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conception est très ancienne. Déjà le traité des Pirqé-Abôth parle des hommes de la Grande Synagogue et nous les montre recevant des prophètes le dépôt de la tradition orale : « Moïse reçut la Tora au Sinaï et la transmit à Josué ; Josué la transmit aux Anciens ; les Anciens aux prophètes ; les prophètes aux hommes de la grande Synagogque.... Siméon le Juste fut des survivants de la grande Synagogue..….. Antigone de Sokho reçut (le dépôt) de Siméon le Juste », etc.
__ Kuenen a montré que cette institution de la grande syna- gogue, telle que se la représenta la tradition plus récente des écoles juives, n’est qu'une fiction ayant son origine dans la grande assemblée décrite aux chapitres VIII ss. du livre de Néhémie (1). Le début du traité des Pirqé-Abôth que nous venons de reproduire, vise encore, selon toute probabilité, Vassemblée de Jérusalem. Seulement le rôle qui y est attribué aux hommes de la Xeneseth haggedôla nous oblige à inférer de son témoignage qu alors déjà Esdras était considéré comme chef de cette assemblée. En effet Néhémie n’était qu'un profane dans la Loi ; ce n’est pas lui qui pouvait jamais avoir présidé à la transmission de la Tora; Esdras le Sopher était l'homme qu'il fallait aux Pharisiens comme trait d'union entre la tradition orale des prophètes et celle de leur propre époque. -- Ce qui aura beaucoup contribué, sans doute, au succès que le personnage obtint chez la postérité, c’est la part autorisée et prépondérante qu'il aura prise à la constitution officielle de la collection des Ecritures, du moins pour ce qui regarde la Loi et les Prophètes. Cette supposition, que rend déjà vraisemblable l’histoire subséquente du canon et qui fournit une explication naturelle à plusieurs données de la légende ou de la tradition soit dans le 4° livre d’Esdras (2), soit chez l'historien Josèphe (3), soit dans le Talmud (4), trouve encore un appui dans linsistance avec laquelle le livre canonique d’Esdras attache à son nom l’épithète de « Sopher exercé dans la Lot » (5).
(1) Over de mannen der groote Synagoge (Verslagen en mededeel. der Kon. Akad. van Wetensch.: Afd. Letterkunde, 2e Reeks, D.VI. Amst. 1876.— (2) Chap. XIV. — (3) C. Appion. I, 8. — (4) Baba Bathra fol. 14a. — (SINIL 62407178
ut i 1
La mission dont on investit de bonne heure la XKeneseth haggedôla, devait avoir pour effet d'y faire tenir le premier rang au Sopher Esdras. Elle dut amener du même coup les partisans de la Tora orale à voir dans Esdras l’initiateur de l'ère nouvelle faisant suite à celle des prophètes. Esdras ne se concevait plus comme un simple coopérateur, et, à l’apogée de sa carrière, comme un successeur de Néhémie. Sous l'influence de ces idées, non seulement les livres d'Esdras et de Néhémie remontèrent, dans la composition de la troisième partie du canon, immédiatement après les écrits dont le sujet avait pour théâtre l'Orient, à savoir Æsther et Daniël ; mais la section spécialement consacrée aux actes d’Esdras eut sa place marquée
avant les Mémoires de Néhémie, immédiatement après le.
tableau des événements auxquels se mêlaient les noms des prophètes Aggée et Zacharie. — L'auteur du 3° livre d'Esdras alla plus loin. I rattacha à l’histoire du retour et de l'œuvre de son héros la description de la grande assemblée de Jérusalem
qui, dans les Mémoires de Néhémie, arrive à sa place naturelle après la reconstruction des murs de la ville sainte (1). Amst l'œuvre d'Esdras apparaissait dans une plus grande unité, sans aucune interruption. Ce fut sans doute le souci de dégager
le Sopher de toute attache trop sensible avec le grand restaurateur dont les mérites éclatants l'avaient justement retenu jusque-là à un rang inférieur, peut-être fut-ce déjà le désir de rattacher Esdras d'une manière plus explicite et plus directe
à l’époque du premier retour, qui firent omettre le nom de
Néhémie dans la relation que le 3‘ livre d’Esdras nous offre des premiers actes de l’assemblée de Jérusalem (2). Il est probable qu'au ch. VIIT v. 9 de Néhémie ainsi qu’au ch. X v.2, le nom seul de Néhémie, sans le titre de Hattirschata, appartient au texte primitif (3). La version grecque le lit seul au premier de ces deux endroits; et pour le second il se présente seul dans les cod. AI. et Frid.-Aug. L’autear du 3° 1. d’Esdras le remplaça par le titre de ArSaparns (Hattirschata) que portait Zorobabel
(1) Vr. plus haut $ 5. --— (2) IX, 49 coll. Néh. VIII 9. — (3) plus haut, p. 254.
dans le document relatif au retour des exilés sous Cyrus (1). Plus tard le titre aura passé du 3° livre d’Esdras, à côté du nom de Néhémie dans les passages indiqués de son livre.
Comme il résulte de ce que nous venons de dire et comme il est d’ailleurs évident par le fait même de la disposition des documents dans le canon hébreu, l'opération par laquelle on donna à Esdras le pas sur Néhémie, remonte à une date très ancienne. | Ce renversement n'eut lieu toutefois que longtemps après que s'étaient passés les événements racontés dans les Mémoires de nos deux personnages. Au moment où furent composées
les listes conservées au ch. XII de Néhémie, il ne s'était pas
encore accompli. Dans ce tableau, d'un caractère purement chronologique, les époques auxquelles se rapportent les séries de familles sacerdotales et lévitiques dont l’'énumération précède, sont exposées suivant leur succession historique en ces termes (v. 26) : « Ceux-là (furent en fonction) aux jours de Joïaqim, et aux jours de Néhémie le Peha et d'Esdras le prêtre et Sopher >». Dans la notice (rédactionnelle ?) du v. 47 au même chapitre, c'est pareillement le nom de Néhémie qui sert
à désigner l’époque subséquente à celle de Zorobabel : « Et tout Israël, aux jours de Zorobabel et aux jours de Néhémie
donnait les parts aux chantres et aux portiers..….. » etc. Dans le livre de Jésus Sirach XLIX 15, la série des grands hommes qui avaient illustré l’histoire de la nation juive, passe
de Zorobabel et de Jeschoua immédiatement à Néhémie.
Le deuxième livre des Machabées reproduit en ses deux premiers chapitres (I-IT 1-19), une pièce intéressante qui à la forme d’une lettre adressée par les Juifs de Jérusalem à ceux d'Egypte. Nous y voyons que peu à peu la légende s'était formée autour de la sympathique figure de notre héros et s'était plue à l’entourer d’une auréole dont les rayons n'étaient
pas précisément autant de données empruntées à l'histoire.
Néhémie y devient prêtre, auteur du relèvement du temple et
(1) 1 (3) Esdras V, 40, où d’ailleurs Neeutac est distingué de ArIaptas, ne nous offre sans doute, pour le premier de ces deux noms, qu’une glose sans valeur.
de l'autel, pr emier restaurateur du eut (). ts prouve) une
fois de plus que ce n’était pas le souci d’une scrupuleuse exac titude en matière de chronologie, qui présidait chez les Juifs |
de cette époque aux traditions courantes touchant les origines de la Restauration. Nous y apprenons que Néhémie, aussi bien qu’'Esdras, eut son rôle reporté bien au-delà de sa date historique (2). Dans le milieu où la légende en question prit naissance, on ne voyait pas encore dans Esdras un précurseur de Néhémie. | Un peu plus loin (3) le même morceau raconte que Néhémie réunit en une collection les écrits touchant {es Rois, ainsi que les livres des prophètes et de David (les psaumes) et les édits royaux concernant les offrandes. Le texte continue au v. 14 en rappelant que plus tard Judas Machabée s’appliqua lui aussi à recueillir les écrits qui s'étaient égarés pendant la guerre. — Rien n'empêche que la notice du v. 13, aussi bien que celle du v. 14, soit acceptée comme l'expression d'une donnée authentique de l'histoire. Les termes dans lesquels elle est conçue plaident en sa faveur (4). Il n’est que naturel de supposer que pour les travaux qui aboutirent à la constitution du Canon des livres sacrés comme pour le reste, Néhémie prépara les voies à Esdras. Celui-ci n'eut qu'à continuer
l'œuvre de son illustre devancier ; mais, grâce au rôle que lu
attribua dans la suite l'esprit de part, il parvint à échpser,
plus que. de raison, la gloire du grand homme qui avait relevé 2 à
Jérusalem de ses ruines et réorganisé la nation.
(2) Cfr. 1 (3) Esdras V 40 (?) et Néhémie et Esdras, p. 81.