‹ Nouvelles études sur l'histoire de l'artChapitre 5 sur 15 · CLAUDE FABRI DE PEIRESC ET SA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CLAUDE FABRI DE PEIRESC ET SA CORRESPONDANCE

près avoir été longtemps sinon oublié, du moins

un peu méconnu, Peiresc est aujourd’hui à l’honneur. Presque aussitôt après sa mort, sa biographie avait été écrite en latin par Gassendi, qui, ayant vécu avec lui dans une étroite intimité, était en situation de le bien connaître. Mais mieux encore que ce panégyrique, d’ailleurs très sincère, la correspondance de Peiresc recommande sa mémoire. Elle offre en même temps à l’histoire des sciences, de la littérature et de l’art, et à l’histoire même de notre pays, un ensemble prodigieux de documents aussi variés que sûrs. En se consacrant avec autant d’ardeur que d’intelligence et de savoir à la publication de ces lettres, M. Tamizey de Larroque a élevé à notre grand érudit un véritable monument. Nul n’était mieux préparé que lui à cette tâche dans laquelle il a consumé les quinze dernières années de sa vie studieuse. Il y travaillait encore à la

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veille de sa mort et corrigeait les épreuves de l’avertissement placé en tête du VIIe volume qu’il n’eut pas la joie de voir paraître. Gomme si ce n’était pas encore assez pour lui de l’hommage qu’il rendait ainsi à Peiresc, le savant éditeur et commentateur de ses lettres avait, en de nombreuses brochures, mis plus particulièrement en lumière certains côtés du grand homme pour lequel il professait un culte, et quelques-uns des personnages curieux ou célèbres avec lesquels celui-ci était en relations. Chargé de surveiller le travail de M. Tamizey deLarroque, M. Léopold Delisle lui a très libéralement prêté son précieux concours. Avec sa haute compétence, il signalait déjà, il y après de trente ans, tout l’intérêt qui s’attachait à cette importante publication. Par des extraits bien choisis et groupés avec art, il faisait magistralement ressortir la merveilleuse activité de Peiresc et ses aptitudes vraiment encyclopédiques. Rencontrant sur mon chemin cette attrayante figure de l’un des plus chers amis de Rubens, j’ai été à mon tour séduit par les solides et charmantes qualités de Peiresc. A l’aide de cette correspondance et des études quelle a provoquées, je voudrais essayer de dégager les principaux traits de l’aimable physionomie d’un lettré et d’un savant qui fut en même temps un grand homme de bien.

CLAUDE .F AB RI DE PEIRESC

La famille de Peiresc était ancienne. Un de ses ancêtres, originaire de Pise, était venu se fixer en France du temps de saint Louis. Son père, Raynaud de Fabri, conseiller du roi en la cour des comptes de Provence, habitait la ville d’Aix où siégeait cette cour, et il y avait épousé une jeune fille, Marguerite de Bompar, si remarquable par sa beauté qu’a son passage à Aix, Catherine de Médicis, la distinguant parmi ses compagnes, l’avait embrassée. C’est par elle que son mari était entré en possession de la seigneurie de Peiresc située dans les Basses-Alpes et dont leur fils devait prendre le nom L A raison de la peste qui régnait à Aix, la cour s’était transportée a Brignoles, et c’est non loin de là, à Belgentier, dans un domaine appartenant à Raynaud de Fabri, que sa jeune femme, restée assez longtemps sans enfants, était accouchée, le 1er décembre 1580, d un fils qui aux noms de Claude Fabri joignit plus tard celui de Peiresc. L’acte du baptême officiel, qui eut lieu à Belgentier le 26 décembre suivant, contient, à la suite de la mention des « perrin et merrine », un souhait de longue vie pour le nouveau-né. Ce vœu ne

1. Le frère de Peiresc porta, de son côté, le nom de Valavès, emprunté à. un autre domaine appartenant également à sa famille.

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devait pas être exaucé, car l’enfant resta toujours chétil, et, malgré la constante régularité de sa vie, il fut de bonne heure exposé à de nombreuses maladies. Mais il était plein de courage et, dès ses premières années, il montra le plus vif désir de s’instruire. Une partie de ses études avait été faite dans le voisinage meme de Belgentier, au collège de Saint-Maximin, au milieu de cette contrée à la fois sauvage et gracieuse où s’était écoulée son enfance.

Dès sa jeunesse, Peiresc manifesta un goût marqué pourl archéologie, et Gassendi, son biographe, raconte que cette passion s’était déclarée chez lui à l’âge de quinze ans, à la suite du don qui lui avait été fait d’une médaille d’or trouvée à Belgentier et dont il avait su déterminer lui-meme la date et 1 origine. Après avoir reçu à Avignon une instruction solide, Claude, que son père destinait à la magistrature, était parti, en 1599, pour aller, suivant la mode de cette époque, se perfectionner en Italie dans l’étude du droit. A Padoue,

I univei site, alors la plus en vue, tout en s’occupant surtout de cette étude il avait fait l’étonnement de ses professeurs par l’étendue et la précocité de son savoir.

II prélevait sur ses heures de loisir le temps nécessaire pour se livrer à des recherches historiques et pour suivre également des cours de botanique et d astronomie. Les séjours qu’il lit ensuite dans les principales villes de l’Italie lui avaient permis de nouer des relations avec les hommes les plus distingués qui s’y trouvaient. A Rome, il avait surtout

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frayé avec des antiquaires, et, comprenant tout le parti qu’on pouvait tirer de l’étude des monuments figurés pour la connaissance du passe, il commençait dès lors à réunir le premier noyau d’une collection d’objets antiques de toute sorte. Comme il se trouvait à Florence à l’époque des fêtes du mariage de Maiie de Médicis (octobre 1600), il avait obtenu d’être admis dans la suite de Sillery, l’ambassadeur de France. Dans cette ville, aussi bien qu’à Mantoue, où l’attiraient les collections des princes de Gonzague, il aurait pu rencontrer à ce moment Rubens, alors en Italie, mais qu’il ne devait connaître que plus de vingt ans après. A Venise, à Bologne, à Pise, à Naples, il continua avec une ardeur infatigable à voir tout ce qui pouvait l’intéresser, monuments, objets d art ou curiosités naturelles.

Après deux ans et demi d’absence, Claude revenait en France par Milan, Genève et Lyon. Son instruction était plus que suffisante pour entrer dans la magistrature et y tenir sa place avec honneur. Mais son désir de pousser plus loin ses études était encore trop vif pour qu’il se résignât à vivre paisiblement à Aix. Montpellier l’attirait, et la présence dans cette ville du jurisconsulte Pacius lui offrait la possibilité de s’avancer encore dans la science du droit, en prenant ses leçons. Il avait donc écrit à son père pour le prier instamment de lui accorder, ainsi qu à son frère qui était venu le rejoindre en Italie, la faveur de prolonger leur absence. Touché par la demande de

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ses fils, leur père se rendit à leur prière. Ce n’était pas seulement, du reste, la présence de Pacius qui retenait les deux frères à Montpellier, et cette ville était alors devenue pour toute la région le centre des études les plus variées. L’enseignement de la botanique, entre autres, y était depuis longtemps en honneur. La première, en effet, elle avait possédé un jardin public où se trouvaient réunies les plantes exotiques les plus rares qu’on connût alors, et Guillaume Rondelet, l’évêque Pélissier et Richer de Belleval avaient successivement contribué au développement de cette science. On conçoit le charme que tant de ressources d’instruction offraient à la curiosité de Peiresc. Il ne devait pas cependant négliger l’étude du droit, à laquelle il réservait le meilleur de son temps. Aussi, rentré a Aix à la fin de 1603, il y avait conquis avec éclat le grade de docteur le 18 janvier 1604. Mais toujouts désireux d accroître ses connaissances, le jeune homme obtint de son père de reculer encore son entrée au parlement pour donner satisfaction à un désir d’apprendre qui, avec l’âge, devenait toujours plus impérieux.

La ville d’Aix était aussi, à cette époque, un milieu singulièrement propre à contenter sur ce point ses désirs : archéologues, érudits, lettrés, poètes même, il y trouvait à qui parler. Avec son sens droit et ferme, sa haute probité et sa grande situation, le président Du Vair, qui y résidait alors, était lui-même un écrivain et un orateur d’un rare mérite.

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Venu de Normandie en Provence avec le duc d Angoulème, grand prieur de France, le poète François Malherbe s’était également fixé en I086 a Aix, ou i avait épousé une veuve, Madeleine de Coriolis, fil e d’un président du Parlement et issue d’une vieille famille du pays. Ami de Du Vair, Malherbe préludait à la charge de poète de cour en rimant en 1 honneur de Marie de Médicis une pièce de vers qu’il remettait à la nouvelle reine de France au moment où elle passait par Aix pour rejoindre à Lyon son mari. En dépit de la différence des âges, Peirese avait inspire à Du Vair et à Malherbe une très vive affection. Ce dernier que son humeur, plus encore que les nécessités de sa carrière, devait séparer de sa femme jusqu’à la fin de sa vie, ne cessa jamais cependant d être tenu au courant des moindres incidents qui pouvaient survenir dans sa famille, grâce aux lettres que son ami lui adressait avec une régulai ité ponc

tuelle.

A côté des satisfactions élevées que Peirese trouvait dans un pareil commerce, il goûtait aussi le plaisir de se livrer à sa passion de collectionneur dans une contrée où abondaient les souvenirs et les monuments du passé. La capitale de la Provence comptait déjà à cette époque des amateurs et des curieux réputés, parmi lesquels on citait en première ligne Antoine de Bagarris, sieur de Rascas, possesseur d’un grand nombre d’objets d’art, de statues dont « cinquante colosses », de bas-reliefs, de vases

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antiques et de médailles, et qui, dès la fin de 1602, était appelé à la garde du Cabinet du roi. Un autre amateur, le conseiller François du Perrier — celuilà même que Malherbe devait rendre célèbre par l’ode

qu il lui adressait à la suite de la mort de sa fille,

avait hérité de son grand-père, Gaspard du Perrier, d une collection de médailles qu’en 1608 les États de Provence achetaient au prix de 5 000 écus pour en faire présent à Henri IV. Enfin un notaire royal, Boniface

Borilli, descendant d’une longue lignée de tabellions

son étude était depuis plus de deux cents ans dans sa famille, commençait également à former une collection que Louis XIII, à son passage à Aix en 1622, honorait d une visite, au cours de laquelle il offrait en cadeau son propre baudrier au brave tabellion, à qui une si haute faveur tournait complètement la tête.

Les relations nouées entre Du Vair et Peiresc étaient bientôt devenues si cordiales que le président, ayant été appelé à la cour en 1605, n’avait pu se séparer de son jeune ami et lavait décidé, ainsi que Malherbe, à l’accompagner à Paris où il l’introduisit dans la compagnie des hommes éminents qu’il y connaissait luimême. On peut penser qu’avide de s’instruire comme il l’était, le jeune homme se trouvait là dans son élément. Mais 1 occasion de voir encore du nouveau et d étendre le cercle de ses relations se présentait pour lui dès l’année suivante. C’est probablement, d’ailleurs, d après les conseils et muni des recommandations de Du \ air, — qui lui-même avait été autrefois

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envoyé en mission en Angleterre, — que Peiresc acceptait detre attaché à l’ambassade d’Antoine de la Baroderie à Londres. 11 y était accueilli parles savants et les érudits le plus en vue, tels que Cambdem, Robert Cotton et Barclay. Le petit séjour qu’il fît ensuite en Hollande, à son retour, devait laisser dans son esprit une impression encore plus profonde. Par la conscience et l’étendue des recherches de ses savants dans tous les ordres d’études, la Hollande avait depuis longtemps attiré l’attention de Peiresc. Dès son séjour à Padoue, il était en correspondance suivie avec la plupart des hommes distingués de ce pays, entre autres avec de l’Écluse, à qui il faisait des envois de plantes du Midi. 11 eut donc grand plaisir à s’arrêter à Leyde pour s’entretenir avec lui ainsi qu’avec Scaliger. A la Haye, il voyait Grotius, qu’il devait plus tard retrouver à Paris, après son évasion du château de Lôvenstein. En Belgique, il visitait la collection d’antiquités du peintre Wenceslas Cœbero-er, celle du bourgmestre d’Anvers Nicolas Rockox, et il recevait au château de Beaumont l’hospitalité du prince de Croi.

Après cette longue absence, Peiresc rentrait en m à AU, où il béritait de la charge de conseiller au Parlement dont son oncle était titulaire. Installé dans cette charge le 24 juin 1607, il y acquérait bientôt, wrâce à son intelligence et à sa droiture, 1 estime affectueuse de ses confrères. Mais ses fonctions étaient loin de suffire à son activité, et sa correspon-

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dance ainsi que ses études très variées se disputaient ses loisirs. Avec son mérite et sa fortune, il était en droit d’aspirer aux mariages les plus enviables. Son père le pressait en vain de fixer son choix, et, voyant son peu d’empressement à cet égard, il avait même préparé pour lui un établissement aussi honorable qu’avantageux. Peiresc déclinait respectueusement ses propositions. Jaloux de conserver son indépendance pour se livrer tout entier à ses chères études, il devait toujours, comme l’a dit un de ses amis, « mésestimer les femmes ». Son année était pai tagée entre sa résidence à Aix, où il avait sa bibliothèque et ses collections, et Belgentier, où il faisait de fréquents séjours. Son amour très vif de la campagne et de la nature l’y attirait de plus en plus. La situation de Belgentier explique assez, du reste la prédilection que ce coin de terre lui avait inspirée. Bâtie dans une espèce de cirque naturel formé par les montagnes, 1 habitation basse et spacieuse a conservé sinon ses dispositions intérieures, du moins son aspect ancien, tel que nous le montre la gravure d’Israël Silvestre exécutée vers le milieu du xvne siècle *. Avec les grands arbres qui la dominent, des ormes, des eucalyptus et quelques vieux platanes, peut-être contemporains de Peiresc, elle semble plutôt une exploitation rurale qu’un château. Près d’une longue terrasse, un pont dissimulé sous sa

1. Belgentier appartenait alors au baron de Rians, neveu pt héritier de Peiresc.

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parure de lierre enjambe le Gapeau qui borde le jardin. La gracieuse rivière, assez près de sa source en cet endroit, épand entre des roches moussues ses eaux rapides et claires, grossies çà et là par les ruisseaux qui descendent des sommets voisins. Des érables, de grands saules, des frênes et des chênes se pressent sur ses bords et joignent de l’une à l’autre rive leurs cimes qu’escaladent des lianes de chèvrefeuilles ou de clématites, dont le fouillis impénétrable dérobe, en cértains endroits, la vue du petit cours d’eau. La vallée encore assez étroite est parsemée des plantes les plus variées, dont le parfum très vif se mêle au printemps à celui des arbres en fleurs, des cerisiers surtout, qui abondent dans la contrée. Tout respire la gaieté, la paix, la fécondité, et les montagnes aux profils austères ajoutent leur beauté giandiose au charme de l’aimable retraite quelles abritent de toutes parts. Sur leurs flancs, une flore très riche offrait à Peiresc les plus intéressantes herborisations, et les découvertes fréquentes de monuments ou d’objets anciens faites dans les environs lui fournissaient aussi l’occasion de contenter sa passion toujours plus vive pour l’archéologie.

C’est ainsi que s’écoulait sa studieuse existence quand Du Vair, nommé en 1016 chancelier de France, l’attira de nouveau à Paris, où il demeura près de sept années. Sans parler de quelques amis anciens qu’il y retrouvait, Malherbe notamment, Peiresc entrait successivement en relations avec des érudits

tels que N. Le Fèvre, Jacques Bongars, les frères Sainte-Marthe, Nicolas Rigault, Saumaise, les de Ihou et surtout les frères Du Puy, pour lesquels il conçut et montra jusqua sa mort la plus tendre amitié. Dans ce cercle d’esprits distingués, il tenait dignement sa place et pouvait à son gré satisfaire toutes ses nobles curiosités. C’est en 1621 qu’il avait pei sonnellement connu Rubens, avec lequel Rockox et Gevaert, le greffier d’Anvers, l’avaient depuis quelque temps déjà mis en relations. Une étroite intimité s’était aussitôt établie entre eux, fondée sur la similitude des goûts et sur une courtoisie pareille, et les lettres affectueuses et très vivantes qu’ils échangeaient entre eux 1 , attestent leur mutuel attachement.

Bien qu il eût conservé sa charge de conseiller au parlement d’Aix, Peiresc avait été nommé en 1618 abbé commendataire de Notre-Dame de Guîtres en Guyenne. C’était une abbaye en ruine, dont l’église avait été dévastée par les huguenots en 1570 et le couvent abandonné. Au lieu de profiter des revenus attachés à ce titre, Peiresc, avec son désintéressement habituel, s était appliqué à remettre en état la chapelle et à recruter de nouveau un personnel religieux pour le monastère. Mais, à distance, l’administration de Guîtres était chose difficile et devait lui causer maint ennui Les lettres qu’il en recevait ne lui

L La première de ces lettres est datée du 27 octobre 1621.

2. Voir à ce propos : Peiresc , abbé de Guîtres, par A. de Lantenay; in-8, Bordeaux, 18887

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apportaient le plus souvent que des nouvelles faites pour l’attrister. « Je n’en vois jamais, disait-il, que ma santé n’en soit altérée, et il serait nécessaire pour ma santé que je n’en visse jamais. » A force de persévérance, il était cependant parvenu à rétablir l’ordre dans son abbaye. En 1623, en revenant de Paris, il était allé la visiter pour juger par lui-même de l’état des choses, et il n’avait pas manqué de voir dans les villes qui se trouvaient sur son passage, à Bordeaux notamment, les monuments et les hommes qui pouvaient l’intéresser.

A son retour à Aix, Peiresc avait repris l’existence calme et active qui convenait à ses goûts. Il pouvait à son gré s’occuper de ses collections, de ses lectures, de ses recherches et de sa correspondance, toujours plus étendue. Bon et serviable, il était reconnaissant des moindres attentions qu’on avait pour lui, et, quoique sa fortune ne fût pas très considérable, grâce à sa bonne administration et à la modération de ses désirs, il trouvait toujours de l’argent pour venir en aide à des infortunes imméritées et pour encourager les savants, les hommes de lettres ou les artistes. Parlant de lui. Chapelain vante « ce célèbre vertueux qui fait honneur à la Provence et qui a des correspondances partout où il y a du mérite et de la bonté ». Personne n’a jamais eu le cœur plus dévoué, plus tendre pour scs amis. A la mort du chancelier Du Vair, en 1621, sa douleur avait été très profonde, et dans une lettre qu’il écrivait à

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Rome à Barclay (i8 août 1621), il exhalait toute la vivacité de ses regrets. « Ce n’est point, disait-il, une perte réparable, ni qui me touche moi seul. Tout ce pauvre État y a assez bonne part; mais cela ne diminue rien de la mienne.... C’est la vérité que je ne me puis résoudre, et j’ai bon besoin que Dieu m’assiste après m’avoir si rudement visité — Je suis encore si étourdi que je ne sais ce que j’écris, ni comme j’écris. »

Et peu de temps après , revenant sur cette perte : « Je me suis tellement laissé aller à ma douleur ces jours passés, écrit-il à des amis affligés comme lui, qu’il ne me semble plus bienséant d’entreprendre de consoler les autres, puisque je l’ai si mal su pratiquer sur moi-même. » Désireux de laisser un témoignage durable de sa reconnaissance envers celui qu’il considéra toujours comme son bienfaiteur, il donna tous ses soins à une publication des œuvres de Du Vair éditée avec luxe et dont il distribua à ses frais un très grand nombre d’exemplaires autour de lui.

D’une constitution très délicate, Peiresc vécut toujours avec la plus grande sobriété. La gravure de Mellan nous montre la maigreur de son visage; mais ses biographes s’accordent pour vanter la douceur de sa physionomie et la vivacité du regard de ses yeux bleus. Très simple dans sa mise, il aimait la plus méticuleuse propreté. En dépit de l’extrême régularité de son régime, sa santé était souvent fort

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éprouvée, et, par conscience, il s était cru obligé de se démettre de ses fonctions de conseiller; mais sur les insistances de ses collègues, il les avait reprises. Pendant la peste de 1028, il s’était retiré à Belgentier, où il demeura près de trois ans, sujet à des accès de maladie de plus en plus fréquents qu’il supportait avec une patience et un courage admirables. II conserva, tant qu il le put, son activité; au milieu des souffrances les plus cruelles, il restait affable, plus occupé des autres que de lui-même. Sa sérénité en face de la mort ne se démentit pas un instant; elle devait se manifester par des traits touchants où se peint toute la bonté de sa nature. L’avant-veille de cette mort, le 22 juin 1637, il avait, devant ses serviteurs et quelques amis, dicté son testament officiel, une pièce longue et remplie de dispositions généreusement prises en faveur de tous ceux qui lui étaient chers. Fatigué de l’effort qu’avait nécessité la rédaction de cet acte, il n’eut même pas la force de le signer, et cependant le lendemain, se sentant encore un devoir d’amitié à remplir, il avait l’énergie de dicter à son secrétaire un dernier billet adressé à son frère et dans lequel il le priait instamment d’obtenir, s’il le pouvait, du cardinal Barberini, le prieuré de Saint-Léon, que depuis longtemps il sollicitait pour son ami, M. Du Puy de Saint-Sauveur. « Puisqu’il plaît à Dieu de me rappeler, dit-il à son cher Valavès, et que nous n’avons jamais eu, vous et moi, qu’une même volonté, je vous conjure, par cette sainte union

qui a toujours été entre nous, de continuer, après ma mort, le dessein que j’ai eu de servir ces messieurs dont vous connaissez le mérite, et que j’ai tellement honorés et estimés, que je meurs avec ce seul regret de ne leur avoir pu donner en effet le témoignage du désir que j’avais eu de leur rendre ce

petit service C’est ce que,. ne pouvant écrire, j ai

voulu dicter à mon secrétaire. Adieu, mon cher frère, priez Dieu pour moi. » Quelques heures après, Peiresc mourait entre les bras de Gassendi, le fidèle ami de ses dernières années.

A la suite des guerres intestines qui depuis si longtemps désolaient la France, le besoin dune vie plus tranquille et plus sûre s était fait peu à peu sentir. Au contact d’une cour élégante et polie, près de laquelle les poètes et les artistes étaient en honneur, les hommes qui avaient le goût des choses de 1 esprit, lettrés ou savants, assez isolés jusque-là, commençaient à se grouper, à frayer les uns avec les autres. On regardait à côté de soi, on essayait de se connaître; on savait quels étaient chez nous et à l’étranger les contemporains les plus remarquables par leur savoir ou leur talent; on s’intéressait à leurs travaux, on les visitait. La philosophie, le droit, la politique sociale, l’exégèse et l’histoire comptaient

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partout des écrivains distingués. En môme temps qu’une étude plus attentive de l’antiquité portait les érudits à compléter et à reviser les textes de tous les auteurs anciens et à dresser ainsi comme le bilan du passé, d’autres s’efforçaient d’ajouter aux connaissances acquises par des observations rendues plus précises, grâce à la découverte d’instruments perfectionnés.

Ce fut là un moment d’expansion féconde, et personne n’a plus efficacement contribué que Peiresc à rapprocher les uns des autres les lettrés et les savants des divers pays pour faire d’eux, dans 1 Europe entière, comme une seule famille d’honnêtes gens, famille laborieuse et unie. Sa situation indépendante, son activité, sa curiosité toujours en éveil, et surtout sa bonté parfaite conspiraient pour lui assurer ce titre de Procureur général de la littérature que Bayle lui a si justement décerné. Avec son tact naturel et sa bonne éducation, Peiresc avait déjà acquis, avant de quitter la Provence, assez d’usage du monde pour être bien accueilli partout où il se présenterait, assez de savoir personnel pour profiter de toutes les ressources d’étude qu’il rencontrerait sur son chemin, et ses nombreux voyages devaient encore développer en lui une ardeur d’apprendre qu’il conserva toute sa vie. Son humeur sociable lui venait sur ce point puissamment en aide. Désireux d’approcher les hommes les plus éminents de son époque, il arrivait bien vite avec eux à une étroite intimité. Sa perspicacité lui

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faisait découvrir le vrai mérite partout où il se trouvait et, grands ou petits, il jugeait les gens avec la plus entière liberté d’esprit. Très sincèrement religieux et catholique pratiquant, il avait pour amis non seulement des princes de l’Église et de simples curés de campagne, mais des protestants, comme Samuel Petit de Nîmes, ou des israélites, comme « le bon rabbin » Azubi de Carpentras. Dans tous les pays, il comptait les amitiés les plus sûres et les plus dévouées. Il avait hâte de reconnaître, par des attentions délicates, les bons procédés qu’on avait eus à son égard, et ses présents, toujours appropriés aux goûts de ceux auxquels il les destinait, étaient offerts avec une simplicité et une bonne grâce qui ajoutaient singulièrement à leur prix.

On conçoit que, dans ces conditions, la correspondance de Peiresc ait été fort étendue. Très ordonné sur ce point comme en toutes choses, « il corrigeait, notait et apostillait, nous dit J. Bouchard, qui fut un de ses hôtes, toutes les lettres qu’il recevait », puis les faisait « transcrire dans un registre, comme il faisait aussi de toutes celles qu’il envoyait ». Ces registres, dont un grand nombre sont déposés à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, sont pour nous aujourd’hui doublement précieux. Outre qu’ils nous ont conservé bien des copies de lettres maintenant disparues, ces copies, dont quelques-unes sont corrigées de la main de Peiresc, sont bien plus facilement lisibles que les originaux dont l’écriture minus-

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cule et indéchiffrable a plus d’une fois découragé la patience de ceux qui voulaient les consulter. Bien qu’il eût pu, ainsi que le faisaient alors la plupart des érudits, employer le latin ou l’italien dans sa correspondance, Peiresc s’est presque toujours servi du français1. Son style très naturel et très précis, a du trait, de la saveur. Avec une singulière propriété d’expression, ses images sont vives et ses tours très personnels.

Après ses pérégrinations à travers l’Europe, Peiresc s’était assuré dans tous les pays des correspondants. Le nombre en est considérable, et ses contemporains les plus illustres par leur situation, leur savoir ou leur talent figurent sur cette longue liste. Il aurait souhaité que tous ceux qu’il aimait pussent se connaître et de son mieux il s’appliquait à servir de lien entre eux. Un de ses amis devait-il partir pour quelque voyage, il rédigeait aussitôt pour lui une note détaillée de toutes les personnes et de toutes les choses qu’il devait voir sur son chemin, et non seulement il lui donnait des lettres de recommandation auprès des gens, chez lesquels il voulait l’introduire, mais il le chargeait pour eux de cadeaux qui assuraient au voyageur le meilleur accueil. Partout, d’ailleurs, à Paris, à Anvers, en Italie, en Allemagne et jusque dans le Levant, il avait lui-même des agents chargés de le tenir au courant de ce qui se passait

1. Cependant sur la demande de Rubens, qui, de son côté, employait l’italien, c’est aussi en italien qu’il lui écrivait.

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dans ces divers pays,, d’acheter pour lui les objets antiques ou curieux qu’on lui signalait et de les lui expédier. Nos consuls, les religieux des différents ordres recevaient de lui des instructions et avaient avec lui des comptes ouverts.

Le difficile était d’assurer la régularité des envois qui lui étaient adressés ou de ceux qu’il voulait faire lui-même. En ce temps, en effet, les occasions étaient rares. Dans la plupart des contrées il n’existait pas de voies de communication, et les chemins, quand il y en avait, étaient souvent impraticables. D’un pays à l’autre, la guerre interceptait les lettres et interdisait toutes les relations. La mer n’était pas plus sûre; la Méditerranée était sillonnée par les corsaires barbaresques; la peste, qui régnait fréquemment, imposait aux navires des quarantaines prolongées ou mettait entre les diverses provinces des barrières infranchis-' sables. C’étaient alors de longs retards et d’inévitables détériorations pour les colis expédiés : on passait les livres et les manuscrits au vinaigre; les animaux envoyés vivants mouraient pendant les traversées; les plantes fraîches se desséchaient ou pourrissaient, les vins et les liqueurs se gâtaient ou étaient bus en route.

Rien ne rebute Peiresc II est au courant de tous les moyens de transport; il guette les occasions, il les provoque. Il sait quels sont les. départs des coches, des courriers, des navires; il s’efforce de créer lui-même des services réguliers et de leur

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assurer des subsides. Il surveille les emballages; il connaît la moralité des voituriers, des patrons de bateaux, et il sait le degré de confiance qu’on peut accorder à chacun d’eux. Il les presse, les gourmande; il poursuit de ses réclamations les retardataires et les négligents ; il s’ingénie pour obtenir en Asie Mineure et en Tunisie la restitution des objets capturés par les pirates. Il voudrait qu'on établît des taxes régulières pour les expéditions et « qu’on ne payât pas plus de 20 sols la livre pesant » pour les ballots de livres. Il prie ceux de ses correspondants qui, par délicatesse, veulent d’avance affranchir le port des paquets, — des fagots, comme on disait alors, — de n’en rien faire, car il y a plus de sécurité à ne payer qu’à l’arrivée, à la remise en mains propres, « les voituriers étant plus soigneux d’aller rendre ces fagots sous l’espérance du paiement, plutôt que lorsqu’ils ne s’attendent plus à rien avoir ». Il insiste pour qu’on lui dise exactement le temps qu’à duré chaque envoi et l’état dans lequel il est parvenu à destination. Il déploie, en un mot, l’activité et la vigilance d’un véritable directeur des postes, qui aurait à créer tous ses services, et il fait ainsi bénéficier les autres des soins qu’il prend pour lui-môme.

Au point de vue moral, il n’épargne pas non plus sa peine. Sans mêler jamais à ses démarches aucune vue personnelle d’intérêt ou d’ambition, de son mieux, il s’applique à encourager les études qui n’ont

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pour objet que la recherche de la vérité. Sa générosité égale sa modestie; il a toutes les ardeurs et aucun amour-propre. Il est d’ailleurs si sévère pour luimême et si peu désireux de produire que, malgré son savoir, il n’a jamais rien publié de son cru. Mais science, histoire ou littérature, il est au courant de toutes les questions, et il connaît personnellement tous ceux qui s’en occupent. Avec eux, il ne se perd pas en paroles inutiles; il va droit au but; il les pousse, les confesse et très judicieusement il compare leurs solutions à celles qu’il s’est déjà procurées d’autre part. Sans se lasser, il interroge; il harcèle ceux qui ne répondent pas; il les fait presser par autrui et charge des tiers de leur renouveler ses demandes, jusqu’à ce que, de guerre lasse, ils s’exécutent. « Il ne faut pas, écrit-il à son ami Du Puy, que vous laissiez le sieur Rigault en repos jusqu’à ce qu’il ne m’ait dit son avis. »

Les plus grands savants, les inventeurs, tous ceux qui ont devancé leur époque l’attirent de préférence. Il discerne leur valeur, le mérite de leur méthode, la nouveauté de leurs vues; mais, tout en ne leur épargnant pas la louange, il démêle ce qu’il peut y avoir de douteux, d’incomplet ou d’erroné dans leurs théories, et il leur soumet ses objections. Ainsi qu’il le dit dans une autre lettre à Du Puy (28 juillet 1629), il convient « de fournir de la matière à ces grands personnages, d’exercer leur bel esprit et d’aller fouiller dans leur grande lecture des choses

CLAUDE FABRI DE PEIRESC

non communes pour en arracher des notices auxcjuelles ils n’auraient pas daigné penser si on ne les avait pas chatouillés de la sorte, ce qui ma d autres fois réussi fort à souhait, envers feu M. de la Scale et autres grands hommes de lettres ».

Tous les efforts de Peiresc tendent à mettre les honnêtes gens en rapport les uns avec les autres, de manière à faire concourir leurs travaux au bien de l’humanité. Prêchant d’exemple, il accueille de son mieux les lettrés ou les savants qu’on lui adresse, il les reçoit chez lui et les comble de prévenances. Chacun de ces visiteurs devient un ami de plus, sur lequel il peut désormais compter et qui lui servira à son tour pour nouer de nouvelles relations. Aussi sa maison d’Aix est-elle un centre où se réunissent tous les érudits de la Provence. Les voyageurs se détournent de leur route pour l’y visiter, pour y voir les collections qu’il a rassemblées. Cette maison, dit Gabriel Naudé, « ressemblait, à un marché très fréquenté, rempli des marchandises les plus précieuses provenant des deux Indes, de 1 Éthiopie, de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Angleterre et des provinces voisines. Aucun navire n’entrait dans les ports de France sans apporter pour Peiresc des statues de marbre, des manuscrits samaritains, coptes, arabes, hébreux, chinois, grecs, les restes de l’Antiquité la plus reculée ».

A Paris, par la nature meme de son esprit et de son caractère, Peiresc servait également de lien entre

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les hommes intelligents dont il faisait sa société. Nous avons vu qu’il était heureux de rencontrer chez Du ,A air plusieurs écrivains distingués avec qui il s’entretenait des choses qui les intéressaient. Ces réunions d’abord peu suivies et irrégulières devaient, avec le temps, prendre plus d’importance, et personne plus que Peiresc n’applaudit à leur succès. Aussi, plus tard, sachant tout le plaisir qu il lui ferait, le P. Mersenne s’empressait de lui écrire de Paris : « Nous avons maintenant une Académie française qui se tient chez M. le Garde des Sceaux (Pierre Séguier) qui en est, et M. Servien, Bautru, Balzac et les autres. Ils donnent la loi au langage et feront une grammaire et un dictionnaire.... Si elle dure, nous en devons attendre un grand fruit1. » Les désirs de Peiresc s’étaient réalisés, et ses efforts personnels avaient efficacement préparé un si louable résultat.

On comprend l’intérêt que peut offrir la collection des lettres d’un excitateur d’idées tel que l’était Peiresc, et la liste de ses correspondants, où, à côté des plus grands personnages, figurent des diplomates, des artistes, des lettrés, des jurisconsultes, des orientalistes, des érudits, des poètes et des savants, montre assez la diversité des sujets qui sont traités dans ses lettres. Quels que soient ses goûts et ses occupations, tout lecteur de cette correspondance trouvera son compte dans cette vaste encyclopédie qui, sur les

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