagea comme simple soldat dans un régiment en partance pour l'Inde. Et qu'allait-il faire dans

l'Inde ? Chercher les écrits qui renfermaient la religion de Zoroastre et apprendre la langue, absolument inconnue en Occident, dans laquelle ils étaient rédigés. Pour cela, il lui fallut se rendre dans une province reculée de la presqu'île hindoustanique, dans le Guzarate, où s'étaient réfugiés les sectaleurs du mazdéisme, ceux qu'on appelle les Guèbres ou les Parsis, après la conquête de la Perse par les Arabes musulmans. Mais, ô cruelle déception 1 les prêtres parsis, les destours, n'entendaient plus la langue de leur prophète et ne pouvaient plus saisir sa pensée qu'à travers une traduction relativement moderne. C'est la langue de cette traduction qu'apprit Anquetil-Duperron : ce qui ne l'empêcha pas de publier en français le Zend'Avestaj c'est-à-dire la bible de Zoroastre, et d'en rapporter le texte original, le texte zend,que notre immortel Burnouf déchiflra plus tard et qui est aujourd'hui une des matières de renseignement du Collège de France.

Les personnages que je viens de nommer ne sont que les pionniers d'une exploration à la fois plus étendue et plus approfondie. Il me suffit, pour le but qucje me propose, d'en signaler les résultats les plus importants, sans m'astreindre à aucun ordre

chronologique. I/Égypie, déjà fortement entamée au point de vue scientiliqueparTexpédition du gérerai Bonaparte et par l'Institut créé à sa suite, a été conquise successivement par Champollion, par Mariette et par M. Maspero. A l'ancien Iran, l'ancienne Perse rendue accessible à nos recherches par Anquetil-Duperron, Sylvestre de Sacy, Etienne Quatremère et Mohl ajoutèrent la Perse moderne. La Chine, arrachée à son isolement, ouverte aux regards de l'Europe attentive par les admirables travaux des Jésuites, fut étudiée dans sa langue, dans sa littérature, dans son histoire, par Abel Rémusat, Pauthier, Stanislas Julien, et beaucoup de vivants, de jour en jour plus nombreux, que je ne puis nommer. D'autres savants, en non moins grand nombre, à la tête desquels, sans manquer de reconnaissance envers l'Allemagne et envers l'Angleterre, il me sera peut-être permis de placer Eugène Burnouf, ont répandu une abondante lumière tant sur le bouddhisme que sur e brahmanisme. Les noms des Védas et du Bhagavai'Gitaj les légendes de Krischna et de Çakya-Mouni, les plus beaux épisodes duRamayana et du Mahabharatay sont presque entrés dans le commerce des esprits cultivés, et il n'y a pas

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jusqu'à nos professeurs de lycée, je n'ose pas dire jusqu'à nos bacheliers, qui ne citent couramment les divers systèmes de philosophie indiens traduits parGolebrooke.

Est-ce tout? Non pas. L'Assyrie et la Ghaldée ont eu leur tour dans cette suite non interrompue de merveilleuses conquêtes, les seules qui soient dignes de l'humanité et de la civilisation. Après le décdiiffrement des hiéroglyphes, est venu celui des inscriptions cunéiformes. Je n'ai pas besoin de nommer celui qui nous a donné la clef de cette énigme, si longtemps réputée indéchiffrable. Le monde entier le connaît.

A M . Oppert a succédé M. Sarzec, dont les fouilles intelligentes ont enrichi nos musées et la science archéologique. Vous avez entendu, il n'y a pas longtemps, M. Dieulafoy, revenu de la Susiane, faisant la description du palais d'Assuérus et nous offrant un commentaire nouveau, recueilli sur place, du livre d'Eslher,

Chacune de ces antiques civilisations a sa physionomie propre, a imprimé sa marque sur les œuvres qu'elle a produites, langues, religions, littératures, institutions sociales, créations de l'art. C'est par là qu'elles nous charment, nous captivent

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H nous éblouissent comme les rayons du soleil qui a éclairé leur naissance. Mais Tesprit qui les anime et les inspire, le fond ([u'elles récèlent sous la diversité infinie de leurs formes, est le même. C'est le panthéisme. Le panthéisme, c'est la confusion de Dieu avec la nature, et de l'homme avec Dieu. L'homme et la nature ne sont dans ce système que de fugitives apparences, de pures illusions, une magie universelle, une maïa comme disent les Indiens. Dieu seul existe. Dieu est l'être unique. Il ne faut pas vous imaginer qu'il ait fallu un grand effort d'intelligence pour en venir là. Le panthéisme n'est, après tout, que la synthèse ou l'expression la plus complète du polythéisme. Ce sont tous les dieux, dont chacun préside à un phénomène différent de l'univers, réunis en un Dieu unique dont l'univers, dans sa totalité, est la manifestation visible.

J'ai donc le droit de dire, ce que d'ailleurs l'histoire nous démontre, que tout l'Orient, avec son polythéisme illimité et exubérant, a dû nécessairement être poussé à l'idée panthéiste; même le dualisme des Perses n'est pour ainsi dire qu'un panthéisme à deux parties qui se rejoignent dans le Temps sans bornes, principe su i)é rieur à

Ormuzd et à Ahriman, et qui doit finir par les absorber.

Vous voyez tout de suite à quelles conséquences aboutit la doctrine panthéiste, qu*elle se présente comme une philosophie ou comme une religion.

Si la nature et, par suite, la vie n'est qu'une apparence, elle ne mérite le respect ni en nous-mêmes, ni dans les autres; elle n'est pas digne qu'on y attache le moindre prix; on n'est pas coupable de s'en débarrasser dès qu'elle nous gêne, ou d'en débarrasser nos semblables quand ils deviennent un obstacle pour nous. D'un autre côté, si Dieu est tout, c'est lui qui est l'auteur de nos actions et non pas nous : notre volonté et notre pensée ne sont pas plus à nous que notre existence. Nous ne sommes ni libres ni responsables. Nous n'avons aucun mérite de faire le bien, nous ne sommes pas criminels en faisant le mal, ou i)our parler plus exactement, le bien et le mal ne sont que des illusions, des mots vides de sens. Dieu est, lui aussi, privé de liberté, par conséquent de justice, de bonté, de prévoyance, puisqu'il n'y a rien en lui qui ne soit nécessaire.

Toutes ces conséquences, nous les trouvons réunies dans le bouddhisme, la forme la plus accom-

plie, la plus savante, la plus séiluisante aussi du panthéisme oi-ienlnl ; je puU dire tout simplement

■ du |iaii[héisrae. Vous savez que le fondalimr de Icette relifîion n'est ni Dieu, ni fils de Dieu, mais r un sage, un bouddha, un solitaire du nom de '

Qàkya : Çakya-Mouni. La vie est, à sm yeux,

tellement méprisable qu'il se dérobe à tous les

Ldevoirs qu'elle lui impose. Fils de roi, destiné h

^ner sur un grand empire, marié à une femme

aussi vertueuse que belle et dont il est l'idole, il

Tiilte son palais, son trône, sa famille, son peuple,

rpour s'ensevelir dans la solitude. Il n'en sort que

,. pour apprendre aux hommes à se guérir du mal

■ de l'existence. Le remède qu'il propose, c'est l'ex- ' tinction volontaire de toutes nos facultés, c'est le I repos dans l'inconscience et dans l'immobilité,

|<c*est le nirvana.

Au lieu des huit béatitudes de l'Évangile, il n'y tfln a qu'une seule dans la doctrine de Çakya-Mnuni : ifaeureux ceux qui ne vivent pas, qui n'ont jamais Scu où qui ont cessé de vivre! l'ilié pour tous Eceux que la mort, non seulement la mort phyi«que, mais la mort intellectuelle a laissés deboutl là dérive toute ta morale du bouddhisme, ïoutes ses vertus ne sont qu'une variante de ta

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pitié. Pourquoi faire le mal ? Pourquoi tuer, voleri mentiri exercer la vengeaQce ? Ceux que pous voulons faire souffrir souffrent bien assez* Les avantages que nous croyons nous procurer à Imirs dépens ne font qu^ajouter à nos douleurs* Satis- &ire nos passions est un sûr moyen d'irritar ou d^accroltre notre supplice.

Le bouddhisme, qui de Tlnde a passé dans le Thibet et dans laChiûe, règne, à ce qu'on assure, sur une population de quatre à cinq cent miiliona d'âmes. Ne règne*t-il qu'en Orient? Ge serait une grande erreur de le croire. Un peu avant le milieu de nôtre siècle, le philosophe allemand Schopen* hauer Fa introduit dans une portion notable des classes cultivées de la société européenne ; car ce qu'on appelle le pessimisme n'est pas autre chose que la doctrine du Bouddha. Le mal qu'a déjà fait le pessimisme, je n'ai pas besoin de vous le signaler. C'est lui qui empoisonne notre littérature et nos mœurs, qui brise nos courages, énerve nos meilleurs instincts, nous laisse presque indifférents entre la liberté et un immonde césarisme.

Quel a été, dès la plus haute antiquité, l'adversaire du bouddhisme, même avant qu'il fût

né, je veux dire avant qu'il fût sorti de sa gangue polythéiste? Quel est, dans le temps présent, depuis qu'il s'est transformé en pessimisme, son contradicteur le plus ardent et aussi le plus puissant, parce qu'il parle au cœur autant qu'à la raison, parce qu'il joint à l'autorité de son enseignement celle des siècles qu'il a traversés? C'est la foi en un Dieu libre et créateur, auteur de la liberté de l'homme et de son âme intelligente, en même temps que des forces aveugles de la nature et des sphères enflammées semées par milliards dans l'espace. C'est celte foi qui a reçu, dans la langue philosophique, le nom de monothéisme. Le monothéisme a été la religion du peuple hébreu bien des siècles avant de devenir celle du christianisme et des peuples les plus éclairés du monde : « Écoute, Israël : l'Éternel notre Dieu est le Dieu un », telles sont les paroles sublimes qui en forment le Credo^ et dont l'équivalent se reconnaît à peine dans les conversations de Socrate avec ses disciples et dans les Dialogues de Platon. On peut être fier de les avoir dans le cœur et sur les lèvres. C'est en les prononçant avec énergie que des martyrs sans nombre, hommes, femmes, enfants, sont montés sur les bûchers que dressaient pour eux,

pendant une longue suite de siècles, de& bourreaux qui blasphémaient le nom de Dieu et déshonoraient celui de la charité.

Cependant, au moment où nous nous préparons à célébrer le centenaire de 1789, de cette Révolution qui a proclamé les droits de la conscience et qui s'imposera toujours au respect du monde tant qu'elle échappera aux usurpations des jacobins, des communards et des césars; dans ce moment même, nous assistons à une renaissance de passions antisémitiques, pendant laquelle on ose écrire que le peuple hébreu, que la race hébraïque, dans toute la durée de son existence, n'a jamais rien fait pour la civilisation, pour l'avancement moral et religieux du genre humain. Comment donc I On est allé jusqu'à soutenir que les vices et les crimes que sa loi punit avec le plus de rigueur, sont précisément ceux dont elle était souillée : comme si les turpitudes prévues et frappées par le Code pénal nous représentaient la vie habituelle, l'état général du peuple français. C'est perdre sa peine que de répondre à cela. J'aime mieux qu'on accuse le monothéisme lui-même d'être en contradiction avec la science. Par cette accusation, Ton avoue indirectement qu'il y a

une certaine science indigne de son nom, qui n'est qu'un outrage à la raison : c'est celle qui, au lieu de faire monter, comme elle s'en vante, l'animalité jusqu'à l'homme, fait rentrer l'homme dans l'animalité. C'est le système de l'évolution entendu à rebours; et, pour vous dire toute ma pensée, je crains bien qu'il ne puisse pas être entendu autrement. L'évolutionnisme, au fond, n'est que la maïa indienne, une métnmorphose éternelle et perpétuelle, une des conséquence nécessaires du panthéisme.

Voyons maintenant ce que le monothéisme hébreu, quand on le considère, non pas à son début ou dans les plus obscures périodes de son histoire, mais dans son plein développement, dans les passages les plus solennels du Pentaieuque et des prophètes, renferme de vérités morales et religieuses. En voici la rapide énumé* ration : Dieu n'est pas la substance inconsciente et indifférente qui se cache sous les phénomènes de l'univers, qui n'aime, ni ne hait, ni ne pense et n'obéit qu'aux seules lois d'une inexorable fatalité. C'est lui qui a créé l'univers, parce qu'il est libre et bon, parce que sa volonté toute puissante ne relève que d'une intelligence éternelle

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comme lui. Il est, selon la belle expression de rÉcriture, « le Dieu vivant ».

Dieu n'a pas créé Thomme comme il a créé le monde : il Ta créé libre et intelUgenti et par là même, il Ta placé à une distance incomparable au-dessus de Tanimalité; car la raison et la^^ liberté sont étrangères à TanimcJ qui ne connaît que rinstinct et ignore le progrès.

Par la raison et la liberté, Thomme est initié à la loi du devoir, car il lui est ordonne ile ne pas descendre au-dessous de sa nature, de ne pas corrompre sa voie^ comme le dit encore l'Écriture dans son magnifique langage.

Par le devoir, éternelle loi de Dieu et Id uni* verseile, Thomme est digne de respect et d'amour, et, ces deux sentiments, très différents de la pitié enseignée par le Bouddha et le pessimisme moderne, il les doit non seulement à lui-même, mais à ses semblables, considérés individuellement et en masse : il les doit à l'humanité.

Oui, c'est le monothéisme hébreu qui, non content de promulguer la loi de justice sous la forme du Décalogue, forme éternelle et immuable, a aussi promulgué la loi d'amour dans cette maxime également éternelle : « Aime ton pro-

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chain comme loi-même ». Afin qu'on ne puisse douter du sens universel de ces mots, le législateur hébreu prend soin d'ajouter : « Aime l'Égyptien, car tu as été étranger en Egypte; aime l'étranger comme toi-même ».. Et, d'ailleurs, les grands prophètes, tout particulièrement Isaïe, n'ont-ils pas prédit que la guerre cessera d'exister entre les hommes, et que l'humanité, descendue d'un même père et d'une même mère, ne formera dans l'avenir qu'un seul peuple, qu'une seule famille, qu'une seule religion? Ah I que nous sommes loin de l'accomplissement de cette prédiction !

Qui donc a osé écrire que le genre humain ne doit rien à la race hébraïque, que cette race, emprisonnée dans son égoïsme et dans le culte de la matière, n'a jamais connu la charité, n'a jamais eu le sentiment de l'idéal et du progrès? Ceux qui ont tenu ou qui tiennent encore ce langage, je ne veux pas^ me rappeler leurs noms, car je craindrais de leur ressembler en manquant, comme eux, de charité et de justice.

On ne peut pas dire non plus que le code sacré des Hébreux ait oublié de prescrire l'amour de Dieu, « Tu aimeras l'Éternel, ton Dieu Jéhovah

(je déleste ce nom de Javeh qui répond à une prononciation tout à fait arbitraire), tu aimeras ton Dieu Jéhovah de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces». — « Soyez saints comme Jéhovah votre Dieu » • C'est ce que Platon et Pythagore ont appelé l'imitation de Dieu.

Mais il y a une condition sans laquelle le monothéisme biblique sera difficilement compris et facilement calomnié : c'est que les lois qu'il donne à la conscience et les dogmes qu'il impose à la raison, lois immuables etabsolues, dogmes éternels, ne soient point confondus avec les lois positives d'un État déterminé ni avec les opinions particulières, encore moins avec les actions et les mœurs de tel ou tel jjerso inage. En d'autres termes, il faut que le domaine de la morale et de la religion soit nettement séparé de celui de la politique et de riiistoire. Par exemple, qui oserait soutenir que les faits et gestes d'un Louis XI, d'un Charles IX, d'un Philipi)e II d'Espagne ou d'un Richard III d'Angleterre soient l'expression fidèle du chrislianisine ou que l'on trouvera Tesprit chrétien dans les lois pénales ou le droit de la guerre tels qu'ils ont existé en Europe jusqu'au milieu de ce siècle et tels qu'ils existent encore

presque partout? On commet la même confusion quand on croit voir le monothéisme juif en action dans la politique des rois de Judée et dlsraêl, même d'un David et d'un Salomon, ou dans la manière dont la Palestine a été conquise par Josué. Les lois civiles qui autorisent le divorce et la polygamie n'ont rien de commun avec l'union d'un seul homme et d'une seule femme que la Genèse nous présente comme l'idéal du mariage, ou avec le portrait de la femme forte, c'est-à-dire de la vertueuse maîtresse de maison que nous admirons dans le livre des Proverbes. Il sera également permis de faire des réserves sur les lois criminelles du peuple hébreu; et cependant, dans cette partie de sa législation, on ne trouvera rien de comparable à la torture, à la question ordinaire et extraordinaire, consacrées par la jurisprudence de tous les peuples européens jusqu'à l'avènement de Beccaria et de la Révolution de 1789. Aucun des quatre supplices autorisés par le Code hébraïque contre les plus grands criminels n'égale, même de loin, celui qui fut infligé à La Barre et à Damien. Le fond spirituel du monothéisme hébreu, une fois dégagé des faits matériels qui le contredisent et le déshonorent, nous avons devant nous ce qu'il

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y a de plus pur et de plos universel dans le monothéisme chrélien, ce que le héros des récits évangéliques a lui-même résumé dauB ces mots r « Aime Dieu par-dessus toutes choses et ton prochain comme toi*mème » •

Le judaïsme et le christianisme, ou, pour les appeler de leurs vrais noms, la religion biblique et la religion évangélique, diffèrent cependant et différeront toujours Tune de l'autre sur un pdnt capital . La première a un caractère pratique, un esprit de mesure et de modération dont elle ne se départira jamais, auquel elle emprunte son ortgi-* nalité et sa force. La seconde a une tendance marquée vers le mysticisme et les élans de Tflme, de nobles élans qui ne sont pas toujours d'accord avec les exigences de la vie, de la société et de la famille. En voici un exemple frappant entre tous. La religion biblique, ce qu'on oublie trop facilement, recommande le pardon des injures et veut qu'on se porte au secours de son ennemi. « Si tu vois l'âne ou le bœuf de ton ennemi succombant sous son fardeau, aide-lui à le relever. » L'Évangile prescrit de tendre la joue gauche après qu'on a été frappé sur la joue droite. Je ne fais pas la critique de ce commandement, je ne demande pas

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s'il est possible ou utile de s'y conformer; je me borne à signaler la différence qui le sépare de la loi biblique. Voici un autre exemple. La religion biblique vénère par-dessus tout la famille; elle prescrit d'honorer son père et sa mère, de vivre en bonne harmonie avec sa femme et ses enfants. L'Évangile recommande de quitter tout, femme, enfants, père, mère, mari, pour s'attacher uniquement à Dieu. Là encore, je m'abstiens de toute critique, et me borne à signaler la différence quia fait naître d'une part les institutions monastiques et de l'autre le culte de la famille. Faut-il vous l'avouer? J'admire les sainte Thérèse et les sainte Catherine de Sienne, j'admire surtout et j'aime les saintes filles Saint-Vincent-de-Paul qu'on a si brutalement chassées des asiles de la maladie et de la souffrance. Si cela dépendait de moi, je les y rappellerais à l'instant, et je réparerais l'injustice dont elles sont les victimes, au grand détriment des malheureux. Mais les vertus pratiquées dans le foyer de la famille ont aussi leur sainteté et sont d'un usage plus général. La femme forte des Proverbes^ dont je parlais tout à l'heure, est levée dès l'aube afln de pourvoir aux besoins de la maison ; elle ne permet pas qu'on mange chez

S88 ROUTBLLKS érUBH OtIIIITAllé

elle < le pain de roisiveté » ; maïs elle a la maiu tendae vers le panvre et sait lui aifawaer de» parles de grAee.

Le nSle rocoDon & cette vertoeose, à cette sainte mère de &mille, nons explique pourq&oi les ùàlA» . àdeptra de la religion biblique goûtent médim^vmentles paroles de mrâéricorde que Jésus adress» ft la femme adultère. On leur paidoonuti leur rigueur quand on songera que la femme adultâre est devenue presque la seule tràrolne' des abominables romans qui souillentaujoiud'bnilesesprifa et les cœurs, et qui déshonwent h l'étranger la littérature française. Pour les bommes de laKMe, la femme est responsable de ses actions aussi biea que l'homme et doit être, coHune lui, punie de ses fautes.

Il y a une maxime indienne d'après laquelle ■ il ne faut pas frapper, même avec une fleur, une femme coupable de mille fautes >. Pourquoi cela? Parce que, dans l'opinion do législateur indien, comme dans celle de notre Micbelet, la femme est sans responsabilité. Je soutiens qu'on ne peut rien dire ni rien penser sur son compte qui soit un plus sanglant outrage.

Ce sont précisément ce? dissemblances, nées,

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d'un fond de vérités identiques, qui nous rendent compte de la persistance invincible du monothéisme biblique au milieu du monde chrélieUi au milieu de la société européenne, en face des révolutions qui passent périodiquement sur la terre. Il n'y a là ni obstination aveugle d'une race, ni malédiction divine, mais un fait historique qui porte sa cause en lui-même et qui honore la nature humaine. L'obstination et l'aveuglement existent dans Tesprit de ceux qui, sous quelque symbole de foi qu'ils se rangent, manquent de justice et de charité.

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