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semblable entreprise du côté même des colons que les intérêts engagés, les relations établies, les habitudes prises pendant plusieurs générations, avaient attachés au pays étranger, il fallait encore travailler à obtenir la faveur et la protection de la cour. Les troubles qui ne cessèrent d’agiter l'empire persan durant le dernier quart du cinquième siècle ne pouvaient manquer de retarder à leur manière l'exécution du projet. Ce ne fut qu'en 398 en l'an 7 d’Artaxerxès II, après la défaite de Cyrus-le-jeune, que les circonstances se déclarèrent pour les Juifs (1). Esdras ramenant à Jérusalem sa troupe d'émigrants y trouva comme grand prêtre Johanan ben Eliaschib, le petitfils de cet Eliaschib qui avait porté la tiare sous l’administration de Néhémie. Les transgressions que celui-ci avait eues à combattre déjà plusieurs années auparavant, lors de sa seconde mission, n'avaient point été définitivement arrêtées. Au moment du retour d'Esdras, Néhémie n'était plus là ; après la mort du grand patriote l'abus des mariages mixtes avait ‘continué de sévir. Nous savons comment il fut enfin radicalement extirpé par la réforme que dictèrent à Esdras le zèle des purs et le repentir des coupables eux-mêmes.
La présence d'Esdras à Jérusalem en compagnie de Néhémie, ne nuit donc en aucune manière à notre système chronologique qui fixe le retour d'Esdras et sa réforme à une date
plus récente. Bien au contraire, l'examen des passages où il est
question du Sopher juif pour la première de ces deux époques, ne fait que confirmer notre thèse, qu'Esdras, après un premier séjour en Judée (où peut-être il était né), se rendit en Orient. C'est l’histoire de son retour et des actes par lesquels il se rendit célèbre pendant son second séjour dans la ville sainte, qui nous est retracée dans le récit des quatre derniers chapitres du livre qui porte son nom.
Mais, demandera-t-on, la distance qui sépare l'époque où nous voyons Esdras aux côtés de Néhémie à Jérusalem, de : celle à laquelle nous rapportons son retour d'Orient et sa
(1j Néh, en l'an 20 d'Art. I, Esdr, en l'an 7 d'Art, 11: Rép. à Kuenen p. 585,
AIRE fe HMS
réforme, n'est-elle pas, pour notre théorie, un vice radical?
— Nous continuons au contraire à croire, qu'une fois de plus
la circonstance d’où l’on serait tenté à première vue de tirer :
une objection, s’harmonise parfaitement avec les faits tels qu'ils sont consignés dans les textes et peut servir à ce titre d'appui à notre système. À quelle date Esdras apparaît-il la première fois sur la scène à côté de Néhémie ? Mettons que l'assemblée
devant laquelle il fut appelé à lire la Loi eut lieu vers l'an 443-. 442 ; on ne saurait guère remonter plus haut, et c'est la suppo-
sition que nous préférons pour notre part (1). Depuis cette date jusqu'à l’année 398, il s’est écoulé environ 45 ans. Il en résulte que si nous attribuons à Esdras de 25 à 30 ans au moment où il remplissait la fonction de lecteur, il doit en avoir eu de 70 à.75 lors de la dissolution des mariages. Or ce résultat est absolument conforme aux prévisions que fait naître la lecture impartiale des textes. M. Halévy avait remarqué avant
nous qu'Esdras prit à la réforme des mariages « une part plutôt passive qu'active » ; il nous le montre avec raison pro-
cédant « par voie d'édification et d’attendrissement > ; l'analyse des textes lui fournit d’'Esdras un portrait qui est précisément celui d’un homme au déclin de la vie (2). D'autre part, pour lire la Loi devant le peuple assemblé en plein air, pour être jugé digne de conduire dans un cortège d'actions de grâce le groupe des musiciens et des chantres, ce n’est pas, comme
qualité physique, un grand âge qu'il fallait à Esdras, mais de
vigoureux poumons. Esdras était jeune au temps de Néhémie; il était vieux lorsau’il amena à Jérusalem la seconde colonie de Juifs rapatriés (3).
Il importe cependant de ne pas le perdre de vue si l'on veut
éviter des querelles inutiles ; notre système chronologique n'est pas lié aux explications que nous venons de rappeler. Ces explications n'engagent que nous-même ; nous avons la conviction que les textes, loin de les contredire, les recom-
(1) MNéh. et Esdras p. 58 ; et plus haut, p. 270. (2) Esdras et le code sacerdotal |. ce. p. 31s. (3) Néhémie et Esdras p. 58, 85 ; Réponse à un Mémoire de Kuenen p. 595.
cannes mandent. Mais ceux qui ne partageraient pas, à cet égard, notre avis, n'auraient pas le droit de s'en prévaloir pour combattre notre théorie touchant l’époque du retour d'Esdras. Si l'on n'admet point qu'entre l’époque où Esdras apparaît lisant la Loi et celle de son retour à Jérusalem à la tête des émigrants, il puisse y avoir un intervalle de 45 ans, on ne pourra en conclure qu'une chose, c'est que l'assemblée devant laquelle Esdras remplit le rôle de lecteur, doit être rapprochée de l'époque de son expédition, c'est-à-dire de l'an 398. Nous préférons, il est vrai, pour notre part, rapporter l'assemblée vers l’an 442; on doit reconnaître cependant que le texte nimpose pas cette date ; il ne renferme à ce sujet aucune donnée explicite (1). Ceux qui jugent l'opération nécessaire n'ont donc qu'à ramener l'époque de l’assemblée à une date plus récente. Ils trouveront ainsi de quoi ajouter à l'âge que pouvait avoir Esdras au temps où il devait lire la Loi, de quoi retrancher de l’âge qu’il avait atteint au moment de sa réforme.
Nous avons supposé dans les pages qui précèdent que
l'Artaxerxès des derniers chapitres d'Esdras, étant un successeur de l’Artaxerxès de Néhémie, ne pouvait étre autre qu'Artaxerxès II Mnémon.
Pour ceux qui, comme nous, ne contestent point l'authenticité des mentions d'Esdras aux ch. VIIT et XIT de Néhéme, la question de l'identification du roi qui autorisa, suivant notre système chronologique, le second rapatriement de colons juifs, est tranchée par le fait même que le bienfaiteur de Néhémie est Artaxerxès I Longue-Main (2). Artaxerxès III commença son règne en 358. Il est impossible qu'Esdras, ayant déjà joué un rôle, si secondaire qu'il fût, sous le premier roi
de ce nom, antérieurement à l'an 433, fût revenu à Jérusalem en 391.
() Vr. plus haut $ 6 p. 2685.
(2) Voir plus haut, $ 2.
Et alors même que l'on croirait pouvoir mettre en doute, à la suite de Schlatter et de Kosters, l'authenticité des notices où Esdras se trouve associé à Néhémie, ou bien l'identité de l'Esdras qui était visé dans le texte primitif de Néh. VIII avec le nôtre, il ne manquerait pas d'arguments de nature à nous convaincre que l’Artaxerxès en l’an 7 duquel se passèrent les événements racontés Zsdr. VII s., est bien le deuxième et. non pas le troisième de ce nom.
Remarquons tout d'abord que la réforme des mariages mixtes accomplie sous la direction du Sopher, n’est que le dénouement d’une lutte que Néhémie avait inaugurée dans la fameuse assemblée de Jérusalem et qu'il avait eue à poursuivre lors de son second voyage. Le lien qui rattache l'histoire d’'Esdras à celle de son prédécesseur, au point de vue des situations et des questions qui étaient à l’ordre du jour, est irop étroit, pour qu'on puisse mettre entre les deux un intervalle d'environ un siècle.
Dans notre premier Mémoire nous avons montré que les données de l'histoire profane ne permettaient pas d’assigner comme date à l'expédition d'Esdras et de ses compagnons, la 7° année d’Artaxerxès I, puisqu'alors la Perse était engagée contre l'Egypte dans une guerre qui absorbait toutes ses forces et toutes ses préoccupations (1). Or une raison analogue nous défend de placer le retour d'Esdras en l'an 7 d'Artaxerxès II ; les quatorze premières années de ce règne furent troublées par des guerres continuelles. De même que l'Artaxerxès dont la 20° année convient le mieux à la mission de Néhémie, au point de vue de la situation intérieure de l'empire. est Artaxerxès I et non pas Artaxerxés IT (2), de même le seul Artaxerxès dont la 7° année convienne à la mission d’'Esdras est Artaxerxès II et non pas Artaxerxèés [IT (3).
Nous arrivons à la même conclusion en considérant ce que l'histoire nous apprend du caractère de ces différents princes. Nous avons remarqué ailleurs que les données du ch. IV
(1) Néh. et Esdr. p. 71 s. — (2) plus haut. — (3) Néh, et Esdras p. 72.
d'Esdras, rapprochées de celles que Néhémie nous fournit dans les deux premiers chapitres de ses Mémoires, permettaient d'affirmer que l’Artaxerxès mis en scène en ces passages s'était montré Jusqu'en la vingtième année de son règne, défavorable à la cause des Juifs ; qu'il ne fallait donc pas chercher ici le roi qui déjà en sa 7° année, combla de faveurs Esdras et son peuple (1). Or nous savons pareillement qu'Artaxerxès III était d'un caractère cruel et despotique ; il nous est dépeint en particulier comme hostile et plein de mépris envers les religions de ses peuples vassaux. Il s’entendait mieux à piller les temples qu'à les enrichir (2). Artaxerxès IT jouit d’une réputaton absolument contraire ; le portrait que nous en font les historiens répond à merveille aux actes qui lui sont attribués dans les derniers chapitres d'Esdras (à).
Enfin, pour ne pas nous arrêter à des considérations de détail (4), rappelons une fois de plus que le grand prêtre à l'époque du retour d'Esdras était Johanan, le petit-fils d’Elia- schib. Eliaschib exerçait le pontificat suprême sous l'administration de Néhémie. Il était déjà en fonction lorsque Néhémie arriva la première fois à Jérusalem en 445 ; de plus, lors de sa seconde mission, quelque temps après l’année 433, Néhémie trouva un petit-fils d’Eliaschib coupable d’un mariage illégitime (5). Il est peu probable, dans ces conditions, qu'un autre peüut-fils d'Eliaschib portât encore la tiare en 351.
C'est donc à bon droit que nous fixons la date du retour et de La réforme d'Esdras en 398, la 7° année d’Artaxerxès IT.
S 8. Conclusions et éclaircissements.
De l'étude à laquelle nous nous sommes livré il résulte que les diverses sections que l’on peut distinguer dans le livre de
(1) Néh. et Esdras p. 68 s. ; Réponse à Kuenen p. 58 s.
(2) Maspero Hist. anc. des peuples de l'Orient p. 655, 660 ; Wicdemann Æyyptische Geschichte, p. 719. D'après la chronique d'Eusèbe Artaxerxès IIT aurait déporté des Juifs sur les bords de la mer Caspienne en Hyrcanie ; cfr. Graetz Gesch. der Juden II b p. 209. — (3) Maspero 1. c. p. 647. — (4) Voir notre Réponse à Kuenen p. 66 ss. où nous avons constaté qu’à son arrivée à Jérusalem, Esdras y trouva plus d'un survivant du temps de Néhémie. — (5) Nén. XIII 28.
Néhémie, sous réserve des observations faites plus haut sur
les chapitres XI-XIIT 1-3 (1), doivent être maintenues dans l'ordre de succession et dans l'enchaîinement où notre texte nous les présente. |
D'autre part, il reste acquis, à nos yeux, que les chapitres VII-X du livre d'Esdras doivent être rangés, au point de vue de la succession historique des faits, à la suite des récits du livre de Néhémie.
Renan a reconnu la nécessité de faire suivre l’histoire de Néhémie à celle de Zorobabel, sans passer par Esdras (2). Mais au lieu de se rallier jusqu'au bout à notre théorie chronologique, il a préféré traiter de légende l'histoire du retour et de . la réforme du Sopher (3) et s’est jeté en outre dans les contradictions les plus flagrantes. Il se demande, dans le chapitre consacré à la critique générale des récits concernant l’œuvre d’Esdras, si la relation touchant le retour du personnage à la tête de sa caravane d’émigrants est « une fiction pure », ou bien si l'on se souvenait en effet « comme d’un personnage réel, d’un certain membre de la famille Seraïah qui aurait joué, au V° siècle, un rôle considérable? » « La caravane d'Esdras, à ce qu’on raconte, partit de Babylone l'an 458
avant notre ère » ; « le voyage, dit-on, fut heureux ». Puis.
nous apprenons d’une manière plus positive que « les nou-
veaux arrivés se posèrent bientôt, à l'égard de l’ancienne population, en censeurs sévères. Le laisser-aller qui règnait
à Jérusalem leur parut du relâchement. Un point surtout les révoltait, c'est le peu de soin que les Hiérosolymites
mettaient à ne pas se mêler, pour le choix de leurs femmes,
aux populations environnantes ».... « Esdras, si nous en croyons les textes de sa légende, déploya, dans son œuvre de réforme, la brutalité d’un gendarme fanatique... +. Et enfin « comme toujours, le parti le plus fanatique l'emporta ee Renan nous assure encore que « tout porte à croire qu'Esdras, si sa personnalité historique est solide, était mort avant l'arri-
(1) p. 255: — (2) Zlist. du peuple d'Israël t. IV 1893: livre VII ch. VIS. nr
(3) ibid. ch. VIII.