I.E NIHILISME ET I.A RUSSIE
ai intérêts, ni biens, ni liens personnels. Il appartient , tout entier à la révolution. Il répudie tout rapport a?eo 4 les institutions sociales, avec le monde civilisé. Il leur J déclare une guerre acharnée : la dcâtructiou est le seul but de sa vie. Il méprise le doctrinarisme et rejette toute science. Il n'en connaît qu'une, celle de la fleatruction. C'est en vue de cet idéal qu'il doit étudier la mécaniqoe, la physique, la chimie, la médecine, et surtout la psychologie ; il faut connaître l'homme pour mieux opérer sur lui. Le révolutionnaire méprise l'opinion publique et la morale établie ; ce qui est moral pour lui, c'est ce qui prépare la victoire de la révolution. Entre lui et le gouvernement, il y a une guerre à mort dans laquelle l'un des deux doit succomber. Il faut donc que le révolutionnaire s'exerce d'avance à souffrir les tourments et les tortures. Il doit étoufTer en lui-même tous les sentiments de famille, d'amitié, d'amour, de reconnaissance, d'honneur même ; le succès de la révoluliua doit être sa seule joie, sa seule consolation.
Nous tombons ici en plein mysticisme, le nihiliste devient une sorte de llagellant ou de visionnaire. Le fait n'a rien que de très naturel en Russie; à plus d'un point de vue, ce vaste empire est encore plongé dans les ténèbres du moyen âge; n'est-ce pas le seul pays d'Europe où l'on voie subsister des sectes bizarres ou monstrueuses, comme par exemple celle des skoplsy (origénistes)? Les nihilistes sont des skoptsy à leur façon. Ils ont un idéal d'abnégation et de sainteté qui
rappelle la fameuse formule des jésuites: Permdeac cadaver. Tout sentiment personnel leur est interdit, ils n'ont le droit d'avoir des amis qu* autant que ces liens du cœur sont conformes à la cause de la révolution. Une solidarité absolue existe entre tous les révolutionnaires. Il y a parmi eux des initiés de première, de deuxième et de troisième classe. L'initié de première classe doit considérer les agents qui lui sont soumis comme le capital de la révolution ; il doit le ménager avec la plus grande économie ; il doit se ménager aussi et ne pas disposer de soi-même sans l'assentiment de ses confrères. Il doit se mêler avec la société existante pour mieux connaître les moyens de la détruire: mais il ne doit yamae* faire voir ce qu'il est. Il doit tâcher de pénétrer partout, chez les grands et chez les petits, dans la boutique et dans l'église, à la direction de la police et dans le palais de l'empereur. La société sur laquelle il doit opérer se divise en un certain nombre decatégories. La première est celle des condamnés à mort. On révise tous les trois mois la liste des candidats. Ce travail demande une application toute particulière. Ainsi, par exemple, il faut bien se garder de faire périr un personnage dont les abus et les crimes excitent la réprobation générale. Il faut au contraire le laisser vivre ; la haine qu'il inspire ne peut que profiter à cause de la révolution. On doit avant tout supprimer les individus qui font obstacle à l'organisation révolutionnaire, ou ceux dont la perte affaiblit le gouvernement. A côté des
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
^ne qu'il faut tuer, il y a ceux qu'on doit se contenter d'exploiter; ce sont ceux dont la situation et la fortune peuvent être ulilea à la cause révolutionnaire. Il y a aussi les libéraux timides, qu'il faut savoir compromettre de façon à les jeter malgré eux dans le parti ; et enfin les radicaux bavards, qui n'ont Jamais manifesté leurs doctrines qu'en paroles et sur le papier, il faut les démasquer et les forcer de passer de la théorie à la pratique. Un paragraphe spécial du règlement est consacré aux femmes. On les divise en trois catégories : les in différent es, les sympathiques, dont l'éducation n'est encore faite et qui ne sont pas mûres pour l'œuvre [énératrice, en6n celles qui sont dévouées à l'œuvre corps et Ame, c'est-à-dire qui acceptent tout le programme du parti et veulent concourir ù sa réalisation. Celles-ci constituent rélément le plus précieux de la révolution sans lequel toute action du parti est impossible.
C'est là un trait particulier du nihilisme que ce rôle de la femme russe dans l'urgani^atitm révolutionnaire. Le phénomène est assez curieux pour que nous essayions d'en rechercher les causes. Quelques-unes ont déjà été 1 indiquées ici même ; pas plus que l'homme, la femme J russe ne peut avoir reçu l'hérédité du sens pralique e du bon sens. L'abîme n'est pas moins profond entre le
filles et les mères qu'entre les pères et les enfants. Il est même peut-être plus profond, car toutes proportions gardées l'instruction que les jeunes personnes reçoivent en Russie est supérieure à celle des hommes. A l'institut ou au gymnase elles prennent l'habitude de vivre dans un inonde bien différent de celui où elles entreront à dix-huit ans ou vingt ans. C'est ce que faisait remarquer le publiciste russe aupuel nous avons déjà fait quelques emprunts :
« Entrées à Finstitut à l'âge de neuf à dix ans, elles y demeurent jusqu'à leur seizième ou dix-septième année, de de sorte que le souvenir de la vie réelle s'efface peu à peu leur mémoire, qu'elles oublient les minces proportions du toit paternel, les étroites limites du ménage de leur mère, et qu'elles ne vivent plus que dans un monde idéal, que leur imagination juvénile leur présente sous les plus belles couleurs. Ce mirage dure jusqu'au moment de la sortie de
l'institut Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, les
désillusions commencent le jour même où la jeune fille fille quitte la pension. Habituée, à l'institut, au luxe, à la magniâcence même, aux salons dorés, aux larges corridors bien éclairés, aux haut dortoirs bien aérés, elle est froissée par la pauvreté qui règne chez ses parents. Ce n'est pas ainsi qu'elle a rêvé la vie. Ses souvenirs d^enfance lui retraçaient bien une maison étroite, ce n'est pas à un palais
qu'elle s'attendait, mais elle ne retrouve que quelques
chambres pauvrement meublées, un ménage où tout indi* que la gêne. Pourtant, l'amour pour ses parents l'emportant
LE NIHILISME ET LA KUSSIE
BUT 06 premier mouvement désagréable, la jeune (ille 1 heureuse d'Ôtre avec eux et songe i iirranger aa vie dam ces pièces dénudées, lorsqu'on lui dotnanda de se rendre utile au ménage, de travailler, de l'aire la cuisine. Ella ie voudrait qu'elle ne pourrait pas satisfaire à ce désir de ses parents. EUb touche du piano, elle chante fort agréablement, elle daQsed'onemanièreravissante, elle parle trois langues, mais elle ne saurait ni réparer un bas, ni coudre une chenmoder le moindre plat, n'ayant jamais rien ipris de tout'cela ' }>
Ainsi donc la jeune Rlle rusée de petite famitle se trouve le plus souvent dépaysée ou déclassée dans le monde OÙ elle rentre. Elle ne peul se résoudre à mener la vie mesquine de ses parente, à épouser un rustaud. Les idées libérales qu'elle a puisées dans l'éducation clcissique se heurtent désagréablement aux hommes et aux institutions qu'elle rencontre autour d'elle. Elle entend résonner les grands mots d'égalité des sexes et d'émancipation; pour conquérir sa liberté, elle se résout à prendre un métier.
La chose est d'autant plus facile que la paresse de l'homme russe laisse dans une foule de carrières nombre de places disponibles. Parmi ces carrières, il en est une qui tente surtout l'esprit inquiet de la future nihî- ' liste, la médecine. C'est en 1864 qu'on vit pour la première fois une femme russe demander son admission
' Sctiedo-Ferrolti, !i
6o , ÉTUDES SLAVES.
dans une faculté. Un certain nombre suivirent son exemple, mais si nous en croyons le D' KozloyS<( la science médicale n'eut pas beaucoup à se féliciter de ses nouvelles recrues, tolérées plutôt qu'admises dans les amphithéâtres et dans les laboratoires. Dans la fausse situation où elles se trouvaient, leurs études n'étaient ni suivies, ni sérieuses. C'était plutôt un jeu avec la science. Ces études, par cela même qu'elles étaient interdites, se confondirent dans ces cerveaux mal équilibrés, dans ces esprits en pleine fermentation, avec les utopies socialistes, avec les questions de régénération de l'humanité et d'émancipation des femmes qu'elles ne connaissaient que par ouï-dire. » Le gouvernement russe finit par s'alarmer et interdît aux femmes l'accès des facultés, qu'il avait simplement toléré. C'est alors qu'elles trouvèrent accueil à l'université de Zurich.
Eloignées de leur patrie, isolées de leurs familles, les jeunes filles russes se trouvèrent entièrement livrées à l'influence de leurs compatriotes, les jeunes révolutionnaires, étudiants, ou soi-disant tels, dont la Suisse était le centre principal. Les mœurs russes admettent entre l'homme et la femme une camaradetue beaucoup plus intime que les mœurs occidentales. L'usage ou plutôt l'abus de la cigarette rapproche volontiers les deux sexes sur le terrain des tabagies, où s'élève la fumée des pa-
1 Mémoires sur les questions cT enseignement supérieur des femmes. — Recueil de documents sur l'école médicale pour les femmes.
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
^iros, non moins nuageuse que les Ihâories GOcialei ou humanitaires dont on l'accompagne. Le gouvernement russe crut devoir interdire à ses sujets de fréquenter l'université de Zurich; mais le mal était déjà fait. Depuis, on a établi pour les femmes une section spéciale à l'académie de médecine de Saint-Pétersbourg. Mais au lieu d'isoler les élèves femmes, on les a. installées dans le même local que les étudiants. Il s'est établi entre les deux groupes des relations qui ont singulièrement favorisé la diffusion des doctrines nihilistes parmi les futures doctoresses. Klles ont apporté à la secte cette foi ardente, cette chaleur de dévouement qui est le trait propre de leur sexe. Parmi les institutions sociales de l'ancien monde, il en est une qui se rencontre chez les peuples les plus divers, c'est la subordination de la femme à l'homme, c'est l'infériorité du sexe faible reconnue par lui-môme, compensée largement d'ailleurs par les égards et les soins délicats dont la femme est l'objet chez les peuples civilisés. Cette inégalité, voulue par la nature, les nihilistes russes, hommes ou femmes.sontd'accordpourlanier. lis réclament pour tous les membres du genre humain les mêmes droits, les mêmes devoirs, les mêmes Iravauï. La femme nihiliste se dépouille à dessein de toutes les grâces de son eeie etprëtend n'exercer sur l'homme d'autre influence que celle :
,. Qu'un esprit ferme et sûr en ses desseins r l'esprit obscur des vulgaires humaini.
La nihiliste coupe ses cheveux, met des lunettes, supprime les cols et les manchettes, et ne porte que des robes d'étoffe grossière. Il y a une vingtaine d'années environ que cette mode singulière a fait son apparition en Russie. Au lendemain de l'attentat de Karakazov (1866), un fonctionnaire zélé avait même cru devoir rendre une ordonnance particulière pour empêcher l'exhibition dans les rues de l'uniforme nihiliste. Les femmes qui le portaient devaient être appelées au bureau de police et signer l'engagement formel de changer de toilette. Au cas où elles refuseraient de signer cet engagement, on devait leur annoncer qu'en exécution des lois existantes, elles seraient expulsées de la province et soumises à la surveillance de l'administration.
Inutile d'ajouter qu'aucune loi existante ne réglait la toilette des femmes, et que l'ordonnance fantastique d'un fonctionnaire trop zélé ne pouvait avoir et n'eut aucun effet. La persécution n'aurait eu d'ailleurs d'autre résultat que de surexciter davantage le système nerveux des révoltées. Quoi qu'il en soit, avec ou sans lunettes, avec des cheveux courts ou des cheveux longs, les femmes ont apporté un précieux appoint au parti révolutionnaire. Il leur était plus facile de déjouer les recherches de la police et plus aisé de pénétrer dans l'intérieur des familles, où les enfants se trouvaient naturellement livrés sans défense à leurs enseignements. Elles ont déployé une infatigable activité de propagande à dater du jour où le parti entreprit de catéchi-
LE KIHILISME ET LA RUSSIE
^^^r le peuple russe. On vil un grand nombre d'entre elles aller dam le peuple (c'est le mol consacré) et sd simplifier pour la convertir. Nos leclears ont vu, dans ' notre étude sur le dernier roman de Tourgaenev, combien peu de ces missions démocratiques ont réussi. Le moujik est resté indifférent jusqu'ici aux théories qu'on , lui exposuil et qu'il n'était même pas en état de comprendre. Aussi, désespérant d'arriver à soulever le peuple, le parti nihiliste a fini par se décider à tenter sans son concours celle révolution qui doit renouveler la face de la flussie, mais qu'il est plus aisé de rêver que
IDcécuter. i
On a dit, il y a longlcnips déjil, que la Russie élait une monarchie absolue tempérée par l'assassinat. La seconde moitié du règne d'Alexandre II n'a que trop Justifié celte spirituelle boutade. C'est en 1866 qu'a eu lieu le premier attentat, et, depuis cette époque, le tsar libérateur a vu souvent ses jours menacés. L'attentat ' de Karakasov, commis à Pétersbourg en avril 1866, avait pour auteur un jeune étudiant qui s'était vu exclure de l'université de Moscou pour n'avoir pas pu acquitter le montant de ses inscriptions, Karakasov, cerveau faible,— un de ses frères est devenu fou, — J faisait partie d'une société secrète appelée l'Enfer et qui ' avait inscrit dans son programme l'assassinat politique. .
Au lieu de rechercher les causes morales qui avaient^-' ameoé une partie de la jeunesse russe à ce degré d' exaltation maladive, la police ne songea qu'à poursuivre et k punir. Un certain nombre de jeunes gens furent condamnés aux travaux forcés. L'année suivante, on découvrit que le nihilisme avait recruté de nombreux adhérents parmi les élèves de l'école d'agriculture de PetroYski, parmi eux le fameux Netchaïev, qui a été depuis le héros d'un grand procès politique. La fa^on brutale dont la police procéda via-à-via de celte jeunesse, plus béte que méchante, pour emploj'erun mot célèbre, excita bien des rancunes et souleva bien des colères, Tel qui ne portait h la société qu'une haine purement théorique, se crut appelé à venger l'humanité outragée dans la personne de ses camarades. C'était le moment où un sinistre rêveur, le jacobin Bakounine, promenait à travers les congrès socialistes les doctrines que la Commune de Paris a depuis essayé de réahser par les armes. Le vieil Herzen, assagi par l'expérience, calmé par les années, était obligé de désavouer celte queue révolutionnaire, el cherchait — trop tard peul-étre — à faire comprendre à ces jeunes recrues la nécessité d'allerlentement, et de suivre pas h pas le développement historique de leur nation, sans prétendre le forcer :
" Le BRVoir et l'entendemBiit, écrivait-il, ne peuvent être donués ni par un coup d'état, ni par un coup de tête, La lenteur, l'incohérence du développement de l'intelligeDCe
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
historique nous irritflDt et noua rippriment, elles nous saat insupportables ; et beaucoup d'entre nous, trahissant leur propre bon eens, s'empressent d'aller en avant et dépassent lea autres. Est-ce bien, cela? »
Herzen, du reste, il faut lui rendre cette justice, , n'avait jamais organisé ni complot, ni société aecrète ; il avait essayé d'éclairer la Hiiss;e, de l'agiter même pur ses révélatioDfi, il ne prétendait pas la bouleverser; il était, écrit son HIs, h fanatique de liberté, de lumière, et croyait que la façon de bien agir était de tout faire ouvertement, publiquement ; il laissait conspirer les autres parce qu'il ne pouvait pas les en empêcher, mais, pour sa part, il ne faisait pas autre chose que de dévoiler au public les abus du gouvernement, des fonctionnaires et de la police. » Il avouait, dans une lettre adressée à Bakounine, n'avoir aucune foi dans les anciens moyens révolutionnaires.
Je tâche, disait-il, de comprendre la marche de mme dans le passé et dans le prdsent, pour savoir comment marcher avec lui, sans rester en arrière et sans àW'élèi rop en avant, car les hommes ne pourraient pus iïië"iiil-l
kUaltieureusement, il est plus facil.?. de.,B!att^cl;i£r..^i i formules sonores que d'étudier la marche de lomœe dans le passé et dans le présent ; il est plus e crier: E)n avant I qjwrt, aux Urans I et depreagei:,
la détente d'un revolver, que de réfléchir aux loi| réelles de la croissance des nations. Les déclamations de Bakounine eurent sur la jeunesse russe plus^ d'influence que les sages conseils de Herzen.
Une société secrète se forma à Moscou avec une organisation et un programme résolument révolutionnaires. Elle avait pour principal fondateur ce Netchaïev dont nous avons tout à l'heure cité le nom, qui devait devenir célèbre depuis par les débats internationaux et le grand procès auxquels son nom a été mêlé. C'était, si j'en crois un publiciste russe *, un homme habile, profondément versé dans les théories révolutionnaires, d'ailleurs d'une moralité douteuse. L'assassinat d'un de leurs coreligionnaires, l'étudiant Ivanov, appela sur ce groupe dangereux de nihilistes l'attention de la police; la plupart d'entre eux furent saisis et livrés aux tribunaux. Netchaïev s'échappa et se réfugia en Suisse. Le procès fit grand bruit et fut mené avec une remarquable impartialité. Un grand nombre d*accusés furent acquittés. Mais la police se chargea de réformer les jugements qui lui semblaient trop libéraux, en déportant par mesure administrative les acquittés qui lui semblait suspects. Une nouvelle société secrète se reforma presque aussitôt ; elle donna lieu à un nouveau procèd qrii/ après deux années d'emprisonnement préven-
^ L^autenr'ationymeVie rouvrage intitulé: Esquisses h\slorique.< sun ta RffMi Ui lSdK>4 4B78uLdipaig et Pragae, 1878-79^
LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 67
I pour les détenu! , aboutit à de sévères condamnations. NetchaïevlivréparlaSuisee, ne fut condamné qu'à une peine relativement légère. On put constater alors que si lea propagandistes untërieiirs&vaient été surtout des no» blés, allant, comme on dit, dans le peuple, on se trouvait maintenant en présence de révolutionnaires sortant du peuple lui-même. On comprend que dès lors la propagande devait prendre un caractère presque exclusivement socialiste. Et celte propagiinde gagnait de plus en plus du terrain, à mesure que la gendarmerie d'une part multipliait ses arrestations et que de l'autre le mi- ^■iSlfitre de l'instruction publique privait de tout avenir ^RHeB jeunes gêna coupables d'avoir ignoré je ne sais quel gérondifou je ne sais quel supin'.
En 1S75, le ministre de la justice, le comte Pahlen, adressait aux principaux fonctionnaires de l'empire une longue circulaire, dans laquelle il dénonçait les progrès de la propagande révolutionnaire et constatait M^ qu'il im avait retrouvé les traces dans trente-sept gou- |^b*rnementa. A Pétersbourg, sous prétexte d'apprendre ^^lllre aux ouvriers, des agents révolutionnaires pénétraient dans les fabriques et les élublissements indus-triels; on avait établi dans cette ville des ateliers de , cordonnerie, de menuiserie, et de forges uniquement wtinés à l'apprentissage des jeunes gens de bonne fa- JJe qui devaient se servir ensuite de leurs connaissan-
WUeme ouvrage. Tom. IV^ page 12G.
ces lecbDÎqjes pour a aller dans Je peuple d'autres gouvernements, le ministre signalait tour à tour les ateliers, les écoles, les imprimeries fondées parla secte. Dans ses diverses perquisitions, la police n'avait pas arrêté moins de sept cent soixante-dix individus, dont cent cinquante-huit femmes. Parmi ces personnes, il y avait des pères de famille aérieus, des bourgeois établis qui s'étaient laissé gagner par les idées révolutionnaires. Le fait n'a rien d'étonnant; pour le développement des contagions physiques et morales il faut d'abord l'existence d'un certain milieu ; le mal sort ensuite do ce milieu et attaque tout à coup les personnes qui semblaient par leur tempérament y être le moins exposées. La circulaire signalait ensuite certains produits de la littérature subversive, des brochures ornées de titres populaires: L'onde Egor; les Esquisses de la steppe ; les Esquisses de la vie de fabrique , La force casse la paille (ï) ; la Légende des trois frères, et C Histoire d'un paysan français, qui n'est peut-être bien qu'une traduction d'Ercltamann-Chalrian. La poésie, le chanson notamment, jouaient un grand rdie dan» cette littérature militante.
Une commission spéciale, formée sur l'initiative du ministre de la justice, ouvrit dans tout l'empire une enquête gigantesque. Elle eut pour résultat l'arrestation de trois mille huit cents personnes, sur lesquelles cent quatre-vingt-treize furent renvoyées devant le sénat. Après de longs débats, une centaine environ furent
LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 69
les autres furent rendues à la liberté.
Peu de temps aprèM, la jeunesse socialiste de Péterabourg se lîrut assez forte pour tenter en plein jour une manifestation sur la voie publique. On promena le drapeau rouge sur la place de Notre-Dame de Kazan ; des cris révolutionnaires furent poussés. C'était pur enfanllUage ,' mais en aucun pays civilisé ces dangereuses parades ne peuvent être ni tolérées par la police, ni absoutes par les tribunaux. Parmi les victimes du procès qui eut lieu alors se trouvait l'étudiant Bogolioubov, qui fut dans sa prison l'objet d'une punitioii disciplinaire fort brutale infligée par le général Trepov. On se rappelle encore l'impression que produisit en Europe l'attentat de Vera Zasoulilch. Suspectée depuis longtemps à cause de ses tendances révolutionnaires, l'âme aigrie par de longues persécutions, l'esprit peut-être exalté par le souvenir de Charlotte Corday, la jeune fllle entreprit de venger sur Trepov l'humanité outragée. Le jury donna alors aux gouvernants une leçon des plus vigoureuses en justifiant par un acquittement unanime cet attentat singulier. Le gouvernement répondit en décrétant que désormais les procès politiques ne seraient plus soumis au jury. Dès lors l'exemple de Vera Zasoulitch trouva dans tout l'empire des imîlaf teurs enthousiastes. Peut-être s'imaginaient-ils qo'4 ree d'attentats ils obligeraient la police et les tribu- ^ux à désarmer devant eux, qu'ils épouvanteraient taprit du souverain et te réduiraient soit à des <
sîons libérales qui répugnent toujours à un prince vieilli dans Tabsolustime, soit à une abdication prématurée. Les assassinats prirent pour ainsi dire un caractère systématique ; quatre attentats eurent lieu successivement à Kiev, sur le substitut du procureur impérial, sur le recteur de l'université, sur un officier de gendarmerie, sur le gouverneur ; à Pétersbourg, le chef de la police secrète, le général Mesentsev, fut tué ; son successeur, Drenteln, n*échappaque par miracle à une tentative du même genre; à Kharkov,le gouverneur,prince Krapotkine, eut le même sort ; à Moscou, un juif polonais, soupçonné d'avoir livré à la police les secrets de la secte, fut trouvé assassiné dans une chambre de rhôtel Mamontov.
Jusque-là Tempereur avait été épargné, Le 14 avril 1879 eut lieu l'attentat de Soloviev ; ce singulier personnage avait été d'abord étudiant en droit, puis professeur dans une petite ville de province. Un beau matin la grâce l'avait touché; il s'était résolu à travailler pour le peuple et avait appris l'état de serrurier. Il avait fait un mariage nihiliste, c'est-à-dire qu'il avait enlevé pour la soustraire à ses parents une jeune fille dont il n'avait point d'ailleurs fait sa femme. Il avait parcouru la Russie en tous sens, préchant la bonne nouvelle et colportant le journal clandestin : Terre et liberté. Par une singulière contradiction, ce visionnaire de l'assassinat avait passé dans une maison mal famée la nuit qui précéda son crime. On n'a pas encore ou-
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
bliiï les deux derniers attenLaLs dont l'empereui- a failli éLre ta viclime ; celui qui a eu lieu sur la ligue du chemin de fer, aux. environs de Moscou, et qui heureusement n'a pas fait de victimes, el celui qui n'a pu réussir à faire sauter le palais d'hiver. Les conjurés, en s'attaquant sans succès à la vie du souverain, n'ont ' fait jusqu'ici qu'augmenter son prestige et accroître sa [jopularité. La masse du peuple russe est persuadé que la main seule de la Providence a pu préserver le monarque d'aussi terribles dangers ; cette conviction accroît encore le respect superstitieux, le dévouement fanatique dont le tsar libérateur est l'objet '. Un autre résultat positif de ces attentats, c'est de montrer qu'en somme le parti révolutionnaire est isolé au milieu de la nation russe, qu'il est impuissant à mettre les masses en mouvement, qu'eu un mot une révolution analogue à celles dont l'Angleterre et la France on été le théâtre est actuellement impossible en Russie. Le comité exécutif s'agite dans le vide, et, s'il existe encore aujourd'hui, — ce que l'auteur de cette étude déclare ignorer, — il a dû arriver à reconnaître son impuissance et l'inanité de ses effort». Cependant il est possible qu'à un moment donné, il essaye de relever la tôte et d'appliquer de nouveau à la Russie ce qu'il appelle son promme. Voyons un peu quelle en est la teneur,
Ce programme a été publié dans un des derniers numéros du journal clandestin Zemlia i volia (Terre et liberté) dont la publication paraît avoir été récemment interrompue, le local où il s'imprimait ayant été brusquement envahi par la police ; il a été reproduit dans un journal russe de Genève qui en garantit Tauthenticité. Il est curieux à étudier. L'article premier est une sorte de profession de foi politique. « En vertu de nos convictions principielles — ou si Ton aime mieux fondamentales — nous sommes, disent les membres du comité exécutif, socialistes et démocrates. Nous sommes convaincus que ce n'est qu'en se fondant sur les principes socialistes que l'humanité peut incarner dans sa vie la liberté, l'égalité, la fraternité, garantir le bienêtre général et le développement complet, intégral de l'individu, et par conséquent le progrès. Nous sommes convaincus que seule la volonté populaire peut sanctionner les formes sociales ; que le développement de la nation n'est complet que quand elle marche librement, quand chaque idée qui doit s'incarner dans la vie passe primitivement par la conscience et la volonté nationale. Le bien-être du peuple et la liberté du peuple sont pour nous des principes sacrés et indissolubles. »
11 n'y a guère de clair dans ce préambule que les
t.E MHlLrSME ET LA RUSSIE. 7*B
deux dernières ligues. On trouve dans le tc^Ii\ coiiitnaJ le dirait M. Jourdain, trop de tinLamarre, trop d»] brouillamini. Les membres du comité exécutif ne son- ™ gent pas seulement aux intérêts de la Russie, mais à ceux de l'humanité tout entière, qu'ils considèrent volontiers comme un seul individu. Il leur importe peu qu'elle soit composée de nations différentes, et ■ arrivée à des degrÈs très divers de développement 1 historique. Pour eux, entre la Russie et la France il ' n'y a poiut de différence. Ils établissent une moyenne et t froidement sur elle: Vous ligurez-voua un médecin soignant l'humanité dans un hôpital et non ■'{las l'homme: femmes, enfants, vieillards, tout pour I lai ne constitue qu'un seul et même patient, et il traite tout le monde au curare, à l'hydrothérapie, au sulfate | de quinine. Voilà pourtant aux mains de quels guéris- ■
IKurs la Russie tomberait si le malheur voulait qu'ils réussissent. Que Tourguencv voyait Juste quand il fai- IHÙI dire à son Bazarov c< qu'il méprisait la logique de |hîstoîre ! •• On mène l'ouvrier français allemand, ita- ■ pen avec de grands mots et des formules phiiosophi- J ipies. L'ouvrier russe est moins facile à éblouir; il y a cent à parier contre un que le mol socialiste (sotsialistitchesky). étranger èla langue russe, ne présente pour lui qu'un ensemble de syllabes difficiles â prononcer. Peut-être comprendrait-il quelque chose si on venait lui dire qu'on lui prépare une ère nouvelle où il gagera de l'argent sans travailler ; encore cela est dou-
66 ÉTUDES SI-AVfiS.
la détente d'un revolver, que de réfléchir aux loi| réelles de la croissance des nations. Les déclamations de Bakounine eurent sur la jeunesse russe plus^ d'influence que les sages conseils de Herzen.
Une société secrète se forma à Moscou avec une organisation et un programme résolument révolutionnaires. Elle avait pour principal fondateur ce Netchaïev dont nous avons tout à l'heure cité le nom, qui devait devenir célèbre depuis par les débats internationaux et le grand procès auxquels son nom a été mêlé. C'était, si j'en crois un publiciste russe *, un homme habile, profondément versé dans les théories révolutionnaires, d'ailleurs d'une moralité douteuse. L'assassinat d'un de leurs coreligionnaires, Tétudiant Ivanov, appela sur ce groupe dangereux de nihilistes l'attention de la police; la plupart d^entre eux furent saisis et livrés aux tribunaux. Netchaïev s'échappa et se réfugia en Suisse. Le procès fit grand bruit et fut mené avec une remarquable impartialité. Un grand nombre d'accusés furent acquittés. Mais la police se chargea de réformer les jugements qui lui semblaient trop libéraux, en déportant par mesure administrative les acquittés qui lui semblait suspects. Une nouvelle société secrète se reforma presque aussitôt ; elle donna lieu à un nouveau procèd qrii/ âprôs deux années d'emprisonnement préven-
^ L^autenr ationyme ^e I ouvrage intitulé : Esquisses hislorique^ 9un ta R^Mi Ut lSdK>4 4B78uLdipai9 et Prague, iS78-794
^^H LE XIHILlSMB ET LA. RUSSIE. 67 1
tif pour les détenus, aboutit à de sévùres couJamnationa. Netchaïev livré par la Suisse, ne fut condamné qu'à une peine relativement légère. On put constater alors que bï les propagandistes antérieurs avaient été surtout des no^ . blea, allant, comme on dit, dans le peuple, on se trouvait I maintenant en présence de révolutionnaires sortant du J peuple lui-même. On comprend que dès lors la propa^fl gan de devait prendre un caractère presque exclusive' 1 ment socialiste. Et celle propagande gagnait de plus en plus du terrain, à mesure que la gendarmerie d'une part multipliait ses arrestations et que de l'aulre le ministre de l'inatruclion publique privait de tout avenir des jeuneg gens coupables d'avoir ignoré je ne sais quel gérondif ou je ne sais quel supin ' ,
En I87S, le ministre de la justice, le comte Pahlen, adressait aux principaux funclionnuires de l'empire
ttie longue circulaire, dans laquelle il dénonçait les rogrës de la propagande révolutionnaire et constatait b'îI en avait retrouvé les traces dans trente-sept gou- Brnemenls, A Pétersbourg, sous prétexte d'apprendre lire aux ouvriers, des agents révolutionnaires pénétraient dans les fabriques et les élublissements industi-iels ; 00 avait établi dans cette ville des ateliers de cordonnerie, de menuiserie, et de forges uniquement fïtestinés ù l'apprentissage des jeunes gens de bor qui devaient se servir ensuite de leurs conns
B ouvrage. Tom. IV, i
ces techniques pour a aller dans le peupl d'autres gouvernements, le ministre signalait tour à tour les ateliers, les écoles, les imprimeries fondées par U secte. Dans ses diverses perquisitions, la police n'avait pas arrêté moins de sept cent soixante-dix individus, dont cent cinquante-huit femmes. Parmi ces per- Bonnee, il y avait des pères de famille sérieux, des bourgeois établis qui s'étaient laissé gagner par les idées révolutionnaires. Le fait n'a rien d'étonnant ; pour le développement des contagions physiques et morales il faut d'abord l'existence d'un certain milieu ; le mal sort ensuite de ce milieu et attaque tout à coup les personnes qui semblaient par leur tempérament y être le moins exposées. La circulaire signalait ensuite certains produits de la littérature subversive, des brochures ornées de titres populaires : L'oncle Egor ; les Esquisses de la steppe ; les Esquisses de la vie de fabrique, La force casse la paille (?) ; la Légende des trois frères, et V Histoire d'un paysan français, qui n'est peut-être bien qu'une traduction d'Erckamann-Ghatrian. La poésie, la chanson notamment, jouaient un grand râle dann cette littérature militante.
Une commission spéciale, formée sur l'initiative du ministre de la justice, ouvrit dans tout l'empire une enquête gigantesque. Elle eut pour résultat l'arrestation de trois mille huit cents personnes, sur lesquelles cent quatre-vingt-treize furent renvoyées devant le sénat. Après de longs débats, une centaine environ furent
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condamnées; les autres furent rendues ék la liberté. Peu de temps après, la jeunesse sucialiste de Pétersbourg se crut assez forte pour tenter en plein jour une manifestation sur la voie publique. On promena le drapeau rouge sur la place de Notre-Dame de Kazan ; des cris révolutionnaires furent poussés. C'était pur en- ' fantillage; mais en aucun pays civilisé ces dangereuscB • parades ne peuvent être nt tolérées par la police, ni absoutes par les tribunaux. Parmi les victimes du procès qui eut lieu alors se trouvait l'étudiant BogoUoubov, qui fut dans sa prison l'objet d'une punition disciplinaire fort brutale infligée par le général Trepov. On se rappelle encore l'impression que produifit en Europe l'attentat de Vera Zasoulitch, Suspectée depuis longtemps à cause de ses tendances révolutionnaires, l'âme aigrie par de longues persécutions, l'esprit peut-être exalté par le souvenir de Charlotte Corday, la jeune fille entreprit de venger sur Trepov l'humanité outragée. Le jury donna alors aux gouvernants une leçon des plus vigoureuses en justifiant par un acquittement unanime cet attentat singulier. Le gouvernement répondit en décrétant que désormais les procès politiques ne seraient plus soumis au jury. Dès lors l'exemple de Vera Zasoulitch trouva dans tout l'empire des imitateurs enthousiastes. Peut-être s'imaginaient-ils qu'à force d'attentats ils obligeraient la police et les tribunaux à désarmer devant eux, qu'ils épouvanteraient l'esprit du souverain et te réduiraient soit à des conces-
sions libérales qui répugnent toujours à un prince vieilli dans l'absolustime, soit à une abdication prématurée. Les assassinats prirent pour ainsi dire un caractère systématique ; quatre attentats eurent lieu successivement à Kiev, sur le substitut du procureurimpérial, sur le recteur de l'université, sur un officier de gendarmerie, sur le gouverneur ; à Pétersbourg, le chef de la police secrète, le général Mesentsev, fut tué ; son successeur, Drenteln, n*échappa que par miracle à une tentative du même genre; à Kharkov,]e gouverneur,prince Krapotkine, eut le même sort; à Moscou, un juif polonais, soupçonné d'avoir livré à la police les secrets de la secte, fut trouvé assassiné dans une chambre de rhôtel Mamontov.
Jusque-là Tempereur avait été épargné. Le 14 avril 1879 eut lieu l'attentat de Soloviev ; ce singulier personnage avait été d'abord étudiant en droit, puis professeur dans une petite ville de province. Un beau matin la grâce l'avait touché; il s'était résolu à travailler pour le peuple et avait appris l'état de serrurier. 11 avait fait un mariage nihiliste, c'est-à-dire qu'il avait enlevé pour la soustraire à ses parents une jeune fille dont il n'avait point d'ailleurs fait sa femme. 11 avait parcouru la Russie en tous sens, prêchant la bonne nouvelle et colportant le journal clandestin : Terre et liberté. Par une singulière contradiction, ce visionnaire de l'assassinat avait passé dans une maison mal famée la nuit qui précéda son crime. On n*a pas encore ou-
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LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 7I
blié les deux derniers atteriLaLs dont l'empereiir 11 fuilli être la victime; celui qui a eu Heu sur \i\ ligne du chemin de fer, aux environs de Moscou, et qui heureusement n'a pas fait de victimes, et celui qui n'a pu réussir à faire sauter le palais d'hiver. Les conjurés, en a'atlaquaiit sans succès à la vie du souverain, n'ont fait jusqu'ici qu'augmenter son prestige et accroître sa. popularité. La masse du peuple russe est persuadé que la main seule de la Providence a pu préserver le monarque d'aussi terribles dangers ; celte conviction accroît encore le respect superstitieux, le dévouement fanatique dont le tsar libérateur est l'objet '. L'n autre résultat positif de ces attentats, c'est de montrer qu'en somme le parti révolutionnaire est isolé au milieu de la nation russe, qu'il est impuissant à mettre les masses en mouvement, qu'en un mot une révolution analogue à celles dont l'Angleterre et la France on été le théâtre est actuellement impossible en Russie. Le comité exécutif s'agite dans le vide, et, s'il existe encore aujourli, — ce que l'auteur de celte étude déclare igno- — il a dû arriver à reconnaître son impuissance et l'inanité de ses efforts. Cependant il est possible qu'& un moment donné, il essaye de relever la tête et d'apiliquer de nouveau à la Russie ce qu'il appelle son pro- 'amme. Voyons un peu quelle en est la teneur.
Ce programme a été publié dans un des derniergi numéros du journal clandestin Zemlia i volia (Terre et liberté) dont la publication parait avoir été récemment interrompue, le local où il s'imprimait ayant été brusquement envahi par la police ; il a été reproduit dans un journal russe de Genève qui en garantit Tauthenticité. Il est curieux à étudier. L'article premier est une sorte de profession de foi politique. « En vertu de nos convictions principielles — ou si Ton aime mieux fondamentales — nous sommes, disent les membres du comité exécutif, socialistes et démocrates. Nous sommes convaincus que ce n*est qu'en se fondant sur les principes socialistes que Thumanité peut incarner dans sa vie la liberté, Tégalité, la fraternité, garantir le bienêtre général et le développement complet, intégral de l'individu, et par conséquent le progrès. Nous sommes convaincus que seule la volonté populaire peut sanctionner les formes sociales ; que le développement de la nation n'est complet que quand elle marche librement, quand chaque idée qui doit s'incarner dans la vie passe primitivement par la conscience et la volonté nationale. Le bien-être du peuple et la liberté du peuple sont pour nous des principes sacrés et indissolubles. »
Il n'y a guère de clair dans ce préambule que les
. LE NIHILISME ET LA RUSSIE. -^i
deux derniênis lignes. On Irniive liuns le rcsli^ rL>iiime le dirait M. Jourdain, trop de linLamarre, trop de brouillamini. Les membres du comilé exéeutirne songent pas seulement aux intérêts de la Russie, mais à ceux de l'humanité tout entière, qu'ils considèrent volontiers comme un seul individu. Il leur importe peu qu'elle soit composée de nations différentes, et arrivée à des degrés très divers de développement historique. Pour eux, entre la Russie et la France il n'y a point de différence. Ha établissent une moyenne et ils opèrent froidement sur elle: Vous Qgurcz-vous un médecin soignant l'humanité dans un hôpital et non pas l'homme: femmes, enfants, vieillards, tout pour lui ne constitue qu'un seul et même patient, et il traite tout le monde au curare, à l'hydrothérapie, au sulfate de quinine. Voilà pourtant aux mains de quels guérisseurs la Russie tomberait si le malheur voulait qu'ils réussissent. Que Tourgueuev voyait juate quand il faisait dire à son Bazarov >< qu'il méprisait la logique de l'histoire !" On mène l'ouvrier français allemand, italien avec de grands mots et des formules philosophiques. L'ouvrier russe est moins facile à éblouir ; il y a cent à parier contre un que le mot socialiste (sotsialialitchesky), étranger àla langue russe, ne présente pour lui qu'un ensemble de syllabes difliciles i prononcer. Peut-être comprendrait-il quelque chose si on venait lui dire qu'on lui prépare une ère nouvelle où il gagnera de l'argent sans travailler ; encore cela est dou-
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la détente d'un revolver, que de réfléchir aux loi) réelles de la croissance des nations. Les déclamations de Bakounine eurent sur la jeunesse russe plus^ d'influence que les sages conseils de Herzen.
Une société secrète se forma à Moscou avec une organisation et un programme résolument révolutionnaires. Elle avait pour principal fondateur ce Netchaïev dont nous avons tout à l'heure cité le nom, qui devait devenir célèbre depuis par les débats internationaux et le grand procès auxquels son nom a été mêlé. C'était, si j'en crois un publiciste russe *, un homme habile, profondément versé dans les théories révolutionnaires, d'ailleurs d'une moralité douteuse. L'assassinat d'un de leurs coreligionnaires, l'étudiant Ivanov, appela sur ce groupe dangereux de nihilistes l'attention de la police; la plupart d'entre eux furent saisis et livrés aux tribunaux. Netchaïev s'échappa et se réfugia en Suisse. Le procès fit grand bruit et fut mené avec une remarquable impartialité. Un grand nombre d*accusés furent acquittés. Mais la police se chargea de réformer les jugements qui lui semblaient trop libéraux, en déportant par mesure administrative les acquittés qui lui semblait suspects. Une nouvelle société secrète se reforma presque aussitôt ; elle donna lieu à un nouveau procèd qtiî^ après deux années d'emprisonnement préven-
^ L*au'teiir ationyme Àe 1 ouvrage intitulé : Esquisses historique^* tun ia H^^9Ïe Ue ISâK^TiSTSuLdipaig et Prague, iS78-79i
adn
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
tif pour les détenus, abouUt à de aévùres condam nations.
NetchaïevlivréparlaSuisae, ne fut condamné qu'à une peine relativement légère. On put constater alors que ei les propagandiiles antérieurs avaient Été surtout des nobles, aliaut, comme on dit, dans le peuple, on se trouvait maintenant en présence de révolulionnairea sortant du peuple lui-même. On comprend que dès lors la propagande devait prendre un caractère presque cKclusivemenl socialiste. Et celle propagande gagnait do plus *M plus du terrain, à mesure que la gendarmerie d'une part mullipliail ses arrestations et que de l'autre le ministre de l'instruction publique privait de tout avenir des jeunes gens coupables d'avoir ignoré je ne sais quel gérondifou Je ne sais quel supin'.
En 1815, le ministre de la justice, le comte Pahlen, adressait aux prineipaux fonctionnaires de l'empire le longue circulaire, dans laquelle il dénonçait les igrës de la propagande révolutionnaire et constatait il en avait retrouvé les traces dans trente-sept gouvernements. A Pélersbourg, sous prétexte d'apprendre à lire aux ouvriers, des agents révolutionnaires pénétraient dans les fabriques et les élnblissemenls industriels; on avait établi dans celte ville des ateliers de ïordonnerie, de menuiserie, et de forges uniquement 1 l'apprentissage des jeunes pens de bonne fi devaient se servir ensuite de leurs connaissai
> Mime ouvrage. Tom. IVf page 125,
ces techniques pour a aller dans le peuple, i d'autres gouvernements, le ministre signalait tour & tour les ateliers, les écoles, les imprimeries fondées parla secte. Dans ses diverses perquisitions, la police n'avait pas arrêté moins de sept cent soixante-dix individus, dont cent cinquante-huit femmes. Parmi ces personnes, il y avait des pères de famille sérieux, des bourgeois établis qui s'étaient laissé gagner par les idées révolutionnaires. Le fait n'a rien d'étonnant; pour le développement des contagions physiques et morales il faut d'abord l'existence d'uu certain milieu ; le mii! sort ensuite de ce milieu et attaque tout à coup les personnes qui semblaient par leur tempérament y être le moins exposées. La circulaire signalait ensuite certains produits de la littérature subversive, des brochures ornées de titres populaires : L'oncle Egor ; iei Esquisses de la steppe ; les Esquisses de la vie de fabrique , La force casse la paille (7) ; la Légende des trois frères, et V Histoire d'un paysan français, qui n'est peut-être bien qu'une traduction d'Erckamann-Chatrian. La poésie, la chanson notamment, jouaient un grand rôle dans cette littérature militante.
Une commission spéciale, formée sur l'initiative du ministre de la justice, ouvrit dans tout l'empire une enquête gigantesque. Elle eut pour résultat l'arrestation de trois mille huit cents personnes, sur lesquelles cent quatre-vingt-treize furent renvoyées devant le sénat. Après de longs débats, une centaine environ furent
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LE NIHILISME ET tA RUSSIE.
'condamnées; les autres furent rendues à la liberifi, Peu de temps après, la jeunesse socialiste de Pétersbourg se crut assez forte pour tenter en plein jour une manifestation sur la voie publique. On promena le drapeau rouge sur la place de Notre-Dame de Kazan ; des cris révolutionnaires furent poussés. C'était pur enfantillage; mais en aucun pays civilisé ces dongereuBes parades ne peuvent être ni tolérées par la police, ni absoutes parles tribunaux. Parmi les victimes du procès qui eut lieu alors se trouvait l'étudiant Bogolioubov, qui fut dans sa prison l'objet d'une punitioi< disciplj naire fort brutale infligée par le général Trepov. On rappelle encore l'impression que produisît en Euro| l'attentat de Vera Zasoulitch. Suspectée depuis longtemps à cause de ses tendances révolutionnaires, l'âme aigrie par Je longues persécutions, l'esprit peut-être ^«alté par le souvenir de Charlotte Corday, la jeune le entreprit de venger sur Trepov l'humanité outragée. Le jury donna alors aux gouvernants une leçon des plus vigoureuses en justifiant par un acquittement unanime cet attentat singulier. Le gouvernement répondit en décrétant que désormais les procès politiques ne seraient plus soumis au jury. Dès lors l'exemple de Vera Zasoulitch trouva dans tout l'empire dos imitalurs enthousiastes. Peut-être s'imaginaient-ils qu' irce d'attentats ils obligeraient la police et les tribit< naux à désarmer devant eux, qu'ils épouvanteraiei l'esprit du souverain et le réduiraient soit à des conci
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sions libérales qui répugnent toujours à un prince vieilli dans Tabsolustime, soit à une abdication prématurée. Les assassinats prirent pour ainsi dire un caractère systématique ; quatre attentats eurent lieu successivement à Kiev, sur le substitut du procureur impérial, sur le recteur de Tuniversité, sur un officier de gendarmerie, sur le gouverneur ; à Pétersbourg, le chef de la police secrète, le général Mesentsev, fut tué ; son successeur, Drenteln, n*échappaque par miracle à une tentative du même genre; à Kharkov,le gouverneur,prince Krapotkine, eut le même sort ; à Moscou, un juif polonais, soupçonné d'avoir livré à la police les secrets de la secte, fut trouvé assassiné dans une chambre de rhôtel Mamontov.
Jusque-là Tempereur avait été épargné. Le 14 avril 1879 eut lieu Tattentat de Soloviev ; ce singulier personnage avait été d'abord étudiant en droit, puis professeur dans une petite ville de province. Un beau matin la grâceravait touché; il s'était résolu à travailler pour le peuple et avait appris Tétat de serrurier. 11 avait fait un mariage nihiliste, c'est-à-dire qu'il avait enlevé pour la soustraire à ses parents une jeune fille dont il n'avait point d'ailleurs fait sa femme. 11 avait parcouru la Russie en tous sens, préchant la bonne nouvelle et colportant le journal clandestin : Terre et liberté. Par une singulière contradiction, ce visionnaire de l'assassinat avait passé dans une maison mal famée la nuit qui précéda son crime. On n'a pas encore ou-
LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 7I
blié les deux derniers attenlats dont Tempereur a ftiilli élre la viclime; celui qui a en lieu sur la ligne du chemin de fer, aux environs de Moscou, et qui heureusement n'a pas fait de victimes, et celui qui n'a pu réussir à faire sauter le palais d'hiver. Lee conjurés, en s'attaqu&nt sans succès à la vie du souverain, n'ont fait jusqu'ici qu'augmenter son prestige et accroître sa, popularité. La masse du peuple russe est persuadé que la main seule de la Providence a pu préserver le monarque d'aussi terribles dangers ; cette conviction accroît encore le respect superstitieux, le dévouement fanatique dont le tsar libérateur est l'objet '. Un autre résultat positif de ces attentats, c'est de montrer qu'en somme le parti révolutionnaire est isolé au milieu de la nation russe, qu'il est impuissant à mettre les masses en mouvement, qu'en un mot une révolution analogue à celles dont l'Angleterre et la France on été le théâtre est actuellement impossible en Russie. Le comité exécutif s'agite dans le vide, et, s'il existe encore aujourd'hui, — ce que l'auteur de cette étude déclare ignorer, — il a dû arriver â reconnaître son impuissance et l'inanité de ses elTorts. Cependant il est possible qu'à un moment donné, il essaye de relever la tète et d'appliquer de nouveau à la Russie ce qu'il appelle son programme. Voyons un peu quelle en est la teneur.
sions libérales qui répugnent toujours à un prince vieilli dans l'absolustime, soit à une abdication prématurée. Les assassinats prirent pour ainsi dire un caractère systématique ; quatre attentats eurent lieu successivement à Kiev, sur le substitut du procureurimpérial, sur le recteur de l'université, sur un officier de gendarmerie, sur le gouverneur ; à Pétersbourg, le chef de la police secrète, le général Mesentsev, fut tué ; son successeur, Drenteln, n*échappaque par miracle à une tentative du même genre; à Kharkov,]e gouverneur, prince Krapotkine, eut le même sort ; à Moscou, un juif polonais, soupçonné d'avoir livré à la police les secrets de la secte, fut trouvé assassiné dans une chambre de l'hôtel Mamontov.
Jusque-là l'empereur avait été épargné. Le 14 avril 1879 eut lieu l'attentat de Soloviev ; ce singulier personnage avait été d'abord étudiant en droit, puis professeur dans une petite ville de province. Un beau matin la grâce l'avait touché ; il s'était résolu à travailler pour le peuple et avait appris l'état de serrurier. Il avait fait un mariage nihiliste, c'est-à-dire qu'il avait enlevé pour la soustraire à ses parents une jeune fille dont il n'avait point d'ailleurs fait sa femme. Il avait parcouru la Russie en tous sens, préchant la bonne nouvelle et colportant le journal clandestin : Terre et liberté. Par une singulière contradiction, ce visionnaire de l'assassinat avait passé dans une maison mal famée la nuit qui précéda son crime. On n'a pas encore oq-
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blié les deus derniers attentais dont l'empereur a failli être la vicUme ; celui qui a eu lieu sur la ligne du chemin de fer, aus cuvirons de Moscou, et qui heureusement n'a pas fait de victimes, et celui qui n'a pu réussir à faire sauter le palais d'hiver. Les conjurés, en s'altaquant sans succès k la vie du souverain, n'ont fait jusqu'ici qu'augmenter son prestige et accroître sa popularité, La masse du peuple russe est persuadé que la main seule de la Providence a pu préserver le monarque d'aussi terribles dangers; cette conviction accroît encore le respect superelitieux, le dévouement fanatique dont le tsar libérateur est l'objet ', Un autre résultat positif de ces attentats, c'est de montrer qu'en somme le parti révolutionnaire est isolé au milieu de la nation russe, qu'il est impuissant à mettre les masses en mouvement, qu'en un mot une révolution analogue à celles dont l'Angleterre et la France on été le théâtre est actuellement impossible en Russie, Le comité ejcé-
lutif s'agite dans le vide, et, s'il existe encore aujourlui, — ce que l'auteur de cette étude déclare ignoil a dd arriver à reconnaître son impuissance et l'inanité de ses efforts. Cependant il est possible qu'& un moment donné, il essaye de relever la télé et d'ap-
iliquer de nouveau à la Russie ce qu'il appelle son pro- ■amme. Voyons un peu quelle en est la teneur.
Ce programme a été publié dans un des derniergi numéros du journal clandestin Zemlia i volia (Terre et liberté) dont la publication paraît avoir été récemment interrompue, le local où il s'imprimait ayant été brusquement envahi par la police ; il a été reproduit dans un journal russe de Genève qui en garantit Tauthenticité. Il est curieux à étudier. L'article premier est une sorte de profession de foi politique. « En vertu de nos convictions principielles — ou si Ton aime mieux fondamentales — nous sommes, disent les membres du comité exécutif, socialistes et démocrates. Nous sommes convaincus que ce n*est qu'en se fondant sur les principes socialistes que l'humanité peut incarner dans sa vie la liberté, l'égalité, la fraternité, garantir le bienêtre général et le développement complet, intégral de l'individu, et par conséquent le progrès. Nous sommes convaincus que seule la volonté populaire peut sanctionner les formes sociales ; que le développement de la nation n'est complet que quand elle marche librement, quand chaque idée qui doit s'incarner dans la vie passe primitivement par la conscience et la volonté nationale. Le bien-être du peuple et la liberté du peuple sont pour nous des principes sacrés et indissolubles. »
Il n'y a guère de clair dans ce préambule que les
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L deux deniiùres lignes. On Iroiive dans le rcsli.', cuiiirne |îe dirait M. Jourdain, trop de tintamarre, trop de [ brouillamini. Les membres du comité exécutif ne eonr gent pas seulement aux intérêts de la Russie, mais à ' ceux de l'humanité tout entière, qu'ils considèrent volontiers comme un seul individu. Il leur importe L peu qu'elle soit composite de nations différentes, et I arrivée à des degrés très divers de développement [.historique. Pour eux, entre lu Russie et la France il [ n'y a poiut de différence. Ils établissent une moyenne et [ ils opèrent froidement sur elle; Vous figurez-vous un médecin soignant l'humanité dans un hôpital et non pas l'homme: femmes, enfants, vieillards, tout pour lui ne constitue qu'un seul et même patient, et il traite tout le monde au curare, à l'hydrothérapie, au sulfate de quinine. Voilà pourtant aux mains de quels guérisseurs la Russie tomberait ai le malheur voulait qu'ils réussissent. Que Tourguenev voyait juste quand il faisait dire à son Bazarov " qu'il méprisait la logique de [■ l'histoire ! » On mène l'ouvrier français allemand, ita- [ lien avec de grands mots et des formules philosophi-
• ques. L'ouvrier russe est moins facile à éblouir; il y a Bc«nt à parier contre un que le mot socialiste (sotsialis-
• litohesky), étranger à la langue russe, ne présente pour t lui qu'un ensemble de syllabes difficiles à prononcer.
Peut-être comprendrait-il quelque chose si on venait lui dire qn'on lui prépare une ère nouvelle oil il gara de l'argent sans travailler; encore cela est dou-
teux : un beau flacon de vodka vaat inieux que tous ces grands mots.
Un peu plus loin il est question de la volonté populaire, qui seule doit sanctionner les formes sociales. Qu*est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Les formes sociales I S'agit-il d'institutions politiques ? Alors c'est pure logomachie. Les membres du comité exécutif, si dépourvus d'intelligence qu'on veut bien les supposer, savent parfaitement qu'en Russie, la grande forme sociale, c'est-à-dire la monarchie des Romanov, est sanctionnée par l'immense majorité de la population, et qu'elle trouverait au besoin dans la fidélité des classes rurales son plus ferme soutien. Ils ajoutent deux lignes plus bas que toute idée qui doit s'incarner dans la vie doit avoir passé préalablement dans la conscience et la volonté nationales. Voilà qui est parler d'or. Mais alors à quoi bon ce système de destruction, cette rage de s'attaquer sans merci aux personnes, aux institutions ? Vous admettez, par exemple, que le système représentatif devra s'établir en Russie le jour où la conscience et la volonté nationales l'auront reconnu indispensable au salut et à la prospérité du pays. Avouez que jusqu'ici la masse de la nation se soucie fort peu de vos chimères, que les Saveli et les Kharlampi du gouvernement de Viatka, d'Olonets ou de Kalouga n'ont guère cure d'être représentés à Pétersbourg dans une ou deux chambres par un député ou par un. sénateur. Faites de la propagande, soit : tâchez par tous les
moyens honnêtes d'élerer les moujiks à la dignité d toyens, parfaitement; mais avouez que les moyens riolenta n'ont rien affaire dans celle propagande, el que ce n'est pas en faisant sauter des palais et des railw&ys qu'on prépare l'avènement du régime constitutionnel.
Le deuxiâme paragraphe du programme se eubdivise en un certain nombre d'alinéas. Le comité constate d'abord que le peuple se trouve dans un état de eervage absolu, économique et politique. Ouvrier, il tFavaille uniquement pour nourrir et entretenir les classes parasites ; citoyen, il est privé de toute espène de droit. On reconnaît ici les formules banales des agitateurs de l'Occident. L'ouvrier russe est-il plus malheureux que ses confrères européens? Nous ne le croyons pas; il est plus qu'eux enclin ii l'ivrognerie; mais c'est là un vice que les déclamations nihilistes ne guériront pas du jour au lendemain. Si au lieu de perdre leur temps en conspirations et en conciliations, ils veulent bien, comme le Soloraine de Tourguenev, se faire contremaîtres, manier le crayon, le rabot ou la scie, ils pourront exercer une heureuse influence sur la condition et le moral de leurs ouvriers. Ils ne feront rien avec des proclamations. Toute la réalité russe, — c'est le c mité qui parle, — non seulement ne répond pas à la vo- j lonté du peuple, mais encore il n'ose pas l'exprimer et ' la formuler (aie). On lit dans l'original le verbe /ormu- 'l'rauo; qui doit bien étonner les moujiks, il n'a même
j6 ÉTUDES SLAVES.
pas la possibilité — c*est toujours du peuple russe qu'il s'agit — de penser à ce qui est boa ou mauvais pour lui, et l'idée même d'une volonté nationale est considérée comme un crime contre Tordre de choses existant. Tout ceci est encore du galimatias double. Si le peuple russe ne sait pas encore ce qui lui est bon ou mauvais, c'est évidemment qu'il n'est pas encore assez instruit ; mais on n'instruit pas un peuple du jour au lendemain. Chez toutes les nations civilisées, l'homme met vingt à vingt-cinq ans avant d'arriver à une maturité d'esprit qui lui permette de distinguer le bien du mal et de faire lui-même ses affaires. Le peuple russe n'est pas encore arrivé à le majorité politique ; on peut l'éclairer, mais c'est mentir odieusement que de lui attribuer une volonté contraire à l'ordre de choses existant actuellement en Russie. C'est ce que Tourguenev a parfaitement indiqué dans le livre dont nous avons donné l'analyse ; il faisait œuvre de bon patriote et d'homme intelligent. Nous ne pouvons en dire autant des membres du comité exécutif et nous ne saurions les prendre au sérieux quand ils s'écrient sur un ton tragi-comique : « Enlacé de tous côtés, le peuple en arrive à la dégénérescence physique, à l'abrutissement, à la misère, à l'esclavage sous toutes ses formes. » Nous avions cru jusqu'ici et beaucoup de bons esprits avec nous que le paysan russe commençait au contraire à sortir de l'esclavage. Ce n'est pas sous cet aspect que beaucoup d'observateurs intelligents et sa-
tE NIHILISME ET LA RUSSIE.
^aces ont vu la Ruesie. Mackenzie Wallaee, par exemple, constate que dans tes gouvernements du Nord qu'il a visités, beaucoup de paysans savent lire décrire ; chez maint d'entre eux il a trouva une petite bibliothèque et dans ces bibliothèques des livres sérieux, par exemple, V Histoire de la civilisation, de Buckie, traduite en russe, bien entendu ; il constate chez ces paysans un esprit entreprenant, coiifianten soi-même, indépendant. Un autre Anglais, Herbert Barry, déclare de même qu'il suffit d'apprendre à lire au moujik pour qu'il prenne la place qui lui revient dans l'échelle soeîale. M. Barry, qui a pendant longtemps dirigé une grande exploitation industrielle en Russie, affirme, avec une sympathie peu suspecte chez un Anglais, qu'il rencontre chez les paysans des signes non équivoques de progrès.
M Partout, dit-il, daas les villages, des maisons neuves se construisent, les vieilles se réparent, les champs sont mieux clos, les cours plus grandes; sur beaucoup de maisons des ci-devant serfs sont clouées les plaques das compagoies d'assurance contre l'incendie ; les chevaux sont plue aouvent ferrés, les roues de voiture plus généralement munies de bandes de fer ; la chandelle de suif a remplacé dans les habitations la chandelle de résine ; hommes et femmes sont mieux vêtue ; tous recherchent l'instruction ; ils savent qu'ils sont sous la protection de la loi ; ils se rendent mieux compte de ce qui se passe à la ville voieiiie ; les hommes commencent à se lancer dans les alTuires et e
font meuniers, tanneurs^ bateliers, propriétaires de bateaux à vapeur, marchands de bestiaux, maîtres forgerons, etc. ; ils se servent de machines grossières pour préparer le lin et vanner le blé, traitent leurs femmes avec plus d'égards, vivent moins en état de concubinage , tout voyageur attentif peut s*assurer de ce progrès. Ne reconnaissons-nous pas là des preuves de la transformation des paysans ? Là plùpaH de ces faits se seraiënt-Jlë Jamàid produits sous un régime de sèrvagô ?
Et M. Herbert-Barry ajoute :
« je demandé au lecteur si je n'ai pas le droit d*àfflf mèr ^ùe réinancipàtion n*a pas échdué et qu'elle est àtt contraire dn grand sttècès. ^
Voilà comment s'exprime un étranger, observateur sagace et impartial ; les rêveurs du comité ont bien autre chose à faire que de savoir si le paysan met des bandes de fer à ses roues ou brûle du suif au lieu de résine. C'est pourtant d^iine infiliité de détails de ce %^x\t^ que se compose ce progrès dont ils se croient les apôtres. Mais ce pfogrèfe lie se laisse pas violenter par les utopistes : il suit sa itiarche letite et sûre en dépit de leurs rêveries. Certes, le paysan russe est en retard si on le compare à celui de la France, de la Belgique où la Suisse ; mais il est en avance si on le compare à ce qu'était son père il y a trente ou quarante ans ; or, pour tout esprit sérieux et honnête, c'est là le véritable point de comparaison.
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
Nous aimerions mieux rester avec un homme de bon sens comme M. Barry, que de revenir aux déclamalione vides du comité exécalif. Mais il faut continuer. Ce comité a découvert une foule de choses intéressantes : Il remarque au dessus du peuple enchaîné dons les fers une couche d'exploiteurs qui l'assiègent, le bloquent, l'investissent, ouïe traquent. (Nous donnons à dessein quatre motsenlre lesquels le lecteur choisira, la phrase russe étant fort mal écrite). Or, ces exploiteurs sont produits et défendus par l'état. Cet état constitue dans le pays la plus importante des forces capitalistes {kapUalisHtclieskouiou silou) ; il coitstilue le seul oppresseur politique du peuple, c'est seulement grâce à lui que peuvent exister les petits brigands (sic). Celte excroissance politico -bourgeoise ne subeistE que par la force, par l'organisation militaire, ilicière et administrative, absolument comme eemainaient en Russie les Mongols de Gengis-Khan. Or, il nque complètement de la Eanction populaire, ce pouvoir arbitraire et violent qui entretient par la force ces principes politiques et économiques, ces principes qui n'ont rien de commun avec les vœux et les idëals du peuple. Nous serions bien aise de savoir quels sont, d'après le comité, les vœux et les idéals du peuple? Mais c'est ce qu'on se garde bien de nous apprendre^ En politique, nous pouvons affirmer que son vœu le- 4 plus cher est de conserver la dynastie régnante ] laquelle le Russe proprement dit professe unesupe
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tîeuse vénération. Au point de vue économique, il aimerait à avoir le plus de terre possible, à travailler fort peu et à ne pas payer d'impôt ni de redevance. G*est là un idéal qu^aucun comité, exécutif ou non, ne peut se vanter de pouvoir réaliser. Cependant, le comité poursuit ses observations. Il voit vivants encore dans le peuple, bien qu*étouffés par tous les moyens possibles, les anciens et traditionnels principes; le droit du peuple au sol, l'autonomie communale et locale, les germes d'une organisation ,fédérative, la liberté de conscience et de la parole. Ces principes acquerraient un large développement et donneraient une direction nouvelle, conforme à Tesprit national, à toute Thistoire du pays, si seulement le peuple obtenait la facilité de vivre et s'organiser comme il veut, conformément à ses propres instincts. Si nous comprenons bien ceci, ce que le comité réclame au nom du peuple, c'est tout simplement la liquidation sociale ; la terre appartient au peuple qui la reprend aux injustes détenteurs de rinfâme propriété. Cette thèse n'est pas nouvelle ; il faut bien admettre cependant que ceux qui détiennent aujourd'hui cette terre auraient bien droit à un lopin pour vivre ; voir un Demidov ou un Narichkine transformé en petit laboureur et pousser lui-même la charrue est un rêve assez plaisant ; mais il y a d'autres propriétés que le sol, par exemple la propriété urbaine ; qu'en fera-t-on ? chaque locataire deviendra-t-il propriétaire de l'appartement qu'il ha-
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DÎfe? La propriété minière ; chacun aara-l-il son petit canton de mine à exploiLer comme il le pourra sans le secours du voisin et sans l'appui du capital ? On raconte qu'un richissime banquier de Paria reçut un jour la visite d'un partageux qui venait lui demander compte d'une fortune détenue illégalement en attendant le jour de la liquidation sociale. « J'ai fait mon compte, répartit le crésus sans s'émouvoir ; an jour de lu liquidation sociale, il revient à chaque Français trois francs soixante-quinze centimes, les voilà ; vous avez votre part, laissez-moi tranquille. » En admettant qu'au jour de la liquidation russe î*etrov ou EQmenko touche deux ou trois roubles de dividende, je ne les croirais pas bien avancés. Je crains même fort qu'ils ne cèdent à la tentation de se griser avec. Dans ce cas, ce serait le cabaretier qui reconstituerait à son profit le capital et qui avec ce capital achèterait de la terre. L'obi îgerail-on à liquider sa fortune tous les huit jours ? Parmi les principes que le comité voit dans le peuple, il signale l'autonomie communale; il nous semble que cette autonomie est toujours en vigueur et que si la Russie a peu de liberté au sommet de la pyramide, elle en a beaucoup à la hase ; quant au fédéralisme, nous ne voyons pas bien ce qu'il aurait à faire dans la Russie actuelle ; le jour où il triompherait, cet élat aurait cessé d'exister, i Les états fédérahsles, comme les Etats-Unis d'Amérique à ■ on la Suisse, supposent des peuples très mûrs, très ins- ^ ■Bnùts, très pénétrés deleursdroitsetdeleursdevoirs.Aca j
\ pointdevue, réducationdu peuplerusse est encore à faii
tout entière ; en ce qui concerne les traditions fédéra listes, nous craignons bien que les historiens du comil n'aient pris la période anarchique de Thistoire russ pour une période fédéraliste. Si cette période a va continué, leur pays serait tout entier aujourd'hui au mains des Suédois, des Tatares et des Polonais ; maii ainsi qu'on Ta fait justement remarquer, le propre d nihilisme c'est d'ignorer l'histoire. On ne voit pe d'ailleurs comment le fédéralisme pourrait se réalisi avec la constitution ethnographique de la Russie surtout dans les provinces mixtes comme les gouvei nements de la Russie occidentale (anciennes province polonaises) ou dans ceux où les peuples dits allogène sont en majorité. Ëmiettée entre les Petits-Russieni les Polonais, les Juifs, les Tatares, les Tchérémisses ( autres, la Russie deviendrait une véritable tour d Babel. Le programme oublie de lious dire si le fédén lisme devrait s'appliquer à la Sibérie et si les Toi gouses en profileraient.
Tous ces considérants sont en somme assez enfar tins. Voici les conclusions qu'en tirent les membres d comité. En tant que socialistes et démocrates, ils vei lent, disent-ils, et c'est là leur but immédiat, soustraii le peuple à l'oppression écrasante qui pèse sur lui, 0[ pression due à l'état actuel ; pour cela ils veulent prc voquer une révolution politique qui remettra le pouvoi entre les mains du peuple. Par cette révolution, o
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obtiendra un double résultat : d'abord le dévelof^ peinent {raivilié) du peuple se fera par lui-même conformément à la volonté et aux tendances populaires second lieu, celte révolution fera reconnaître et mettre dans la vie russe un grand nombre des prii cipes purement socialistes n qui nous sont communs & nous et au peuple, » dit le programme. Mais comment la volonté populaire pourra-t-elle s'exprimer î C'est bien simple et le paragraphe 2 de l'article C du programme nous édifie pleinement eur cette question délii cate; on convoquera une assemblée organisatrice (ouf' cbreditelnaie sobranie ; le tente n'ose pas dire constituante). Celte assemblée sera élue librement par le suffrage universel, des électeurs donneront leurs instructions anx mandataires, n Ceci, ajoutent sérieusement les membres du comité, n'est pas une forme idéale manifestation de la volonté nationale, c'est acellement la seule possible dans la pratique. C'est pourquoi nous jugeons nécessaire d'insister sur oe point. » Ces lignes noua paraissent du dernier grotea^ que; voilà, de l'aveu même du prétendu comité, un»] peuple tombé dans l'abrutissement lé plus profond, vous prétendez d'un moment à l'autre lui remettre Ibi .jBOin de sa deslinée ; vous espérez sansdouteque vu sobI lespérience et sa naïveté, il sera immédiatement li lupe des charlatans politiqueequi se présenteront & lui »ur lui parler de ses droits, sans lui dire un mot devoirs. El avec quels éléments possibles ferez-voi
votre assemblée organisatrice ? Vous espérez d'avance qu'il n'y figurera aucun délégué de ces classes aristocratiques ou bourgeoises dont vous avez dénoncé plus haut l'odieuse exploitation. Gomment se composera votre parlement organisateur ? y appellerez-vous les délégués de toutes les nationalités non russes, les Polonais, par exemple, et les Tatares ? Que ferez*vous si les uns et les autres profitent de l'occasion pour réclamer leur indépendance, ou même leur domination du temps jadis. Mais les révolutionnaires anonymes ne s'étonnent pas pour si peu. Ils insistent sur leur projet et ils prennent la peine d'expliquer dans un troisième paragraphe que leur but est d'enlever le pouvoir au gouvernement existant, et de le transmettre à une assemblée organisatrice qui aurait à examiner toutes les instructions gouvernementales et à les transformer conformément aux instructions des électeurs. Ce serait certainement une chose plaisante qu'une telle assemblée, etles cahiers de la Russie en 1880 feraient singulière figure à côté des cahiers de la France en 1789. L'idée nous paraît aussi sérieuse que celle de convoquer un congrès d'élèves de cinquième pour délibérer du régime hygiénique des classes et des méthodes pédagogiques. Encore une fois, si avancé qu'il soit depuis l'émancipation, le peuple russe ne saurait être considéré comme majeur. Il le deviendra certainement un jour, mais en attendant cette époque, le suffrage universel ne saurait être entre ses mains qu'un jouet politique, avec
article. Cependant ici encore se présente Tobjection que nous ayons déjà exprimée plusieurs fois ; la nation russe est trop jeune pour savoir user sans danger de ces libertés, dont la pratique est bien récente encore chez les peuples qui ont déjà parcouru une longue carrière. Il en est une notamment, qui est aujourd'hui de droit commun dans toutes TËurope et qui jusqu'ici n'a pu s'acclimater en Russie : c'est la liberté de conscience. Au premier abord, il y a là une véritable monstruosité. Un Russe né dans l'orthodoxie ne peut sans encourir les peines les plus graves passer à une autre religion, se faire luthérien, catholique ou musulman. Il faut, pour comprendre ce bizarre phénomène, avoir présent à l'esprit un trait caractéristique de l'histoire russe. Chez aucune autre nation européenne, on ne rencontre une identité aussi absolue entre la nationalité et la religion. La Russie, comme on sait, n'a pas de frontières naturelles ; pendant des siècles, avant d'arriver à l'unité qu'elle possède aujourd'hui, la nationalité russe a flotté, oscillé pour ainsi dire, dans les immenses plaines qui s'étendent des monts Oural aux bassins du Dnieper et de la Yistule. Entourée de voisins musulmans comme les Tatares, luthériens coiùme les Suédois, catholiques comme les Polonais, elle n'a trouvé que dans l'orthodoxie la vigueur et l'unité nécessaires pour résister à leurs assauts et les soumettre à son tour. Lorsque les Polonais ont occupé les provinces de la Russie*Blanche et de l'Ukraine, ils ont compris tout
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^ d'abord que leur domination n'aurait qu'un
tère provisoire si les populations de -ces province* restaient dans le giron de l'orthodoxie; Moscou eût exercé sur elles une allraction trop puissante. Désespérant d'introduire chez leurs nouveaux sujets le dogme romain et la liturgie latine, les Polonais ont eu recours ft un compromis. Ils ont fait proclamer l'unibn, c'est-à-dire qu'ils ont amené le clergé orthodoxe à reconnaître la primauté du saint-siège tout en gardant le mariage des prêtres et l'usage de la liturgie slavonne. Naturellemont, quand les Russes sont redevenus maîtres des provinces en question, ils se sont empressés d'y res* taurer l'orthodoxie. Dans toute celle région qui flotte entre la Russie proprement dite et la Pologne, la re* ligion est le symhole absolu de la nationalité; qui dit catholique dit Polonais, qui dit orthodoxe dit Russe. De même vers l'Orient, tout ce qui est orthodoxe est russe ; tout ce qui est musulman, bouddhiste, etc., appartient aux nationalités allogènes. Supposez la liberté de la propagande religieuse et vous verrez les nationalités étrangères s'enrichir et s'accroître aux dépens de l'élément moscovite. C'est donc en vertu de la raison d'état que la liberté de conscience n'existe pas en Russie ; elle n'y pourra être proclamée que le jour où la nationalité dominante sera devenue assez forte pour n'avoir plus rien à redouter delà concurrence des nationalités rivales.
Let deux derniers articles du programme réclamenljj
le suffrage universel, et la substitution d'une armée territoriale à Tarmée permanente. Nous avons déjà dit ce que nous pensions du premier point ; le second ne mérite guère d*être discuté. Avec son immensité, la variété infinie des peuples qu'elle commande, la Russie ne saurait évidemment subsister sans armée. Le Caucase, le Turkestan, la Pologne, la Finlande, la Petite-Russie lui échapperaient. Ce serait une dislocation générale, dont l'Allemagne et l'Autriche profiteraient aussitôt. Se figure-t-on la France faisant garder l'Algérie ou l'Angleterre, l'Inde par des milices? Le comité exécutif entend ne pas séparer Tune de l'autre les réformes qu'il revendique ; il les déclare absolument solidaires et affirme qu'elles seules peuvent assurer la liberté politique et économique de la nation et son développement régulier.
Pour arriver à l'accomplissement de cet idéal politique, le comité déclare avoir l'intention d'employer les moyens suivants: Avant tout une activité propagandiste et agitationiste ( déiatelnost propagatorskaïa i agitatsion* naïa ). Ici encore il est obligé d'employer des mots étrangers qui ont toutes les chances possibles de n'être pas compris parle public sur lequel il veut opérer. La propagande a pour but de populariser (po/jow/armrova/) dans toutes les couches de la population l'idée d'une révolution politique démocratique, comme moyen de réforme sociale, et aussi le programme de parti. Elle a pour objet la critique de l'organisation existante, l'expo
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GÎtion et l'explication des moyens d'accomplir la révolution et la réforme. L'agitation vise à faire naître dans le peuple et dans la société les prostestations les plus énergiques contre l'ordre de choses existant, et à faire réclamer les réformes nécessaires, notamment la convocation d'une assemblée organisatrice. Les formes de la protestation peuvent être les réunions publiques, les démonstrations, les pétitions, les adresses tendancieuses, le refus des impôts, etc. Jusqu'ici ces procédés, il faut l'avouer, ont peu réussi. Les soldats de la couronne n'ont pas même eu à tirer sur les prolestanta avec les fusils de la couronne, comme disait le Nejdanov de Tourguenev.
Mais, à câté de cette activité, le programme en indique une autre, c'est celle qui s'exerce par la destruction et la terreur {terrort'stttc/ieskaîa). Pauvre langue russe, réduite à admettre sans cesse dans son vocabulaire de nouveaux éléments et à être terrorisée à son tour. En quoi consiste cette activité 7 A détruire les personnages les plus nuisibles du gouvernement, à défendre le parti contre l'espionnage, à punir les faits de ' violence et d'arbitraire des fonctionnaires publics, à ruiner le prestige de la force gouvernementale, à montrer sans relâche la possibilité d'une lutte contre le gouvernement, à exciter ainsi lesprit révolutionnaire du peuple et la foi dans le succès de l'œuvre, et enfin k *i former les forces nécessaires pour la lutte. On ne t rait nier que cette partie du programme n'ait été j
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qu'ici la mieux remplie. Au fond, le demi-succès ou Fimpunité des attentats ne prouve pas grand*chose« Il se commet chaque année dans les grandes capitales un certain nombre de crimes dont les auteurs échappent aux recherches delà justice; cela ne veut pas dire que la police soit absolument inutile et que les honnêtes gens' n'aient plus à compter sur elle^
Un autre moyen d'action préconisé par le comité, c'est la formation de sociétés secrètes et leur groupe* ment autour d'un centre unique. Cette organisation est indispensable tant pour accomplir les nombreuses fonc« tions du parti, que pour faire l'éducation politique de ses membres. Enfin, il faut acquérir une situation influente et des relations dans l'administration^ dans l'armée, dans la société et le peuple. Il faut porter le principal effort sur l'administration et Tarmée ; leur concours est indispensable pour la révolution. Le parti doit aussi donner au peuple une sérieuse attention ; il faut le préparer à concourir à la révolution^ et à bien voter ensuite, en choisissant des mandataires qui les représentent réellement. Il faut acquérir de sérieux partisans parmi les membres les plus influents des classes rurales, défendre leurs intérêts, venir en aide à leurs besoins, etc. On nous dispensera de traduire tout ce paragraphe ; le lecteur qui voudra bien se reporter à ce que nous avons dit du roman de Tourguenev sait à quoi s'en tenir sur le succès de la propagande parmi les habitants des campagnes. Le paysan russe ne peut se laisser
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itralner à des manœuvres révolutionnaires qu'à condi- Lions d'avoir étâ trompé ; mais malheur à ceux qui auront essayé de le séduire le jour où il s'apercevra de leurfourberie.
D'ailleurs, le parti est bien obligé d'avouer que le peu-pie n'est pas encore en état da faire une révolution. En MiUendant cet heureux moment, le parti est obligé d'a- ,r tout seul. Une ligne de pointa nous indique les moyens secrets auxquels on espère avoir recours. Nous sommes Buffieamment édifiée à ce sujet, Nous savons aujourd'hui que le poignard, le revolver et la dynamite sont les instruments de règne du nihilisme. Du reste, ajoutent naïvement les révolutionnaires russes, de quel- ,t]e façon que s'accomplisse la révolution, par suite un mouvement populaire spontané ou d'une conspiillon, le devoir du parti est de provoquer la constitution immédiate d'une assemblée organisatrice et de lui nsmettre le pouvoir du gouvernement provisoire. lOrs de l'agitation électorale, le parti devra avant tout lier contre les accapareurs de toute espèce et nder par tous les moyens possibles l'élection des Trois représentants du peuple.
Certes il se passera quelque temps encore avant qm tes chefs du parti aient à exercer Jenr intluence tière d'élections pour l'assemblée organisatrice, Noui avons discuté pied à pied son programme et nous >eroyoiiB inutile d'en rappeler les traits généraux. Un l sélèhrade Montesquieu résume notre pensée et saM
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