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que exacte de la race slave, ai son hisloire, ni sa répartition géographique. » La Turquie, disait le projet de loi, compte deux millions de sujets slaves. » Ce chiffre pouvait Être exact à la rigueur pour les Serbes et les Croates de l'empire ottoman ; mais les Bulgares étaieitt absolument passés sous silence. Le polonais était cité comme le plus parlé des idiomes slaves, au dëlrl- Dient du russe qui se trouvait rejeté à la seconde place. Celle erreur singulière s'explique évidemment par les sympathies dont s'élftit inspiré le rédacteur du projet, n s'agissait de faire la part du lion à la littérature dont Mickiewicz était alors le plus glorieux représentant.
Dans un livre qui avait paru l'année précédente, l'histoire de la langue et de la littérature des Slaves, par F. Eichhoff' on eût trouvé des données statistiques plus exactes et bien difl'érentes. Le savant linguiste, mieux informé, évaluait le nombre des Russes à quarante millions, celui des Polonais à dix millions. Une erreur non moins singulière — ce n'est peut-être qu'une faute de copie ou d'impression — antidatait de trois siècles le développement de la langue et de la littérature polonaise.
La littérature russe, rejetée au second rang, était l'objet d'une mention sommaire et presque dédaigneuse. Vo.Vtiz cependant, Messieurs, à quel pointle patriotisme peut égarerles jugements humains: u J'ai lu l'exposé
■ Un vol. in-l, Puii, Cherbulîei, tSâS.
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des motifsyécrivait Mickîewicz à son ami Léon Fauchera Je prévoyais bien le rôle que le russe devait jouer parmi les littératures slaves. On lui a fait la part du lion, c'est pourquoi j*ai été très réservé dans ma réponse au ministre. » La Bohême n'était pas traitée d'une façon plus scientifique que la Russie ; on ne lui retranchait rien de ses domaines: on y ajoutait au contraire; à côté de Jean Hus, le rapport citait comme un auteur national Jérôme de Prague auquel on peut tout au plus attribuer un opuscule latin, mais dont les œuvres tchèques sont absolument inconnues. Le ministre apprenait à nos législateurs sans les étonner, que la langue serbe était parlée dans une partie de la Bohême. Ici encore je soupçonne l'erreur d*un copiste qui aura défiguré le nom de la Slavonie, Un peu plus loin on citait, parmi les héros slaves, le Hongrois Hunyade, entre le Serbe Lazare et le Polonais Sobieski. Je doute, Messieurs, que jamais la création d'un enseignement nouveau ait été motivée par des considérations aussi inexactes. Le ministre était mieux inspiré quand il alléguait l'importance politique de l'idiome slave, quand il déclarait u qu'il importe au plus haut degré de pénétrer le fond homogène de ces peuples dont l'avenir est inconnu, mais qui ne peuvent rester étrangers à nos destinées. »
Quelques jours plus tard le rapporteur de la Chambre
< Korespondencya Ad. Mickiewicxa, Paris, librairie du Luxembourg, 1875. Tome !•% page 28i.
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des Pairs insistait sur des cunsiJéraLioiis analogues ; « C'est une science, disait-il, d'intérêt national et en même temps européen, A ne considérer que son invportance politiqoe, il est pea de langues dont l'étude soit plus utile que celle de la langue slave. Sous le rapport scientiûque elle ne l'est pas moins. »
Remarquez que i'onraiaonne ici sur l'hypothèse d'una langue slave unique, hypothèse aussi chimérique que celle d'un idiome roman dans lequel seraient absorbés le français et l'espagnol, l'italien et le portugais. Ces conclusions furent vivement combattues quand le rapport du ministre arriva, deux mois plus tard, à l'ordre du jour de la Chambre des députés. Un orateur aujourd'hui bien oublié — M. Auguis — se fit remarquer par la violence de ses attaques. Le slave, d'après M. Auguis, n'était pas une langue httéraire, à proprement parler: a Quels sont, demandait-il avec autorité, i des collègues peu en état de lui répondre, les monuments littéraires écrits en langue slave de la Pologne, de la Russie, de la Lithuanie, de la Bohême, de la Hongrie, de la Dalmatie, de la Styrie, de la Carniole, de la Carinthie?... Aucun de ces pays ne possède de monuments, Boit littéraires, soit historiques, assez importants, surtout sous le rapport de la pensée et du style, pour qu'une chaire soit fondée dans un établissement de spécialité du Collège de France. Les peuples slaves des monuments fort intéressants, mais ces monumenta lont écrits en latin et tout ce qui a un caractère origî-
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nal est une Irailuction plus ou moins bien fuite d'ouVr»ges qui apparliennent à la France et à la Germanie, u
Et l'hoDorable préopïnant annonçait avec indignalioa que prochainement on viendrait demander une chaire de limousin, de gascon, de languedocien et de proven- (al. n 11 y aurait peut-être plus de patriotisme à fonder lea chaires en question. ■ On rit, dit la sténo graphie du Moniteur. Il nous est difficile en effet de ne pas au moins sourire en voyant un législateur traiter avec une telle légèreté et une telle suffisance des questions scientifiques qui lui sont absolument étrangères.
Mais, même parmi ses collègues, l'adversaire des littératures slaves trouvaient à qui parler. L'un d'entreeux — M. Denis du Var — faisait ressortir l'intérêt qu'il y a pour la France à se mettre en communication intellectuelle avec une race qui compte soixante millioDs d'habitants: II est digne de la France, disait-il, de tout connaître pour tout apprécier ; elle est assez riche pour ne redouter aucune comparaison. 11 faut qu'elle fasse comparaître devant elle toutes les grandes littératures pour les juger avecsa raison, pour les répandre avec l'aide de sa langue universelle, sur la surface d£ l'Europe cl du monde afin de continuer le noble rAU qui lui appartient, de propagatrice des lumières et de la civilisation. L'innovation qu'on vous propose eil utile et féconde, » Le défenseur de la chaire conteslée alléguait même à l'appui ^de sa thèse quelques-uns de* monuments littéraires des pays slaves : malheureo»-
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"ment il n'avait pas la main heureuse dans le choix des textes. La plupart de ceux qu'il invoquait sont d'une authenlicilé douteuse. Il eut d'ailleurs gain de cause, et l'établissement de la chaire fut voté.
A la Chambre dea Pairs ce fut le baron de Géraado qui soutint le projet de |loî. L'éminent philosophe flt entendre un langage vraiment élevé et scientifique : a Dans ces différents dialectes, disait-il, se conserve une foule de documents pour l'histoire religieuse et civile, pour la mythologie ancienne elle-même. Le génie poétique, obéissant à d'autres înspiraliuns, revêtissant d'autres formes, le plus souvent s'empreint d'une originalité naïve dont le charme n'est pas sans efficacité pour féconder chez nous les sources de l'invention.
n La généalogie de ces idiomes, leur comparaisoo avec ceux de l'Europe occidentale étendront le domdne de la philologie, de la grammaire générale et comparée et apporteront en môme temps un tribut à la philosophie elle-même.
» Ainsi sera ouvert un nouveau champ, aéra imprimé un nouvel élan au noble commerce des intelligences. » La chaire slave n'était pour M. de Gérando que le prélude d'une série d'innovations a qui appelleraient au Collège de France les langues germaniques et celles du midi de l'Europe, « Ces prévisions, vous le eavei Messieurs, se sont réalisées pour l'honneur de cette maison et pour le profit de la science.
En somme, personne, parmi ceux qui attaquaiei
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ou défendaient le nouvel enseignement, n*avait une idée bien nette ni de son domaine, iii des services qu*ii était appelé à rendre. Sans le génie de Mickiewicz, sans les sympathies qu^inspirait la Pologne, et les espérances qu*on fondait sur elle, il est probable que la création de cette chaire n*eût pas été proposée ou qu'elle eût été indéfiniment ajournée. Qui pouvait prévoir alors. Messieurs, quelles épreuves nous attendaient dans Tavenir et quel impérieux besoin nous aurions plus tard d'étudier à fond ce monde mystérieux, dérobé à nos regards par TAllemagne, en lutte perpétuelle contre elle et chez qui nous trouverons peutêtre un jour la plus solide des allieinces ?
La création de la chaire nouvelle ne passa pas inaperçue en Europe. L'opinion s'en émut vivement dans tous les pays slaves et même en Allemagne. La Prusse qui touche au monde slave par tant de points, qui lui appartient par ses origines, qui englobe des Polonais, des Tchèques et des Wendes dans son empire, la Prusse songeait vers la môme époque à créer des chaires analogues dans ses Universités et demandait un plan d'études à Schafarick. La Russie s'occupait d'introduire dans ses écoles un enseignement qui a pour elle un intérêt national et envoyait à l'étranger un certain nombre de jeunes savants qui devinrent depuis des maîtres distingués. Dans les lettres que l'un d'entre eux, Bodiansky, alors en mission en Bohême, ^dressait à son ami Pogodine, je trouve de fréquentes
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alluaions à notre nouvelle fondation : » Honneur aux i Français, s'écrie le jeune slaviste; ils ont tout d'abord compris l'inlérél qu'il y a à mieux connaître les Slaves, 1 leur littérature, leurs langues. Quels que soient les mo- I tifs et les vues de celui qui a créiS la chaire, sacheï ap- J précier ses efforts pour la fonder. Tout cequ'il y a d'Impur s'évaporera au creuset du temps el il ne reste que ce qu'il y a de noble et de faon.» Nous pouvons reprendre aujourd'hui cp mot: ce qu'il y a de noble el de bon danB un enseignement tel que celui-ci, c'est la science impar- | tiale et sereine, planant au-dessuB des conflits des nations, cherchant avant tout la vérité et sachant la dire à tous ceux qui Bont dignes de l'entendre. J'ignore pendant combien d'années il me sera donné d'occuper cette chaire ; n j'estimerai que mes travaux et mes efforts n'ont pas été perdus, si à la fin de ma carrière on reconnaît que j'ai I servi loyablement ta science, que J'ai été le fidèle interprète du génie et des aspirations d'une grande race. En , tout cas, si jamais une passion faisait lort à cette probité de l'enseignement qui est le premier devoir du professeur, cène pourrait être que l'amour de la France, de la pairie au relèvement de laquelle nos éludes poui^ 1 ront apporter, ellesaussi, une modeste mais utile contri-* bution.
^gO :éTUDÈS SLAVES.
Quarante-cinq ans se sont écoulés depuis le jour Mickiewicz, répondant à l'appel de la France, est vei inaugurer ici renseignement des Lcllres slaves. Où était la race slave à cette époque ? Où en est-elle a jourd'hui ?
Sauf la Russie et la Pologne, son satellite, aucun pe pie slave ne comptait alors en Europe comme facteuj politique. Quelques vagues formules sur le knout l'autocratie résumaient tout ce que nous savions l'empire moscovite. Les Slaves de Turquie et d'Aulr^' che étaient ou complètement ignorés ou considén comme une simple matière ethnographique.
La Serbie, à peine omancip(^e, le Monténégro toujoun en lutte contre l'Osmanli étaient regardés comme partie intégrante de Tempire ottoman : l'intégrité de ce empire était un des dogmes fondamentaux de la polili que européenne. Les Bulgares étaient absolument ittconnus. Les Croates comptaient à peine dans la Hon grie à moitié germanisée. Les Tchèques, les Moraves, les Slovènes étaient englobés dans l'Autriche allemande de M. de Melternich qui faisait elle-même partie de celle confédération étrange d'où elle a été exclue depuis.
Rappelez-vous, Messieurs, quel étonnement éprouvé rent les législatews de Francfort quand le grand histo ••^en bohème, Palacky, refusa, en 4849, d'aller siéger
LES SLt-i-IS AS lîl* f:i.CLE- ^^J
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2g2 ÉTUDES SLAVES.
Serbie, pierre d'attente d'an état plus considérable, el la principauté de Bulgarie, qui verra sans doute prochainement la Roumélie orientale se réunir à elle, comme la Moldavie s'est réunie à la Valachie. Le Monténégro, agrandi, a enfin vu son individualité politique reconnue par la diplomatie. Si la Bosnie et l'Herzégovine n'ont pu arriver à conquérir leur complète indépendance, si elles n'ont fait qu'échanger la domination ottomane contre la domination autrichienne, il faut reconnaître cependant qu'elles ont franchi une étape décisive dans la voie de la civilisation et que le sang de leurs patriotes n'a pas coulé en vain.
A l'affranchissement politique a répondu l'affranchissement intellectuel. Les Serbes et les Bulgares multiplient les établissements scientifiques, les journaux, les écoles. Belgrade, Sofia, Philipopoli, n'étaient il y a un demi-siècle que des villages à demi-barbares. Ce sont aujourd'hui des foyers de civilisation. Plus longue a été la servitude morale, plus on met de hâte fiévreuse à réparer le temps perdu. Ce n'est pas sans émotion que j'ai visité récemment la grande mosquée de Sofia, transformée par les Bulgares en bibliothèque publique et en imprimerie nationale.
Vous savez tous, Messieurs quels ont été, depuis un demi-siècle, les progrès de la Russie ; l'émancipation des serfs, la conquête de l'Asie centrale, la diffusion de l'enseignement à tous les degrés, la guerre libératrice du Balkan, l'éclosion d'une littérature puissante et on-
LES SLAVES AU XIX' SIÈCLE. SgS
maie : ce sont là des titres de gloire dont toute nation aurait le droit d'iitre fière et qui recommanderont hautement à la postérité te nom d'Alexandre II.
L'Europe libérale aurait éti5 heureuse de pouvoir y ajouter une rùconciliution sincère et définitive entre le grand peuple russe et cette partie de la nation polonaise que les fatalités historiques lui ont adjugée. Nous voulons espérer que celle réconciliation se fera un jour sur des bases équitables et également honorables pour les deux parties. La France se réjouirait particulièrement de voir cesser entre deuit nations slaves un antagonisme qui profite surtout à l'AlIcniagne.
Les patriotes polonais n'ont pu voir se réaliser l'idéal de gloire et d'indépendance qu'ils avaient révé. Ils peuvent du moins se consoler par le spectacle des libertés dont jouit aujourd'hui une de leurs plus belles provinces. Grâce à l'intelligente et humaine politique de l'empereur François-Joseph, la Galicîe est devenue aujourd'hui le centre de gravité moral de leur nation.
D'autre part, malgré des circonstances particuliÈremenl difliciles, la littérature polonaise se maintient au rang élevé où l'ont mise les grands maîtres de l'école romantique, les Mickiewicz, les Slowacki, les Zaleski. A Cracovie, à Varsovie, à Posen, à Lemberg, l'histoire, l'archéologie sont cultivées avec ardeur. L'Académi- i récemment fondée à Cracovie, l'Université de celte ville  et celle de Lemberg produisent des œuvres scientifiques ^ qui méritent la sympathie et le respect. Vous savez, Mf
sieurs, quels ont été les rapports séculaires de la France et de la Pologne. Nous ne les oublierons point dans ces leçons. En dehors de la Russie et de rAutriche, dans le cadre officiel de T Allemagne, nous avons des raison toutes particulières de nous intéresser aux destinées des Polonais. Nous ne pouvons pas ignorer qu*au parlement de Berlin, les députés du duché de Posen — à la suite d'un revers de fortune que n'eussent osé prévoir ni Louis XI Y ni Sobieski — sont devenus les plus fidèles alliés des représentants dé FAlsace et de la Lorraine.
Je tiens, Messieurs, à ne laisser place à aucune équivoque et à vous faire nettement 'ma profession de foi. Le rôle de cette chaire n*est pas de prendre parti dans les conflits qui divisent les peuples slaves : son devoir est de maintenir la balance égale entre eux, de leur faire à tous une part équitable, de les rapprocher dans YhBXmonie sereine de la science. On peut avoir des sympathies pour l'Irlande ; mais il faut savoir comprendre le puissant génie de TAngeterre. On doit garder au cœur une piété fidèle pour les provinces qui étaient jadis la parure et le boulevard de nos frontières ; mais il faut rendre justice même à ceux qui nous les ont ravies. Dans une sphère supérieure à celle des luttes politiques, Miekiewicz tend la main à Pouchkine comme Goethe à Voltaire. Vis-à-vis des Russes et des Polonais nous observerons résolô ment une neutralité sympathique et conciliatrice.
A côté des peuples slaves qui aspirent à une indé*
SLAVES ATT UT' StÈCtE. ^9^ À
pendaDf e défiDilive et AbBolne , il en est d'&utres qui sont prêts à se conlenler d'une li-nple autonomie . Tels sont p»r exemple les Tchèques et les Sl'ivèneft en Autriche, i les Croates en Hongrie- I
Il y a un 'demi- siècle ces natJODs ne jou&ient guère — en I deçà ou ou delà de la Leitha — que le rôle passif d'un | élément ethnographique. Nul ne songe aujourd'hui k j contestT leur existence. l.«s Tchèques de Bohême et j de Moravie penlenl fort bien qu'ils ne peuvent pas vivre en dehors de l'élat anlrkliien. Ils ne lui demandent i qu'une chose en échange de leur loyal dévouement, | c'est la reconnaissance de leur individualité politique, ' et le libre usage d'une langue illustrée dès le quinzième siècle par le génie de Jean Hus, et, malgré les assauts qu'elle a eu à subir, plus vivaces aujourd'hui que jamais. A la fln du siècle dernier on pouvait croire que cet idiome était destiné à périr prochainement.
Et voici qu'il est redevenu langue d'état aux diètes de Prague et de Brunn, langue du haut enseignement dans l'Université tchèque où plus de treize cents étudiants sont désormais soustraits aux iniluences germaniques ; langue de l'art et de la littérature dans ce magnifique théâtre érigé ;1 Prague par les souscriptions de la Bohême tout entière, véritahle monument élevé par un petit peuple'ù sa propre gluire et qui portera jusqu'à la ^p ostérité la plus lointaine le souvenir de ses généreux ^Btorti et du Buccâs qui tes a couronnés.
Applaudissons, Messieurs, à cette renaissance d'une nation qui aime sincèrement notre pays.
Devenue allemande, la Bohème eût peut-être été absorbée en 1866 et ses enfants auraient été condamnés à porter les armes contre nous.
Rappelons-nous que derrière le Bœhmerwald il y a des Slaves qui s'intéressent à nous, qui ont déjà eu, eji 1870, qui auront encore l'occasion de nous le prouver. D'ailleurs la nation tchèque n'est pas si loin de nous. De Prague au Rhin, la distance n'est guère plus considérable que du Rhin à Paris.
Dans la partie méridionale de l'État autrichien, les Slovènes, malgré leur petit nombre, ont lutté avec succès pour le maintien de leur nationalité ; leur langue s'est fait une place honorable dans l'école et dans la littérature. Nous n'aurons garde d'oublier dans nos études ce petit peuple qui défend les abords de l'Adriatique et qui conserve un bon souvenir de l'Illyrie française organisée naguère par nos légions victorieuses.
Les Croates qui apparliennent à la couronne de Hongrie, ont su, malgré de nombreux obstacles, s'y créer une situation politique considérable.
Ils ont fondé tour à tour à Zagreb un théâtre, un Académie, une Université. Cette ville est devenue le premier foyer de la culture intellectuelle chez les Slaves méridionaux.
La langue illyrienne, morcelée naguère en dialectes anarchiques, paf tagée entre deux alphabets et cinq ou
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six orthographes, s'est identiliée avec le serbe, tel qu'on J'écrit aujourd'hui à Belgrade, à Zaru, à fiettigne. Là où naguère l'observiileiir ne voyait que des jargon» épars et impuissants, sans cohésion, sans lien historique, il trouve aujourd'hui un idiome compact, [1er à juste titre, non seulement des chefs-d'œuvre de sa poésie populaire, mais aussi d'une littérature troia fois séculaire et qui, grâce h l'atfranchiBseiiient de la Serbie et du Monténégro, est devenue l'une des langues politiques de l'Europe orientale.
Dansée tableau sommaire des destinées de la race slave depuis un demi-siècle, j'ai dii laisser de côté quel- 1 ques éléments secondaires, sur lesquels il n'est pas encore possible de se prononcer : les Wendes de Lusace, dernier et sympathique débris des Slaves de l'Elbe, dévorés par la race allemande ; les Slovaques de Hongrie, les Petits-Russiens de l'Ukraine et de la Galicie : leur tour viendra dans nos études; nous essaierons un jour de nous rendre compte de leur histoire, de leurs aspirations, de leurs chances d'avenir. Dans une revue aussi rapide, je dois me contenter d'indiquer que je ne lésai point oubliés.
rtes. Messieurs, à l'époque où l'on fondait ici la 1 ■ede Mickiewici, personne n'osait prévoir que 1 race slave prendrait en moins d'un demi-siécle ui 17*
298 ÉTUDES SLAVKS.
large et aussi rapide essor. On n*avait qu'une vague idée de son avenir ; on était mal informé de ce qu'elle était dans le présent. On ne savait rien ou presque rien de son passé. Les travaux des historiens et des archéologues russes, polonais, tchèques ou allemands étaient complètement inconnus chez nous. En revanche, les rêveries de quelques mystiques, les pastiches ingénieux de tel faussaire patriote ou simple dilettante étaient pris au sérieux et considérés comme Tœuvre capitale du génie slave.
Des analogies linguistiques, mal interprétées, donnaient lieu aux fantaisies les plus étranges. Il suffisait que Guttenberg portât le nom allemand d'une ville de B)hémepour qu'on attribuât aux Slaves l'invention de Timprimerie. Il suffisait que saint Jérôme fût né dans la Dalmatie — aujourd'hui slave — pour qu'on se fît un saint national et l'inventeur de l'alphabet |glagolilique. Ici on commentait des idoles apocryphes ornées de runes fantastiques; là des épopées habilement rédigées so tuient du cabinet d'un savant qui croyait travailler et qui, de fait, par cette supercherie, [travaillait efficacement au relèvement de sa patrie. Chez nous, Mérimée s'amusait à piquer la curiosité du public par cette élégante fabrication des Chants serbes qu'on admirait de bonne fui en attendant qu'on pût apprécier dans leur beauté naïve les épopées de Kosovo et de Marko Kraliévitch. Et ces inventions d'un sceptique éru dit avaient l'honneur d'être citées en Bohème par Schafarik,traduit