MOI
■ttdi
Les glorieux anniversaires se eiiccèdent pour la Pologne. En 1883, elle honorait la mémoire du libérateur de Vienne, Jean Sobieski. En 1884 elle a célébré le fondateur de sa poésie nationale, Jean Kochanowski. Ce n'est point à Varsovie que les fêtes ont eu lieu, mais à Cracovie. Cette ville est devenue depuis la fondation récente de son académie le vrai centre littéraire de la langue polonaise. Varsovie a fait ce qu'elle a pu. Un . imité de gens de lettres et d'érudils a entrepris une i iition monumentale et définitive des œuvres du poète qui attendait encore ce tardif hommage. Deux éditions populaires ont été publiées à Cracovie et à Lemberg. L'académie polonaise a réuni à Cracovie les 28, 29 et mai 1884 un congrès historique et littérflire; le
Il6 ÉTUDES SLAVES.
théâtre de cette ville a donné une représentation sol nelle du chef-d*œuvre dramatique de Jean Kochanow ; ^ le Congé des ambassadeurs grecs ; la Revue Przet
/'o/âAt, publiée sous la direction de M. Stanislas 1 nowski, a fait paraître un numéro spécial entièren consacré au poète national. Ce jubilé littéraire mé d'être aussi fêlé à l'étranger et nous le célébrons à tre manière en remettant en lumière le poète qui mé d'occuper un rang honorable parmi les grandes iigi du seizième siècle.
C'est à cette époque, sous le règne de Sigismondguste, que la littérature polonaise commence à pren conscience d'elle-même et à produire des œuvres dig de rivaliser avec celles de la France ou de l'Italie. T grands noms la dominent, ceux de Rej, de Gornicki e Kochanowski. La réforme, en Pologne comme aille avait rejeté la langue latine à l'arrière-plan et donn préférence à l'idiome national. La culture classique a pénétré les esprits les plus distingués, et le souffle d Renaissance s'était fait sentir jusque dans les forêt la Lithuanie et les steppes de l'Ukraine. Quand les bassadeurs de Pologne vinrent à Paris pour off*ri couronne à Henri de Valois, ils étonnèrent la ville i our par leur éloquence et leur érudition. Muret, le
JEAN KOCHANOWSKI. 1 I7
B humanisteB, déclarait que les Italiens étaient dea barbares en comparaison des Sarniates ; Juste Lipsfl' célébrait leur patrie comme l'asile des muses exilées de la Grèce et de Rome. 11 y a certainement quelque exagérationdans ces louanges, — le ckéronianisme vit d'hyperboles, — mais elles renferment un fond inconlestahle de vérité.
On se représente aujourd'hui la Pologne comme un' pays absolument et uniquement catholique ; on n'imagine pas quelles sectes se la disputaient au seizième siècle; les hussiles de Bohême, les luthériens d'Allemagne, les calvinistes de Genève, les ariens, les sociniens s'y don-" naient rendez-vous ; les psaumes étaient le chant de' guerre des combattants et le poète qui en donnerait dans la langue nationale une version digne de l'original était sur d'arriver à la gloire et de répondre aux besoins des Ames affamées tout à la fois de dogme et de poésie.
Ce poète fut Jean Kochanowski. Malgré les nombreux travaux dont il a été l'objet, sa biographie précise et.' détaillée reste encore à écrire. Elle terminera le quiême volume de l'édition monumentale dontje parlais' tout à l'heure. Ce qu'on sait de lui jusqu'ici suffit pleinement à lui concilier le respect et la reconnaissance de la postérité.
Il était né vers 1330 aux environs de Sandomir, dans
e gouvernement actuel de Radom, au cœur des pays
Pj^Ionais ; deux de ses frères et un de ses neveux furent,
fi écrivains de quelque valeur ; ils seraient peut-ét
Il8 ETUDES SLAVES.
oublias aujourd'hui si la gloire da son nom n'avait r jailli 0ur WX' 11 avait consoianca de «elte gloire : ^ J* j , la premier, iorivait^l, gravile rocher de la belle Cn liope, où jusqu'à moi on ne trouve aucune trace d'i pied polonaii. «
8a famille était de petite nobleese, aeeez fortune pourtant pour lui assurer les bénéfices de TéduGalic univenitaire et dea voyagei h Tétranger qui en étaiei rindiapeniable complément. Quand il arriva h Cracov en IBU, lea idées réformées avaient déjà fait de gram progrài dans cette « ville de sapience. » U en fut peu être plus pénétré qu'il n'aimait à le reconnaître lorsqt plus tard il se vantait « de n'avoir étudié ni h Leipsi ni à Prague, et de ne point savoir comment on précl à Genève. » 11 débuta à Gracovie par des essais poétique sans valeur et dont il aou riait volontiers dans son àj mûr. Puis il traversa rAUemagne et se rendit en lialii Il visita Venise, Rome et Naples ; Il étudia tour à toi la poésie latine et la poésie italienne qui florissaienl aloi dans la péninsule, -^ on sait avec quel éclat. Puis gagna la France et vécut à Paris où il connut Ronsan G*est lui-même qui nous rapprend dans une élégie latii où il rappelle un nouvel Orphée, un nouvel Ampbioi On aimerait à savoir comment le chef de la pléiad accueillit son confirère polonais, ou sarmate, comme o disait alors. Ronsard se vantait d'être originaire
Des lieux où le Danube est voisin de la Thrace ;
■lEAN KOCHANOWSKI. II9
les Roumains le revendiquent aujourd'hui comme un des leurs ; mais les Roumains confinent aux Polonais et d'ailleurs on n'avait au seizième siècle que des idées assez .vagues en maliëre ethnographique. Malheureusement, «n n'a aucun détail préais sur les rapports des deux puâtes. Tandis que j'écris cet essai, un romancier polonais publie dans la Biblioteka Varszawska une nouvelle où il met en scène Kochanowski et la pléiade' ; mais les fîcions, si iagénieuses qu'elles soient, ne peuvent, hélas I
air lieu des documents historiques.
La mort de ses parents rappela Kochanowski en Pologne ; il quitta Paria avec un profond chagrin. Dès ce moment notre capitale exerçait sur les Slaves cette irrésistible attraction à laquelle ils cèdent si volontiers. De relour dans sa patrie, il hésita un in-stant entre la plume et l'épée ; mais par hasard la Pologne était en paix avec ses voisins ; le vice-chancelier Padniewski fit du jeune poète un secrétaire du roi; il fut vile en faveur à la cour de Sigismond-Augusfc. Pierre Myszkowski, successeur de Padnie'wgki, le combla de libéralités ; il put traduire les psaumes, écrire des vers latins élégants ou de beaux vers polonais sans avoir à lutter pour l'existence. Il eât, quoique laïque, des canonicalsel des bénêflces; il faillit même élre nommé abbé. En ce leraps-là, comme chez nous d'ailleurs, les biens de l'église servaient à renier les beauxesprits, à une condition toutefois,
c'est qu'ils ne fussent pas mariés. Notre poète eut bel et bienàPoznan*(que les Allemands appellent aujourd'hui Posen) une paroisse dont il fut le curé in partibm. Luimême a chanté avec esprit et bonne humeur lespéripéties d'une vie errante qui avait failli s'enterrer dans une abbaye.
• Où n'ai-je pas été ? de quoi n'ai-je point tÂté ? J'ai navigué sur les mers profondes ; — j'ai visité les Français, les Allemands, les Italiens ; — j'ai pénétré dans l'antre de la sibylle. — Aujourd'hui pacifiqye, demain ceint de Pépée du chevalier, — aujourd'hui parmi les courtisans dans le palais du prince, demain silencieux — prêtre dans un chapitre. »
« Si le clergé, dit-il ailleurs en simple prose, est si richement doté, c'est afin que la république ait le moyen de récompenser les plus dignes. » Il se comptait à bon droit parmi ces privilégiés. On a supposé, non sans raison, que ces bénéfices pouvaient bien avoir exercé une certaine influence sur les idées religieuses de Kochanowski. Il était peut-être sympathique à la Réforme; mais la Réforme n'avait point de canonicat pour les poètes. Au fond il n'était fait ni pour la cour ni pour l'armée, ni pour l'église ; un amour malheureux pour une personne de grande famille le jeta dans une mélancolie qui, si j'en crois son dernier biographe, lui fit indre le monde en dégoût. 11 se retira à la campagne, consola et finalement s'y maria. Il épousa une jeune
JEAN KOCHANOWSKI,
" voisine de campagne, Dorothée Podiodowska ; il parait en avoir été Bérieuaement épris; il a chanté en vers naifs et charmants, « son front poli comme le marbre, ees sourcils dme et noirs, ses yeux pareils à des charbons, ses lèvres de corail, son cou plein el superbe, sa Doble poitrine et ses mains blanches. >• Et comme en ce temps un peu de grec était toujours de mise, même en amour, tlcélëbraBabien-aiméeaous lenomdePasiphile, celle qui plaît à touB, ou peut-être, en qui tout charme. Les concetti à l'italienne déparent quelquefois cette poésie conjugale, par exemple dans ces vers mignards:
■> Un baiser de toi me laisse du sucre aux lèvres pour
P^ois jours. »
Pour se marier, Kochano^^'ski avait dû renoncer à touB les bénéÛces dont la conditionetuitlecelibat.il prit très au sérieux pim rôle d'époux el de petit seigneur terrien. Il donna sept enfants à sa femme. On le vit plus d'une fois, disent ses contemporains, « suivre la charrue, ramener surses bras les jeunes chevreaux dont la mère s'était enfuie, surveiller la mit^e au four des pains dont il nourrissait sa famille. » Son poème Le feu df. la Saint Jean (Sobotka) est un commentaire gracieux et naïf du fortunalos nimium de Virgile. S'il chante la campagne, ce n'est pas, comme Koucher ou Delille, en poète de cabinet. C'est du fond du cœur qu'il s'écrie: « Village paisible, village joyeux — quelle voix pourrait te célébrer ? — qui peut dire ensemble tes loisire et i tes bienfaits ? n Son village de Czarny Las (le bois boÏ^
est aussi célèbre dans la littérature polonaise que le Tibur d*Horace ou le Milly de Lamartine.
Ses derniers biographes semblent croire qu'il eut parfois pourtant la nostalgie de la cour et de la vie publique. Il parut, en 1569, à cette fameusediète de Lublinqui confirma d^une façon définitive Tunion de la Lithuanîe et de la Pologne. Il flétrit en vers latins vigoureux la fuite de cet Henri de Valois sur la tête duquel la republique avait fait reposer de si grandes espérances :
* Sarmatia est, quam Galle fugis, ndissima tellus Hospitibus, fastus tantum impatiensque tyranni, Sarmatia est, oui verba prius, nunc terga dedisti.
Mais les Français ne se contentaient pas de fuir la Pologne. Ils lui décochaient en fuyant la flèche du Parthe, et cette flèche était lancée par la plume de Philippe Desportes :
Adieu Pologne, adieu plaines désertes, Tousiours de neige ou de glaces découvertes, Adieu pays d'un éternel adieu ; Ton air, tes mœurs m'ont si fort sceu déplaire Qu'il faudra bien que tout me soit contraire Si jamais plus je retourne en ce lieu.
Quoy qu'on me dist de vos mœurs inciviles, habitz, de vos meschantes villes,
JEAN KOCHANOWSKI.
DevoB esprit pleins de lâgireU,
Sarmates fiera, je D'en voulais rien croira, Ni ne pensoîs que vous puissiez Uut boire :
L'eussé-je cm sans y avoir été?
Kochanowski lui répondait par uoe pièce de vers U , Gallo crocitanti, et dn moins en Pologne il milli leurs de son côté.
Après celte fuite d'un roi français, il eût semblé natu- ■el de ne plus demander un prince à l'étranger. Ce n'est :ependenl la doctrine que soutint Kochanowski à 1 diète de Varsovie : <• Après la fuite infâme d'un roi. Usait-il, il serait honteux pour les Polonais d'élire un irince de leur nation, sous préteste qu'aucun étranjcer le voudrait régner sur eux. >'Etil engageait ses compa- Iriotes h demander un monarque à Vienne ou à Moscou, [■es vœux de Kochanowski furent exaucés; la diète tboutit à l'élection du Transylvain Etienne Batory, qui 8'ailleurs fut un des plus grands rois que la Pologne aiL« {ainais eus. S
Batory voulut attirer le poète à sa cour, mais il n'^f réussit pas. Kochanowski n'accepta qu'une seule fonccelle de wojskiâe Sandomir. Le wojski était un Dagtstral chargé de veiller sur la paix publique pendant s périodes de guerre où les hommes en état de porter B armes étaient absents. Cette magistrature toute paternelle convenait bien à l'Ame aimante du poète latoureur. Il ne l'exerça pas longtemps d'ailleurs. Un'*
attaque d'apoplexie l'enleva en 1584. Il était âgé de cinquante-quatre ans. Il n'y avait que six ans qu'il avait commencé à publier ses œuvres, dont il ne tirait d'ailleurs aucun profit ; une édition complète parut l'année qui suivit sa mort. Depuis, elles ont été fréquemment réimprimées.
Gomme poète, Kochanowski est un vrai fils de la Renaissance; les chefs-d'oBuvre de l'antiquité sont ses modèles. Il s'est préparé par de nombreuses traductions à des œuvres originales: il traduit ou imite tour à tour Homère, Euripide, Aratus, Juvénal, Catulle, parmi les anciens. Vida parmi les modernes. Son goût pour l'antiquité païenne ne lui fait pas oublier l'Ecriture ; il écrit un poème de Suzanne d'après la Bible ; il met les psaumes en vers polonais, et sa traduction est un pur chefd'œuvre ; Corneille dans les plus beaux morceaux de l'Imitation, Racine dans les chœurs d'Athalie peuvent seuls lui être comparés. On a beaucoup discuté sur les psaumes de Kochanowski ; Mickiewicz a supposé qu'à la demande des évéques le poète avait fait une traduction catholique pour l'opposer aux Kancyonali (livres des cantiques) des réformés. Mais une œuvre catholique aurait nécessairement pris la vulgate ()our base. Or il est prouvé que Kochanowski a souvent suivi des ver-
JEAS KOCHANOWSKI. 123
rans faites directement sorte texte hébruqae.D'aiUmn l'auteur ne se soucie en aucmie façon d'aae fMélité littérale ; il s'abandonne souvent à son génie. * J'«i parfois des visions en traduisant, écrit-il; à an ainî: lantAt l'impitoyable nécessilé(d'étreeiaet'. laotM la arase nocio qiiid blandwm spirant. »
Humaniste et chrétien, il n'x garde d'être coemofMïIile; il est profondément polonftts : il cbaote, dans soa poème du Drapeau, la grandeur de la race slaTe qui confine à trois mers et qui s'étend du Caucase à l'Adriatique. Ce poème célèbre l'honiDiage rendu au roi de Pologne par le duc Albert de Prusse, margrave de firandeboarg; cette cërémonie a été récemment reproduite daoâ un des tableaux de Matejko. Je laisse de cité ses poèmes latim qui ont déjà été étudiés en France et en Allemagce. Parmi ses morceaux épiques les plot remarquable», sont, outre le Drapeau, C Expédition de Mosam et un fragment sur la bataille de Varna.
Le chef-d'œuvre du poète, c'est an drame antique qoï ouvre glorieusement les annales dn théâtre polonaia: Le congé ou le renvoi des ambat*adevrt grecs. C'est, malgré la donnée hellénique, une œuvre profondément originale et bien supérieure à ce que le seizième siècle a produit dans notre pays. Kochanowsld remonte aux sources mêmes de la poésie grecque et il prend dans un chant d'Homère le point de départ de son œuvre; il DM songe point à construire un drame aux péripéties cooi^ pliquées; il esquisse un tableau puissanl. à la maniés
des Perses ou du Prométhée d*Bschyle. Le dialogue dru et concis rappelle les meilleures pages du Gid ou de Polyeucle.
Le sujet est des plus simples : Ménélas et Ulysse sont allés à Troie réclamer Hélène : Paris et ses amis refusent de la rendre ; en vain le sage Anténor insiste pour que satisfaction soit donnée aux justes réclamations des ambassadeurs. Hélène attend anxieuse Tarrét de son destin : un Troyen qui revient du conseil lui apprend que la voix de la passion Ta emporté sur celle du devoir et que les envoyés grecs vont repartir avec un refus; ils apparaissent eux-mêmes surla scène. Ulysse annonce la chute prochaine de Troie ; Ménélas s'épanche en imprécations ; Gassandre/en proie au délire prophétique, prédit les malheurs à venir. On a souvent cité et traduit cette prophétie de Gassandre qui est vraiment un admirable morceau. Je donnerai, comme échantillon de dialogue cornélien, le dialogue entre Paris qui représente la passion et son ami Anténor qui, lui, représente le devoir :
Paris. — Presque tous me Tont promis, illustre Anténor ; toi aussi, je t'en prie, défends ma cause devant les envoyés de la Grèce.
Anténor. — Je ferai volontiers, noble prince, tout ce que demanderont la justice et le bien de notre république.
Paris. — Tu ne saurais refuser quand un ami t'en prie.
Anténou. — Sans doute, s'il demande une chose juste.
JEAN KOCHANOWSKl. 12^
Paris. — Souhaiter plua do bien & un étranger qu'à i ïmi, en vérité, c'est jiresque de l'envie.
AsTÉNOR. — Servir plulût un ami que le bon droit, cela it contre <a vertu.
Pahis. — C'est dit-on, dans le besoin qu'on reconnaît un
^Antëhob. — LeTrBÎbfsoin, c'est d'obéir à sa conacience. I. — Une bonne conscience veut qu'on défende son
'. Antënob. — Lu vraie conscience, c'est de défendre le bon
Paris. — Soutenir les Grecs, voilà pour toi le bon droit. Antëkor. — Est Grec pour moi quiconque a raison. Paris. — Je vois que tu me condamnerais aisément. Anténor. — Tout homme a pour jugo sa conscience, r Paris. — On voit que les ambassadeurs sont bien regus |»bez toi.
Ahiénob. — A tous les honnêtes gens mamaison est ouverte.
Paris. — Surtout à ceus qui ne viennent pas les mains vides.
ÂHTÊNOR. — En effet, j'ai besoin de leurs dons pour cor- J rompre mes juges ; c'est moi qui ai pris la femme élran- , gère dont ils viennent traiter.
pAjirs. — Je ne parle point de Temme ; mais lu reçois les J dons des Grecs ; les miena sont trop peu pour toi.
Ahtënob. — Je n'aime pas à prendre ni les femmes, les dons des étrangers. Ta langue à ce que je vois eat aut incontinente que ta vie. Je n'ai plus aflaîre & toi.
Le Congé des ambassadeurs^ avec ses dialogues rythmiques, ses tirades héroïques, ses chœurs harmonieux^ reste une œuvre unique dans la littérature polonaise ; il se dresse isolé au milieu du xvi^ siècle comme les ruines du temple de Pœstum au milieu d'une plaine inféconde. C'est Tune des œuvres les plus parfaites que la Renaissance ait empruntées à l'antiquité. Les critiques polonais se plaisent à la comparer à VIphigénie de Gœthe. Ils ont raison.
Ce qui distingue les autres œuvres de Kochanowski, satires, odes, élégies, c'est une gaieté aimable, une moralité franche, un profond sentiment chrétien, lequel ne va pas d'ailleurs sans une pointe de scepticisme antique. La satire est empreinte d'une bonhomie dont l'auteur n'a point trouvé le modèle chez les Romains qu'il imite. 11 n'épargne guère ses compatriotes ; mais il les corrige d'une main bienveillante et légère ; il a le culte de la famille, le respect de la femme, Tamour pieux de l'enfance. Il se plaît à chanter la mère, l'épouse et l'enfant.
« On peut par la valeur conquérir la gloire dans la guerre, — et par réloquence rautorité dans la paix ; — mais rhomme qui n'a point une femme pour parure ; — celuilà travaille en vain.
OCHAN0WSK[.
■ La femme de bien est la parure du mari ~ et le pim aâr Boutien de la maison ; — c'est elle qui gouverue tout ; de son mari, elle est la couronne.
Comme poêle moraliste, Kochanowki égale par la noblesse de la pensés, la concision énergique de l'expressioD, les meilleurs maîtres de l'anliquilé et les plus distingués parmi les poètes philosophes du xvm* siècle.
Ecoutez ces vers que tous les Polonais savent par' cœur.
boi
Sachons avoir des pensées dignes, — des pensées séiDses sur la terre, sérieuses dans le ciel ; — servons la lonne cause et suivant ses Torces — que chacun de nous travaille au bien public. — Celui qui a reçu ea partage l'esprit et l'éloquence, — qu'il propage les bonnes mœurs parmi les hommes, — qu'il établisse l'ordre, qu'il empêche les querelles, — qu'il défende les droits de la patrie et la balle liberté. — Celui i qui Dieu adonné la force et lecœur, qu'il lutte contre le païen ainsi qu'il sied au vaillant. — Celui- & ne perd point qui risque sa vie pour lu gloire ; — vaudrait-il mieux la perdre pour rien plus tard î
» La vertu, dit-il ailleurs, c'est le trésor éternel, le Joyau précieux ; — ni l'ennemi farouche ne peut la détruire, — ni le feu la brûler, ni l'eau l'emporler; — tout, sauf elle, dépend de la fortune, i'
bLa poésie de Kochanowski est pleine de ces vers i gravent nalurellement diins la mémoire et c
l3o ÉTUDES. SLAVES.
partie de Théritage éternel d'ane nation. L'idiome polonais, mâle et sonore, — bien peu d'étrangers peuvent l'apprécier, — leur prête une gravité et une énergie difficile à faire passer daDs une autre langue.
L'œuvre la plus populaire de notre poète est le recueil de ses thrènes ou élégies sur la mort de sa fille Ursule, son enfant chéri, celui sur lequel il fondait les plus grandes espérances, dans lequel il se plaisait avoir Thérîtier de son génie. Assurément, même dans sa douleur sincère et naïve, l'auteur ne peut échapper aux souvenirs de l'antiquité ; mais il y mêle une sensibilité vraie et qui va droit au cœur des mères. 11 a vraiment devancé nos maîtres du xtx* siècle, et dans l'expression des douleurs paternelles Hugo seul peut lui être comparé. Ces élégies sont au nombre de dix -neuf. Elles sont précédées par cette touchante et naïve dédicace :
« A la charmante, délicieuse, incomparable enfant qui avait montré le commencement de toutes les vertus et de tous les mérites des jeunes filles. A celle qui soudain, prématurément, 8*est éteinte à la fleur de son âge, au grand et intolérable chagrin de ses parents, à sa fille chérie, Jean Kochanowski, père infortuné, a écrit ce» vers avec larmes. Tu n'es plus ô mon Ursule. »
Le début de ces petits poèmes est assez malheureux ; sous le père affligé apparaît le pédant du xvi** siècle, et ses réminiscences classiques font tort à la sincérité de sa douleur.
JEAN KOCHAWOWSKI.
Il Vous toua pleura, vous loutea Jaroiee d'Uérucli(«, — vous lamentations et plaintes de Siaionide, — vous toua cbagrias du monde, vous tous soupira; — deuils, soucis qui faites tordre les maiiis ; — vaus tous, transporter- voua dans ma maison, — et aides-moi à pleurer ma charmante illle. '.
Gela est franchement mauvais ; mais cea vers pédan- Icsques sont fort rares daas les thrënes ', la douleur paternelle s'émancipe vile de ces rémIniBcencea de mauvais goût:
■ « Tui^NB VIII. — Lamentable parure ! tristes vêtements I K^ de ma fille chérie, — pourquoi attirez-voua mes yeux aHligéB ? — Voua ajoutez à ma douleur. — Elle ne revêtira plus de voua ses membres mignons: — il n'est plus, il n'eat pius d'espoir. — Elle dort d'un sommeil de ler, inexorable, sans réveil. — Robes bigarrées, vêtements et ceintures dorées, — vous n'êtes plus de rien, dons inutiles d'une mère I -~ Ce n'est point à cette couche, t roa vierge chérie — que ta pauvre mère devait — te conduire ; ce n'est pas U le trousseau — qu'elle devait to donner. — Elle ne t'a donné que la chemise et le bonnet mortuaire, — et ton père n'a mis sous ta lèLe qu'une poignée de terre. — Hélas 1 la dot et la tille — sont ensevelies dans le même cercueil.
» 'i'HftËns is. Tu asiaissé un grand vide dans ma maison, — ma chère Ursule, par ton départ. — Elle est pleina et on dirait qu'il n'y a personne. — tant elle a perdu avec ta petite âme. — Tu parlais pour nous tous, tu chantais pour
l32 ÉTUDES SLAVES.
nous tous, — tu courais sans cesse par tous les coins de la maison ; — tu ne permettais jamais h ta mère d'avoir nul souci ; ni à ton père de se rompre la tête de pensers fatigants. — 0*un cœur reconnaissant, tu embrassais tantôt l'un, tantôt l'autre ; — tu nous réjouissais par ton charmant sourire. — Maintenant tout est silencieux, la maison est déserte ; — plus de joie, plus de sourire pour personne ; — en tout lieu la douleur nous saisit et le cœur cherche en vain à être consolé. »
Le chrétien fervent est chez Kochanowski doublé d'un humaniste légèrement sceptique ; il confond volontiers rOlympe et le paradis,, le purgatoire et TAchéron. Il n*a pas pour se consoler la foi inébranlable d*un Racine ou d'un Corneille. Le contraste de ses doutes et de ses espérances se retrouve dans plus d*une de ses élégies, notamment dans le thrène X, le dernier que je citerai en entier.
« Ursule, ma chérie, où es-tu allée ? De quel côté, vers quelles régions es-tu partie ? Es-tu élevée au-dessus de tous les cieux — et comptée au chœur des petits anges ? — As-tu été emportée au paradis ou emmenée aux Iles — ortunées, ou Gharon te guide-t- il — à travers les lacs désoés ; t'abreuve-t-il du breuvage — d'oubli, que tu n'as point souci de mes larmes? — Après avoir rejeté ton enveloppe humaine et ton âme virginale, — as-tu pris la forme et le plumage du rossignol ? — Ou t'épures-tu dans le purgatoire — de quelque tache corporelle restée sur toi?
» Ou bien après la mort es-tu allé là, où tu étais d'abord —
JEAN KOCHANOWSKr,
i33 .3? Où que
lavant do naltro pour m' apporter tant de i;hogri; tu sois, ai tu es, aie pitié de ma douleur — et si tu ne le peui aous ta forme première, — console-moi comme tu peuiï et parais devant moi, — soit en songe, soit comme une ombre, soit comme un impalpable Tantûme. »
Oa aura cerUinément remarqué ce cri douloureuï: Où que tu sois, si tu es. Cette noie désespérée revient plus d'une fois dans les Thrènes:
« Ouijamaia a été sauvé par sa piété 7 Qui a été préservé du malheur par sa vertu?— Un enDcmi inconnu dirige les boris et des méchants, — Nous sommes le jouet de rêves qui, -sans doute, ne se réaliseront jamais. »
La langue de Kochanowski a n Polonais que pour nous celle du seizième siècle : peu de temps après la mort de leur auteur, les thn^nes étaient déjà populaires; on en retrouve des vers littéralement reproduits dans les œuvres de poètes ultérieure pie de Pierre Gorczyn et de Stanislas Morsityn ; touB ' deux ont écrit des élégies Lien inférieures d'ailleurs & celles du maîtres qu'ils imitaient.
^ défaut des grands poèmes de Kochanowski, de ses ■ Bes, de ses élégies, ses poésies fugitives ou ses facélies i). sufliroienl à lui a.=su:er l'nslinie de la posté-
l34 ÉTUDES SLAVES.
rilé. Sous l'influence des douleurs patriotiques et d'un sentiment religieux exagéré, la poésie polonaise au dixneuvième siècle est souvent devenue mystique et maladive. Il n*en était pas ainsi au seizième siècle ; il y avait alors chez les Polonais un fond de santé morale, de gaieté robuste, que les deuils nationaux ont dil nécessairement altérer chez leurs descendants. Jean Kochanowski fut à son heure un joyeux compagnon, et ses Fraszki attestent un réel talent pour la satire et Tépigramme. En ce temps-là les Polonais -^ on Ta vu par les vers de Des Portes, que j*ai cités plus haut '*- avaient la réputation d'être de grands buveurs. Le meilleur prétexte à bien boire ce sont les toasts; encore aujourd'hui, chez la plupart des Slaves, chez les Russes, les Polonais, lès Croates, ils remplissent les [trois quarts du festin, si bien qu'ils ne laissent aux convives ni le loisir de dîner ni celui de se livrer à la conversation. Il est curieux d'opposer aux vers mélancoliques des Treny^ les vers piquants où notre poète réclame contre un abus tyrannique.
« L'amphytrion boit à la santé. — HOte, lève-toi. A la santé de qui ? — A celle du roi. Levons-nous, et buvons-la. — A celle de la reine! Il convient — de se lever et de boire; Tune suit l'autre naturellement — A celle de la -princesse. Me voilà debout. — A celle de l'évêque! Levons-nous, ou plutôt ne nous asseyons plus. — A celle du maréchal Allons, hôte, lève-toi de nouveau. — A celle du comte. Debout! — Quand nos jambes vont-elles se reposer? — L'am-
JEA.N KOCHANOWSKI.
phytrioD a le verre an main. — Nous savons notra devoir. — AlloDs laquais, enlève mon banc. —Je coaUnuerai le i dîner debout, •
Mais ce a'esl pas seulement dans le^ feslins que l'hâte abuse du droit de porter des loasls ; la moindre visite prête matière à fêter la dive bouteille : «. Le gentilhomme, dit une autre êpigramme, vit cheïluicomme au cabaret; quiconque vient le voir, il doit boire avec lui. »
Les épigrammes n'ont jamais guéri aucun défaut; Kochanowski, pour corriger ses compatriotes, eut recours à la prose ; il noua a laissé sur l'ivrognerie un pe- ''it traité qui est un véritab le sermon. Il recommande & I ses compatriotes d'imiter l'exemple des Italiens et des Turcs, qui sont pourtant des païens. Il avoue que s'il i appris la sobriété, ce n'est point chez les Allemands: a Ils sont, dit-il , aussi ivrognes que nous, o
Dans une étude plus complète, on n'aurait le devoir J de négliger ni les œuvres en prose, ni les poésies latinea de Kochanowski. Mais cette étude ne sera possible que lorsque les compatriotes du poète nous auront donné une édition vraiment critique de ses œuvres et une biographie définitive.
L'influence littéraire de Kochanowski fut considérable de son vivant et ne fit que s'accroître après sa mort ; les fidèles chantèrent ses psaumes, les prédicateurs s'inspirèrent de ses Treny, les historiens mêlèrent ses vera épiques à leur récit ; les poètes l'imitèrent à l'envi, ,
l36 ÉTUDES SLAVES.
malheureusement plus dans ses défauts que dans son génie. Il est parfois mou, lâche et diffus. Mais ces défaillances sont rares. De la langue polonaise, rude encore et mal dégrossie par ses prédécesseurs, il a su faire un merveilleux instrument. G*est à lui plus qu'à personne, qu'on peut appliquer le fameux
Enfin Malherbe vint.
Quand Boileau faisait de Malherbe le créateur de la poésie française, il oubliait ou dédaignait injustement toute cette école du seizième siècle, que notre époque a remise en honneur, et dont elle a parfois exagéré les mérites. Kochanowski, lui, fut vraiment le fondateur d'une poésie nationale. Elle sortit tout armée de son cerveau. Il eut con^ience de son génie et il se chanta à lui-même un exegi monumentum que la postérité n'a pas démenti :
« Oui, j'ai respérance que plus tard mes veilles ne resteront pas sans récompense. Ce que le temps présent me prend de ma vie, l'avenir me le rendra avec usure. Le fils de la belle Latone a pourvu depuis longtemps à ce que la cendre de mes os ne reste point dédaignée. »
Son espérance n'a point été trompée ; le poète Jean, comme ses compatriotes l'appellent familièrement, entra de plain-pied dans la gloire, et nul n'a songé à lui disputer le rang qu'il occupe depuis trois siècles. Il n'a pas eu, comme Ronsard et tant d'autres, à subir l'injure
JEAN KOCHANOWSKI. iSy
de l'oubli et rhumiliant honneur d'une réhabilitation posthume. Il ne manquait à son génie que Thommage d'une édition classique vraiment digne de ce nom ; la Pologne contemporaine s'honore en lui élevant ce monument.
JEAN ZIZKA
k-D'APBËS DE NOUVEAUX DOCUMENTS'
J'ai enl retenu aulrefoismeslecteursdela renaissance
des études liisloriques en Bohême, renaheance dont le
plus illustre représentant a été Fran(;oi9 Palacky ; j'ai
essayé de donner une idée de l'intérêt de ces éludes en
restituant d'après les derniers documents publiés la
figure du grand réformateur Jean Hus ', je voudrais
aujourd'hui remettre en lumière un personnage dunt
le nom est presque aiD^si populaire que celui du martyr
.de Conslaiice, mais dont la légende a souvent déllguré
s traits: Jean Ziïka, le premier vengeur de Hus, le
remier héros de ces guerres sanglantes qui terrifièrent
P'Purope centrale dans la premièremoilié du xV siècle.
Pendant longtemps Zizka n'a pas eu d'historiens.
» Tomek, £<Mi sui- Jtan Zizkn {en Ichtqiip). Priigup, 18*9. 1 ■ Voir Nauvtllri étudti ifaccj H" série).
qu'on savait de lai, on le devait surtout aux récits du pape Pie II, Félégant humaniste, plus connu sous le nom d*i£nea8 Sylvius. Les historiens catholiques Font copié plus ou moins littéralement ; les documents tchèques dus aux contemporains, aux successeurs de Zizka ou à lui-même, sont restés ignorés jusqu'à nos jours. Il y a trente ans à peine, la censure civile ou ecclésiastique de TAutriche ne laissait pas encore écrire librement sur cette époque tragique des annales nationales. J*ai dit ailleurs quelle lutte Palacky avait eu a soutenir pour arriver à tracer le portrait de Hus tel qu*il apparaissait à sa conscience d'historien. Zizka était encore plus suspect. Son nom était synonyme d'insurrection : sa biographie n'aurait pas pu être écrite d'une façon indépendante avant i848. D'autre part, avant que Palacky eût débrouillé le chaos de l'époque hussite, les documents faisaient faute ou du moins n'étaient point classés et n'avaient pas été soumis à une critique rigoureuse.
On raconte à ce sujet une curieuse anecdote. C'était à Prague, en 1 848 ; la nouvelle de la révolution de mars à Vienne venait d'arriver dans la capitale de la Bohême. Les patriotes se réjouissaient d*un mouvement qui allait sans doute amener l'affranchissement intellectuel et politique de leur nation. L'un d'eux, Arnold, un publiciste un peu oublié aujourd'hui, se précipite dans les bras de Palacky : « Ah I mon ami, c'est maintenant que je vais pouvoir écrire la vie de Zizka!
JEAN ZIZKA.
Toit sont vos documents, réplique froidement l'hisloriographeî — Là, s'écrie ArnoM en se frappant la poitrine. Je connais Zizita mieux que si c'était mon propre frère. » — Palacky haussa doucemenlles épaules et sourit. Ce n'était pas là qu'il avaitcoutume de chercher ses matériaux.
Cette vie de Ziïlia, que le patriote bohème rêvait d'écrire, ne parut jamais, que je sache ; l'histoire de Bohême de Paiacky eût à la rigueur permis d'en réunir les éléments. Son récit de la période hussite n'avait pas encore paru quand George Sand eut l'idée de publier sa Vie de Jean Zizka. Elle en puisa les éléments dans l'ouvrage de Lenfant, Histoire dit concile de Bûle et dei guerres des hussites, ouvrage publié au siècle dernier' et naturellement aujourd'hui fort démodé.
Le volume qui a donné lieu à celte étude est la première monographie vraiment scientifique qui ait paru sur le guerrier hussite. L'auteur, M. Tomek, ne le donne que comme un essai ; c'est un historien consciencieux, dont l'oeuvre complète, sans avoir la prétention de rivaliser avec celle de Palacky, occupe auprès d'elle une place des plus honorables. Son j4 6re5e d'histoire de l'Autriche, sa grande Histoire de Prague, dont six volumes ont déjà paru, sont des œuvres excellentes. Espritgrave, rompu aux sévères méthodes, catholique sincère mais tolérant, M. Tomek n'est pas suspect de partialité exa-
> En 1731.
gérée pour ton héroi. Je reprocherais même à ion livre d'être un peu trop froid, de a'avoir pas assez mis en relief certains côtés intéressants de la figure qu*il étudiait. Il est vrai que. M. Tomek n*a pas écrit pour le lecteur étranger. 11 y a en Occident trois ou quatre personnes tout au plus qui lisent le tchèque couramment. Le sa^ vant professeur de Prague a voulu avant tout réagir contre les tendances de certains de ses compatriotes à un enthousiasme exagéré pour les acteurs du drame hussite. 11 a voulu ramener un personnage quasi* légendaire à des proportions purement historiques ; s*il a négligé divers détails, ce n'est point parce qull les dédaignait, mais plutôt parce qu'ils lui paraissaient empreints d'une certaine banalité, ou parce que ses lecteurs pouvaient aisément les trouver dans les ouvrages antérieurs. Ce que nous voulons tirer de son essai, ce n'est pas le récit détaillé et topographique des campagnes, des marches et contremarches deZizka pendant la période qui va de 1419 à i4S4, c'est une étude sur la situation de la Bohême à cette époque, sur le caractère du personnage, sur les innovations que lui doit la stratégie, sur rinfluence qu'il a exercée. Le lecteur ne nous demande rien de plus, et ce serait abuser de son attention que de prétendre lui imposer des détails qui n'ont d'intérêt que pour les nationaux.
Les origines de Zizka ' sootassez obscures ; sa famille possédait le maigre domaine de Trocnov aui environs deBudejovice (BudweissJ, dans le midi de la Bohême, C'est dans ces régions qu'était né Jean Hus; le sentiment national, nous l'avons déjà fait remarquer à propos du célèbre réformateur, est toujours plus ardent vers la frontière. Il s'aiguise el s'irrite pour ainsi dire parsuitedes rapports quotidiens avec l'étranger. On , ignore à quelle date le futur chef des hussites vint au 1 monde ; en te supposant contemporain du maître dont il { devait plus lard venger la mémoire, il aurait eu quarante à cinquante ans environ vers l'époque où commencèrent les guerres des hussites. C'est l'âge où, I l'homme est le plus maître de lui-même et le plus mûr l pour le commandement. D'après une tradition locale, la mère de Jean l'aurait mis au monde sous un chénC) dans un petit bois app^irtenanl au domaine de Trocnov. Cette tradition était encore bien vivante au dix-s tième siècle, c'esl-à-dtre à l'époque où la contre-réfo^ J maLion sévissait en Bohême avecle plus de rigueur. Le^
> Ls mot Ziika ne veut pas dire borgne, comi vcDt répâté d'après Mofas Syliiits ; u'tisl un nom de ramille De se rencontre qu'en Bohême. C'est t tort par jKodier daas Jean Sboger, dont l'action se pasie en Istrie, di le 8BS personnagea le nom de Ihka. On pronoi
prieur d'un couvent voisin fit construire à Tendroil s*élevait jadis Tarbre néfaste une chapelle dédi^ saint Jean-Baptiste, avec cette inscription : « Cet droit, naguère rendu odieux par la naissance de Zi: est maintenant consacré à celle de Jean-Baptiste. » substituait à Zizka son homonyme, le Précurs< f comme on a substitué à Jean Hus son homonyme, J
Népomucène, le prétendu martyr du secret de la cor sion auriculaire.
La jeunesse de notre héros s*écoula au milieu ^! guerres intestines qui, sous le règne de Vacsla^
;| Paresseux, déchirèrent la Bohème anarchique et
i^r dale. LMndolenee du souverain donnait beau jeu
turbulents seigneurs, qui, retranchés dans leurs < i| taux, se plaisaient à défier l'autorité royale. Zizka c
^; ces querelles se rangea du côté du souverain. A g
royer sans gloire, sur des champs Je bataille obsc ,îj . il perdit un œil, on ne sait dans quelles circonstan<
Des documents certains nous le montrent ensuite t ché à la cour du roi [familiaris domim's régis), et m avec le titre de chambellan de la reine Sophie. Outre
< La plupart des historiens antérieurs à M. Tomek affiri que Zizka alla combattre en Pologne contre Tordre teutoni c'est là qu'il aurait puisé le sentiment de la solidarité sla^ la hdine des Allemands. Un grand peintre polonais, M. Ma a donné un corps à cette légende en faisant Ggurer le gue borgne dans les rangs polonais à la bataille de Tannée (1410). Malheureusement, aucun document positif ne coni cette tradition, qui souriait à Timagination des patriotes si et qu'on ne rejette qu'à regret.
JEAN ZIZKA. 145
Il 1414 un certain Jean le Borgne, gardien des porte» du pataia royal {portulanas}. C'est sans duule notre Zizka.
La reine Sophie était — nos lecteurs le savent déjà — très altaciiée à Jeun Huss et suivait assidûment les sermons du maître dans la ctiapclte de Bethléem, Zizka en qualité de chambellan accompagnait la souveraine à ces pieuses réunions. L'éloquence du fougueux réformateur fit sur lui une vive impression; profondément rehgieux, patriote ardent, il ressentit plus quepersonne l'afTronl fait h sa patrie parle supplice du maître. Dès que la nouvelle de cet événement parvint en Bohême, les seigneurs tchèques et moraves se réunirent à Prague en grand nombre ; ils déclarèrent refuser obéissance au , concile, en appelèrent au futur pontife, à condition toutefois qu'il ae conduirait suivant la loi de Dieu. En môme temps, beaucoup d'entre eux adhéraient aux doctrines des utraquistes, c'est-à-dire qu'en dépit de l'église officielle, ils réclamaient la communion sous les deux espèces ',0n ne trouve le nom de Zizka ni parmi ceux des membres de ces réunions, ni parmi les signataires du mémoire qui fut alors envoyé au concile. Peut-être élait-il de trop petite noblesse pour prendre part à ces délibérations ; peut-être les fonctions qu'il occupait à la cour l'oblige aient -elles à une certaine réserve. Si l'on en croit un chroniqueur du siècle suivant, H^le roi Vacslav ayant un jouraperçu son familiarû triste j ^^B 1 Sot) Dlra^ue.
et pensif, lui aurait demandé la cause de sa mélancolie.
— Eh I comment pourrais-jc élrejoyeux, aurait répondu Zizka, quand nos chefs fïdèleB, quand nos maîtres Bdèles de la loi divine sont, quoique innocents, ÎDJUEtement brùlëa par des prêtres infidèles ?
— Cher Jean, reprit le roi, qu'y pouvons-nous î pouvona-nouB changer tout cela ? Si tu connais quelque moyen, mets-le à exécution, tous nos vœux t'accompagnent.
Zizka prit le roi au mot, disant qu'avec sa permission il ferait ainsi.
Cependant, il n'eut pas l'occasion de tenir immédiatement sa promesse, et, s'il porta les armes dans les années suivantes, ce fut uniquement pour guerroyer contre une noblesse indocUe. 11 montra sans doute dans ces expéditions les talents militaires qui le désignèrent plus tard au choix de ses compatriotes. Au fond, le roi Vacsiav ressemblait par plus d'un côté au Prusias de Corneille; il inclinait vers les hussites, mais il avait peur de l'église romaine, peur surtout de son frère Sîgisraond, empereur d'Allemagne et roi de Hongrie, qui l'avait déjà privé une fois du tr6ne et de la liberté, et ne cherchait qu'une occasion favorable pour recommencer. Sous son règne, le nom de Zizka n'apparaît qu'un seul jour dans les troubles religieux ; il est mêlé au récit d'une émeute contre la municipalité de Prague, qui prétendait interdire les processions des
JEAN ZIZKA. 147
miaafês. Il ne parait du reste avoir joué dans cette manifestation qu'un r6Ie assez secondaire.
III ne se montre au premier plan qu'après la mort du î. Ce prince devait avoir pour swccespeur SigiBinond de Hongrie. Bien qu'on le bùI hostile au hussitiame, — n'était-ce pas lui qui, à la honle du sauf-conduit impérial, avait abandonné le maître et l'avait laissé brûler? — les utraquîstefi eux-mêmes étaient prêts à lui décerner la couronne, à deux conditions toutefois: la première, qu'il leur accorderait le libre exercice de leur culte : la seconde, qu'il introduirait dans l'église les réformes nécessaires. Le peuple, moins patient que les seigneurs, profitait de l'interrègne pour persécuter les ecclésiastiques qui lui semblaient suspects, attaquer les couvents, briser les images ou les autels des églises. Déjà BOUS le roi précédent, les partisans de le réforme avaient pris l'habitude de tenir en dehors des villes des réunions organisées par les chefs laïques ou ecclésiastiques. Ces réunions avaient lieu le plus souvent sur des montagnes ; purement religieuses au début, ellea ^prenaient peu à peu on caractère militaire et agressif.
On donnait à ces montagnes des noms empruDtéa & . a Bible; l'une fut bientôt célèbre, c'est le Tabor; uq <
(OÎB «vent la mort de Vacslav, on y avait discuté I4J
renversement de ce prince et rétablissement d'an évéque absolument indépendant de la curie romaine.
Après la mort de Vacslav, le Tabor devient un centre de résistance. Sigismond n'inspirait aux masses aucune confiance ; la reine veuve Sophie était trop faible pour garder longtemps dans ces graves conjonctures la défense du royaume, partagé entre les partisans et les ennemis de Tempereur. Parmi ceux-ci, Zizka était un des plus ardents ; la bravoure dont il fit preuve dans une lutte de la vieille et de la nouvelle ville de Prague contre les royalistes du Petit-côté ^^ le désignait au choix de ses coreligionnaires.
La ville de Pilsen (Plzen), menacée par les partisans de Sigismond, appela le chevalier borgne à sdn secours et lui confia le soin de sa défense. Ce fut le commencement de cette carrière militaire sans exemple, qu'une mort prématurée devait subitement terminer cinq ans plus tard (1424). C'est là, sous les murs de Pilsen, qu'il essaya pour la première fois ces fameux chariots qui rendirent de si grands services aux armées hussites. Dans une sortie, trois cents hommes, accompagnés de sept chariots chargés de couleuvrines, repoussèrent deux mille hommes d'infanterie et de cavalerie ennemie. 11 fallut pourtant rendre la ville à des adversaires dix fois plus nombreux : mais Zizka fît ses conditions :
^ Prague se divisait ea trois cités ; la vieille et la nouvelle ville, sur la rive droite de la Veltava (Moldau), le Petit côté, sur la rive gauche.
JEAN ZIZKA.
^Loi
il obtint pour elle le droit d'admettre les rites utraquistea, pourluî-même et les sîena celui de se retirer librement, avee lea femmes et les enfaots, au monl . Tabor (mars 1420). Il partit, emmenant avec lui quatre cents hommes, douze chariots de guerre et neuf chevaux.
On l'attendait au Tubor ; les Taborites — c'est le im que prennent désormais les combattants de Dieu — s'étaient emparés d'un cliâteau des environs, avaient improvisé une enceinte fortifiée, rassemblé des armes et des munitions ; mais la route qui menait au Tabor n'était pas libre. Deux mille cavaliers barraient le chemin ; ils prétendaient écraser la petite troupe rien que sous le poids de leurs chevaux. Zizka abrita si bien ses hommes derrière une haie élevée, un étang à moitié desséché et un rempart de chariots, que les seigneurs durent mettre pied à terre ets'engagerdans les roseaux. L'ingénieux guerrier, qui ne négligeait aucune ruse de guerre, avait su mettre à profit même lea femmes qui accompagnaient ses troupes ; il leur avait ordonné de tendre leurs bardes à travers les roseaux. Les chevaliers empêtrèrent leurs éperons dans ces obstacles imprévus et tombèrent sous les flAches husaites.
Zizka trouva au Tabor une population et une armée dignes de lui. Lea partisans lea plus hardis de la réforme religieuse, les ennemis Iqs plus acharnés du pape et de l'empereur, affluaient en masse sur la sainte montagne. Des bourgeois, des paysans, des représentants
l5o. ÉTUDES SLAVES.
de la petite noblesse terrienne vendaient à Tenvi leurs biens et, emmenant leurs femmes et leurs enfants, se faisaient recevoir en foule dans la confrérie. Sans avoir peut-être d'idéal politique bien fixé, ils étaient résolus à vivre sans souverain et à faire du royaume, sinon une république, du moins une espèce de communauté analogue à la leur. Ils avaient encore — on ne doit pas l'oublier — une passion dominante, la haine de Tétranger et surtout de T Allemand. Cette passion, que l'histoire de la Bohème explique aisément, atteint son apogée pendant la période hussite.
On a conservé l'hymne à la fois religieux et guerrier qu'ils chantaient en allant au combat ; il n'est pas sans intérêt de le reproduire ici :
«Vous qui êtes les champions de Dieu — et de sa loi — demandez à Dieu l'assistance, — et espérez en lui ; — et et en fin de compte avec lui — vous vaincrez toujours.
» Ce Seigneur nous ordonne de ne pas craindre — ceux qui persécutent les corps ; il nous ordonne de sacrifier notre vie — pour l'amour du prochain. — Aussi- fortifiez — virilement vos cœurs.
» Le Christ vous dédommagera de vos maux ; — il le promet, au centuple; celui qui pour lui sacrifie sa vie — en aura une éternelle.
» Ainsi donc archers et lanciers — de l'ordre équestre ; — hallebardiers, porte-fléaux, — de rangs divers, rappelezvous bien tous les bontés du Seigneur.
» M'ayez pas peur de l'ennemi; — ne redoutez pas le
Nombre, — Ayez votre Dieu dans ■ c lui et pour lui, — et devant li
rs, — combatte!
mia— ne fuyes
» Autrefois les Tchèques disaient — et avaient ne proverbe : — qu'avacunbon aeigoeur, — l'eipéditicn va bien, — qu'avec lui un bon Borviteur — devient chevalier.
» Voua traînards et drabanls, — songez à vos âmes. — Pour pillage et maraudage n"exposeï point vos vies — et par le butin — ne voua laissez pas arrêter.
'• Rappelez-voua tous le mot d'ordre — qu'on vous K donné; — obéissez à vos capilaines, — secourez-vous mutuellement. — Que chacun fasse attention et reste à aon rang.
* Et puis joyeusement écriez-vous — disant: Sna! ooo- i tre eux I sua ! — Saisissez vos armes dans vos CGains. - (Criez : Dieu est notre Seigneur. — Frappez, tuez ! point ' le quartier'.
Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous respiraient un fanatisme inébranlable, tous étaient animés d'un esprit d'abnégation et d'héro'isme qui décuplait leurs forces. Il ne leur manquait qu'une organisation militaire. Zizka la leur donna ; nous verrons plus loin quelles modifications il introduisit dans U stratégie, du temps. Mais il ne fut pas, comme on le croit babi-
< Un a
i attribué & tort ce ctiant i Zizka;
t l'ŒUïre de BollUBlaT de Czechlice,
lions a éti* conservée ; je l'ai repro-
: La BoMme Aifrorifue et liltiraire
lb2 ÉTUDES SLAVES.
tuellement, le seul chef de la confrérie. Suivant un usage alors en vigueur dans les corporations ouvrières, on élut quatre capitaines, Nicolas de Huss, Zizka, Zbyniek de Bukov et Chval de Makovice. Zizka, qui n'occupait que le second rang, eut en réalité la direction suprême des opérations militaires. Il entoura la montagne d'une double enceinte de fortifications ; elle consistait en une muraille flanquée de tours et de bastions. Au début, les Taborites n'avaient guère vécu que sous des tentes ; peu à peu ils construisirent des baraques ou des maisons. Là où leur camp s'étendait naguère 8*éleva une ville, qui est encore aujourd'hui l'une des plus intéressantes du midi de la Bohême.
M. Tomek, qui écrit avant tout pour ses compatriotriotes, raconte par le menu les moindres épisodes des campagnes de son héros. 11 n'omet ni l'attaque d'un village, ni l'assaut d'un château. Cette précision, indispensable dans un livre imprimé à Prague, serait fatigante pour nos lecteurs ; l'abus des noms étranges et des détails topographiques lasserait vite leur patience. Je ne m'arrêterai qu'aux points essentiels. Ce qui distingue cette guerre de Zizka contre les partisans étrangers ou indigènes de la curie romaine et de l'empereur Sigismond, c'est un trait commun à presque toutes les guerres religieuses, une violence impitoyable. Les premiers pas des Taborites sont marqués par la destruction et l'incendie ; en anéantissant les châteaux, les couvents et les églises, ils croient évidemment accomplir une
JEAN ZIZKA. l53
œuvre agréable au Seigneur ; le pina souvent ils ne font que salisfaire ces insLincts sauvages qui sommeillent dans lea masses et que les moindres commotions sociales suffisent à éveiller. Il ne faut pas se faire des guerriers hussites un idéal contraire k la réalité. Ils ne veulent ' pas, ils ne sauraient être plus humains que les cardinaux qui ont brûlé Huss et JérOme de Prague. Par ( exemple, après avoir pris le château de Rabi, — c'eat là un des premiers épisodes de la guerre, — ils enlèvent tout le butin qu'ils y trouvent concentré, joyaux, pierreries, monnaies, vêtements, et ils le brillent. Us ne gardent pour eux que les chevaux et les armes. Ils détruisent le chàleau lui-même ; mais l'impitoyable loi de la guerre autorise cette destruction ; ils ne sont pas encore assez nombreux pour laisser garnison dans le8.~|| forteresses qu'ils ont occupées. Ils obéissent à leura'H chefs militaires, ils obéissent plus encore à leurs pré- 1 très qui marchent en tête des colonnes, portant le '
Ikiorps du Christ n dans des monstrances, et qui V Kteat sans cesse par des paroles enflammées. Nous n'en sommes plus aux prédications de Huss et aux sages Téformes de l'église, à la prédication du sacrement sous le» deux espèces. Nous avons affaire à des prêtres de ■ campagne, à l'esprit rude et inculte, attachés avant tout à la lettre de l'Ecriture, véritables puritains du sacerdoce. Us rejettent la plupart des sacrements, ils suppriment la messe, ne conservant que la consécration du pain et du vin, le pater comme seule prière ; i]
l54 ÉTUDES SLAVES.
ne veulent admettre ni chapes, ni dalmatiques, ni ornements d'église. Ils détruisent, toutes les fois qu'ils les rencontrent, ces inventions démoniaques. Ils considèrent leurs adversaires comme les ennemis de Dieu même et croient faire œuvre pie en les anéantissant. « Zizka, fait remarquer justement M. Tomek, n'était pas théologien et ne savait pas où s'arrêtaient au juste les limites de l'orthodoxie : mais la plupart des nouveautés taborites lui étaient antipathiques. Il ne les approuva jamais, et dans ses opinions religieuses il se rattachait plutôt aux doctrines plus modérées et plus conservatrices des maîtres de Prague. » Mais il ne faut pas oublier que l'un des articles fondamentaux de ces doctrines déclarait que tous les péchés publics devaient être punis ici-bas\ aussi bien chez les laïques que chez les ecclésiastiques. Punis, par qui ? On ne le disait pas. Tout chrétien fervent s'érigeant en juge pouvait aisément se transformer en bourreau. D'autre part les Taborites étaient traités d'hérétiques et menacés par là même de toutes les rigueurs temporelles que l'église exerçait contre les rebelles. Us ne faisaient qu'appliquer à leurs adversaires la loi du talion.
Le 1" mars 1420, le pape Martin V avait proclamé
i Les quatre articles de Prague, dont il sera souvent question dans ces études, étaient les suivants ; i^ communion sous les deux espèces ; 2<» libre prédication de la parole divine ; 3* sécularisation des biens du clergé ; 4« punition par des châtiments temporels des péchés mortels et des fautes contre Téglise.
JEAN ZIZKA.
Ift croÎGade contre lee hussUes; le 17 du même mois, l'empereur Sigismond, roi de Bohême de Jure sinon de facto, avait invité lea princes allemands à marcher contre lea Tchèques révoltés. La vieille et la nouvelle ville de Prague avaient répondu en a'engageant à défendre jusqu'à la mort l'article fondamental des dogmes nouveaux, la communion sous les deux espèces. Impuiaflantea à lutter seules contre un ennemi trop puissant, elles demandèrent du secours au Tabor ; grâce à Zizka, il était prêt k entrer en campagne. i
On laissa asseï de troupes pour garder la sainte citadelle, et neuf mille hommes descendirent la vallée de la Vltava. Ils étaient commandés par les quatre chefn que nous avons nommés plus haut ; des femmes, des enfants les accompagnaient. Ils traînaient avec eux de nombreux chariots, de l'artillerie et des machines de guerre. Ils culbutèrent douze mille cavaliers que l'empereur avait envoyés contre eux, et le 20 juin ils entrfr. rent dans la capitale; leurs prêtres portaient, au-devant des troupes, le sacrement au haut d'un bâton; une miniature du quinzième siècle, que M. Tomek a reproduite en tête de son volume, nous donne une idée de ces monitrances singulières. Les Pragois vinrent, clergé en tête, au-devant de leurs alliés, et les reçurent avec une joie facile à comprendre.
Zizka prit en main la défense de la capitale ; il deve- ' naît décidément le grand chef militaire du royaume; il se garda bien de se laisser enfermer dans l'enceinta
■ ■■ ijVwfcaaiil I !■ <«S' ^
l56 ÉTUDES SLAVES.
fortifiée ; il battit l'estrade autour de la ville, enleva aux assiégeants leurs convois, occupa les hauteurs qui dominaient la capitale. U bloqua les troupes royales dans le château de Hradczany (sur la rive gauche de la Vltava), le seul point qu'elles occupaient encore, mais elles reçurent des renforts qui les sauvèrent au moment où la famine allait les réduire à capituler. Les croisés commençaient à arriver d'Autriche et d'Allemagne, de Hongrie, même de France et d'Aragon. On évaluait leur nombre à plus de cent mille. Zizka sauva Prague en occupant le mont Vilkov qui domine la ville au nordest ; sur les flancs de cette montagne s'engagea une lutte héroïque ; les femmes mêmes y prirent part et défendirent les retranchements avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main. « Le chrétien fidèle ne doit pas céder devant l'antéchrist, » disaientelles.
Zizka, par une hardie offensive sur le flanc des assaillants, les obligea à lâcher pied. Pendant ce temps-là, les Pragois sortaient de la ville pour aller au secours de leurs alliés ; le ^aint sacrement accompagné d'une clochette précédait leur colonne ; elle était formée d'archers et de paysans armés de faux. L'ennemi, menacé de se voir pris entre deux feux, dut abandonner les points qu'il avait déjà occupés. Le roi Sigismond, du haut de la colline de Hradczany, assistait impuissant, les larmes aux yeux, la rage dans le cœur, à une défaite qu'il n'avait su ni prévoir, ni empêcher.
^^^^^m JEAN ZIZKA. 137
La reconnaissance publique n'héaita pas un instant à proclamer le vérilafale auteur de cette victoire ; le mont Vilkov reçut le nom de mont Zizka ; il le porte encore aujourd'iiui. Le triomphateur ne s'endormit point sur ses lauriers, Le lendemain mfime de Bon Buccëa, il ôt venir de la ville des milliers de travailleurs, hommes, femmes et enfants, qui couvrirent la colline de retranchements el de palissades. Désormais Prague était imprenable. Sigismond, après s'être fait couronner pour la forme dans l'église du château de Hradczany, leva le siège de sa capitale [30 juillet.)
Peut-être, s'il avait persisté, la discorde des habitants eùt-elle fini par la lui livrer. Les Taboriles, avec leur piêtisme exagéré, leur ascétisme fanatique, étaient des hûtes peu commodes et des alliés tyranniques. Certains d'entre eux, en haine des vanités mondaines, parcouraient la ville en coupant les moustaches des hommes, les cheveux ou les vêtements des femmes. Ils ravageaient le* églises et les couvents. Les Ae/fmans ou capitaines avaient fort affaire h réprimer ces excès d'un zèle aveugle. D'ailleurs, à côté des chefs militaires il y avait les prêtres, dont il était difficile de raisonner le fanatisme et de paralyser l'inQuence. A leur instigation, les Taborites demandaient des modifications radicales dans la communauté de Prague ; ils menaçaient de se retirer si la religion et les mœurs n'étaient point ramenées partout à l'idéal austère, presque sauvage, qu'ils s'en étaient fait. Les désordres qui se produisirent alors
r58 éTUDBS SLAVES.
appartiennent plutôt à Thistoire de la ville de Prague qu'à celle de Zizka. On ne voit nulle part qu'il les ait excités ou même encouragés. 11 ne songeait qu'à ramener l'ordre dans le royaume. Aussi embrassa-t il avec ardeur l'idée d'aller demander un roi à une nation voisine et slave, la Pologne. Il prit part aux délibérations qui eurent lieu à ce sujet entre les Taborites, et il en signa le protocole du sceau de la confrérie.
Prague une fois sauvée, il quitta cette ville pour aller dans les provinces combattre les seigneurs qui persécutaient les hussites ; nous ne le suivrons point dans ces campagnes, qui n'ont d'intérêt que pour l'histoire locale. Il assiège tour à tour les châteaux de ses ennemis et brûle ou détruit ceux où il ne peut mettre garnison. Dans ces luttes, la Bohème — au point de vue de l'art et de l'archéologie — ne souffrit pas moins de ses défenseurs que de ses ennemis.
Par cela même qu'il était à la tête de troupes mal armées et peu considérables, Zizka était obligé de maintenir son prestige par la terreur. En novembre 1420, il faisait le siège de la ville orthodoxe de Prachatice. Il invita les habitants à se rendre volontairement, à laisser entrer chez eux les prêtres et le sacrement des Taborites. Les assiégés repoussèrent cette offre avec un
JEAN ZtZKA. l59 I
dédain ironique, u Ils n'avaient besoin, dicaient-ils, nt 1 des prêtres taborites, ni de leur corps du Christ ; ceux J qu'ils avaient chez eux leur suffisaient pleinement. > Le terrible borgne éclata en fureur. « Je jure par Dieu, a'écria-t-ii, que si je vous prends par la force, je ne | laisserai paa en vie un seul d'entre vous et que je vous ferai tous tuer; » et il donna le signal de l'assaut, Ses archers et ses frondeurs couvrirent les assiégés d'une grêle de flèches et de pierres ; après avoir franchi les murailles, les Taborites poursuivirent les vaincus & j coups de fléaux ; personne n'échappa. Les prisonniers "1 furent amenés devant l'impitoyable capitaine ; sept I d'entre eux, qui appartenaient à la secte des utraquistes, eurent la vie sauve. Zizka ordonna de brûler les 1 autres ; quatre-vingt-cinq misérables furent enfermés 1 dans une sacristie à laquelle on mit le feu avec de la I paille et du goudron. Tous périrent. Les femmes et les I enfants furent chassés de la ville, qui fut occupée et for- ] tîflée de nouveau par les vainqueurs. Chose singulière I et difficile à comprendre aujourd'hui, ces cruautés sêr- , vaient la liberté de conscience. La terreur qu'elles inspiraient était telle, que de puissants seigneurs étaient obligés de s'engager à tolérer dans leurs domaines les rites nouveaux. C'est ainsi qu'on voit Zizka et deux autres capitaines imposerau seigneur Ulrich de Rosenberg les quatre articUi de Prague.
Ziïka ne se contentait pas d'imposer ses lois aux ca- 1 tholiques et de leur faire sentir sa redoutable mt
l6o ÉTUDES SLAVBS.
d'armes. Dans un séjour qu'il fit à Prague ^era la fin de Tannée 1420, on le voit saisir, jeter en prison et brûler sept prêtres taborites dont la conduite ou la doctrine lui paraissait suspecte. Du haut de son bûcher de Constance, Jean Huss eût sans doute désavoué et flétri ces farouches exécutions.
« Laissons là ces noms de protestants et de catholiques, s'écriait un orateur du colloque de Poissy, ne gardons que le nom de chrétiens. » Il y eut à Prague, en présence de Ziska, un colloque analogue, mais on n'y entendit point d'aussi nobles paroles. La question qui s'y discutait était celle de savoir si le prêtre devait célébrer la messe avec ou sans ornements. Ces querelles théologiques se prolongèrent pendant de longs mois. Il nous est resté d'étranges spécimens de l'éloquence chrétienne à cette époque. Tel est, par exemple, le sermon du prête taborite Anloch sur les deux cornes de l'Apocalypse ; l'une de ces deux cornes était, disait-il, les théologiens de Prague, l'autre les magistrats de la Vieille Ville, qui ne voulaient pas admettre que le prêtre officiât sans ornements. Or, officier ainsi, c'était faire une chose aussi monstrueuse que d'affirmer qu'un pourceau vole. Ces théologiens fanatiques auraient semé la discorde parmi les Tchèques, s'ils n'avaient été contenus par la main de fer de Zizka. Ceci n'est pas une simple métaphore ; un jour, dans un accès de rage, il lui arriva de frapper à coups de poing un de ces dangereux raisonneurs. Dans ses innombrables expé-
IRAN ZIZICA..
tions, on le voit sans cesse revenir un Tabor, lantdt . pour y chercher des renforts, plus souveol pour y rétablir l'ordre et la concorde.
Ziïka passa l'année 1421 à guerroyer dans le nordouest de la Bohême et poussa jusque sur les frontières de la Bavière. 1! y a là toute une série de marches et de contre- marches aur lesquelles nous n'insisterons pas. Comme toujours, les Taborites, leurs femmes surtout, se montrèrent impitoyables ; après la reddition de Komotau, elles emmenèrent un certain nombre d'Allemandes prisonnières dans un champ voisin, les dépouillèrent de leurs vêtements et de leurs joyaux, et les hrûlèrent dans une chaumière. Effrayées par ces cruautés, les villes les plus importantes de la Bohême, Kolin, Giaslav , Kutna Hora (Kultenberg) , ouvrirent leurs portes. Dans le nord-est du royaume, Zizka trouva des alliés chez la confrérie des Oréhites qui, elle aussi, avait emprunté le nom d'une des montagnes de la Bible. Pendant le siège de Lifomerice (Leitmeritz), Zizka s'empara d'un petit château fort qu'il garda pour loi. U l'appela le Calice, en l'honneur du dogme utraqulste. De Ik le nom de Jean Zizka du Calice sous lequetle il ' figure quelquefois dans les chroniques.
Jean Zizka, n'était pas seulement un farouche hommfl de guerre, c'était un chrétien convaincu et un patriote fervent. Il poursuivait un double but: ramener l'ordre i pays et y faire prévaloir la liberté de cona- [1 prit part à la diète de Czasiav, oii les
de Bohème et de Moravie proclamèrent la déchéance de Sigîsmond de Luxembourg, et adhérèrent solennellement aux quatre articles de Prague. La tolérance, il faut bien Tavouer, n^était pas plus la Tertn de cette assemblée que celle de ses adversaires; d'après ses déclarationSy quiconque refusait d'adhérer aux quatre articles devait être traité en ennemi. En attendant le roi qu'on avait demandé à la Pologne, l'administration du pays fut confiée à vingt gouverneurs choisis parmi les seigneurs, les chevaliers et les habitants des villes, Zizka siégea naturellement dans ce conseil parmi les chevaliers. Un synode devait être prochainement convoqué à Prague pour élaborer la réorganisation de l'église chrétienne en Bohème. Le royaume avait besoin de revenir à la fois à l'unité politique et à l'unité religieuse. Il n'y avait plus de pouvoir central ; Prague, le Tabor et l'Oreb se partageaient la domination du pays.
C'est vers cette époque que Zizka, guerroyant dans le cercle de Prachno, perdit au siège du château de Rabi l'œil qui lui restait. 11 faillit mourir du coup qui l'avait frappé ; le fer de la flèche était resté dans la plaie. Les médecins de Prague, où le blessé fut aussitôt transporté, s'efforcèrent en vain de le guérir ; il devint
JEAN ÏIZKA.
'tveugle. Un autre eût renoncé à la guerre et chercha dans ]a retraite un repos bien gagné. Soutenu par l'ardeur de sa foi, ZJzka resta à la l^te de ses compagnons d'armes et continua de mettre k leur service son expérience des choses militaires et la lerrear que son DOm inspirait. Sa cécité, suivant une judicieuse remarque de Lu. Palacky, profita même à ses troupes. Obligé, poor ■te rendre compte de la nature du terrain, de recourir à ses lieutenants, il leur apprit l'art, assezoouveaa alors, d'étudier les champs de bataille, d'occuper ou de fortifier les positions favorables. Une miniature à laquelle nous avons déjà fait allusion le montre, les yeux bandés, à cheval ; il lient d'une main la bride, de l'autre la terrible masse d'armes qui ne l'abandonnait jamai*. Toujours infatigable, il continua à accompagner le* expéditions des Taborites soit contre les seigneura fidilet à Sigîsmond, soit contre les novateurs qui poossaïeat trop loin les réformes et devaient à leur tour être poor»,. suivis et châtiés comme hérétiques.
L'un des phénomènes les plus linguliers de la fantaisie religieuse fut à cette époque l'bérésîe des Adamîtes. A force de simplifier le rite et le dogme, certaiiiH rêveurs en étaient arrivés à supprimer (ouïe religion M toute société. Tels étaient les Adamile*. D'âpre eux, il n'y avait ni Dieu dans le ciel, ni diable dam Vanter; Dieu était dans les bons et ie démon dans les mi^h«nl« ; ]es livres et les maîtres étaient inutile*; l'Ii^prUHlAt Foffisait k faire des fils de Dieu, ils constituaient \'é^\
et devaient vivre éternellement ; toutes choses devaient être en commun, les femmes aussi, le mariage était inutile. Les adhérents de ces doctrines étranges 8*étaient groupés dans une île de la rivière Nezarka : ils y vivaient dans un état de nudité absolue et se livraient à toutes sortes de débauches ; pendant la nuit, ils faisaient des incursions aux environs et pillaient le pays, car ils étaient, disaient-ils, des anges de Dieu envoyés pour châtier le monde et supprimer tous les scandales. Ils étaient devenus la terreur de la contrée. Zizka se chargea de les anéantir ; il rencontra chez ces vagabonds une résistance acharnée ; ils se croyaient invulnérables. Ils ne tardèrent pas à revenir de leur erreur ; ils furent écrasés ou s'enfuirent. Quarante d*entre eux, faits prisonniers, furent brûlés par Tordre de Zizka ; il n'en garda qu'un seul en vie ; il lui fit raconter les dogmes et les errements de la secte et envoya cette description à Prague pour mettre en garde ceux qui auraient pu se laisser tenter par l'hérésie des Adamites. 11 s'en alla ensuite châtier les gens de Pilsen qui se refusaient à laisser entrer chez eux des prêtres utraquistes. Il était à Zatec (Saaz, aujourd'hui célèbre par ses houblons), quand on le rappela à Prague pour organiser la défense du royaume contre une nouvelle invasion de l'empereur Sigismond. Il fit dans la capitale une entrée solennelle, et, disent les contemporains, digne d'un roi; les Taborites, hommes et femmes, s'avançaient en longues files, précédés, suivant Tusage,
en chef des
contre Sigiamoaid ;
<. lechefdcsTÎOecdfeioDfasàUBohtaectfidèleBik
Parole de Dien. »
Pour la première tott ilepais la ndâire da most Vilkov, les (roapes tebè^nee aUuent se trooTer en présence d'une grande armée féodale. Zûl» prit poâtioD aux eni-irona de Kntna Ilora (Kottenberg). U abriu ses soldats derrière les cbanoU qui portaient l'artillerie, la cavalerie fut sans doute, suivant l'usa^, établie Bur les deux ailes. Les prftresharanguèrenlles hommes, qui tombèrent à genoux et firent une courte prière ; un certain nombre d'entre eux furent armés chevaliers avant l'action. Sigismond réussit â s'emparer par surprise de Kutna Hora. Mais Zizka, par de savanles manœuvres, parvint à lui dérober son armée et obliga le roi à évacuer la ville ; il poursuivit les troupes de Sigismond jusqu'à Nemecky Brod (Deutsch Brod ') et les contraignit à battre en retraite (janvier 1422). Au lendemain de ce nouveau triomphe, il fut fait (.■hevalier, Sa victoire décida le roi de Pologne à accepter la couronne
> Le gui dei AUemaiKta.
l66 ÉTUDES SLAVES.
que la Bohème offrait à un prince de sa famille ; il en^ voya à Prague son neveu Sigismond Korybutowicz, prince de Lithuanie, comme régent dû royaume. Sigismond Korybutowicz, la première fois qu'il rencontra Zîzka, l'appela « mon père. » Maintenant que le royaume avait un chef, Zizka pouvait se reposer, mais comme son homonyme, le roi aveugle Jean de Luxembourg, il voulait rester jusqu'à sa mort « à férir des coups d'épée » et tomber sur le champ de bataUle. Jean de Luxembourg était un dilettante de guerres, un royal condottiere qui aUait chercher l'ennemi jusque sur les champs de bataille de l'étranger. Zizka, lui, se regardait « comme le chevalier de Dieu ; i> une pensée religieuse dominait sa vie tout entière, il devait rester sous le harnais jusqu'au jour où il aurait assuré en Bohème le triomphe définitif du dogme pour lequel il avait combattu.
Après avoir mené les Pragois à la victoire, nous le voyons maintenant, pour des questions misérables, guerroyer contre eux ; sur les champs de bataille, « arche contre arche » les utraquistes se dressent contre les utraquistes. Dans un de ces engagements, Zizka aurait tué de sa masse d'armes le prêtre qui portait la monstrance en tète des ennemis. Ce fait n'est d'ailleurs rapporté que par un chroniqueur assez suspect. C'est au milieu de ces guerres civiles qu'il rédigea un document militaire d'une haute importance (le règlement de sa confrérie), sur lequel nous reviendrons tout à rheure.
JEAN ZIZKA.. Ib^
£ieiitfit il traversa la Moravie et pénétra dans te royaume de Saint-Etienne. C'est à cette expédilioa que se rattache un stratagème rapporté par j£neas Sylvius. Les habitants du pays env«hi avaient cru sauver leur bétail en le concentrant dans une Ile du Danube. Zizka fit rassembler tous les veaux et les pourceaux qu'on avait trouvés dans les étables et ordonna de les battre sans merci. Les cris des infortunés animaux émurent les parents, qui franchirent le fleuve à la nage et vinrent se livrer aux guerriers bohèmes. L'armée de Zizka poussa jusqu'aux environs de Gran et vécut en pays ennemi sans éprouver de pertes considérables. On sait pourtant si les Hongroiii sont bons cavaliers. Zizka conjurait tous les dangers par son habileté à profiter du terrain, à couvrir ses troupes derrière leurs chariots, à disposer son artillerie de manière à maintenir l'ennemi à bonne portée. On regarde cette campagne de Hongrie comme celle où Zizka montra les plus grands talents militaires. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est l'aisance avec laquelle on le voit manier le lourd attirail qu'il traîne après lui. Il envoie ses pionniers percer des routes à travers des forêts inextricables et traverse avec tout son matériel . des pas considérés comme infranchissables. La foi qui inspirait " les combattants de Dieu " leur donnait sans doute lu force d'accomplir des travaux que leurs adversaires considéraient comme impossibles: a Cjfl n'est pas Dieu, disaient les Hongrois, c'est le diabtft qjj^B
l68 ÉTUDES SLAVES.
suggère ces artifices. » Quand il quitta leur pays pour revenir en Bohème, ils le poursuivirent en yain pendant sept jours entiers sans parvenir à Tentamer.
Zizka rentra en Bohème, non pour se reposer, mais pour continuer la lutte contre les seigneurs catholiques et contre les Pragois, ses anciens alliés. ^Eneas Sylvius prétend qu'à ce moment l'empereur Sigismond, désespérant de jamais régner tant qu'il aurait contre lui un tel adversaire, aurait entrepris de négocier avec lui en secret. Il lui offrait la lieutenancedu royaume, le commandement suprême de l'armée et une pension considérable. C'était mal connaître le tempérament de Zizka. S'il eut connaissance de ces offres, il leur fit sans doute assez mauvais accueil. La mort d'ailleurs ne lui eût pas laissé le temps d'accomplir une trahison, s'il Tavait méditée. Il ne tomba pas sur le champ de bataille comme il l'aurait sans doute souhaité. Une maladie contagieuse l'enleva en quelques jours, au moment où il commençait le siège du château de Prybîslavi.. Il expira en recommandant à ceux qui l'eatouraient de « craindre le bon Dieu et de défendre sans cesse etfidèment sa vérité pour obtenir la récompense étemelle. • (11 octobre 1424.) i^neas Sylvius a orné ses demkn moments d'une légende qui a été souvent répétée A] qui doit être définitivement rayée de l'hiâtoire. D*i lui, le chef mourant aurait prescrit à ses fidèlll livrer son corps aux bétes, d'écorcher sa pean < faire un tambour po ur conduire les Taborites an.ç
JEAN ZIZKA. 169
E*esl une invention d'tiunianisle dévot '. On sait parfaitement ce que devint la dépouille mortelle dti redoutable chef. Elle fut ensevelie dans la ville de ilradec, sur l'Elbe, dans l'église du Saint-Esprit, bous le maîtreautel. Avec elle on enterra la fameuse masse d'armes que le chevalier n'avait jamais quittée dans les combats. Plus tard, le corps de Zizka fut transféré à Czaalav et la masse d'armes fut suspendue au-dessus du tombeau. Auprès de lui s'élevait un autel consacré A Jean Huss.
Un siècle plus tard, l'empereur Ferdinand I", en passant dans cette ville, entra dans l'église 01) reposait le terrible chef des Taboriles. On lui montra son tombeau. Soudain, la masse d'armes se détacha et tomba par terre. L'empereur recula d'horreur: n Ah le misérable, dit-il, qui même cent ans après sa mort épouvante encore les vivants. » Il sortit de l'église et lit immédiatement atteler ses chevaux, ne voulant point
k passer la nuit dans le voisinage de cette ombre Routée.
Du reste, Zizka continua pendant de longues années à inspirer et ô commander les troupes qu'il avait ai souvent menées à la victoire. Son image, facUe àrecoa-
' La légeode prit ei bien curps que vers le milieu di siècle le taoïbour fatidique étsit conservé àaa» la ville de Glali^ en Silébie. Quand Frédéric 11 s'empara de cette provlnc Iransporler à Berlin cette relique upocrypbe ; je ne Mil voit encore.
naître, était peinte sur les étendards, sur les drapeaux, sur les forteresses. Il revivait dans les instructions militaires, dans les préceptes religieux qu*il avait donnés à ses soldat, dans les chefs instruits à son école. Le nom d'Orphelins, adopté par une partie des Taborites après la mort du grand chef, dit assez quel prestige il avait exercé pendant sa vie.
Les ennemis de Zizka ne savaient comment expliquer ses triomphes ; ils voyaient en lui une force démoniaque contre laquelle il leur était impossible de lutter. Les succès des hussites sous sa direction s'expliquent en partie par Tenthousiasme qui animait ses soldats improvisés ; ils s'expliquent mieux encore par Torganisation solide que le chef sut donner à ses bandes, par la tactique qu'il appropriait aux circonstances difficiles au milieu desquels il avait à combattre. L'armée qu'il commandait était avant tout une armée de paysans; les cavaliers étaient peu nombreux, les lourdes armures, sans lesquelles on ne comprenait point la guerre alors, faisaient défaut. Il fallait munir les soldats improvisés d'armes dont Tacquisition leur fût aisée et l'usage familier, des piques, des massues, des arbalètes, des fléaux. Ces fléaux de guerre diff'é raient de ceux des moissonneurs en ce qu'ils étaient garnis de fer. Lçç
frondes étaient aussi une arme facile à trouver et d'un maniement aisé ; les frondeura étaient choisis de préférence parmi les jeunes garçons qui accompagnaient leurs parents sur les champs de bataille, Zizka d'ailleurs ne négligea point l'emploi de l'artillerie; il arma de mousquets un certain nombre d'hommes, et on voit les
■canons le suivre dans toutes ses espéditiona. Mais il fallait protéger cette infanterie rustique contre les lourdes chevauchées de la noblesse. Zizka sut employer à propos l'abri mouvant des chars de guerre. 11 n'en avait pas inventé l'usage. On les voit
Pdéjà mentionnés dans un document militaire qui remonte à l'année 1413. Mais il perfectionna tellement ^ l'emploi de ces engins, qu'il les rendit aptes à toutes les circonstances de la guerre, à la défense et à l'attaque, aux campements et aux transports. Garnis de soldats ou chargés d'artillerie, les chariots protégeaient les ailes de l'armée taborite contre la cavalerie ennemie qui aurait pu la tourner. On pouvait les rattacher les uns aux autres à l'aide de chaînes de fer et constituer ainsi un rempart inexpugnable. Pendant les marches, les flanqueurs débordés par l'ennemi pouvaient aisément se dérober derrière ces abris. Les conducteurs étaient exercés sans relâche aux évolutions les plus K^fBciles. Ils devaient apprendre à former rapidement leurs chariots la figure de telle ou telle h labet. Dans les combats, le rôle des chariot^ t pas toujours défensif. lis savaient au
s'élancer au cœur de Fennemi et dresser au milieu de ses troupes étonnées une muraille improvisée qui divisait leurs efforts. Les Allemands et les Hongrois finirent à la longue par adopter ces engins si utiles, mais la Bohême seule fournissait des conducteurs habiles à les manier.
Zizka ne s'entendait pas moins à fortifier les points qui devaient être occupés d'une manière permanente. Avec de la terre et du bois il fit du Tabor une forteresse imprenable, contre laquelle Tennemi n'osa jamais se risquer. Le nom même de Tabor passa dans la langue militaire allemande', — qui du reste adopta à cette époque un certain nombre de termes tchèques — pour désigner un camp fortifié.
Mais c'est dans les marches surtout qu'éclatait le génie merveilleux du chef. Rien n'était livré au hasard, et toutes les mesures étaient combinées pour transporter les troupes d'un point à un autre avec le minimum de danger et le maximum de célérité possibles. Une des marches les plus remarquables de Zizka fut la retraite qui suivit sa campagne de Hongrie. Elacontée parunXénophon, en bon grec d'Athènei, elle serait sans doute devenue classique ; elle n'a malheureusement été écrite qu'en tchèque par un contemporain anonyme, probablement témoin oculaire. Je voudrais essayer d'en donner une idée. 11 s'agissait avant tout d'échapper à la cavalerie hongroise.
^ Sous la formé Tœbtr.
le cours d'eau ayec ses chariots et s'efforcèrent d'attaquer les derniers, mais il repoussa du haut de ses retranchements leurs fantassins et leur cavaliers. Il leur échappa ainsi et s'engagea dans des bois où il passa la nuit. Le quatrième jour il gagna des lacs ou des étangs, qui sont aux environs de Trnava. 11 répara ceux de ses chariots qui étaient endommagés. Le cinquième joui" Use remit en marche; comme il avait un de ses côtés protégé (par les étangs), il lui fut facile de défendre l'autre. Les ennemis se retirèrent donc. Il s'établit alors sur une montagne. Les ennemis étaient solides à cheval, mais ils n'osaient se risquer à pied; toutes les fois qu'ils ressayèrent, il les repoussa toujours.
D Le sixième jour il eut à traverser des montagnes ; les chemins étaient si étroits que les chars durent marcher l'un après l'autre. Les Hongrois, voyant cela, attaquèrent avec énergie, espérant qu'ils obligeraient les Tchèques à descendre de leurs chars. Zizka s'établit alors à la lisière d'un bois sous une hauteur; lui-même occupa la hauteur avec son artillerie. Puis il fit dételer les cheveux et les fit monter par des pionniers munis de haches, de pelles et de pioches; ils étaient chargés d'examiner les chemins, de voir si l'ennemi les avait coupés et deles rétablir; arrivé sur l'autre versant de la montagne il fit frayer deux chemins nouveaux à droite et à gauche de l'ancien; il remit alors son train en marche. Il disposa les chariots à fourrage en largeur ""nubout du bois à l'autre, en les attachant ensemble,
JEAN ZIZKA. 175 ■
'.B qu'ils formaient une solide barrière contre les attaques de l'ennemi. Ces mesures prises, il donna le signal du départ ; il fil d'abord passer une certaine quantité de canons, puis un détachement d'infanterie, puis cinquante chariots, chacun accompagné d'une section d'infanterie. Tant qu'on n'eut qu'un seul chemin, les voitures filèrent l'une derrière l'autre; à partir de l'endroit où deux chemins nouveaux avaient été frayés, elles filèrent à droite et à gauche, de sorte que l'artillerie, qui prit la route du milieu, fut toujours protégée par
eux D
Je demande pardon de cette citation peut-être un peu longue ; elle suffit à donner une idée du génie militaire de Zizka. Le chef des Taborilea n'était pas seulement, commeonsel'imaginevolontiers, un fanatique indomptable, toujours prêt àse ruer sur l'ennemi et le repoussant uniquement par la brutalité de ses attaques ou la terreur de son nom. C'était un véritable homme de guerre ; les contemporains ne virent dans ses succès que l'œuvre de la malice démoniaque; la postérité moins crédule eut longtemps peine à se les expliquer. Les documents que nous possédons aujourd'hui nous en rendent fort bien compte. Il Dieu, disait Turenne, est toujours du cAté des gros bataillons. D Sans doute, mais les gros bataillons peuvent parfois échouer devant les petites armées bien conduites et bien disciplinées.
Il ne faut pas se représenter les armées de Zizka comme des bandes irrégulières de paysans, comme une sorte de jacquerie hussite. Le redoutable aveugle est réellement un chef d'armée ; à défaut de la cavalerie, dont il sait si bien se passer, il a dans sa main trois des principaux éléments du combat moderne: rinfanterie,le génie, Tartillerie ; le grand art aujourd'hui, c'est de savoir remuer la terre et abriter à propos une tête d'homme derrière une motte d'argile. Zizka traîne après lui les abris mouvants de ses chariots ; il a des canons plus nombreux et mieux servis que ceux de ses adversaires. Il les transforme tour à tour en artillerie de campagne et en artillerie de position.
Il n'est pas moins habile à discipliner les masses d'abord incohérentes que l'amour de la patrie et l'idée religieuse ont groupées sous ses drapeaux. Les actes de cruauté qui nous semblent aujourd'hui inexplicables n'étaient que trop justifiés par l'inexorable nécessité des représailles. Zizka était le premier à condamner sévèrement les rigueurs qui n'étaient pas commandées par elle ou qui, en dépit de la parole donnée, s'exerçaient sur un ennemi suppliant et désarmé. Après la victoire de Nemecky-Brod, les habitants de cette ville avaient demandé à capituler. Tandis qu'ils discutaient les conditions de leur reddition, un certain nombre de Tabo-
rites forcèrent les portes et massacrèrent les vaincus. Ziaka blâma sévèrement leur conduite, et plus .tard il convoqua ses troupes aux environs de Nemecky-Brod , « afin, i^crivail-il, que nous fassions pénitence è l'endroit même où nous avons péché. » C'est ce que nous apprend une lettre de sa main, conservée encore aujourd'hui au musée de Prague.
Parmi les documents qui nous sont restés de lui, le plus important est le Rad oojeraky, ou ordre de guerre, dans lequel sont résumées les idées religieuses pour lesquelles il combaltail, les préceptes militaires qu'il voulait inculquer à ses troupes. Ce morceau peu connu commence par l'exposé des quatre articles de Prague. Cette part faite à la théologie, l'élément guerrier reparait. Zizka proclame avant tout la nécessité de la discipline. « Nous voulons et nous ordonnons qu'une obéissance régulière soit établie ; car la désobéissance et les désordres nous ont fait souffrir de grands maux dans nos frères et dans nos biens; nous avons subi des affronts des ennemis de Dieu, qui sont aussi les nâtres ; avec l'aide du Seigneur et la vôtre nous désirons en éviter le retour. » Ici vient un véritable règlement sur le service en campagne, dont je me contentede résumer les points principaux. Dans les marches ou dans les halles, personne ne doit quitter le poste qui lui est assigné par 1 hejtmans (capitaine^:) et cela sous peine de mort: sans acceptions de personnes. !1 est douteux que les mées féodales des)croieës connussent une dîscîpUj
aussi absolue et surlout aussi égalitaire. Cet article suffit déjà à nous expliquer en partie les succès de Zizka.
Le suivant interdit « sous les peines les pluB grandes » les violences inutiles ; que personne ne mette le feu, sauf ceux qui en auront reçu Tordre. Puis reparaît ridée religieuse qui domine la vie entière des « combattants de Dieu. » Ayant de se mettre ^en marche, avant d*entrcprendre une œuvre quelconque ou de donner un ordre, tout soldat doit a prier d'abord le Seigneur, s'agenouiller devant le corps de Dieu, et le supplier d'accorder son secours, de faire triompher sa cause pour la gloire de son nom, pour le salut des fidèles. » Après avoir prié, les chefs disposeront chaque compagnie en rangs chacune sous son drapeau ; on donnera le mot d'ordre et on se mettra en marche ; chaque compagnie restera groupée autour de son drapeau sans se mêler aux autres ; elle devra se garder en avant, en arrière et sur les flancs, suivant les ordres donnés. S'il se produit quelque dommage par suite d'imprudence, de relard, soit dans les combats, soit dans les grand'gardes, les coupables seront punis de mort, fussent-ils princes ou seigneurs, sans aucune acception de personnes. Le pillage n'est pas interdit, mais nul n'en doit tirer profit pour son compte ; après la prise d'une ville, d'un château et d'une forteresse, tous les objets enlevés doivent être mis en commun et déposés dans un endroit désigné par les chefs ; là ils seront partagés entre les riches et les pau-
JEAN ZIZKA. 179
vera ; nul n'a le droit de rien garder pour lui sana perniisaion. Si quelqu'un commet ce crime, qu'il soit traité comme le fut Hacan pour avoir dérobé le manteau des filles du roi. Cette allusion, obscure sana doute pour plus d'un lecteur, à un passage du livre de Josuê', prouve à quel point le texte des Ecritures était familier aux guerriers du Tabor. Dans la Bible, le soldat pillard est lapidé. Zizka, en menaçant de mort celui qui imiterait son exemple, a soin d'ajouter que le châtiment atteindra tout coupable, fàt-il « prince, seigneur, chevalier, page, bourgeois, artisan ou laboureur, n Voilà un principe nouveau, que le moyen âge n'avait pas connu et que la société moderne n'a pas introduit sans longues luttes même dans les armées.
Les coups, les blessures, les rixes, les vols ne sont pas moins rigoureusement interdits que le pillage. « Nous ne voulons, dit l'Ordre, souffrir parmi nous ni les infidèles, ni les désobéissants, ni les menleurs, ni les joueurs, ni les ivrognes, ni les débauchés, ni les adultères, ni les femmes de mauvaise via. Le frère Jean Zi^ka etlesau- Ires seigneurs, capitaines, chevaliers, bourgeois, artisans, veulent, avec l'aide du Seigneur, châtier tous les désordres par les coups, la décollation, la pendaison, le feu et toutes les vengeances possibles. »
Le Dieu qui inspire ces paroles ardentes n'est pas qt Burément le doux crucifié du Golgotha ; c'est le fi
l8o ÉTUDES SLAVES.
Jehovah de la Bible, rimpitoyable vengeur des lois outragées. Nourris de rAjicien Testament, les Taborites en ont retenu et en appliquent sans miséricorde les farouches leçons. La fin du manifeste est une sorte d'hymne à la fois religieux, patriotique et guerrier, a Si nous observons ces articles sauveurs, Dieu sera avec nous ; il nous prêtera sa sainte grâce et son secours ; pour combattre le combat du Seigneur il faut vivre bien, chrétiennement, dans la concorde et Tamour du Seigneur, remettre entre ses mains ses besoins, ses espérances, attendant de lui les récompenses étemelles. Nous vous prions donc, fidèles communes de toutes les provinces, vous aussi princes, seigneurs, chevaliers, pages, bourgeois, artisans, paysans, gens de tout état, et avant tout tous les fidèles Tchèques, de ^nous venir en aide. Nous voulons venger la cause de Dieu et de son saint martyre, afl'ranchir la vérité de la loi diyine, venir en aide aux fidèles de Téglise et notamment de la la langue tchèque et slave et de toute la chrétienté, afin que les fidèles soient confondus ! Daigne le Dieu toutpuissant nous prêter son secours ainsi qu*à vous, afin que nous puissions vaincre ses ennemis et les nôtres. » On remarquera dans ces dernières lignes le passage où Zizka évoque Tidée, assez nouvelle au moyen âge, de la patrie et de la nationalité. Elle se retrouve dans une des rares lettres qu'on a conservées de lui : « Songez, écrit-il à ses compatriotes de Domazlice S au proi En allemand Taus, petite ville sur les frontières de la Bavière.
JEAN ^IZKA.
paguteur de noire foi, au Seigneur Jésus-Christ ; luttez contre les injures que vous font les AllemandR, prenant pour exemple les anciens Tchèques, qui savaient défendre Ift cause de Dieu et la leur.
» Nous viendrons bientôt à votre secours contre les ennemis de Dieu et les destructeurs delà terre bohème; dites donc â vos prêtres que dans leurs sermonsils excitent le peuple contre l'Antéchrist ; allez dans les assemblées et esciteK tous ceux à qui leur âge le permet à se lever au premier signal. Nous viendrons bientôt vous trouver; ayez donc de la bière, du pain, du fourrage et toutes les armes nécessaires. Car voici le temps de marcher non seulement contre les ennemis du dedans, mais aussi contre ceux du dehors, Souvonez-vous de votre premier combat, oii petits contre des grands, peu contre beaucoup, mal vêtus contre des guerriers bien équipés, vous avez si vaillamment combattu. La main de Dieu ne s'est pas encore retirée de nous ; et ayez donc confiance en lui et soyez prêts. »
Le sectaire chez Zizka fut toujours doublé d'un capitaine. Ses soldats avaient la foi pour laquelle le chréenthousiaste sait exposer sa vie ; il leur apprit à la lénager, ce qui est le premier devoir de l'homme de guerre ; il leur imposa une discipline de fer que leurs adversaires ignoraient. Il créa pour eux une tactique nouvelle. Ainsi s'expliquent à la fois ses succès et la terreur qu'il inspirait à ses ennemis. Le prestige de son 1,'nom et l'autorité de son génie persistèrent même aprCa
l82 ÉTUDES SLAVES.
sa mort ; les Tchèques ne succombèrent que le jour où leurs adversaires réussirent à les diviser ; ils ne purent être vaincus que par eux-mêmes. On conçoit que la légende se soit emparée de bonne heure de cette figure puissante et originale. Elle ne perd rien à entrer dans rhistoire, elle y garde encore je ne sais quelle farouche grandeur. S'il est des héros plus cléments, il n*en est guère au fond de plus respectables. Le pays qui a eu l'honneur de voir naître un Jean Hus n'a point à rougir d'avoir produit un Jeaji Zizka.
ROMAN RUSTIQUE EN ROHÉME
Il est peu de pays où le nom cl les tEuvrt M"" George Sand soit plus populaires qu'en Bohême. Le 1 peuple tchèque est particulièrement reconnaissant au 1 grand écrivain qui a. raconté la vie deZizka, et qui dans 4 Consutlo a su tracer une si fidèle esquisse des souffrances de la nation bohème au xvni* siècle. George Sand a n'a pas seulement des traducteurs en Bohême, elle y I compte aussi des disciples et des imitateurs. La renais- I eance littéraire qui s'est accomplie k Pmgue depuis un.J demi-siècle a produit des œuvres en tout genre, p lesquelles le roman occupe une place considérable, femme de grand talent et (le grand cœur, M"" Moujalç Svietla, est aujourd'hui considérée comme le premier romancier de la Bohême. « C'est notre Geoiç,e, ÇiotA»!
aiment à dire d'elle ses compatriotes. M"* Svietla a débuté dans la littérature en 1858, et depuis cette époque elle n'a cessé de publier chaque année des nouvelles ou romans qui ont été accueillis par le public avec une faveur toujours croissante. Parmi ses productions, les critiques slaves se plaisent surtout à signaler la Première Bohême {Prvnt Czeska), le Baiser [Hubiczka)^ la Croix du ruisseau [Kriz u potoku)^ le Roman du village {Vesnicky Roman), Ce dernier ouvrage nous a paru digne de fixer l'attention des lecteurs français. Le Roman du village a déjà eu deux éditions, et fait aujourd'hui partie d'une collection qui n'est pas tirée à moins de vingt mille exemplaires. Arrangé en drame, il a obtenu un grand succès sur F un des théâtres de Prague. En le réduisant aux proportions d'une simple nouvelle, nous nous sommes appliqué à respecter non-seulement les caractères, mais aussi les traits de mœurs locales qui lui donnent une saveur particulière, et qui en font une œuvre pour ainsi dire nationale. Au milieu des échecs et des déceptions qu'ils ont eu à subir depuis quelques années, les Tchèques se tonsolent et se réconfortent par les chants de leurs poètes et les récits de leurs historiens. Puisse le Roman du village appeler l'attention du public français sur une littérature jusqu'ici trop peu connue, et qui mérite d'autant plus de l'être qu'elle contribue puissamment à tenir le germanisme en échec dans le cœur de l'Europe.
LE ROMAN RUSTIQUE ES BOHEME
fr
A quelques railles au nord de la ville de Ulada Boleslav, que les AliemandB appellent Jung-Bunzlau, s'éliive le MunL-Jeslied. Depuis des siècles, il marque la limite entre les Allemands et les Slaves. Les bais pittoresque qui en revêtent les flancs sont peuplés de poétiques légendes: là, dans les nuits orageuses, on entend courir et aboyer des meutes de chiens fantastiques : là jaillissent des sources argentées auprès desquelles dansent le soir les esprits des eaux, tandis que les nymphes de la forêt peignent leurs blonds cheveux à la lueur de la lune naissante.
Aux pieds du Jestied s'étend le hameau de Svietia, lont le blanc clocher attire de loin les regards du voyageur. C'est le dernier poste avancé de la nation Ijohême ; ' dans cette humble église, le pèlerin tchèque peut encore, avant d'entrer chez les Allemands, entendre louer ] Dieu dans sa langue maternelle. ],e peuple de la contrée garde vaillamment cette frontière d'une nation»" liLé d'autant plus aimée qu'elle est plus restreinte et plus menacée. Il se distingue par je ne sais quoi de vif et do , méridional ; on loue son esprit, sa galté, son humeur.J Les femmes sont grandes et presque aussi fortes que Lh hommes ; elles les remplacent le plus sot travaux des champs, car le pays deJert et ne peut nourririons ses innfants.Beai
l86 ÉTUDES SLAVES.
quetiers et colporteurs. L'homme de Jestied aime avant tout sa liberté, il n'entre pas volontiers au service, et il est rare qu'il apprenne un état. Après avoir couru le monde et gagné quelques centaines de florins, il revient généralement finir la vie dans ses montagnes.
Avec les progrès de ce que Aous appelons la civilisation, la physionomie de cette contrée et celle des paysans tendent peu à peu à se transformer : les légendes disparaissent, les fées des bois cèdent la place aux prosaïques forestiers. Cependant plusd'un récit fantastique égaie encore les longues veillées du soir ; à ces récits se mêlent parfois des histoires vraies, histoires d'amour, histoires de jalousie amère, d'illusions déçues, de cœurs brisés, qui font rêveries jeunes garçons et pleurer les jeunes filles. Le héros de l'aventure que nous allons raconter dort sous la pierre du cimetière, mais son souvenir est toujours vivant. Les mères, quand on parle de lui, voudraient avoir des fils qui lui ressemblent, les filles le donnent pour modèle à leurs soupirants, jeunes et vieux le proposent en exemple et bénissent sa mémoire.
11 s'appelait Antoch Jirovets. Il était, il y a de cela bien longtemps, le plus beau et le plus riche fermier de tout le cercle de Mlada Boleslav. Il avait le visage blanc comme une jeune fille, les cheveux souples et brillants ; il se tenait droit comme un cierge, et marchait comme un prince. Jamais il ne restait le soir à l'auberge, jamais il ne jouait aux cartes, personne ne l'avait vu ivre.
LE ROMAM RUSTIQUE EN BOHÈME. 187J
Jamais les domeEtiques de la ferme n'entendaient de i Jui un mot brutal, et pourtant ses biens étaient immen- Bes : boia sur la montagne, cultures ?ur les pentes dea coteaux, prairies dans la vallée, tout était à lui. Les grands seigneurs du voisinage le traitaient presque comme leur égal, et il n'en était pas plus fier. Antoch n'était pas né dans une condition aussi digne d'envie; il ne l'avait acquise qu'après de bien âpres vicissitudes.
Il était né dans une pauvre chaumière, aux flancs de la montagne. Son père, simple bûcheron, était mort sans l'avoir connu. Sa mère vivait du travail de ses mains ; l'été elle servait dans les fermei), l'hiver elle filait; de bonne heure elle habitua son fils aux rudes leçons de la misère. Elle avait été fort belle ; dans sa jeunesse, les riches partis ne lui avaient pas manqué, mais elle n'avait pas voulu d'rm mari qui pût lui reprocher un jour sa pauvreté. Veuve à vingt ans, la mère d' Antoch aurait pu aisément se remarier ; elle refusa toute proposition, n J'aurais honte, disait-elle, de me présenter un jour devant Dieu avec un autre homme que mon premier mari. Je ne veux pas que mon fils insulte à la mémoire de son père en donnant à un autre le titre qu'il n'a pu lui donner à lui-mémc. Je saurai bien l'élever seule. »
Elle l'éleva en effet. Dès l'âge de sept ans, elle le mit en service; le juge du pays, le rychlarz, comme on disait alors, le chargea de garder ses troupeaux. Il n'eut point à s'en repentir ; l'enfant était al^te au travail, J
l88 ÉTUDES SLAVES.
obéissant, docile, incapable de mensonge et plein de reconnaissance pour son bienfaiteur. Le juge et sa femme le prirent en afifection. Us n'avaient qu'un enfant, une petite fille malingre et chétive ; Dieu leur avait refusé un garçon. Souvent ils regardaient Antoch avec un œil d'envie, et, malgré eux, ils reportaient sur lui l'affection qu'ils avaient réservée à ce fils longtemps imploré et vainement attendu.
C'était surtout la femme du juge, la rychtarka S qui regrettait de n'avoir point de fils ; la plus grande partie de la fortune venait dé son côté, et elle songeait avec amertume que ces biens auxquels s'était si longtemps attaché le nom de sa famille passeraient dans des mains étrangères. Elle ne dissimulait pas son chagrin, et l'on prétendait dans le pays qu'elle se livrait à des pratiques défendues pour obtenir l'héritier tant désiré. La nuit, des voyageurs attardés l'avaient aperçue seule dans un carrefour, des femmes, qui se rendaient à Turnov de grand matin, Tavaient vue dans la forêt marcher à reculons, le sang coulait de ses mains ; le soir, plus d'une fois, elle s'était glissée à la lisière du bois vers la demeure du vieux Mikusa. Personne ne prononçait le nom de cet homme sans horreur ; il n'était pas admis à la communion, et ne pouvait pas même entrer à l'église.
La rychtarka était beaucoup moins aimée que son mari ; elle était d*un caractère fier ^t impérieux, vio-
' En Bohême comme en Allemagne la femme porte le titre de son mari.
\ LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHÈME, I SçM
lente et capricieuse dans ses huines comme dans Gesfl atl'eclions. Elle donnait beaucoup aux pauvres, traitait! bien ses domestiques ; mais on assurait qu'elle agissait^ '■moins par bonté de cœur que par intérêt et par vanité. % .'Son mûri supportait toutes ses fantaisies, et la paix du J ménage était rarement troublée. ■
Tous les samedis soir, Antoch allait trouver sa mère S il lui racontait ses travaux de la semaine, les gens qu'^f pavait vus, ce qu'il avait entendu, même ce qn'il aTt^tfl [.pensé. Par ses leçons et ses conseils, elle développai™ en lui le sentiment du devoir, dont sa vie entière luffl donnait t'enemple. Chaque jour, ses maîtres s'atta-« chaient k lui de plus en plus, sa maltresse surtout : ellew paraissait le préférer même à sa fille ; il la respectait t^M l'aimait comme sa propre mère. Quand il eut atteint^ r&ge de quinze ans, il cessa de paître les troupeaux etl levint valet de ferme. Ce fut un beau jour dans sa viel ;ue celui où il mit pour la première fois les chevaux à <l la charrue. Le juge lui donna un ducat d'or, et sa femme un beau fouet neuf ; sa mère était tout exprès descendue de la montagne pour voir s'il aurait bonne ooine avec son attelage. Les Jeunes filles avaient fait des couronnes à ses chevaux ; il avait un bouqiïet à son chapeau et un autre à sa boutonnière, on eût dit un fiancé. Fier d'avoir débuté sous de si heureux auspices, Antoch prit goût à la besogne. Son attelage était le plus beau de tous, sa charrue la mieux entretenue; les champs que son maître lui conQuit étaient les mieux cultivé^
Ses camarades prétendaient quil avait recours à quelque sortilège ; ils Tobservaient souvent pour le prendre en flagrant délit, surtout le vendredi saint, car celui qui ce jour-là peut tuer un hibou, en faire sécher les intestins, les réduire en poudre, les mêler à la dent d'un mort, et jeter ce mélange dans l'avoine de ses chevaux, celui-là aura toute Tannée des chevaux gras, luisants et dispos. Le juge qui ne croyait pas aux sortilèges, s'attachait de plus en plus à Antoch ; un jour il lui annonça qu'il voulait le* garder toujours auprès de lui, et qu il avait mis de côté une somme importante pour le racheter du service militaire. Du reste tout le monde se plaisait à louer Antoch, sauf pourtant les filles du pays. Il était, comme elles aimaient à le dire, le plus beau gars des environs : elles lui faisaient mille agaceries ; elles l'invitaient à danser, et il ne s'occupait point d'elles, — pas du moins comme elles l'auraient souhaité. Il savait danser et rire au besoin quand l'occasion se présentait, mais il ne la cherchait point. Pas une fille ne pouvait se vanter qu'il lui eût murmuré quelques mots d'amour ou dérobé un baiser. Elles s'en plaignaient parfois à sa maîtresse, qui lui reprochait son indifférence : il restait sourd à ses reproches, et après chaque bal il retournait seul à la maison.
Quand la fille du juge eut atteint seize ans, on la maria, non sans peine, à un meunier des environs ; sotte et contrefaite, elle n'avait d'autres attraits qu'une dot assez belle. L'époux qu'on lui donna passait pour
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
un homme brutal, égoïste, avare ; la pauvre fille n'avait n pas le droit de choisir, elle se résigna, et huit jours! après la noce elle alla demeurer au moulin de son n à quelques milles de là. Presque aussilAI le juge tomba gravement malade, il fallut faire venir le mêdedin, qui donna peu d'espoir. Informé du danger, le gendre accourut, amenant arec lui un homme d'affaires ; il dicta au moribond un testament par lequel il se faisait léguer tous les biens. Encore toute en proie à sa douleur, la rychlarlta n'éleva pas la moindre objection ; le gendre remit le testament à l'homme d'alTaires, chargé de le faire enregistrer après le décès du juge, suivant le Tœu de la loi.
Le juge était à peine enterré que le meunier vint s'installer à Jeslied : il donna bientfit raison à ceux qui l'avaient accusé d'être brutal et avare. Sûr de l'indifîé- . rence de sa femme, voyant sa belle-mère anéantie par j la douleur, le premier jour il réduisit les gagea deso gens de la maison, le lendemain il avertit tes pauvres qu'il ne leur ferait désormais l'aumône que le vendredi saint; le troisième jour, il annonça l'intention de couper ua bois tout entier pour payer les frais de la succession. Antoch était fort triste : il aimait le juge comme son père; il craignait en outre d'être renvoyé par le nouveau maître. Sa présence en effet gênait singulièrement le meunier; mais il fallait trouver un prétexte, et la conduite d' Antoch n'en fournissait aucun. Bientôt i ftpprit que le meunier l'avait signalé aux autoritâl
comme un sujet que les recruteurs feraient bien de ne pas oublier. Le juge n'avait pas encore versé la somme destinée au rachat. Devenir soldat, renoncer à cette vie champêtre qu'il aimait tant, aliéner à tout jamais sa liberté, cette seule idée remplissait Antoch de terreur. 11 n'osait en parler à sa mère de peur de l'attrister ; parlois il songeait à s'enfuir. La rychtarka était encore trop abîmée dans sa douleur pour qu'on pût aborder avec elle un pareil entretien.
Cette situation se prolongea pendant six semaines. La rychtarka errait dans sa maison comme un corps sans âme ; elle ne s'était point attendue au coup terrible qui l'avait frappée. Son mari mort, que lui restait-il ? Une fille presque imbécile, un gendre bourru et égoïste. Elle passait ses journées au cimetière et ses nuits à pleurer.
Un soir, en revenant du cimetière, elle cueillit quelques touffes d'herbe pour les donner elle-même à une vache que le juge affectionnait particulièrement. C'était une fort belle bête qui portait la tête haute ; à cause de ses grands airs, on l'appelait la comtesse. Quand la rychtarka entra dans Tétable pour caresser la favorite, la comtesse n'y était plus. La veuve apprit d'un berger que son gendre l'avait vendue le jour même. Ce fut pour elle un grand chagrin.
— Si j'avais su, dit-elle en entrant au meunier, que tu voulais vendre la comtesse, je te l'aurais acheté moi-même, — et elle se mit à pleurer.
— Pourquoi faire? reprit l'autre. Est-ce qu'on n
assistants purent deviner que les choses n'en resteraient pas là.
Le lendemain, la rychtarka se leva de bon matin ; elle mit sa toilette de grand deuil. — Je vais à Reichemberg commander une croix pour le tombeau de mon mari, dit-elle à la servante qui lui apportait son déjeuner. — En effet, elle partit dans la direction de FAUemagne *: mais, quand elle fut entrée dans le bois et bien sûre qu'on ne pouvait plus la voir du village, elle tourna brusquement à droite et descendit dans la vallée de Doub. ElJe ne rentra que tard à la maison ; le meunier ne paraissait même pas s'être aperçu de son absence, et ne lui demanda d'où elle venait. Elle sortit et se rendit au cimetière. Arrivée sur le seuil de Tenclos des morts, elle s'arrêta, et ses regards interrogèrent curieusement le crépuscule.
D'ordinaire ses yeux se mouillaient dès qu'elle apercevait le tertre gazonné sous lequel dormait son mari ; cette fois ils rayonnaient de joie : un homme était assis auprès du tombeau, et cet homme était Anloch. Il paraissait plongé dans une profonde rêverie ; la rychtarka s'approcha et lui mit la main sur l'épaule, ses yeux étaient inondés de larmes. Elle l'apostropha non pas comme à l'ordinaire d'une voix douce et maternelle, mais d'un ton brusque et saccadé. — Je n'aurais pas cru que tu prendrais si à cœur les menaces du meunier :
* Reichemberg est encore en Bohême, mais on y parle l'allemand ; pour les Tchèques, c'est déjà TAllemagne.
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHÈME
}ète à tout venant qu'il veut te faire soldat. ' voilà tout en pleurs comme si tu avais déjà les dragons à tes trousses. Je le croyais plus de courage.
— Voua vous trompez, répliqua Antoch, si voua croyez que c'est la peur qui me fait redouter le mÉlier de soldat. Ma mère m'a enseigné que tioussommes tous dans la main de Dieu, et qu'il ne tombera pas un cheveu de notre télé sans sa permisson. Ce n'est pas pour ma vie que je crains, c'est pour ma liberté... Ah 1 je voudrais mourir. Chaque soir, je viens ici au tombeau de mon père adoptif, et je lui demande conseil. Parfois je songe à m'enfuir; mais que deviendrait ma mèreî Jusqu'ici elle ignore le sort dont je suis menacé, je n'ai pas eu le courage de lui en parler.
La rychlarlta secoua la tête. — T'enfuir, mauvais moyen! J'en connais un meilleur,... le meilleur de tous,., — En disant ces mots, sa voix tremblait. Elle releva brusquement son voile et fixa ses yeux sur Anloch ; ils I semblaient lancer des éclairs. Elle était vraiment belle r ainsi, au mileu de ces lombes, dans son noir costume de Teuve, sous la pâle lueur de la lune.
Antoch frémit sous ce regard ; son cœur battait, il lui semblait que je ne sais quoi d'étrange allait s'accomplir dans sa vie. — Quel est donc, dit-il en balbutiant, Use moyen que j'oublie ?
B* — Te marier, répondit avec effort la rychtarka. '
■ — Me marier 7 Je ne méritais pas de votre part une , ftpareille ironie dans un tel moment. Vous savez bieufl
que je ne fais la cour à aucune fille. Pauvre, elle ne pourrait me racheter ; riche, elle ne prendra pas un simple valet de ferme.
— Si... si... j'en connais une; mais elle n'est ni jeune, ni jolie.
Antoch se mit à réfléchir. — Que voulez-vous dire ? Je ne songe pas au mariage; cependant je ne suis pas comme les autres jeunes gens, je ne tiens ni à la jeunesse ni à la beauté. Si je rencontrais une femme raisonnable, bonne, affectueuse, je n'hésiterais pas un instant.
— Dis-tu vrai ?
— Sans doute. Le sang me bouillonne au cœur quand je songe qu'ils veulent me faire soldat ; mais cela ne sera pas, je me tuerais plutôt. Malheur à celui qui m*a dénoncé, à ce meunier, à ce misérable qui vous insulte, qui veut enlever un fils à ma mère et à moi ma liberté !
— Ecoute, Antoch, reprit la veuve d'un ton énergique, nous avons tous deux le même ennemi. Tu sais comme mon gendre me traite, tu sais le mal qu'il te veut. Antoch, il faut nous allier tous deux contre lui. Ce matin, j'ai dit que j'allais à Reichemberg ; mais je suis allé à Doub, au tribunal. J'ai annoncé que je n'entendais point abandonner mes biens à mon gendre: la ferme vient de moi ; mon mari ne pouvait pas l'aliéner. J'ai appris que le testament n'était pas encore enregistré, que par conséquent il est nul , je rentre en
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME, 1
an de mes bieDs, je paie à ma fille Ha dot jusqu'au dernier kreutzer, je chasse mon gendre. Anloch, tu sais que mon mari t'aimail comme son propre fils. [| a souvent répété qu'il serait heureux de voir nos biens entre tes mains; si tu avais eu quelque chose, nous n'aurions jamais donné notre Tille à un autre. Aujourd'hui tu peux te venger et me venger en même temps. Antoch, veux-tu être mon mari 7
Antoch n'eut pas la force de répondre; il était pour ainsi dire anéanli par le bonheur inespéré qui lui survenait ; il laissa tomber va main dans celle lic la veuve. Tout se fit ainsi qu'elle avait dit. Elle rentra dans ses hiens, racheta Antoch du service militaire, et l'épousa. Le meunier et sa femme furent chassés honteusement de cette maison ou ils avaient prétendu si insolemment dominer. Ils partirent de nuit pour éviter les rires des voisins, et allèrent cacher leur honte dans leur moulin. Personne ne les regretta. I
Pendant plusieurs années, tout alla pour le mieux lAans le nouveau ménage. Antoch avait toujours eu l'esprit sérieux et le cœur froid ; il aimait sincèrement sa jiemme, il se rappelait ce qu'elle avait fait pour lui dans sa jeunesse, il était reconnaissant de la fortune qu'elle lui avait donnée. La rychtarka était fière d'avoir pour
lari un homme auquel les plus belles filles du canton
'avaient jamais pu arracher ni un mot ni un regard d'amour. Plus d'une fois elle avait été la confidente de ieor dépit ; en épousant Antoch, elle avait satisfait tout
ensemble sa vanité de femme et ses ressentiments de belle -mère outragée ; il Tavait vite consolée de la perte de son premier mari, et la mélancolique veuve était devenue une femme riante et heureuse. Elle donna successivement à Antoch deux fils beaux comme leur père ; rajeunie par cette double maternité, elle oubliait les années qui la séparaient de son mari ; lui-même n*y songeait point.
Pour lui être agréable, elle avait songé à faire venir dans leur maison la vieille mère Jirovets; mais celle-ci refusa constamment de quitter la pauvre chaumière qu'elle habitait.
— Je suis née dans la montajgne, ' disait-elle, et j*y veux mourir.
Elle montrait d'ailleurs beaucoup de froideur viscVvis de sa belle-fille; jamais elle ne voulut accepter d'elle ni le moindre cadeau ni le moindre secours. Autrefois, quand elle rencontrait la rychtarka, elle la remerciait affectueusement des soins qu'elle avait pour son fils, maintenant elle évitait presque d'aller chez elle. En vain son fils la priait-il d'avoir quelques égards pour sa bru.
— Que veux-tu, disait-elle, que je fasse dans une maison où tu es toi-même étranger ? Comment veux-tu que j'accepte ce qui n'est pas à toi, ce que lu n'as pas gagné du travail de tes mains ?
— Pour la fléchir, Antoch lui racontait le danger
LE KOMAN RUSTIQIIF. EN BOHEME. I99
qu'il avait couru d'iftre soldat, comment sa femme 'aTait racheté du service militaire.
— J'aurais dix fois mieux aimé te voir soldat que marié à une femme riche et orgueilleuse. Tu t'es mis ■ dans un pire esclavage... Dieu sait ce que le ciel te réserve.
— Antoch eut beau prier, conjurer sa mère, tous ses efforts furent inutiles; elle avait refusé d'aller A la noce, elle refusa également d'assister au baptême de ses petits-fils. La rychlarka affectait de ne voir dans cette conduite qu'une manie de vieille femme ; mais, tout en plaisantant avec son mari, elle sentait que la mère 3irovets avait raison, et elle la redoutait. Quant â Antoch il jouissait en paix de son bonheur; maître d'une grande exploitation agricole, il y appliquait toutes les ressources de son intelligence et de son activité ; il était l'oracle et le modèle de ses voisins. Il tenait à montrer qu'il ne voulait pas se laisser nourrir par sa femme, et qu'il saurait augmenter la fortune commune. Seule la mère Jirovets ne s'associait pas aux louanges que l'on donnait partout à son Cls. Elle évitait autant que possible de lui parler de sa femme ; en revanche, elle se faisait souvent amener ses petits-fils, pour lesquels, malgré sa pauvreté, elle tenait toujours quelque friandise en réserve.
Antoch avait une affection profonde pour sa femme. Quand elle montait auprès de lui dans leur voiture, reiTétue de son grand manteau en velours noir de Mo
mm
vie, elle lui semblait la plus belle femme du monde. Leur bonheur aurait pu durer bien longtemps, si la
rychtarka eût été aussi raisonnable que son mari. Dans les premiers temps, elle n*avait pas espéré tant d'affection de lui, elle avait été charmée de celle qu*il lui témoignait, puis elle s*y était habituée, et elle avait fini par la trouver insuffisante. Les moindres absences d*Antoch lui semblaient d*une longueur insupportable ; elle courait le chercher dans les champs. Lorsqu'il essayait de parler avec elle de ses travaux ou de leurs affaires, elle s'efforçait toujours de détourner la conversation ou de la ramener sur elle-même ; quand il appelait à lui les enfants, elle les écartait avec un mouvement de jalousie. S'il allait sans elle quelque part, elle se prenait à pleurer, et lorsqu'il revenait, elle se jetait à son cou, comme s'il eût échappé à un grand danger.
Les voisins riaient de cette tendresse exagérée et engageaient Antoch à y prendre garde ; mais il défendait sa femme, il était touché de son affection et ne la redoutait point. Parfois, en la voyant se torturer sans nécessité, il lui donnait de bonnes paroles et s'efforçait de lui faire entendre raison. Alors elle se mettait à fondre en larmes et lui reprochait sa froideur. S'il se taisait, elle prenait son silence pour du dédain et sanglotait de plus belle. Antoch, dans les premiers temps, ne se laissa pas trop émouvoir par ces petites scènes de la vie conjugale ; peu à peu il en fut douloureusement affecté. Il devint susceptible et nerveux ; le moindre
LE ROMAN RCSTIQUE EN BOHEME
propos de sa femme le blessait, sans qu'elle y eùL mis souvent mauvaise intention. Elle avait pourtant sea bons jours et ses bons moments; mais il se déliait d'elle et demeurait inaccessible. De là pour sa femme un nouveau stijel do plaintes et de larmes.
Ainsi chîique jour l'ablme devenait entre eus de plus en plus profond. Antoch sentait combien sa mère avait eu raison ; cependant il Était résolu à tout souffrir avec résignation. Celte résignation, loin de calmer la rychlarka, l'aigrissait encore davantage. La jalousie la mordnit au cœur ; il force de chercher des griefs contre soa mari, elle finissait par croire à la réalité de ceux que h lui forgeait son imagination. Elle le poursuivait d'allusions étranges qu'il feignait de ne pas comprendre; elle l'épiait sans qu'il s'en aperçût. La tristesse qu'Antoch ne savait plus dissimuler la coniirmait dans ses soupçons. Sans doute il ne l'avait épousée que par spé- ] culation ; en acceptant sa main, il avait compté sur sa ^ mort prochaine. Elle se rappelait qu'en sortant de l'église elle avait vu voler un corbeau noir, symbole de la mort, et non pas une colombe, messagère de l'amour fidèle. La situation ae t-endait de plus en plus, une crise devenait inévilable.
C'était le jour de la fête du village. Tout le monde dans la ferme était allé prendre part aux divertissements; filles et garçons avaient mis leurs plus beaux " , costumes pour danser. SeulsAntoeh et sa femme étaient HEstëa à la maison. Autrefois cette journée était si gaie
pour la rychtarka ; elle était si fière quand, avec sa grande robe de soie, avec sa belle chaîne d*or, elle ouvrait la danse. Maintenant elle était là, vieillie, dédaignée, tandis que son mari s'épanouissait dans tout Féclat de sa beauté.
— J*irais bien à la musique, lui dit-elle, mais il me faudrait ici une fille de confiance pour garder les enfants et la maison. Malheureusement...
— Quoi malheureusement ? est-ce que tu n'as pas le moyen de prendre une servante de plus ?
— Si, si... mais je ne voudrais pas de scandale dans la maison...
— Que veux-tu dire ?
La rychtarka éclata enfin ; il fallut bien qu'Antoch se décidât à comprendre ce qu'il s'efl'orçait depuis si longtemps de vouloir ignorer. Ce fut pour lui un coup de foudre ; i*n moment il crut qu'il ne pourrait se contenir, et il faillit lever la main sur sa femme. Il resta cependant maître de lui ; accablé, étourdi, à demi fou, il sortit brusquement sans savoir de quel côté il allait se diriger. Son front était brûlant, ses veines gonflées ; le cœur lui battait à rompre sa poitrine ; longtemps il marcha. La nuit était venue, dans l'auberge du village retentissait la musique qui appelait à la danse filles et garçons. L'an dernier encore, Antoch avait mené sa femme à Ija musique : il avait dansé avec elle, et les voisins les avaient regardés d'un œil d'envie. Pour la première fois, ce joar-là ils étaient séparés, lui errant
USTIQUE EN BOHEME.
Eeul dans la campagne, elle pleurant seule au coin du foyer abandonné. Elle pleurait. — Etait-ce donc sa faute si elle aimait trop son mari î Pendant tant d'an- i nées, eile avait été si bonne pour lui ; enfant, elle avait été sa mère adoptive ; iiomme, elle était devenue v( lonlairement aa femme, et la mère de ses enfanta. - Antoch ne put résister à tous ces souvenirs ; il retourna chez lui, bien résolu à tout oublier, à demander pardon du mal qu'on lui avait fait. i
En rentrant, il trouva sa femme assise près du poêle, dans la même attitude qu'au moment ou ii l'avail quittée. Jamais femme n'entendit de la bouche de son n des paroles plus tendres, plus affectueuses que celles ' qu'Anloch adressa en ce moment à la rychtarka. Elle pouvait, en l'écoutant, assurer à jamais son bonheur ; l'orgueil la perdit : en le voyant si humhie, si résigné, elle crut devoir prendre vis-à-vis de lui le ton de l'offense et du reproche. Elle pensait se relever à ses yeui elle se perdit pour jamais. Antoch l'écouta en silence, croisa les bras sur sa poitrine et baissa la télé. Qui la rychtarka eut fini son discours, elle s'avança vers le j berceau où dormaient ses enfants, les enleva dans ses ] bras, et annonça d'un air tragique qu'elle quittait désormais cette chambre où elle avait vécu avec loi depuis le jour de son mariage. Elle s'imaginait que cette I démarche eflralerait Antoch, qu'il allait s'humilier en- J core, se jeta à ses genoux, demander grâce ; elle a trompait. 11 ne bougea point, il ne tourna même pas li
■M^lMiBMMM
204 ÉTUDKS SLAVES.
tête vers elle, quand elle franchit la porte ; il la laissa monter vers la chambre d'amis... Désormais tout était rompu entre eux deux.
Le lendemain matin, quand sa femme se présenta devant lui, il la traita comme une personne absolument étrangère. Elle avait cru que sa retraite produirait sur lui une certaine impression ; il n'y fît même pas la moindre allusion. Elle fut frappée de Texpression de son visage ; on y lisait une froide et impassible indifiTérence. Il semblait que durant cette nuit fatale Antoch eût vieilli de dix ans, des rides sillonnaient son front ; il était pâle comme un mort. Poussés soit par la curiosité, soit par une sorte de repentir, la rychtarka essaya de lui adresser la parole ; il ne répondit pas. C'était le lendemain de la fête ; Antoch ne lui offrit pas de la conduire à Téglise, elle s'y rendit seule. Antoch alla chez sa mère cheicher des consolations et des conseils. En rentrant chez lui, il donna l'ordre à la servante de porter ses bardes dans une chambre jusqu'alors inhabitée et d'y faire son lit. La séparation était consommée.
A son réveil, Antoch se rendit chez l'aubergiste, qui était un de ses bons arais, et lui emprunta cinq cents florins. — C'est, dit-il, pour une affaire que ma femme
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
doit ignorer. Au cas où quelque chose arriverait, ma mère vous garantit cette somme.
Comme il cignait le reçu, l'aubergiste lui dit: — N'irez-vous pas voir aujourd'hui le jeu de coq? J'y vais en ce moment ; voulez-vous venir avec moi? Déjà, hier oo a remarqué votre absence.
Anloch n'osa résister à l'invitation, et suivit son créancier. Lorsqu'ils arrivèrent dans la prairie, la foute la remplissait depuis longtenipR. Toutes les lilles d'alentour étaient )à ; chacune portait une petite liaguelte au bout de laquelle flottait un mouchoir de couleur; à un moment donné, elles les agitèrent toutes ensemble pour saluer l'arrivée du cortège qui amenait le coq. , Douze jeunes gars des plus vigoureux traînaient ou poussaient une brouette sur laquelle un coq était attaché;* ils affectaient de la traîner avec le plus grand effort, bien qu'il n'y eût sur la brouette d'autre fardeau que la pauvre bète, qui poussait des cris à fendre l'àme. Les vestes, les pantalons et les toques de ces jeunes garçons étaient faits de couleurs différentes. Devant la brouette, uu grand gaillard déguisé en bedeau portait une lanterne I un autre, travesti en prêtre, était accompagné de deux enfants de chœur grotesques. Autour d'eux gambadaient le koméiliant ou saltimbanque de la bande, et un diable cornu. Derrière la brouette marchait un corps de musique, qui jouait une marche fu- , Dèbre. Les musiciens avaient leurs habits retournés et fleurs toques à l'envers. C'était la parodie de l'enlerre-
2o6 ÉTUDES SLAVES.
ment tel qu'il se fait en ce pays de virtuosesy où Ton ne saurait ni vivre ni mourir sans musique.
Après de nombreux détours le cortège arriva au milieu de la prairie. Il y fut accueilli par les rires et les applaudissements des spectateurs. Il 8*arréta près d'un tonneau peint en rouge, sur lequel un sabre était déposé. Les musiciens se rangèrent d'un côté, le prêtre et ses assistants de l'autre. On planta un pieu en terre, on y attacha le coq solidement, de façon toutefois que sa tète dépassât le sommet du pieu : ensuite le prêtre monta sur le tonneau et commença un beau sermon pour annoncer à l'honorable assistance que le coq avait été par ses nombreux péchés un objet de scandale, qu'il avait donné à la commune l'exemple des querelles, de la paresse, de la criaillerie, de la polygamie, qu'en conséquence il était condamné à la peine de mort, et allait être solennellement exécuté.
L'assemblée applaudit. Alors le prêtre tira de sa poche une grande feuille de parchemin, et annonça que le coq ne voulait pas quitter la vie sans faire son testament et sans laisser quelques souvenirs à ses voisins, pour se faire pardonner le scandale qu'il leur avait autrefois causé. Par ce testament, le coq léguait ses éperons au plus grand poltron du village, sa langue à la commère la plus bavarde, sa chair à celui qui serait assez adroit pour l'atteindre les yeux bandés et le décapiter.
Les musiciens se mirent à jouer un air de danse. Les
LE ROMAN RnSTlQirK EN BOHÊME.
jeunes gens tirèrent au sort pour savoir qui d'entre eux murcherail le premier contre le coq. Le sort désigna Tomn. On lui banda les yeux, on lui mit le sahre en main, le diable lui lit faire trois fois le tour du tonneau, le plaça juste en face du coq et lui donna le signal. Toma s'avança bravement ; mais le diable et le komediant le suivaient, l'un pour l'étourdir de ses cris, l'autre pour agiter une sonnette à ses oreilles ; les spectateurs criaient pour le dérouter. Arrivé à l'endroit où il croyait trouver le coq, Toma donna un coup de sabre, mais un si grand coup qu'il perdit l'équilibre et tomba par terre tout de son long. La foule éclata de rire, et Antoch ne put s'empêcher de partager l'bilarité générale. Ce spectacle le reportait aux jours heureux de sa jeunesse, 11 avait été jadis le héros de ces fÈtes : il était célèbre par son adresse à décapiter le coq. A voir la gaucherie et les mésaventures des concurrents qui mettaient tour à tour le bandeau, il lui prenait envie de se mêler à leurs jeux.
Au bout d'une heure, tous les jeunes garçons avaient défilé devant le coq sans réussir à l'atteindre ; quelques spectateurs se tournèrent vers Antoch et l'invitèrent à essayera son tour. Il résista quelque temps, pui.s entra dans la lice et manqua le coq comme les autres. Il Citait son bandeau quand tout à coup une main vigoureuse lui arracha brutalement le sabre qu'il tenait encore ; il vit devant lui une jeune Slle, une grande et belle brune, en corsage rouge et en jupe noire ; elle ee fit bander ImJ
2o8 ÉTUDES SIAVBS.
yeax, pirouetta sur elle-même, et d'an pas ferme et décidé se mit à marcher dans la direction du coq, arriva devant lui, fit tourner le sabre trois ou quatre fois en Tair et lui abattit la tète. Les applaudissements éclatèrent de tous côtés ; la jeune fille, sans paraître s'en émouvoir, ramassa dans Therbe la tète du coq, la piqua au bout de son sabre, puis on la mit sur le tonneau, et on la porta en triomphe autour de la prairie.
Antoch avait suivi toute cette scène avec un intérêt fébrile ; quand la jeune fille passa devant lui, portée sur les bras nerveux de ses admirateurs, il put voir combien elle était belle ; son teint était un peu bronzé, mais ses yeux brillaient comme des grenats, ses lèvres comme du corail, ses dents comme des perles. Tout .son visage respirait Taddace et la joie. — Quelle est cette fille ? demanda Antoch à son voisin Toma.
— Ce n'est pas une fille, c'est, je crois, le diable en personne. C'est la nièce du cordier Prezak, qui vit làbas à Prosek, dans la montagne. Elle était orpheline ; il l'a adopté, et il a bien fait, car elle vaut deux garçons pour le travail.
— Je ne l'avais jamais vue.
— Ce n'est pas étonnant, elle est souvent à voyager avec son oncle sur les frontières de Saxe et de Prusse. Elle s'entend fort bien aux aff^aires ; elle sait atteler et conduire les chevaux. Elle s'appelle Sylva.
Cependant la promenade triomphale était finie ; la jeune fille descendit de son tonneau, et, tandis que la
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
^^toule ae précipitait dans l'intérieur du village pour allei;! ^B -danser, Sylva s'efforçait de s'ouvrir un chemin dans la I ^ direction opposée. I
— Ne viens-tu pas avec nous à. la musique? lui do^J maudft Antoch. — Cette fille bizarre l'inléressait ; sa4 hardiesse lui plaisait. I
— Pourquoi donc irais-je? répondit Sylva d'un air J ^^ à la fois ironique et impertinent, 1 ^^h — Pour faire comme tout le monde. 1 ^^B — Je n'ai point l'habitude de faire comme tout le J ^Vmonde. 1 ^1 — Aujourd'hui tu serais la reine du bal ; tu as vaincafl ^B'tous nos jeunes gens, et tu as le droit de choisir too | ^■'.danseur.
^P — Jolis danseurs, sur ma foi! Des gansons qui ne Bavent pas seulement tuer le coq I Je n'*n voudrais pas pour tout l'or du monde. Ik ne sont bons qu'à porter ^ jupon.
— Sylva éclata de rire, et continua de reculer dans la foule.
k Malheureusement d'autres qu' Antoch avaient entendu '£es propos impertinents. Les garçons, après avoir tenu 1 conseil, coururent après elle ; Antoch les suivit, bientôt * il tes eut dépassés. U était dans une disposition d'esprit où l'on chercherait volontiers querelle h son meilleur ami ; il lui semblait que Sylva avait voulu spécialement ^vi-se moquer de tut ; évidemment elle counaissaitsesmal.^ ^Bjhçurs domestiques. 11 voulait interroger cette étrajuM
fille, connaître le fond de sa pensée ; mais Sylva avait de bonnes jambes, elle était déjà sur la lisière du bois, elle allait s*y perdre. Antoch fit un effort désespéré, lui coupa la route, et la saisit par la taille.
— Tiens-la bien 1 tiens-la bien ! criaient les jeunes gens tout essoufflés.
Sylva se débattait énergiquement ; Antoch Tétreignit comme avec une main de fer. Un moment, il sentit le cœur de Sylva battre sur sa poitrine ; ce fut pour lui une sensation étrange, il faiblit. Sylva profita de son émotion pour dégager une de ses mains.
— Lâchez-moi, murmura-t-elle, sinon prenez garde.
— Mais Antoch redoublait d*efl*orts. Tout à coup il sentit à la main droite une vive douleur, et s'aperçut que son sang coulait. Sylva lui avait donné un coup de couteau. Il fut obligé de lâcher prise, et, avant que ses camarades fussent arrivés à soo secours, elle avait disparu.
— Tu nous le paieras, crièrent les garçons, qui se virent pour cette fois obligés de renoncer à la poursuivre ; autant eût valu courir après un écureuil.
Ils revinrent tout honteux au village, méditant quelque vengeance. Il fut décidé qu'on sommerait Sylva à faire des excuses ; si elle s'y refusait, on la traduirait devant le tribunal pour injures, coups et blessures. Antoch les laissa faire ; il était sur le point de partir pour un voyage, et n'avait ni le temps ni le désir de reve^
LE ROM.VM RUSTIQUE EN BOHEME. '211
DÎT sur cette affaire, où d'ailleurs il avait joué un rûle assez sot.
Le lendennain matin, il partit en efîet. 11 annonça simplement à sa femme qu'il la quittaitpour quelque temps, . I sans lui dire où il allait. Elle remarqua qu'il avait une I main blessée, et apprit bienlAl par ses domestiques ce qui s'était passé. Elle en éprouva une joie méchante, elle I eût volontiers embrassé Sylva; elle s'imaginait que le 1 dépit d'avoir été vaincu par une femme était le véritable motif du dépnrtdesunmari. Quelques jours après, les jeunes gens envoyèrent une députalion à Sylva dans la montagne pour lui demander des excuses, elle les refusa. Ils la- citèrent alors en justice ; elle y parut fière et railleuse, déclara qu'elle en effet voulu insulter les jeunes gens de Jestied, qu'elle avait à dessein blessé Antoi;h. Elle fut condamnée à huit jours de prison.
La rychtarica, dès qu'elle fut mise en liberté la prit à son service. Elle espérait ainsi rendre insupportaJsIé à Antoch le foyer domestique et l'obliger à la quitter tout à fait. Elle aurait pourtant bien voulu savoir ce qu'il était devenu; tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'il avait envoyé chercher à Prague un passeport avec lequel on pouvait voyager jusque dans les contrées les plus lointaines. Ce qui l'élonnait aussi, c'est que pn un kreutzer ne manquait dans la caiasedu ménage. Sylva avait grandi dans la montagne sans.qup oncle songeât à lui faire donner aucune espëfii lion. Elle ne connaissait l'école que de vue ; »
que de vagues notions du bien et du mal. Cependant personne ne pouvait rien trouver à reprendre à sa conduite. Sa rude vie avait développé en elle des qualités particulières. A un âge où toutes les filles ont en tête quelque amourette, on ne lui en connaissait point. Elle attirait par sa beauté, elle repoussait par sa sauvagerie; elle répondait par des éclats de rire, et, — Antoch en avait fait l'expérience, — malheur à qui la touchait ! On disait d'elle que c'était un garçon déguisé en femme. Lorsque, dans les veillées du soir, les mères cherchaient des fiancées pour leurs fils, nulle ne songeait à Sylva ; on la croyait incapable d'aimer et trop farouche pour se laisser jamais marier.
Ces excentricités charmaient la rychtarka ; Sylva de son côté trouvait ingénieux d'entrer en service chez la femme môme de celui qui avait été la cause de sa con damnation, au milieu môme des jeunes gars qui lui avaient voué une inexorable inimitié. Elle montra d'ailleurs dans ses nouvelles fonctions des qualités de travail, d'ordre et d'intelligence que sa maîtresse n'avait pas espéré trouver chez elle en la recueillant. La rychtarka croyait simplement avoir fait mauvaise action; elle reconnut bientôt qu'elle avait fait une bonne affaire. La gaîté de Sylva animait les gens de la maison ; son activité suppléait dans une certaine mesure à celle d' Antoch, dont l'absence se faisait partout sentir. Sylva était sauvage, mais elle aimait à entendre rire autour d'elle ; voir la rychtarka triste et sombre lui déplaisait. Un
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHÊME. 2l3 1
jour qu'elle était restéeseulc avec elle, elle lui demanda la cause de son chagrin. La rychtarka avait pris Sylva moins comme servante que comme alliée et confidente : elle lui raconta l'histoire d'Antoch d'une façon qui concordait peu avec ce que Sylva avait entendu dire aux gens du village ; mais celle-ci était mal disposée pour Ântoch depuis le coup de couteau qu'elle lui avait donné, et elle prêtait l'oreille aux plaintes de sa maltresse.
Par une pluvieuse soirée d'automne, Antoch revint enfin de son mystérieux voyage. H er.tra sans que personne l'annonçât dans lu ealle commune; nul ne lui souhaita la bienvenue. Les enfants dormaient ; la rychtarlca resta muette en face decet homme qu'elle avait si passionnément aimé. Elle aurait voulu le saluer quelle ne l'aurait pas pu. Un tremblement nerveux la prit à l'aspect d'Aotoch. 11 était aussi beau, plus beau peut-être qu'au temps où elle se montrait avec tant d'orgueil au bras de son jeune mari. Sansdoute d'autres femmes dans ses voyages l'avaient trouvé beau, peutêtre elles le lui avaient dit, peut-être il n'était pas resté inaccessible à leurs avances. Cette seule pensée causait ftla rychtarka une telle émotion qu'elle faillit s'éva-
Sylva était assise auprès d'elle et filait. Elle ne se^ [ leva point pour servir Antoch, comme c'eôt été son ■ ^^evoir. Larychtarlca remarqua ce détail et lui en sut
Antoch ôta sa pelisse mouillée et la suspendit près du poêle. Il était las, il avait faim et soif. S'adressant à sa femme, il demanda si elle pouvait lui faire servir quelque chose ; elle répondit qu'elle n'avait plus rien, d'un ton si froid qu'il ne fut pas tenté de renouveler sa demande. Sylva eut un mouvement de pitié, elle se retourna vers Antoch; il la reconnut, et comprit pourquoi sa femme l'avait fait entrer dans la maison.
— J'ai besoin de te parler, dit-il à la rychtarka. Viens demain matin dans ma chambre, nous causerons, et il se retira.
Le lendemain matin, sa femme ne vint pas le trouver ; il descendit : elle était sortie avec les enfants. Elle ne rentra que fort tard. Antoch Taccueillit froidement.
— Je t'ai priée hier soir de me donner quelques instants d'entretien, lui dit-il devant Sylva ; tu semblés m'éviter à dessein. Je voulais agir à l'amiable, il ne me reste qu'à me rendre chez le juge de paix. Nos querelles auraient dû demeurer entre nous; mais, puisque tu m'y forces, je les ferai connaître.
11 sortit de la chambre. La rychtarka pâlit : l'idée d'un scandale public l'épouvantait; elle craignait d'ailleurs que son gçndre ne trouvât le moyen d'en profiter. Elle réfléchit un instant, puis elle dit à Sylva d'aller demander à son mari ce qu'il lui voulait. — Si c'est quelque chose d'honnête, il pourra te le confier aussi bien qu'à moi.
^B LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME. 210
■^Elle pleurait presque de rage.
Sylva monta chez Antoch ; elle ayait été fort surprise de l'attitude qu'il avait gardée vis-à-vis de sa femme. Elle l'avait cru brutal et tyrannique; elle venait de lui voir une dignité froide qui lui imposait. Elle était presque fière du message que sa maltresse lui confiait, elle allait prouver qu'elle aussi pouvait être bonne à quelque chose. Elle entra brusquement, et exposal'objet de sa mission. Antocb l'éeouta en silence; quand il eut fini, il lui montra la porte d'un tel geste, avec un tel regard, qu'elle n'osa répliquer et se relira toute confuse. Jamais on ne l'avait ainsi regardée, jamais elle n'avait saisi sur un visage humain une pareille expression de mépris. Pour la première fois de sa vie, elle sentit qu'il est certaines convenances que l'on doit respecter; elle comprit que la rychlarka lui faisait jouer un rôle odieux. Sans bien se rendre compte des choses, elle éprouva une sorte de honte que jusqu'alors elle n'avait pas connue. Elle avoua naïvement à sa maltresse ce qui s'était passé, et, malgré les railleries et lesordrea impérieux de la rychtarka, elle n'osa plus remonter cbei! Antoch. Elle ne dormit pas de la nuit.
La rychtarka parvînt cependant, au bout de quelque jours, à vaincre ses scrupules et k l'engager de nouvea dans ses intérêts. Quoi qu'il eilt dit, Antoch n'étai^ point allé chez le juge. Il restait presque toute 1 journée dans sa chambre occupé à lire et à écrire, rychtarka chargea Sylva de l'épier et de lui rapporte
jusqu'à ses moindres actions. Elle accepta ce rôle sans trop de répugnance et presque avec joie; mais si étroite que fût sa surveillance, elle ne réussit point à trouver Antoch en défaut. La rychtarka lui avait raconté que son mari buvait, qu'il jouait aux cartes seul pour apprendre à gagner dans ses voyages ; jamais elle n'avait pu Ty surprendre. Il était toujours seul, il allait dîner et souper chez sa mère dans la montagne, il ne parlait jamais à sa femme. Un jour, le facteur lui apporta une lettre. La rychtarka prêta i'oreille, Antoch priait le facteur de lui retenir une voiture à la ville voisine.
Il allait donc repartir? Qu'était-ce que cette lettre? La rychtarka appela Sylva et lui confia ses inquiétudes. Sylva se glissa aussitôt à pas de loup derrière Antoch, et le suivit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle croyait qu'il ne l'avait point aperçue. Tout à coup il se retourna brusquement.
— Bravo, s'écria-t-il, la voilà, cette fille si fîère qui a mieux aimé aller en prison que de dire deux mots d'excuses I Bel orgueil, ma foi, pour le métier que tu fais làl Combien la rychtarka te paie-t-elle, pour cela?
— Sylva ne répondit pas. — Je comprends, poursuivit Antoch, ta haine pour moi. Tu t'imagines que c'est moi qui t'ai fait poursuivre: en cela tu te trompes ; j'avais bien d'autres soucis en tête. Tu me croiras, si tu veux, peu m'importe. Tu me traites en ennemi, tu me montres sous toutes les formes que tu me hais. Je sais ce que tu
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHÈME
"fais auprès de la rychtarka: tu dénattires tous mes actes, toutes mes paroles. Qui sait espionner comme toi sait bien aussi mentir.
— ■ Mentir 7 nonl répliqua vivement Sylva en relevant ïttlête, qu'elle avait jusqu'alors tenuebaissée, et en dardant ses yeux noirs sur Antoch. — Oui, je l'avoue, je suis votre ennemie. Oui, votre femme m'a chargée de voua surveiller; je lui ai dit ce quâ vous faisiez, rien de plus.
Antoch sourit amèrement. Ainsi cette fille apportait une certaine fierté dans le triste métier qu'elle faisait ; son amour-propre ae réviJllait àl'idée qu'on pouvait la soupçonner de mensonge. Elle se mordait lea lèvres, des larmes de rage coulaient dans ses yeux. Il i fixa sur elle un long et pénétrant regard et continua:
Je veux bien croire que le mensonge te répugne. Eh bien I je vais te donner une marque de confiance. J'ai des affaires importantes à régler avec ta maîtresse; tu es sa confidente, écoute ce que je vais te dire, et rapporte-le-lut fidèlement. Tu sais où lea choses en sont entre moi et ma femme. IQJPh'aa pas besoind'apprendre qui de nous deux a tort ou raison. J'aurais déjà débarrassé la rychtarka d'un mari importun, si je ne tenais k ménager le nom et l'avenir de mes enfants. Je veax j donc me séparer d'elle sans que le monde en soit ïii'j formé. Désormais ce qui est à elle n'est plus à moi, ce 1 qui est à moi n'est plus à elle. Il y a quelque temps, ] je Buia parti d'ici avec de l.'argent emprunté pour cher- i
2l8 ÉTUDES SLAVES.
cher fortune. Je suis allé jusqu'en Hongrie, j'ai acheté des chevaux, je me suis mis à faire le commerce/ Mas affaires ont été bonnes. Je m'y connais, en chevaux, on sait que je suis honnête homme, et j*ai déjà une belle clientèle. Je vais me remettre à voyager, je vivrai ainsi séparé de ma femme sans que le monde y puisse trouver à redire. Du reste, je n'entends pas lui laisser toutes les charges de la maison, je lui enverrai de quoi élever les enfants. Dieu m'est témoin que j'ai rempli tout mon devoir envers elle, et que je n'ai rien à me reprocher... J'étais jeune et sans expérience quand je l'ai épousée; je l'ai aimée et respectée autant que j'ai pu. Si elle l'avait voulu, nous aurions pu vivre heureux jusqu'à la mort. L'orgueil l'a perdue ; elle a voulu faire de moi son esclave. Aujourd'hui tout est fini entre nous. Dans quelques instants, je serai parti d'ici. Remets à ma femmes ces dillets de banque ; ce sont des florins que j'ai mis de côté pour les enfants. Adieu, Sylva.
Antoch rentra dans sa chambre. Sylva était plus morte que vive; tout un monde de sentiments nouveaux s'agitait en elle. Jusque-là, elle n'avait connu que la douleur physique; les tendresses du cœur lui étaient restées étrangères. Toute jeune encore, elle avait perdu ses parents ; elle n'avait ni frère ni sœur. Les jeunes filles la fuyaient, les garçons se moquaient d'elle, son oncle la maltraitait. Elle n'avait guère de sa vie aimé que le cheval noir et le gros chien de la maison où
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
elle avHÏl grandi. Il semblait qu'an charme jusqu'alors eût pesé sur elle ; ce charme, Antoch venait de le rompre. D'après une légende slave, l'humme cumpreiid le langage de la nature, le chant des oUeaux et la .vuix des animaux daua la nuit de Nuël, à cette heure sainte où naquit lesauveurdu monde. Cette heure était venue pour Sylva; elle comprenait maintenant le langage du cœur, le langage le plus sublime de la nature. A restime, àTadmiration qu'elle éprouvait pourAnloch, se joignait un profond mépris pour sa maltresse. Un instant elle conçut l'idée delà quitter immédiatement et d'aller se mettre en service ailleurs; mais elle réfléchit qu'elle pouvait se rendre plus utile en restant chez cette femme, que peul-ôlre il lui seruil possible de réparer une partie du mal dont elle était la complice invoionlaiie. Elle redescendit, et alla rendre compte de su mission à la rychlarku.
Antoch quitta la maison et reprit son commerce de chevaux; dans les premiers jours, il rencontra beaucoup de mauvaise volonté chez les maquignons d'alentour, irrités de voir entrer en scène un nouveau concurrent. Sou assiduité au travail, sa persévérance, surmontèrent tous les obstacles. Ses rivaux, vinrent euxmêmes, au bout de quelque temps lui proposer une
llô ETUDES SLAVES.
association, et sous son intelligente direction elle pros« péra rapidement. Antoch ne manquait jamais d'envoyer à la rychtarka une partie de ses bénéfices. Toute son activité ne pouvait pourtant lui faire oublier le chagrin qui le dévorait. Il songeait sans cesse à son bonheur passé, à sa vieille mère, à ses enfants, qu'il avait pour ainsi dire laissés orphelins. Dans les rares visites qu'il leur faisait, il avait eu la consolation de voir qu'ils étaient mieux élevés qu'il ne l'aurait espéré; ils étaient affectueux, ils allaient à l'école et y faisaient de grands progrès. Évidemment ils étaient soumis à une heureuse influence ; Antoch attribuait cette bonne éducation aux soins de la rychtarka, et il lui en savait un gré infini. Parfois il aurait voulu interroger ses enfants sur le compte de leur mère; mais, chaque fois qu'il commençait, ils montraient un certain embarras qui l'empêchait de continuer.
11 supposait que la rychtarka leur défendait de parler d'elle à leur père, et il ne voulait pas les obliger à lui désobéir. Du reste, les colères de la rychtarka semblaient apaiséesdepuis qu'Antoch lui avait fait annoncer que désormais tout était rompu entre eux. Elle parlait rarement de son mari à Sylva, et se montrait convenable avec lui quand par hasard il venait séjourner à Jestied. Elle menait une vie retirée; elle n'allait guère qu'à l'église, et l'on disait dans le village qu'elle commençait à devenir raisonnable. Il n'en était rien. Le plus souvent elle passait les soirées devant son miroiri
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME. 221
occupée à peigner sa chevelure, à essayer les bijoux et les toileltes qui plaisaient naguère à Antoch ; parfois aussi elle allait en cachetle chez le vieux Mikusa, en clioisisant pour lui rendre viaile les nulU lea plus noires. Sylva elle-mfime n'était pas dans le eecret de ces excursions. C'était elle qui menait toute la maison depuis que su maîtresse semblait tombée dans la dévo- ■Hon. C'était par son intermédiaire qu'Anloch réglait ses comptes avec la rychfarka. H lui parlait peu du reste, elle semblait l'éviter, et il ne la recherchait jamais. Il n'y avait point entre eux d'hostilité, il n'y &vait pas non plus d'amitié.
Deux années s'étaient écoulées sans qu'Antoch eût célébré laNoël avec ses enfants. Il ne put se résoudre à laisser une troisième fois passer celte grande fête sans se réunir à ceux qu'il aimait. Le 24 décembre il revint donc à Jeslied. La nuit de Noël en langue bohème a un beau nom: on l'appelle stiedry vcczer, la soirée magnifique. 11 n'est si pauvre chaumière qui ne s'illumine, qui ne soit ornée d'un arbre élégamment décoré. Antoch fit provision de jouets et de gâteaux pour ses enfants ; il laissa sa voiture à la ville et se dirigea vers Jeslied 6 pied, La nuit était blanche de givre et de neige; aux fenêtres des maisons brillaient des torches de résine. Tout en traversant le bois, Antoch entra dans le chemin qui conduisait au logis de A vieille mère ; il se dit que la pauvre femme ne l'avait pBB vu depuis bien longtemps, que sans doute
elle était seule, et que sa visite lui serait une si douce surprise. 11 pressa le pas, et atteignit bientôt la haie du petit jardin où il avait si souvent joué autrefois. A. ce moment, la porte de la chaumière s'ouvrit, et un long reflet de lumière tomba sur la neige. Une femme parut sur le seuil. Elle était grande et droite ; ce n'était pas la mère d'Antoch. Surpris de cette apparition, il se mit en observation derrière un arbre. La jeune femme, — sa démarche disait qu'elle était jeune, — s'approcha du premier arbre qu'elle rencontra dans le jardin, écarta la neige qui en recouvrait le pied, tira de son tablier trois poignées de farine, et les jeta autour de l'arbre enchantant.
Jolis arbres, gentils arbres.
Venez aujourd'hui manger avec nous ;
Quand vous aurez mangé, Nous Tiendrons aussi manger avec vous.
Antoch se croyait le jouet d'une hallucination. Il se frotta les yeux et fit le signe de la croix ; mais le fantôme ne disparut point. La jeune femme allait lentement d'arbre en arbre, et à chaque arbre elle jetait trois poignées en répétant la même formule. Lorsqu'elle eut ainsi visité tout le jardin, elle jeta ce qui était resté dans son tablier sur le gazon blanchi par le givre, et chanta :
Gentil gazon, quand tu auras mangé.
Noire chèvre viendra aussi manger avec toi.
LE RONIAN RUSTIQUE EN BOHEME
Plus Antoch écoutait, plus il lui semblait reconnaître cette voix. La jeune femme retourna vers le seuil de la chaumière, s'agenouilla, fila le soulier de son pied droit, et de la main gauche le lanqa avec force paiS'-a dessus sa tête. Le soulier alla tomber au-delà de l&fl haie du jardin près d'Antoch ; elle courut pour le reprendre. C'était un soulier de velours noir avec uns boucle d'argent et un talon rouge, tel que les jeunes. filles de Jestied en portaient les jours de grande fèteB>J Antoch le ramassa. En arrivant près de la haie, elle sel trouva face à face avec lui. Tous deux à la foia I poussèrent un cri de surprise: c'était Sylva. Ils se regai^ I rent quelques instants sans mot dire. Antoch le pre>l mier rompit le silence. M
— Que fais-tu ici? I
— Entrez, et vous verrez. ■ Il la suivit et entra chez sa mère. Tout dans rhumbla''j
demeure respirait la propreté, la joie, la piété de cel grand jour. L'âtre flamboj'utt, les fenêtres étaient ornées. I de fleurs desséchées; dans un coin, sous les saintes. I Images, la vieille mère Jirovets était assise devant une 1 table couverte d'une nappe blanche. A côté d'elle, frais 1 et roses, étaient les deux fils d'Antoch. Ainsi que leur I grand'mère, ils tenaient bous la nappe leurs mains plei' 1 nés de petites pièces d'argent. Suivant la tradition! locale, Dieu préserve de la misère ceux qui dans cette] nuit solennelle mettent ainsi leurs biens sous sa protec-^fl tion. Sur la table brûlait une bougie dans un vieoH
flambeau; la nappe était couverte de pommes, de poires, de noisettes. La grand'mère était en train d'expliquer à ses petits-enfants qu'il ne fallait toucher à rien avant qu*on eût fait manger la chèvre dans sa crèche et les arbres dans le jardin.
Il serait inconvenant, leur disait-elle, de souper ce soir avant les arbres et les animaux, qui nous nourrissent toute Tannée: il faut qu'une fois au moins nous leur fassions les honneurs. Dans plus d'une maison, on a oublié ce pieux usage; alors les vaches et les arbres punissent l'homme de son ingratitude en lui refusant du lait et des fruits.
Gomme elle achevait son discours, les enfants se retournèrent et reconnurent leur père.^Ils se jetèrent à son cou et faillirent l'étouffer de leurs caresses. La vieille mère pleurait de joie.
— D'où venez-vous donc ? comment étes-vous ici ? — leur demanda Anloch quand la première émotion fut un peu calmée, 11 savait que la rychtarka n'aimait point sa belle-mère, et il ne pouvait comprendre comment elle avait pu lui envoyer les enfants pour la nuit de Noël.
— C'est Sylva qui nous a amenés, répondirent les enfants, — et ils se jetèrent sur les genoux de Sylva, lui prodiguant les caresses dont ils avaient tout à l'heure accablé leur père. Antoch regarda la jeune fille d'un œil soupçonneux ; évidemment sa présence lui gâtait le bonheur qu'il éprouvait à revoir sa mère et ses enfants.
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
Sylva le devina, et fit un mouvement pour sortir. 1 grand'môre la retint et la pria de préparer le souper^] Elle mit sur la table un glteuu de millet, des pois chl- 1 ches, de la crème, des pommes et des noisettes, Sylva J veillait à ce qu'aucune miette de pain ne tombât par J terre. Quand le souper futtermitié, elle enleva la nappe, . et sortit pour aller suivant la coutume, jeter les restes I dans le jardin. Les enfants la suivirent.
Antoch attendait ce moment avec impatience. 11 de* aussitôt à sa mÈre pourquoi S3'lva était i elle. 11 avait été choquédes manières affectueuses de sal mère à l'égard de cette fille; s'il avait prévu qu'il lai rencontrerait, il ne serait certainement pas venu dan&l la montagne. — Sylva non plus ne serait pas venu ici ] ce soir, répliqua la mère, si elle avait pensé t'y trouver ; mais moi je suis bien aiae que le hasard vous ait réunis. Le secret commençait à me peser ; j'étais peinée de ne pas pouvoir te dire combien cette fille est bonne pour moi. Elle me traite comme si j'étais sa mère ; mais . elle ne veut pas que tu en saches rien. Elle a peur quei que tu ne lui permettes plus de venir ici. Il parait quel tu ne peux pas la souffrir.
— C'est vrai, et je ne comprends pas comment vou&H pouvez la tolérer. C'est l'âme damnée de la rychtarkaj Je vous ai assez souvent raconté comment elle a'
" envers moi. Si elle s'introduit ici, c'est à coup r nous espionner et tout rapporter h sa maitreast - Je sais ce qui s'est passé : tu me t'as raconté,
2%6 lÎTUDES SLAVES.
aussi me Ta dit ; mais il y a des choses que tu ignores. Tu le rappelles le jour où tu Tas surprise en Irain de t'épier et où tu lui a fait de si sanglants reproches. Ce jour-là, ses yeux se sont ouverts ; elle a reconnu combien la rychtarka t'avait calomnié, et pourquoi elle Tavail prise à son service. Elle s'efforce maintenant de réparer le tort qu'elle t'a fait. Je ne l'ai pas crue d'abord ; longtemps je l'ai observée avec défiance; aujourd'hui je l'aime comme ma fille, et j'ai du chagrin quand une semaine se passe sans qu'elle vienne me rendre visite. Tu vas me demander pourquoi [elle est restée chez la rychtarka. Elle aurait pu la quitter depuis longtemps : on lui a offert d'entrer dans d'autres maisons ; elle aurait, si elle l'avait voulu, trouvé plus d'un amoureux ; elle reste chez la rychtarka dans ton intérêt et dans celui de tes enfants. Ta femme néglige complètement tes enfants ; c'est Sylva qui s'en occupe. Elle les envoie à l'école, elle les soigne, et quand la rychtarka dit devant eux du mal de toi, elle leur explique que c'est une plaisanterie, et qu'ils n'en doivent rien croire. Chaque soir, elle prie pour loi avec eux et leur parle de leur père. Lorsqu'elle aie temps, elle vient me voir avec les enfants et me rend toujours quelque petit service Sans doute elle est un peu sauvage ; mais c'est un cœur d'or. Du reste, tu le reconnaîtras bientôt toi-même, elle est bien changée à son avantage. Elle écoute mes conseils, elle me prie de lui en donner; elle serait maintenant désolée de faire quelque chose de
tB ROMAN RUSTIQUE EN BOHÈMF. 227I
malséant pour une jeune Qlle. Ce n'est pae elle aujourd'hui qui irait tuer le coq ou se faire mettre en prison pour une plaÎBanterie. La rvchtarka tient encore à elle, mais ne lui montre plusla même confiance qu'autrefois. C'est elle qui a imagiq^ de m'amener tea enfanta ce Boir; elle a envoyé sa maiirease à un pèlerinage à quet, ques milles d'ici. La rychtarka y est allée, un peu p«f curiosité, beaucoup pour faire étalage de sa dévotion.. Je me défie plus encore de cette femme depuis qu'elle' affecte tant de piété. 11 me semble toujours qu'elle médite quelque chose contre toi...
Comme elle disait ces mots, Sylva rentrait avec let^ enfanta. Antoch s'efforçait en vain de dissimuler bod émotion; il faillit se jeter à ses pieds et lui demander pardon de la défiance qu'il avait montrée à son égard. Sylva vit qu'on avait parlé d'elle, et qu'il ne lui en voulait plus. Une rougeur subittkse répandit sur ses traits; elle s'arrêta et fixa ses grands yeux noirs sur Antoch. Toute son àme était dans ce regard ; elle remerciait Antoch de lui avoir pardonné, elle lui reprochait doucement de l'avoir si longtemps méconnue. Dieu sait combien de temps aurait duré celte aciîne muette, enfants, en sautant sur les genoux de leur père, n'avaient découverts dans aes poches les jouets et les gâteai qu'il leur avait apportés et qu'il avait oublié de 1 E. Us s'en emparèrent, et Sylva avec eux. On voyait bien q ié& & ce râle de mère ou de smur alaée î;
sir de la regarder. Elle essayait les trompettes, rangeait les soldats en bataille ; son visage avait une expression de bonheur qu'An toch ne lui avait jamais vue. Il l'observait du coin de Fœil tout en racontant à sa mère ses voyages et ses affaires ; plus d'une fois il interrompit son récit pour contempler tout à son aise le tableau que lui offraient Sylva et ses deux fils.
Il aurait voulu s' absorber dans ce spectacle charmant; mais sa mère le pressait de questions. Pour la première fois de sa vie, il la trouvait importune. Sylva, de son côté, écoutait autant que le lui permettaient les enfants. Du temps où elle vivait chez son oncle, elle avait vu vendre et acheter bien des chevaux : elle connaissait les termes du métier ; plus d'une fois elle vint au secours d'Anloch pour expliquer à sa mère tel ou tel détail. Les enfants, las déjouer, finirent par s'endormir, et Sylva prit place sur une escabelle aux pieds de la mère Jirovets. La vieille femme, tout en écoulant son fils, passait ses doigts amaigris dans les beaux cheveux noirs de la jeune fille. A certains moments, Antoch était si ému que les paroles s'arrêtaient sur ses lèvres, et Sylva se chargeait de compléter la phrase. Que sa voix semblait sympathique à Antoch I Jamais il n'avait entendu plus douce musique. Sylva d'ailleurs avait vu et appris bien des choses ; elle racontait des souvenirs de son enfance, des épisodes de ses voyages sur les frontières de Saxe et de Silésie. Antoch ne se lassait pas de l'écouter ; la mère Jirovets jouissait du bonheur de son fils. Us se-
LE ROMAN RUSTIQUE EN DOliiîME.
. raient restés ainsi (le longues heures; mais ia cloche du village sonna le premier coup de la messe de minuit, et pour rien au monde la mère Jirovets n'y aurait
manqué. g
— Comment les cnfanls vont-ils retourner à la mai- I son ? demanda Anlucli, non sans quelque inquiétude, el I se reprochant d'avoir trop longtemps retenu Sylva chez I sa mère. M
— C'est bien facile, répondit-elle, j'en prendrai un I Bur les bras, et vous l'autre. Vous m'accompagnerez |V jusqu'à la maison, et voua retournerez ensuite chercher I votre mère à l'église. I
Elle enveloppa bien cliaiidement les enfants; Antoch ^ prit l'alné dans ses bras, el sortit le premier. Sylva le suivit ; elle avait baissé sa capuce jusque sur la tête du petit, et elle le serrait sur son sein si tendrement qu'An-
loch ne put s'empêcher de songera ce tableau d'église J
i|iii représente la fuite en Egypte. Ils redescendirent vers 1
11! village par ce même chemin qu'Anloch avait gravi 1
quelques heures auparavant. Que de changements en si I
]>cu de temps I II lui semblait qu'il avait moins vécu I
toutesavieque pendant celle nuit de Noël. Antoch avait- -■
il jamais été jcime? Su jeunesse ne venait-elle pas de I
commencer là dans cette chaumière, en face de sa ' mère et de Sylva? La neige durcie craquait sous les pieds des voyageurs attardés. Les étoiles brillaient au
ciel, la neige scintillait sur la terre ; la voix de la clo- ■ che annonçait aux hommes que la lumière du mond$;^|
23o lâTUDES SLAVES.
était née. Paix et gloire I disaient le ciel et la terre ; paix et gloire I chantait le cœur d'Antoch.
Ils arrivèrent sans mot dire à la maison de la rychtarka, Antoch déposa doucement sur les bras vigoureux de Sylva Tenfant qu'il tenait. — Tu seras toujours une mère pour eux et une fille pour ma mère ? lui murmura-t-il à Toreille.
Sylva fondit en larmes ; ce fut sa seule réponse.
Après le nouvel an, Antoch reprit ses voyages et ses affaires. Tous ceux auxquels il se présenta furent frappés du changement qui s'était opéré en lui ; autrefois taciturne et mélancolique, il respirait maintenant une gaîié radieuse. Un bonheur ne va jamais seul. Antoch réussit dans ses marchés mieux encore que de coutume; quand vint le printemps, il avait réalisé un bénéfice de quelques milliers de florins. Il ne put résister au désir de prendre un peu de repos et d'aller revoir sa vieille mère. Etait-ce seulement sa vieille mère qu'il voulait revoir? Par un soir d'avril, il revint à cette chaumière des montagnes où la nuit de Noël lui avait donné tant de bonheur. Cette fois les fenêtres n'étaient point illuminées, le jardin était triste et morne. Antoch s'arrêta au bord de la haie, et chercha des yeux l'enchanteresse apparition qu'il avait rencontrée lors de son dernier
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHÊME. 23 1
voyage. Personne I II lui sembla qu'il n*ayait rien à dire à sa mère, rien à voir chez elle, et il se demanda B*il n'allait point 8*en retourner comme il était venu.
Il surmonta cependant ce mauvais mouvement, poussa la porte du jardin, et entra dans la chaumière. Sa mère, qui en ce moment récitait son chapelet, sauta de joie à son aspect ; elle fit trois fois le signe de croix sur le front de son fils, prit les deux mains d*An« toch, et tàta dans l'obscurité son visage et ses cheveux comme pour deviner s'il était toujours joyeux et bien portant. Elle paraissait très agitée. — Ne serais-tu point malade 7 lui demanda son fils.
— Non; mais j'ai eu de grandes inquiétudes.
— Est-il arrivé quelque chose aux enfants 7— Antoch se mordit les lèvres ; il songeait à une autre personne;, dont il n'osait prononcer le nom.
— Les enfants vont bien, répondit la mère Jirov<;tM ; c'est pour toi que je suis inquiète.
— Pourquoi 7
— La rychtarka me préoccupe beauc^^up, mon (uitaui ; ne crois pas qu'elle te pardonne jam4JH d<; l'avoir tt\$nu donnée. Elle affecte TindilTérence ; au fond, i*lUt nïn^che un moyen de te faire rentier khan »ta loi. i.KhHU^,moi bien. La nuit, quand je ne puj« dot mît , j<; int l^v<: et je vais priera celte fjAit*:. I'J.j»iî': ji» i^/a i Ht v«i U rychtarka .avant TauLe ^Hilt 'J j boi« ; t Jf >**:» ^**''-^'-*t/*', les chiens hurlaient ; tUtt f^; venait *Ut ';/<<;/. ',*-, m*-./. Mj kuia. Je t'en prie, mon fil^ rieffi^n^e mu, ta*: ^o>.<- iU:ti,
quand tu vas à la ferme. Sylva m'a raconté d'étranges choses. Chaque fois que tu viens, c'est la rychtarka qui pétrit ellç-méme le pain ; sans doute elle y noêle de ses cheveux comme le font les femmes qui veulent attirerun amant. Autre indice : les plus beaux pigeons disparaissent sans qu'on puisse connaître le voleur. Singulier voleur 1 il étrangle les colombes et les jette dans les champs après leur avoir arrachéles yeux. J'ai entendu dhre dans ma jeunesse que Ton peut faire un philtre d'amour aven des yeux de pigeon arrachés vivants.
— C'est pourtant vrai... Je me souviens que la bière et le pain avaient parfois un goût étrange... Je sais d'ailleurs que la rychtarka est superstitieuse. Je vous promets de ne rien manger chez elle ; je prendrai mes repas ici comme autrefois.
— Non; la rychtarka se douterait de quelque chose. 11 est convenu avec Sylva qu'elle t'avertira en toussant lorsque tu devras t'abstenird'un certain mets. C'est elle qui m'a révélé toutes les manœuvres de la rychtarka; elle l'observe avec soin, et elle a de sérieuses inquiétudes. Un jour elle l'a vue lire à l'envers dans un grand livre rouge. Une autrefois la rychtarka lui a dit: <« Ne me parle pas de cet ingrat, tant que je ne l'aurai pas maté, — et il sera maté, je te le garantis. » Si tu doutes, demande plutôt à Sylva ; mais que fait-elle aujourd'hui? je l'ai attendue vainement toute cette ^près midi. Il y a huit jours que ni elle ni les enfants sont venus. Il n'y a pas tant à faire à la maison... Ah I j'oubliais,
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
aujourd'hui la fête des flleuses ; Sylva y eera sans (ioulcnllÈe, On donse ce soir à l'auberge, et je serais bien aise qu'elle y fût. Forle et belle Dlle comme elle eat, il serait grand temps qu'elle fit choix d'un mari. Je le lui conseille souvent.
L'obscurité ne permit pas à la mère Jirovels de remarquer la pâleur qui se rf pandit sur le visage d'Antoch h ces mots. Sylva se marier? Sylva allerà la danse pour y choisir quelqu'un des garçons du village? Étaitce possible ? élait-ce bien cette même Sylva qui lui était apparue dans ta nuit de Noël? Jamais jusqu'alors il n'avait pensé que Sylva pouvait se marier.
Pour s'arracher aux émotions qui venaient l'assaiUir, il demanda des nouvelles de ses enfants ; puis, n'y tenant plus, il déclara qu'il allait leur dire bonsoir avant qu'ils ne fussent endormis. D'un pas rapide, il descendît à l'auberge, entra dans la salle où l'on dansait; presque toutes les jeunes filles du village y étaient réunies, mais il n'y vit point Sylva. Il courut à la ferme. Valets et servantes, tout le monde était sorti, la rychlarka étoit absente. Aittoch ouvrit d'une main fiévreuse !<j porte de la grande salle, la seule où il avait vu briller Il ne lumière ; Sylva était assise auprès du foyer. Kn en- Iriidant ouvrir, elle poussa un cri de joie, un cri tel que j I n lis Antoch n'en avait entendu dans sa vie. Klle lui tendit les deux mains; il les pressa sur son cceur et faillit les porter à ses lèvres. — Ainsi, tu n'es pas alléo à la fête ? lui demanda-t-îl.
a34 ÉTUDES SLAVBS.
— Quaurais-je été y faire? répondit-elle en rougissant. Yous savez que je ne suis plus cette étourdie que vous avez connue jadis. Yous m^avez appris bien des choses que j'ignorais ; voire mère m'a corrigé debiendes défauts. J'écoute ses conseils, et je tâche d'en faire profiter vos enfants, afin qu'ils puissent ressembler à leur père... Yous m'avez pardonné, n'est-ce pas?
— Si je t'ai pardonné I murmura Antoch d*une voix attendrie.
— Je ne cesse, reprit-elle, de songer à cette soirée de Noël que nous avons passée ensemble chez votre mère, je lui en parle souvent; mais, si d'autres prononcent votre nom devant moi, je suis toute honteuse, et je me sauve ; c'est sans doute à cause du mal que je vous ai fait ? Et vous, songez-vous quelquefois à moi ? Comme vous êtes pensif 1 Qu*avez-vou3?
Antoch lâcha brusquement les mains de Sylva. Elle venait, sans le savoir, de répondre à la plus secrète pensée de son cœur. Ce qui n'avait été jusqu'alors chez lui qu'espérance, rêve, sentiment inconscient, tout cela était donc vrai. Elle l'aimait I et ils étaient séparés par un abîme. Il croyait n'éprouver pour elle qu'une affection fraternelle, il s'était trompé ; il avait laissé germer en lui une passion qui menaçait d'engloutir sa vie et son honneur. — Sylva, je t'en prie, B*écria-t-il,ne parle plus de lanuit de Noël ; tu n'en re verras jamais une pareille.
— Pourquoi? reprit-elle doucement: j'espère au
LE BOMAN PUSTIQUE EN BOHEME.
"contraire que noua en passerons encore plus d'une en- j BCmble. Youa vous effrayez trop : les enfants ne sont 1 pas si mal qu'on vous l'a fait accroire. .
L — Cummenl les enfants? Que veux-lu dire ?
H — Vous ne savez donc pas ? Je croyais qu'on vous J
*8vnit dit que les enfants étaient malades, et que vous craigniez pour leur vie; mais il ne faut pas vOus épouvanter. Le docteur est venu deux fois, il m'a dit qu'il répondait d'eux. Je n'en ai point parlé à votre mère de peur de trop l'inquiéter, ^ Elle lui raconta que trois] jours auparavant les deui garçons avaient été pris de 1 la petite vérole. La rychtarka, au lieu de les soigner, avait immédiatement quitté la ferme, et Sylva était restée seule avec eux. — Ils sont là, à côté, dit-elle, veneï j les voir. — Anloch la suivit dans la chambre voisine; les enfants dormaient.
— l'auvres orphelins 1 murmura-t-il en baisant leurs J fronts brûlants. Ainsi la mère à la gardi3 de qui je vous | avais luissés vous abandonne, et c'est une étra qui tient ici la place qu'elle a désertée I La malheureuse, elle a comblé la mesure. Le ma! qu'elle m'a fait à moi, I je le lui aurais pardonné. Ce qu'elle vous fait à voua, J je ne lui pardonnerai jamais. Désormais vous ne l'ap-J pellerezplus votre mère.
11 passa la nuit au chevet de ses enfants, se relayant! avec Sylva pour les veiller. Le lendemain, lu fié prit ; le médecin déclara qu'il avait gagné la maladitf des enfants, li^ylva envnyn au plus vite chercher lamé j
Jirovets.» Pendant plusieurs jours, Antoch fut entre la vie et la mort. Sylva le soignait avec sa mère. — S'il meurt, pensait-elle, je ne lui survivrai pas. — Souvent Taurore la surprit absorbée dans la prière et dans les larmes.
Un soir qu'elle veillait auprès de lui, la main d'Antoch saisit la sienne. S}lva, murmura-t-il, si je guéris, je ne veux plus vivre désormais que pour toi. — Elle ne répondit pas. — Tu crois peut-être que j'ai le délire. Non, Sylva, jamais je n'ai été plus maître de moi que je ne le suis à présent. Écoute I la rychtarka a manqué à tous ses devoirs d'épouse et de mère ; loi, tu viens de nous arracher à la mort au péril de ta propre vie. Je suis las de jouer la comédie avec ma femme. Devant Dieu, tu as été la mère de mes enfants ; tu la seras bientôt devant les hommes. Nous aurons à lutter, nous aurons à gravir un chemin semé d'épines; es-tu prèle à m'y suivre ? Tu ne sais pas encore, Sylva, ce que c'est que le mépris des hommes ; on nous montrera au doigt, il nous faudra quitter le pays. . Ne rcculeras-tu pas?
Elle sourit, mais d'un sourire plus radieux que le jour où on l'avait porté en triomphe autour de la prairie aux acclamations des assistants. — Nous ne pourrons plus entrer dans l'église où nous avons été baptisés, où nos mères ont prié. On nous traitera de renégats, on insultera notre passé ; mais nous aurons pour nous notre conscience et notre amour. Nous irons vivre
t,E ROMAN RUSTiQOÉ EN ROHKMË. i'ij
h Ocliranov, dans la communauté des frères moraves ; j'eapèrt; que nous déciderons ma mère à noua accompagner. A partir d'aujourd'hui, lu ea ma fiancée, Sylva ; aussi je ne veux pas que tu resles plus longtemps sous le toit d'une femme qui croil avoir encore des droits sur moi. Relire-loi chez ma mère; lu lui diras, — et c'est la vérité, — que tu es fatiguée, que tu as besoin de repos. Moi, je préparerai tout ce qu'il faut pour obtenir mon divorce avec la rychlarka. Quand tout sera prêt, je viendrai te retrouver. N'est-ce pas, Sylva, que tu m'aimes?
Sylva ne trouva pas de paroles pour répondre. Elle se pencha sur son front et lui donna le premier baiser que jamais homme eût reçu de ses lèvres,
La rychlarka ne revint à la ferme que lorsque Antoch et les enfanta furent complélcmenl guéris; pendant la maladie de son mnri, elle avait souvent été voir le vieux Mikusa, el il lui avait promis que, grâce à sa connaissance des herbes el des sortilèges, bientôt elle ramènerait l'époux rebelle à son devoir. La prédiction tardait pourtant fi s'accomplir. Anioch était parti pour de nouveaux voyages ; la rjchlarka était furieuse de le voir ainsi échapper. D'ailleurs on avait remarqué son absence pendant la maladie de son mari et de ses enfants, et les propos médisants allaient leur train sur son. compte. On disait qu'elle tenait plus à sa beauté qu'à la vie des siens ; lout le monde en revanche od rait et louait le dévoûment héroïque de Sylva. On allait
en pèlerinage chez la mère Jiroyets pour féliciter la vaillante fille ; elle recevait les compliments d'un air distrait et presque avec répugnance. En la voyant si pâle et si maigrie, on se disait qu'elle avait dû courir de grands dangers, et on trouvait tout naturel qu'elle eût momentanément quitté le service de la rychtarka Dour aller se reposer chez la mère de celui à qui elle avait sauvé la vie.
Sylva souffrait en effet ; mais ce n'était pas le corps qui souffrait chez elle, c'était l'âme. Elle supportait à peine les angoisses de l'attente^ l'inaction qui pesait sur elle au moment le plus solennel de sa vie. Elle essayait en vain de tromper par des travaux de toute sorte l'effroyable longueur des journées ; la maisonnette de la mère Jirovets était bientôt mise en ordre ; ni le rouet ni l'aiguille ne pouvaient calmer l'inquiète pensée de la jeune fille. Elle suivait en esprit toutes les démarches d'Antoch, elle se représentait les obstacles qui se dressaient devant leur bonheur. Elle se reprochait de n'être pas auprès de lui pour l'aider à les écarter. Elle s'étonnait de ne pas recevoir de ses nouvelles. Fallait-il un si long temps pour régler une affaire aussi simple? N'avaient-ils pas pour eux le droit et la justice?
Quand la mère Jirovets s'asseyait auprès d'elle pour causer, elle amenait toujours à dessein la conversation sur des histoires de mariage ; elle lui demandait comment tel couple s'était marié, comment les époux s'étaient séparés, comment ils s'étaient réconciliés. La
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHÊME. 23g
mémoire de la vieille femme était riche en souvenirs ; mais les histoires qu'elle contait à Sylva répondaient peu à la question qu'elle n'osait poser, et dont elle souhaitait si ardemment la solution ; elles effrayaient rimagination de la jeune fille sans satisfaire sa curiosité. Tantôt un mari avait tué sa femme infidèle, tantôt un amant s'était pendu, tantôt la loi et l'église avaient infligé aux coupables un horrible châtiment. — Voici, par exemple, disait la mère Jirovets, une histoire qui date du temps de la reine Marie-Thérèse. Vois-tu là-bas, à l'entrée du village, la forge dont on peut, quand le vent est bon, entendre résonner les marteaux ? En ce temps- là, le forgeron avait une femme jeune et belle. C'était un homme bizarre et méchant ; il était plus âgé qu'elle et jalpux. Elle devint amoureuse du forestier. Le m^ri les surprit, et les livra à la justice. On enferma la femme dans un sac, on lui rasa les cheveux, on lui barbouilla la tète de cambouis, on la recouvrit de plumes de coq ; puis le dimanche, à l'heure de la messe, elle fut attachée à la porte de l'église. On lui mit dans la main un violon fêlé, et à chaque fidèle qui entrait dans l'église, elle devait racler le violon et dire :
Je vous salue, vous qui entrez dans l'église. Au péché je me suis soumise.
Après la messe, son mari vint pour la délivrer et la ramener chez elle : il ne put lui faire quitter la porte ;
on eût dît qu'elle avait poussé racine dans la terre. Pendant trois jours et trois nuits, elle resta ainsi sans boire, sans manger, sans dormir, à gratter son violon. Le troisième jour elle mourut.
— Et le forestier, qu'est-il devenu ? demanda Sylva.
— Lui, son histoire est plus affreuse encore. Du jour où sa maîtresse mourut si misérablement, il prit en haine Dieu et les hommes. Il se retira dans les bois ; il y vit encore aujourd'hui de sortilèges at de maléfices. C'est le vieux Mikusa.
Quinze jours après le départ d'Antoch, on vint dire à sa mère que le juge la demandait: elle descendit au village, annonçant à Sylva qu'elle serait bientôt revenue ; mais la nuit vint, et elle n'était pas encore rentrée. Sylva, impatiente, descendit à son tour ; elle aperçut le juge sur le seuil de sa porte.
— Où donc est la mère Jirovets? lui demanda- t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut.
— La mère Jirovets? mais sans doute à la ville, où elle est allée retrouver son fils. Voici ce qui arrive : Antoch veut divorcer avec sa femme ; c'est là une affaire grave que nous voudrions étouffer; j'ai fait moi-même auprès de la rychtarka une tentative qui n'a point réussi. J'ai envoyé la mère Jirovets à la ville auprès de son fils ; si elle n'a pas plus de succès que moi, c'est une affaire finie, et le divorce sera prononcé. Va au devant de la mère Jirovets ; tu la rencontreras sans
Le roman RÙSTIQDE EN BOHF.ME. 24I
doute en chemin, et (u me rieadras dire comment les
choses ae sont passées.
Sylvft partit en courant.
Jusqu'à ce jour, la mère Jirovets n'avait rien soupçonné des rapports de son flis avec Sylva, Elle ne les devina qu'au moment où le juge lui annonça qu'Antuch songeait à divorcer. Ce fut un coup terrible. Quoi! Antoch, son IIU, sou org;ueil et sa joie, en était arrivé là 1 Sylra, cette Sylva qu'elle aimait comme sa propre fille, menaçait son honneur en ce monde et eon salut dans l'autre !
Elle comprenait maintenant sa pâleur, ses impatiences fiévreuses, ses bizarres questions. Elle comprenait commentde la sympathie Sylva était passée h l'amour, et comment cet amour avait gagné Antoch. Chrétienne des anciens jours, esclave du devoir, plus attachée à la lettre de la loi divine que capable d'en deviner l'esprit, elle voyait s'ouvrir devant elle un avenir d'amertume et de larmes. Elle connaissait le caractère grave et loyal deson fils; bien d'autres à sa P*fMii*fl [■"■•■■'""t ^ consolés par désaffections éphém6rq VDuablea ; lui, il ne savait pas ci avec te cœur d'une femmey liberté, c'étaitafîn depoilTa
mais en Taliénant il devait, — ainsi Texigcait la législation du temps, — renoncer à la religion dans laquelle il avait été élevé. Et pour qui un pareirsacrifice ? Pour une fille à moitié sauvage, sans parents, sans fortune, dont Tamour n^était peut-être qu'une fantaisie passagère.
La mère Jirovets trouva son fils dans la cour de l'auberge, il examinait avec une satisfaction visible des outils d'agriculture qu'il venait d'acheter.
— C'est sans doute pour ton nouvel établissement, — s'écria-t-elle d'un ton si amer qu'Antoch frémit dans tout son être.
Il fit un signe de tête, ouvrit la porte delà chambre où il avait coutume de loger, et y entraîna sa mère. 11 savait pourquoi elle venait, mais il ne s'attendait pas à la trouver si irritée. Elle avait jusqu'alors complètement approuvé sa conduite vis-à-vis de sa femme. Sans espérer qu'il pourrait la gagner du premier abord à ses nouvelles idées, il avait cependant confiance dans son amour maternel, dans la rectitude et l'équité de son jugement.
— Je vois ce qui vous amène, dit-il à sa mère ; je n'attendrai pas vos questions. Oui, je veux épouser Sylva, je veux que le monde sache à la fin ce que Dieu sait déjà ; je suis las de mentir, de jouer la comédie!
Mais dès les premiers mots il vit qu'il lui serait impossible de s'entendre avec sa mère. Ce qui pour lui était un devoir était pour elle un crime. Elle lui mon-
V LE ROMAN BUSTCQUE EN BOHÊME. "Î^Z 1
^Da ses etiTaDls rougissant un jour de leur père, pour- 1 Buivie par la haine et la malédiction publique, Sylval Condamnée peut-être par les tribunaux pour l'avoir dé- 1 tournée du droit chemin; elle se répandit en împré- I calions contre cette bonne et noble GUe; elle évoquai le souvenir de son père, dont la tombe serait à jamaîi J déshonorée. I
— Eh bien ! soit, s'écria Antocb, vaincu enfin pari deux heures de lutte désespérée ; soit, il en sera ce iiunl vous voudrez. Réjooissez-voaB de votre triomphe, d'I vous en avez le courage. Retournez trouver Sylva, dites- 1 lui que je suis un menteuret un mifiérable, dites-lui que 1 loul ce qu'elle a entendu de ma bouche n'était qu'im- \ posture et tromperie I Qu'elle ne croie h personne en ce monde, qu'elle n'ait jamais pitié de qui que ce soit ! L'homme ne mérite point de pitié. Dites-lui qu'elle se garde bien de chercher à m'allendrir parle spectacle^ de son désespoir ; je la chasserais de notre maison J comme vous-même la chassez de votre cœur, en dussj je mourir. Ce sera delà vertu comme vous l'entenda Éles-vous contente? Jedéfendrai à mes enfants de pfl irle nom de celle qui a été leur seconde môre. \ t'a bien, n'est-ce pas, et vous m'applaudirez? I 11 allait continuer longtemps sur ce ton, mai» .1 R Tc ne l'écoutait plus. Pour la première fois de sa vfl pie le voyait pleurer, et ne mêlait pas ses larmes <
. Elle ne lui dit même pas adieu, et partît j burant pour aller annoncer au village qu'Aotocb 1
nonçait à son divorce^ que les choses resteraient où elles en étaient.
Tandis qu'elle revenait fière d*avoir détruit le bonheur de deux êtres qui s*aimaient tant, Sylva, folle de joie, allait au-devant de celle qu'elle croyait pouvoir appeler déjà sa mère. Elle n*avait jamais douté de la parole d'Antoch, elle ne doutait pas de Tapprobation que sa mère donnerait à leur dessein. Peu lui importaient les propos du monde et la colère de la rychtarka. Elle marchait dans la nuit, légère comme un oiseau, souriant au bel avenir qu'elle avait la conscience de mériter, grave et sereine en songeant aux devoin qu'elle aurait bientôt à remplir. Cette nuit était plus belle encore que celle de Noël ; les mêmes étoiles brillaient au ciel^ mais la terre avait dépouillé son manteau de neige, et le bois exhalait le parfum des violettes naissantes. Sylva arriva jusqu'à un carrefour d'où partaient deux chemins qui tous les deux menaient à la ville ; l'un, praticable aux voitures, longeait le bois ; Taulre, plus étroit et plus âpre, coupait à travers les taillis. Au milieu du carrefour s'élevait une grande croix rouge exhaussée de quelques degrés de pierre. Sylva résolut d'attendre la mère Jirovets au pied de cette croix, elle s'assit sur les marches du côté qui regardait la ville, et se mit à rêver.
Tout à coup elle entendit un bruit de pas. Elle prêta Toreille : ce n'était pas la démarche de la mère Jirovets. Les pas se rapprochèrent de la croix, une forme
LE ROMAN RUSXIQCE EN BOHÈME. 245
féminine se détacha sur le fond noir de la nuit. La nouvelle venue s'agenouilla devant la croix du cAlé opposé, et se mit à murmurer quelques prières. La voix n'était pas inconnue à Sylva; mais il lui semblait que les prières étaient récitées avec difficulté et en commençant par la fin. Sylva domina son émotion et resta immobile. Trois fuis elle entendit la voix répéter lea mêmes prières en renversant toujours l'ordre des mots. ■ — Pauvre folle, pensait Sylva, qui fait de la nuit le jour, de la fin le commencement, de la prière un jargon inintelligible ! — Elle se sentait prise d'une immense pitié pour cette âme échouée au milieu des orages de la vie. Elle était presque honteuse de son bonheur à elle. Chaque son de cette vois lui semblait un reproche, une malédiclioD. Après quelques moments de silence, la voix résonna de nouveau avec des accents graves et solennels. Voici ce que Sylva entendit: — Hoi de l'enfer, écoute-moi ! Lève-toi, sombre amaol , du mal I Saisis mon ennemi dans ta main puissantes qu'il te trouve partout devant lui. Qu'Antocb Jirc termine ses jours dans la misère. Détourne deliûj
I ; fais tomber sur lui tout maL Que celle if perde la raUon, que ses enfants soient mendia phelins, que sa race périsse. — Sylva était pi que vive ; elle avait reconnu la vt-ix delarj Que sa mère ne soit pas non plus oubliée Qu'elle ne puisse ni vivre sur la terre, ni sur 1*^ nuit, ni le jour. Si lu accomplis mes vœox.
246 ÉTtJDBS, SLAVES.
mal, à toi 86ul désormais j'adresserai mes prières...
— Arrêtez I arrêtez 1 s'écria Sylva en se dressant éperdue de Tautre côté de la croix. Arrêtez I Je le jure: Antoch vous restera.
Un cri sourd lui répondit. Un corps tomba lourdement sur les marches et entraîna Sylva dans sa chute. Quand la mère Jivoreis arriva près de la croix» ell» trouva les deux femmes sans connaissance ; elle alla chercher du secours, et on les ramena toutes deux à la ferme.
Un bruit étrange courut le lendemain matin au village et dans la montagne. Antoch Jirovets avait, disaiton, voulu divorcer avec sa femme parce qu*elle avait refusé de le soigner pendant sa dernière maladie. Pour se venger, elle était allée la nuit le maudire au pied de la croix. Là Sylva Tavait rencontrée par hasard ; le cerveau troublé de la rychtarka Tavait prise pour un mauvais esprit, elle était tombée morte, et Sylva aussi.
La rumeur populaire, comme d'habitude, exagérait les choses. La rychtarka n'était pas morte sur le coup; après de longues heures d'évanouissement, elle élaii revenue à elle. Elle se croyait toujours devant la croix, elle murmurait sans cesse la formule d'imprécation que le vieux Mikusa lui avait apprise pour châtier rindifférence de son mari, ou bien elle demandait de l'eau bénite ; elle affirmait qu'elle était bonne chrétienne, et, pour le prouver, elle se mettait à réciter le Pater et
|hie
LE ROMAN RUSTIQUE EN BOHEME
l'Ave, mois elle ne les pouvait réciter qu'en commençant par la fin. Elle mourut dans ce délire, et il fullut ïenterrer la nuit pour éviter un scandale. Tout le ^onde rélicitail Anlochd'élre ainsi délivré de celte malheureuse ; tout le monde plaignait Sylva. Pendant plu-
s semaines, la pauvre fille resta dans un élat d'apa-' |hie et d'insensibilité absolue;- sa Jeunesse et sa viguei
ml cependant par triompher.
I Dès qu'elle fut capable de marcher dans la chambre, Bylva ramassa ses hardes et les mit en paquet. — Que Veux tu donc faire? lui demanda la mère Jiro vêts. — C'étaient les premières paroles qu'elle lui adressait. Elle l'avait soignée avec dévoûment, mais jusqu'alors die n'avait pu lui pardonner ni l'amour qu' i>:piré à son fils, ni la lutte que celui-ci avait souteni tcnlre sa mère.
-Ce que je fais? repartit simplement Sylva, □ vais. — Elle aussi n'avait encore parlé à persoi Icpuia son accident. Ses lèvres tremblaient, ses yei iraient perdu leur éclat, ses joues étaient crouees Al dit une statue.
i non, lu ne t'en iraspasl s'écriti la vï it-iv- Je sais quels projets lu as formé avec AnI i-méme s'est mis dans vos inléréls ; en rappe lui la ryclilarka, il nous a épargné, à mol la tiii .TOUS le péché.
- II 0*5 aurait jamais eu de péché entre tcb, répondit fièrement Sylva; mats ce a'
cela quUl s'agit. Au pied de la croix, j*ai juré à la rychtarka, pour arrêter ses malédictions, qu'Anloch lui resterait, et je tiendrai ma parole. Je ne veux pas que les imprécations de la morte retombent sur lui, et je vous quitte.
— Mais Antoch, que dira-t-il ?
— Antoch dira : Je savais bien que Sylva m'aimait jusqu'au point de se sacrifier elle-même.
Le soir de ce jour, malgré les supplications et les larmes de la mère Jirovets, Sylva partit pour Prague, où elle entra comme sœur converse au couvent des sœnre de Sainte-ÉIisabeth.
Lorsque Antoch revint à la chaumière, il y trouva sa mère seule. Elle lui dit ce qui s'était passé. Il ne songea pas à faire revenir Sylva auprès de lui. S'il ne redoutait pas cette malédiction qui épouvantait l'âme naïve de Sylva, il sentait qu'un abîme s'était ouvert entre eux, que la mort avait brisé la fleur de leur amour, que l'ombre vengeresse de la rychtarka plawrait sur leur lit nuptial. H se résigna. Il vécut anpni de sa mère et pour ses enfants ; mais, quand sa mire mourut, il ne tarda pas à la suivre dans la lombe.