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^irelques années, on a Tini par comprendre que pour écrire sur ce grand état, comme sur l'Allemagne, l'Angleterre ou l'Italie, il fallait l'avoir visité, avoir étudié Bes annales et lu les œuvres de ses littérateurs dans l'original. Cette méthode scientifique appliquée par des hommes de talent a produit dea œuvres de premier ordre.
Je citerai tout d'abord \' Histoire de Russie de M. Alfred Rarabaud; c'est le premier et le seul ouvrage digne de ce nom qui existe dans la littérature française. Les Russes eux-mêmes l'ont, pour ainsi dire, adopté en le traduisant '. Le volume que M. Elisée Reclus a consacré à l'empire russe se distingue comme toutes les œuvres du même auteur par une sévère critique et une méthode rigoureuse. M. Reclus n'a pas, que je sache, visité la Russie et je ne crois pas qu'il en connaisse la langue ; mais il a eu parmi les Russes eux-mêmes des collaborateurs distingués dont il a mis les contributions à profit avec tact et discernement '. Tout le monde a lu les remarquables études de M. Anatole Leroy-Baulieu sur l'empire des laars '. Ce sont là des travaux dont notre littérature scientifique a le droit d'être fière et que la docte Allemagne lui envie. Ces dernières années ont TU également paraître des essais de grandes valeurs sur
■ L'histoire de M. Rïoibaud, aujourd'hui arriiée à bb Iroiaitme èditioD, Tait partie de la collectiau Duruy. (l'aria, Hachette).
* L'Kurope Scandinave et ruise. Paria, Hachette, 18S0. — L'Aait %,'rmue. Pari», Hachette, fssl.
Bil L'empire det tsan. 2 vol. Paria, Ilacliette.
q8 ÉTUDES SLAVES.
la litléralure russe ; je citerai en première ligne ceux de M. Melchiop de Vogué*, et le récent volume d'un jeune maître qui honore Tuniversité, M. Ernest Dupuy*. Tous ces travaux ont piqué ajuste titre la curiosité du public.
Pour ce qui concerne les origines de Tempire russe je ne puis guère renvoyer qu'à un seul ouvrage, ma traduction de la chronique, dite de Nestor, dont le commentaire jette, je crois, quelque lumière sur des problèmes jusqu'ici peu étudiés en Occident '. Ce qui m'enhardit à signaler ici ce travail de longue patience, c'est le suffrage qui lui a été accordé par l'académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
Cette liste n'est pas pigoureusement limitative ; il y a sans doute encore d'autres œuvres de mérite qui m'échappent, mais elles sont rares. Je ne saurais trop répéter qu'il convient, si l'on n'est pas en état de contrôler par soi-même ses lectures, d'être très prudent dans le choix qu*on peut faire et de ne rien négliger pour s'assurer que la compétence de l'auteur est établie par de sérieux témoignages. La plupart des travaux dont la
1 Les Etudes de M. de Vogué sur la littérature russe, publiées dans des revues et dans des journaux, n*out pas encore été réunies en volume. L'auteur a publié les Contes d'hiver et le Tsarevitz Alexis, (Paris, Calmann-Lévy.)
s Les grands maîtres de la littérature russe, Paris, Oudin, 1885.
8 Chronique dite de Nestor ^ traduite sur le texte slavon-russe, avec introduction et commentaire critique. Un vol. grand in-8. Paris, Leroux, 1884. (Fait partie des publications de Técole des 'angues orientales.)
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^Tlissie a été l'objet dans notre littérature sont non seulement intitilee, mais dangereux. 11^ abondent en indicatioDS Tausses, en dëduutions inexactes.
^^p La Russie a été traitée jusqu'ici par la plupart des publicistes comme un pays conquis, une ville prise d'assaut où la fanlaiBÎB du vainqueur peut tout se permettre ; il semble que le droit des gens, c'est-à-dire ici l'ensemble des règles de la critique, n'ait pas existe pour elle. Cette assertion peut sembler un peu sévère et il n'est pas inutile de ia justifier. Je me contenterai de citer quelques exemples raniaseës au hasard dans les œuvres d'écrivains appartenant aux opinions les plus diverses. Prenez par exemple un livre qui a été célèbre chez nos pèreseldont l'apparition fut considérée comme une sorte d'événement : La itustie, par le marquis de Custine. L'auteur y juge les Dusses sans connaître de leur histoire autre chose que ce qu'il en a pu lire dans l'ouvrage inachevé de Kâramz.ine, sans savoir un mot de leur langue: "llyaentrela France et la Russie, écrit-il lui-même, une muraille de Chine, la langue et le caractère slave. En dépit des prétentions inspirées aux i Russes par Pierre-le-Urand, la Sibérie commence & la J . Vùtule. » Elle pourrait tout aussi bien commencer au '
^Bbiaf car la langue elle earaolère allemands, — il s'agit
bien entendu du caractère d'imprimerie, — conslituertlS aussi bien pour l'Allemagne une muraille de Chine qu'on ne franchit pas sans travail et sans effort. Un peu plus loin, il est vrai, M. de Custine allègue que son âge rend •presque impossible « l'étude d'un idiome compliqué et diCficUe. " Il convient cependant que v tout voyageur doit savoir la langue du pays où il va, attendu qu'il est plus naturel qu'il se donne la peine de s'exprimer comme la personnequ'ilvientchercher, quedelui imposer celle déparier comme il parle. » Il ne parait pas se douter un instant que la langue seule peut donner une idée du génie d'un peuple, de son histoire, et que faute d'avoir passé par cette initiation tudispensable, on sera toujours réduit à juger sur desimpies apparences. Dès que M. de Guetine n'est plus soutenu par la traduction française de Earamzine ou par des conversations qu'il accepte et répète sans les contrôler, il divague et son érudition n'est pas supérieure à cehe du domestique de place qui lui sert de cicérone. A Moscou, par exemple, où il n'a d'autre guide qu'un garçon de place italien, il contemple la vierge de Vivielsky, « ancienne image peinte dans le style grec et très vénérée des habitants. »
La réalité est qu'on dit à Moscou la Vierge d'/versky. M. de Custine a mal entendu. 11 s'agit de la Vierge d'Iviron, autrement dit le monastère des Ibérlens, l'un des Sanctuaires les plus vénérés du Mont Atbos. L'image qu'on révère à Moscou n'est qu'une copie du dixseptième siècle. Le monastère d'Iviron, au Mont Athos,
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Hiit construit pour des moines géorgiene qui l'ont occupé^
jusqu'au seizième eiècle ; l'ibérie (Ivirie, d'après Enonciation grecque) était autrefois le nom d'une partie mÂe la, Géorgie. Vous voyez à quels souvenirs précis nous R'ramène un monument religieux qui rappelleà la fois les rapporta de l'église russe avec le monactiisme byzantin et l'ancien nom d'une des provinces les plus intéressantes de la Russie orientale. Ce sont là des détails que le garçon de place de M. de Custine n'a pu lui donner. Il eût pu les trouver dans les récits des historiens.
Non loin du sanctuaire de la Vierge ibérienne, M. do Gusline admire l'étonnante église du' bienheureux Basile (Vasili Blajennoï). Il prend ce personnage pour le prince quia bâti le sanctuaire; ce prince n'est autre que le fameux Ivan le Terrible, auquel personne en Russie n'aurait l'idée de donner le surnom de bienheureux. Le patron Kde l'é^se est un de ses contemporains, un pieux ascète ■iSoDtMoscou vénère encore la mémoire. Faut- il s'étonner ensuilede voir M. de Custine traverser des villes comme Vladimir et Nijny-Novgorod sans soupçonner ni l'importance des monuments qu'elles renferuient ni celle des souvenirs qui s'y rattachent?
La guerre de Crimée à fait éclore, il y a trente ans, toute une littérature de pamphlets dont quelques-uns paraissaient avoir une certaine valeur historique. Ils ont obtenu d'autant plus de succès que l'auteur avait résidé en Russie et passait pour en connaître la langue. Dans un de ces ouvrages, publié en 1833, le publici
lOi ÊtUtlES SLAVES.
8*efforee de déinonlrér qke la Russie n'est pas un état avec lequel la France })»i8Sd contrarier lilié alliance ^ C'était là uile thèse facile à soutenir, surtout au lendemain de rétablissement de Tèmpire, et (]ùi pouvait être défendue par de bonnes raisons historiques ou politiques ; mais Tauteur rie se contente pas de eet ordre d'argumentëi II tient à faire fireure d'une sôienee particulière et il a recours à des preuves qu'il croit troiiYer dans la linguistique. < Le mot d'atni^ dit-il, n'ei^iste pas ou du moins n'est pas en usage dans la langue tusse. On ne s'ysèH que de celui de connaissance (usnakom)* Là où manque jusqu'au principe des amitiés, quel gouvernement) quel peuple pourrait donc espérer trouver celui des alliances ! »
Voilà un raisonnement irréfutable ; les Russes considérés en tant que corjps politique ne sauraient espérer de trouver des alliés, attendu que considérés en tant qu'individus ils ignorent le principe même de l'amitié. Le mot usnakàm tient en échec toutes les combinaisons diplomatiques. Il répond à tout» comme la tarte à la crème de Molière. « Le malheureux, disait sainte Thérèse en parlant du démon, il n'a jamais aimé. » En vérité on serait tenté d'appliquer aux Russes cette exclamation et de plaindre de tout cœur ces misérables qui ignorent l'un des plus doux bienfaits de la vie sociale, qui a'ont point de mot dans leur idiome pour ce senti-
i Lsbkilbii lé Dhfe; ta iiUeiiiôH futiei PariSj 1853*
tES ÉCRIVAINS PRANÇAIS ET LA RUSSIE. I oî .
ment que le poète ancien traitait de aaint et de vénéra- '
iDctum et venerabile DOmen.
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Réfléchissons un peu cependant et recourons tout simplement au dictioDiiaire. Nous constatons d'abord que le mol uinakom n'existe pas. L'auteur, évidemment .jpDal renseigné, a réuni en un seul mot la proposition ou [^ui veut dire chez et te mot znakom qui veut dire connaissance. La combinaison mulheui'euse usnakom n'est peut-être qu'une simple faute d'impression. 11 arriva au Russe comme au Français, au Suisse, à l'Italien, do fréquenter des fitrsoniies de connaissance. Mais celte fréquentation l'empéche-l-elle d'avoir des ami» 7 J'ouvre le grand dictionnaire russe de Dahl nu mot droug (ami) et voici les eiiemplesquej'y trouve cités: ■ Pour un ami < cher on se dépouille même de sa boucle d'oreille. — Même dans le lombeuu, les amis ne sont pas trop serrés. » Je prends un de ces recueils de proverbes qui résument la sa.gefi3e des nations, et voici ce que j'y lis :<< De vrais lis sont comme des frères. — Un ami et unfrfire, c'est . grand trésor ; on ne les trouve pas vite. — Un «mi J !Bt plus cher que l'argent. — Onn'ajamais trop d'amis. — Un vieil ami vaut mieux que deux nouveaux. — Quand on aime son ami, on ne s'épargne point. — Ne le sépare pas d'un bon ami et compte toujours sur lui. — Cen' le régal qui vaut cher, c'est l'amitié. »
Je demande pardon d'insister sur ces détails avec une minutie qui peut sembler pédantesque. Ils donnent la mesure du crédit que l'on doit attacher aux écrivains qui prétendent invoquer le témoignage d'une langue dont ils ne possèdent réellement ni la grammaire ni la littérature.
Voici un autre ouvrage. Il traite de la guerre de Grimée ; il a été écrit longtemps après, avec un talent que les délicats apprécient et qui a placé son auteur au premier rang de nos bistoriens*. Dans les premières pages il parle des visées de l'empereur Nicolas sur Constantinople, <> la cité prontiFe quel'antique langue russe nommait déjà Tsargurd, la cité des tsars. » Ce nom de Tsargrad ne saurait manquer de faire sur le lecteur une profonde impression. Ainsi, se dira-t-il, de tout temps les Russes ont appelé Constanlinople la cité des tsars. Cet argument lire de la linguistique a certainement une incontestable gravité. Examinons-le d'un peu près. Il n'en restera rien.
Remarquons d'abord que ce titre de tsar désigne tout simplement un roi quelconque. Les livres religieux l'appliquent aussi bien àSalomon qu'à Uérode. Remarquons ensuite qu'il n'est devenu le titre officiel des princes russes qu'au milieu du xvi° siècle, sous le règne d'Ivan 111, en 1557. Bien avant, il availété employé pour les rois de Serbie, de Bulgarie et les empereurs de By- M. Camille Rouseet.