‹ Nouvelles expériences sur la génération spontanée et la résistance vitaleChapitre 11 sur 39 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La question qui nous occupe n'est évidemment qu'une question d'embryogénie microscopique ; et, quelle que soit l'immense petitesse des êtres dont il s'agit, elle n'en appartient pas moins au domaine de la physiologie.

Ce n'est plus à l'aide de supputations chimiques, mais c'est aujourd'hui avec le micromètre en main, qu'il faut que l'on démontre ou que l'on réfute la genèse spontanée. C'est ainsi que nous espérons le faire, et sans conteste ; car toutes les expériences négatives du monde n'anéantiront jamais l'embryogénie des microzoaires déjà vérifiée et figurée par six observateurs.

De ce que la plupart des animaux se reproduisent ostensiblement par des œufs, quelques savants en ont conclu que telle était l'origine de tous. C'est nier, d'un seul coup, et l'ordre de la création, et la suprême puissance qui y a présidé; autant vaudrait nier la lumière.

Et si, en suivant d'immuables lois, à diverses époques, cette puissance a façonné des organismes à même la matière

inerte, on ne voit pas pourquoi on lui imposerait aujourd'hui de ne pas continuer son œuvre, surtout quand chaque strate de l'écorce du globe atteste qu'elle la fait à de si nombreuses reprises.

Dans le domaine que nous explorons, l'extrême limite des phénomènes se dérobe fréquemment à l'observation directe. Aussi, le progrès que nous essayons de réaliser, c'est de substituer les supputations rationnelles à l'examen empirique du fait brut; examen absolument insignifiant, s'il n'est élucidé par les clartés d'un raisonnement sévère et approfondi.

On ne peut pas plus faire d'hétérogénie sans argumentation qu'on ne fait d'astronomie sans calcul; et examiner ce qui se produit ou non dans un ballon n'avance pas plus cette question de biologie transcendante, que l'on n'avancerait la mécanique céleste en se contentant de regarder les astres à travers une lunette.

En suivant la route que nous indiquons, on s'aperçoit évidemment qu'il est cent fois plus facile de démontrer l'existence de la genèse spontanée que de calculer l'orbe rie Jupiter ou de Saturne. Les plus élémentaires expériences suffisent pour cela, à moins que, dominé par une idée hypothétique, on ne se refuse absolument h voir.

Vaincus par l'ascendant des faits accusateurs, les panspermistes, pour sauver leurs doctrines, exigent l'impossible. Le feu et les plus destructeurs agents ne suffisent même plus, selon quelques-uns, pour anéantir ces germes qu'ils disent abonder si prodigieusement partout, et que jamais cependant ils ne démontrent ni physiquement ni chimiquement,

Chaque fois que l'on a découvert les procédés mystérieux par lesquels se reproduisent quelques animaux, dont la genèse avait été voilée jusqu'alors, on a vu dans cela une flagrante protestation contre Thétérogénie... C'était cependant manifestement insignifiant.

De ce que la majorité des êtres animés possède des orga-

SUR t.A GÉNÉRATION SPONTANÉE. 3

nés sexuels parfaitement déterminés, et une génération bien connue, il n'en est pas moins évident, pour les naturalistes dignes de ce nom, que d'abord tous ces êtres, sous l'influence d'une force suprême, ont primitivement surgi de la matière amorphe avec leur appareil reproducteur.

D'un autre côté, les homogénistes répètent sans cesse que la vie est transmise et ne peut être créée. Et cet axiome, qu'ils croient invulnérable, est le plus magnifique non-sens qu'il soit possible d'articuler.

Est-ce que la vie n'a pas été créée de toutes pièces à chacune des grandes phases que le globe a traversées? Les géologues ne sont-ils pas unanimes à cet égard ? En existe-Ml un seul qui oserait dire que les paléothères, et tant d'autres mammifères des terrains supercrétacés, ont été contemporains des orthis et des trilobites des mers siluriennes? Les éléphants et les rhinocéros du diluvium ont-ils jamais vécu sur les rivages des océans jurassiques, simultanément avec leurs ichthyosaures et leurs autres reptiles gigantesques?

Est-ce que de Humboldt etBuckland n'avouent pas, euxmêmes, qu'à diverses périodes géologiques, les végétaux et les animaux ont eu leur commencement et leur fin (1)?

Nul concours de forces ni d'agents physiques, disent les homogénistes, ne suffit à la reproduction d'un être vivant t Assurément ; mais de notre époque, est-ce qu'on voit un seul hétérogéniste philosophe professer de telles doctrines ? Jamais, car ce serait le comble du délire !

Tandis que la science française hésite et doute lorsqu'il s'agit simplement de savoir si la nature produit encore, mais seulement dans de microscopiques proportions, ce qu'elle engendrait autrefois sur la plus colossale échelle, les penseurs les mieux inspirés et les plus indépendants de l'Allemagne contemporaine, ne redoutent point d'aborder les plus

(I) Humboldt, Cosmos. Paris, 1855, t. I, p. 316. — Buckland, Géologie et minéralogie, 1. 1, p. Si 5.

audacieux problèmes de la vie. Tandis que nous craignons de voir quelques parcelles de la matière s'organiser sous l'empire d'une force spéciale, deux des hommes les plus éminents de la science contemporaine, Von Martius et Theod. Fechner, poussent la témérité jusqu'à créer une psychologie végétale, et accordent aux plantes quelques facultés d'élite (1).

Cependant, nous le disons avec orgueil, Thétérogénie compte dans ses rangs les plus profonds penseurs de toutes les époques. Elle a pour elle l'autorité de l'induction et de l'expérience; les philosophes et les physiologistes.

La thèse que nous soutenons ici, mais des hommes de génie tels qu'Aristote, Pline, Lucrèce, Plutarque, saint Augustin, Scaliger, Cabanis et E. Renan, l'ont admise sous l'impulsion des seules forces rationnelles (2).

Cette thèse, mais en se fondant sur des expériences aussi nombreuses que variées, elle a été celle des plus illustres physiologistes des temps modernes.

Redi, malgré ses découvertes, n'en était pas moins convaincu que certains animaux inférieurs se produisaient par génération spontanée (3).

Ce qu'il y a de remarquable aussi, c'est qu'aucun des grands géologues de notre siècle ne s'est inscrit au nombre

(1) Von Martius, Die Unsterblichkeit der Pflanzen. — Théodore Fechner, Nanna oder ùber das Seelenleben der Pflanzen,

(2) Aristote, Histoire des animaux. Paris, 1783. — Pline, Histoire naturelle, livre X. — Lucrèce, De rerum nature. — Saint Augustin, De civitate Det, lib. XIV. Venise, 1732. — Plutarque, Symposiacon, lib. II. — Scaliger, traduction latine d'Aristote. Toulouse, 1699. — Cabanis, Rapport du physique et du moral de l'homme. Paris, 1824. — E. Renan, De l'origine du langage. Paris, 1858, p. 244.

(3) Redi, Osservazioni intorno agli animait viventi che si trovano negli animali viventi, Florence, 1684, professe dans cet ouvrage qu'il est très-porté à croire que les entozoaires s'engendrent spontanément. C'est donc à tort qu'on s'est si souvent autorisé de son nom pour combattre les hétérogénistes.

des adversaires de l'hétérogénie. Tous, et rigoureusement tous, admettent la succession des créations, et, par conséquent, la genèse spontanée se manifestant d'époque en époque à la sur race du globe.

Lorsqu'un zoologiste de la valeur de M. Milne-Edwards professe que, depuis la création, la vie s'est transmise par une chaîne non interrompue de possesseurs, j'avoue que je pourrais être ébranlé si je ne voyais de Humboldt, Cuvier, Agassiz, Brongniart, Beudant, Élie de Beaumont, Buckland , Ch. Lyell, Aie. d'Orbigny, Ch. d'Orbigny et Pictet protester énergiquement contre son assertion, en admettant des créations successives (1).

Si des physiologistes tels que Spallanzani et MM. Claude Bernard et Longet s'élèvent contre l'hétérogénie, j'avoue n'être nullement effrayé lorsque je soutiens des opinions qui sont celles de savanls tels que Harvey, J. Muller, Dugès, Burdach,Treviranus, Tiedemann, Carus, Valentin, Bérard f Joly et Mantegazza. Et, j'avoue même être parfaitement convaincu, lorsque, par mille routes variées, l'expérimentation m'a conduit au même but que tant d'illustres physiologistes (2).

;l) Comp. Buffon, Époques de la nature. Hist. nat. Deux-Ponts, 1785, t. XII.— De Humboldt, Cosmos. Paris, 1855, t. I, p. 312. — G. Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1821. — Brongniart, Tableau des terrains qui composent Vécorce du globe. Paris, 1829. — Élie de Beaumont, Systèmes de montagnes. Dict. univ. iïhist. nat., t. XII, pi 168. — Bremser, Traité toologique et physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1824. — Buckland, La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838. — Aie. d'Orbigny, Cours de paléontologie. — — Ch. d'Orbigny, Géologie appliquée aux arts. Paris, 1851, p. 81. — Huot, Nouveau Cours de géologie. Paris, 1839, t. II, p. 73. — Pictet, Traité d§ paléontologie, histoire naturelle des animaux fossiles. Paris, 1853, t. I, p. ft&

(2) Par son si célèbre aphorisme, Omnt vivum ex ovo, Harvey n'entendait parler que des mammifères. Cest à tort que quelques savants ont invoqué contre nous son autorité, car ce physiologiste était hétérogéniste. — Harvey, Exercitationes de generatione animalium. Londres, 1651, p. 54. — J. Muller, Manuel de physiologie. Paris, 1845. — Dugès, Physiologie campa-

Si des zoologistes de la valeur de Swammerdam, de Réaumur, d'Ehreuberg et de M. de Quatrefages, condamnent lhétérogénie, est-ce que son triomphe peut être un instant douteux, lorsque combattent pour elle d'autres zoologistes tels que Rondelet, Buffon, Pallas, O.-F. Muller, Lamarck, Rudolphi, Latreille, Bory de Saint- Vincent, Oken, Bremser, de Blainville, Deslonchamps et Dujardin; et aujourd'hui, je suis heureux de pouvoir y ajouter R. Owen, le plus grand zoologiste de notre époque (1 ) ?

Enfin, si quelques botanistes, tels que Bulliard et Hoffmann, récusent la genèse spontanée, Matthiole, Dillen, Turpin,Neesd'Esenbeck, Endlicher, Corda, Fries, Kulzing, Lecoq, Ch. Musset, Richard, Fée et de Humboldt l'admettenl, n'est-ce pas plus qu'une ample compensation (2)?

rée. Paris, 1838. — Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837. — - Treviranus, Biologie. Gottingue, 1802. — Tiedemann, Physiologie de l'homme. Paris, 4831. — Carus, Traité d'anatomie comparée. Paris, 1835. — Valentin, A text Book of Physiology. Londres, 1840. — Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848. — Joly, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1861, 1862.

— Mantegazza, Recherches sur la génération des infusoires. Institut Lombard,

(1) Rondelet, Universœ aquatilium historiœ pars altéra. Lyon, 1534. — Buffon, Histoire naturelle. Supp., t. IV. — Pallas, Le insectis viventibus intra viventia. Leyde, 1760. — 0. F. Muller, Animalium infusoriorum succincta hisloria. Copenhague, 1773. — Lamarck, Philosophie zoologique, 1809. — Rudolpbi, Enlozoorum sive vermiurn intestinal ium historia naturalis. Amsterdam, 1809. — Latreille, Familles naturelles du règne animal. Paris, 1825.

— Bory Saint- Vincent, Essai sur les animaux microscopiques. Paris, 1826.

— Bremser, Traité zoologique et physiologique des vers intestinaux. Paris, 1824. — De Blainville, Diction, des se. naturelles. — Deslonchamps, Encyclopédie méthodique. Zoophytes, t. XL — Dujardin, Traité des infusoires. Paris, 1841. — Richard Owen, Palœontology. Londres, «861, p. 441.

(2) Matthiole, Commentarii in sex Libros Ped. Dioscorid. Ven., 1565. — Turpin, Règne organique, p. 28. — Endlicher, Gênera plantarum, p. 16.

— Fries, Syst. f 111, p. 504. — Richard, Histoire naturelle médicale. Paris, 4849. — Fée, Communications manuscrites. — Musset, Nouvelles Recherches expérimentales sur l'hètèrogénie. Toulouse, 1862. — De Humboldt, Cosmos. Paris, 18>1. — Kûtzing, comp. Schaffhausen, Comptes rendus, t. L1V, p. 1046.

Je pourrais omettre de citer ici le contingent des chimistes, puisque, selon nous, la question est absolument en dehors de leurs attributions, et que, par leurs expériences perturbatrices, ils n'ont fait que l'entraver. Cependant je ne le veux pas, car ils viennent eux-mêmes grossir l'armée des hétérogénistes. Si MM. Payen et Boussingault soutiennent la panspermie; par compensation, nous voyons Ingenhousz, Priestley et M. Baudrimont qui, eux, ont fait beaucoup d'expériences sur ce sujet, croire à la génération spontanée. Lavoisier l'admettait aussi (1).

Je suis seulement embarrassé à l'égard de M. Dumas. Celui-ci, qui fut à une époque le plus ingénieux et le plus ardent adepte qu'eut jamais Thétérogénie, a, tout à coup, abandonné des doctrines qui ne contribuèrent pas peu à sa jeune célébrité (2). J'en dirai autant de M. Pasteur, puisque dans son mémoire sur la fermentation, il admet carrément

A tous ces noms de savants qui ont admis la génération spontanée, il faut encore ajouter Bose, Mémoire sur la génération spontanée dans les trois régnes. Montpellier, 1831. — Berruti, Sulla generazione spontanea e sulla natura dei zoospermi. Torino, 1843. — Bufaîini, Opère complète. Firenze, 1846. — Carlo Avanzini, Geneogenesi ossia la generazione dei sessi. Milano, 1861. — Gorini, Sull' origine délie montagne et dei vulcani. Lodi, 1851. — Et enfin, Ezio Castoldi, / fenomeni délia generazione spontané a. Milano, 1862.

(1) Ingenhousz, Expériences sur H végétaux. Paris, 1787. — Priestley, Versucheund Beobachtungen ùber verschiedene Theile der Naturlehre. Vienne, 1793. — Baudrimont, Observation des êtres microscopiques de l'atmosphère terrestre. (Comptes rendus de V Acalémie des sciences, 1S55, p. 542.)

(2) A la même époque, M. Milne-Edwards partageait les opinions de son illustre ami. En effet, on peut voir dans le Répertoire d'anatomie et de physiologie de Breschet, t. 111, p. 47, qu'en 1827 le doyen de la Sorbonne admettait comme démontré ce qu'il combat aujourd'hui. 11 en était de même de M. Claude Bernard, qui, dans ses leçons du Collège de France, professait autrefois et sans hésitation que la levure s'engendre spontanément. (Leçons. Paris, 1835, t. I, p. 245.)

Est-ce ma faute si ces savants changent si fréquemment d'opinion ; et suis-je si coupable si, dans la maturité de l'Age, moi j'adopte celle qu'ils ont émise dans toute la vigueur de leur talent 7

la genèse spontanée de la levure, tandis qu'il est aujourd'hui l'adversaire le plus ardent de la spontéparité (1).

Est-ce que dans cet exposé succinct des forces de F hétérogénie, nous n'avons pas énuméré presque tout ce que les sciences naturelles ont compté d'hommes de génie depuis plusieurs siècles? Nous en fallait-il plus pour nous autoriser à nous lancer dans cette voie; et quand l'expérience confirme chaque jour ce qu'ils ont avancé, pouvons-nous douter un seul instant (2) ?

Aux opinions de tant d'hommes transcendants, aux expériences de tant d'illustres physiologistes, aux observations de tant et tant de grands naturalistes, qu'a-t-on opposé jusqu'à ce jour?

Tout simplement deux expériences exécutées par des savants allemands, et auxquelles on accordait une portée que ceux-ci, eux-mêmes, n'osèrent pas leur donner! Expériences qui, du reste, ont été proclamées absolument erronées par six savants qui les ont répétées avec une précision que leurs auteurs avaient été loin d'y mettre.

Telle est la stricte délimitation des forces des hétérogénistes et des panspermistes. On peut déjà présumer de quel côté va pencher la balance ! . . .

(1) Dumas, Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. VII, p. 195, art. Génération. — Pasteur, Mémoire sur les fermentations, p. 389.

(2) Un savant critique, adversaire des générations spontanées, m'a reproché de citer trop de noms à l'appui de mes opinions, et de comprendre dans ceux-ci des hommes qui ont eu les idées scientifiques ou philosophiques les plus opposées. Ce reproche n'était peut-être pas désintéressé ; mais plusieurs raisons m'ont sciemment fait le mériter. D'abord, j'ai dû glaner partout où j'ai pu ; et si, dans mon butin, tout le monde est d'accord sur le point en litige, le reste ne me regarde pas. Et même, cette unanimité parmi des gens qui ont eu des doctrines si diverses, donne une nouvelle force à mes assertions. D'un autre côté, comme j'ai appris que certains professeurs avaient traité avec plus que de la légèreté les hétérogénistes, sans le moins du monde en connaître les travaux, j'ai voulu leur prouver que parmi eux on compte un certain nombre d'hommes dont le génie a droit au respect de tous.

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