RÉSISTANCE A L'AIR NORMAL ET AU VIDE
Les partisans des migrations des vers intestinaux ont prodigieusement exagéré la résistance vitale de ces animaux, celle-ci venant à l'appui de leur système. Tels ont été MM. Van Beneden, Ercolani et Vella (2).
(1) Broca, Études sur les animaux ressuscitants, 1860, p. 59. On voit, par le paragraphe qui précède, que depuis cette époque je leur ai fait subitement franchir 119°.
(2) Van Beneden, Zoologie médicale. Paris, 1859, t. H, p. 312. Ercolani et Vella, On the Embryogeny and Propagation of Intestinal Worms. Académie des sciences, 1855.
Mais, au contraire, les auteurs sont unanimes pour considérer les Helminthes comme succombant on ne peut plus rapidement, lorsqu'ils sont exposés dans des conditions anormales. Telle est l'opinion de Bremser, de Burdach et de Ch. Robin (1).
Nous avons nous-même reconnu la justesse des assertions de ces derniers savants, en voyant toujours les Entozoaires périr en un temps très-court, soit à l'intérieur même des animaux qui les nourrissent, soit, et plus rapidement encore, lorsqu'on les expose à l'air. J'ai constaté que le cœnure cérébral périssait en moins de quarante-huit heures dans la tête du mouton même (expériences n" H et 12).
Hais, d'un autre côté, ce n'est pas sans étonnement qu'on voit avec quelle ténacité certains Microzoaires résistent au vide de la machine pneumatique, et même parfois à celui du baromètre.
Dans mon hétérogénie, j'ai démontré que ces animaux supportaient infiniment mieux le vide de la machine pneumatique que les reptiles et les poissons. Des grenouilles et des cyprins étaient déjà tués depuis longtemps par celui-ci, tandis que des Kolpodes et des Kérones paraissaient n'en pas être le moins du mondé affectés.
Dans mes expériences, des Kérones, des Kolpodes, des Paramécies et des Vibrions sont restés deux jours sous le récipient, dans le vide le plus complet qu'il fût possible d'obtenir, et y ont parfaitement conservé leur vitalité (2).
Le professeur Mantegazza a même reconnu que les Zoospermes de la grenouille pouvaient vivre dans le vide barométrique (3).
(1) Bremser, Traité zoologique et physiologique des vers intestinaux. Paris, 1824. — Burdach, Traité [de physiologie. Paris, 1837, 1 1, p. 27. — Ch. Robin, Dictionnaire de médecine. Paris, 1858.
(2) Voyez Pouchet, Hétérogénie, p. 177, 178.
(3) Mantegazza. Délia vitalité dei Zoospermi délia rana. Milano, 1 860, p. 1 5.
La question de la résistance vitale est une des plus importantes de la biologie, car elle est intimement liée à la solution de son plus mystérieux problème.
Deux doctrines se trouvent aujourd'hui en présence. L'une ne voit dans l'organisme en action qu'un phénomène vital; l'autre, sans oser carrément l'avouer, des phénomènes physico-chimiques.
Si un animal parfaitement sec, et par conséquent mort et momifié, pouvait être rendu à la vie à l'aide de quelques gouttes d'eau, comme certains savants le prétendent, la seconde hypothèse triompherait immédiatement.
C'est cette dernière qu'on a voulu démontrer à l'aide d'incroyables efforts (1).
A l'aide d'expériences nombreuses, j'avais prouvé surabondamment que si on étalait, sur une plaque de verre, une couche très-mince de terreau contenant des animaux dits réviviscents, en un temps fort court, deux ou trois mois seulement, en été, ceux-ci perdaient l'extraordinaire faculté qu'on leur accordait.
J'attribuais ce résultat, comme tout le monde le fera, à ce que, par ce moyen, je desséchais réellement ces animaux. Tandis que s'ils conservent si longtemps leur vitalité dans du terreau contenu en masse dans des boites, c'est que l'humidité de celui-ci, au contraire, les préserve de cette même dessiccation qui les tue définitivement.
Personne ne récusait l'exactitude de ces expériences, répétées devant plusieurs de nos physiologistes les plus éminents; mais l'un de ceux-ci prétendit que, dans ce cas, la mort arrivait probablement plutôt par le fait des oscillations hy-
(1) C'est ce qu'on peut voir dans le rapport de M. Broca, dont j'ai déjà parlé, et qui à ce point de vue est un véritable chef-d'œuvre. Mais, malgré l'habileté avec laquelle cet écrit a été fait, on s'aperçoit à chaque page que les doctrines que l'on y défend, succombent en présence des expériences décisives. Voyez Broca, Études sur les animaux ressuscitants. Paria, 1860.
grométriques que les animalcules éprouvaient, que par celui de leur simple dessiccation. Il croyait aussi que les oscillations thermométriques devaient peut-être contribuer au résultat que j'obtenais (1). Pour anéantir ces objections, je n'avais qu'une seule chose à faire, c'était de placer les animalcules pseudo-ressuscitants à l'abri de ces oscillations, c'est ce que j'ai exécuté dans les expériences qui suivent.
A cet effet, j'ai pris des séries de tubes de 2 décimètres de longueur sur 8 millimètres de diamètre, et pouvant contenir iO centimètres cubes d'air. Après les avoir bien desséchés, on introduisit dans chacun d'eux, 2 décigrammes de terreau très-abondant en animalcules dits réviviscents , recueilli dans un lieu très-sec, et desséché ensuite en l'exposant au soleil pendant dix jours; puis pendant dix autres jours dans Je vide de la machine pneumatique. Chaque 2 décigrammes de ce terreau, et par conséquent chaque tube, contenait en moyenne cinquante à soixante Rotifères et six à huit Tardigrades, parfaitement réviviscents quand on commença l'expérience. Les tubes furent ensuite fermés à la lampe ; dans quelques-uns seulement on introduisit quelques petits morceaux de chaux, que l'on sépara du terreau par des bourres de coton. Ceci fait, on disposa les tubes par séries de six, en les fixant sur des planchettes que l'on plaça enfin dans des lieu très-variés, de manière à obtenir des expériences décisives, et qui puissent convaincre tout le monde.
Constatons d'abord la nullité de l'influence des oscillations hygrométriques :
1° Dans une série de tubes qui avait été placée, six des mois les plus chauds de l'année sur un toit, exposé au midi, quand on brisa ces tubes, on n'y trouva pas un seul animalcule vivant. Tous étaient contractés, ce qui indiquait une mort déjà ancienne. Pas un ne s'endosmosa par l'humectation.
(I) Broca, Études sur Us animaux ressuscitants. Parit, 4860.
2° Dans une autre série de tubes contenant de la chaux, on obtint absolument le même résultat au bout de quatre mois seulement.
3° On arriva également au même résultat, en desséchant à fond les animalcules à laide des plus énergiques moyens physico-chimiques .
Dans le laboratoire du Muséum de Rouen, qui est trèschaud et qui reçoit très-longuement le soleil, on exposa dans le vide sec de la machine pneumatique des plaques de verre sur lesquelles, à l'aide d'un tamis de soie, on avait étalé une très-mince couche de terreau très-abondant en Rotifères et en Tardigrades.
Après trois mois, en été, soit que Ton opérât en suspendant les animalcules sur de petites capsules contenant de la chaux, soit qu'on employât l'acide sulfurique ; dans le vide sec, qui fut maintenu à environ 2 millimètres par une température de 25° en moyenne, après ces trois mois, tous les animalcules éparpillés sur les plaques de verre avaient succombé en se desséchant complètement. Par l'humectation, tous restèrent contractés et pas un ne s'endosmosa.
J'avais annoncé ce fait à l'avance, en refusant d'entreprendre des expériences qui me semblaient rationnellement inutiles, et que je prétendais devoir amener un résultat absolument opposé à celui qu'ont obtenu d'autres expérimentateurs (expériences 14, 18, 19).
La dessiccation, on le conçoit à priori, peut bien, dans de certaines limites, protéger quelques animaux contre l'action du calorique, mais elle les tue inévitablement par son action prolongée (1).
(1) Si M. Broca a pu ranimer des Tardigrades et des Rotifères, après les avoir exposés longtemps dans le vide sec de la machine pneumatique; et, en particulier, s'il est arrivé à en faire revivre après quatre-vingt-cinq jours, cela s'explique tout simplement parce qu'il a opéré dans le laboratoire de l'École de médecine, beaucoup moins chaud que celui du
11 est évident que dans les deux premières expériences que nous venons d'exposer, il n'y a pas eu la moindre oscillation hygrométrique; et que si les animalcules ont succombé, il ne faut l'attribuer qu'à leur lente et parfaite dessiccation, qui est arrivée à mesure qu'ils cédaient leur eau d'interposition au terreau, qui est plus hygroscopique qu'eux. Pour l'expérience dans le vide, il n'y a guère eu plus d'oscillations que dans les premières.
Ainsi donc tout s'explique. L'air confiné dans des tubes et le vide sec de la machine pneumatique prouvent jusqu'à l'évidence, et tout le monde en conviendra , que ce ne sont pas les oscillations hygrométriques qui tuent les animalcules, mais bien leur dessiccation lente et graduelle.
Démontrons maintenant que les oscillations de température ne jouent non plus aucun rôle par rapport à la mort réelle des animalcules pseudo-rèssuscitants.
Depuis que, devant plusieurs physiologistes, j'ai fait franchir subitement 100° de température à des Rotifères et à des Tardigrades , sans qu'ils en paraissent le moins du monde affectés, et depuis que je leur ai même fait brusquement sauter 1 19° ; depuis cela, dis-je, on a mis beaucoup moins d'importance aux oscillations des températures. Mais vidons la question à fond et prouvons que celles-ci ne jouent évidemment aucun rôle dans le cas dont il s'agit, ces animalcules étant, par leur genre de vie, journellement exposés aux plus extrêmes variations atmosphériques.
Pour le démontrer, voici ce que j'ai fait. Une série de mes tubes a été déposée dans une étuve dont la température fut constamment maintenue entre 50 et 55°. Au bout de quinze jours, tous les animalcules de ces tubes étaient secs
Muséum de Rouen; et à ce qu'il opérait dans les mois de janvier, février et mars, tandis que moi j'expérimentais en juin Juillet et août, conditions beaucoup plus favorables pour obtenir une rapide et parfaite dessiccation. Broca, Études sur les animaux ressuscitants. Paris, 1860.
et morts, et même depuis longtemps, car pas un seul ne s'endosmosa par l'hydratation.
Une autre série a été placée dans une serre chaude do jardin botanique de Rouen, et, au bout d'un an, tous les animalcules étaient morts.
Une autre série de tubes contenant des fragments de chaux, accrochée à l'ombre dans le laboratoire du Muséum d'histoire naturelle de Rouen, après un an, ne contenait aucun animalcule vivant.
Enfin, une dernière série de tubes contenant quelques fragments de chaux, ayant été placée dans une cave profonde dont les oscillations thermométriques n'ont pas dépassé 4*. n'offrait aucun animalcule vivant après un an et demi'.
Dans la plupart de ces cas, comme les oscillations de température n'ont pas dépassé 5° de l'échelle thermométrique, il est évident que celles-ci n'ont pu avoir d'action sur la mort des animalcules.
Ainsi donc, ni les oscillations hygrométriques, ni les oscillations thermométriques ne peuvent être considérées comme la cause de la mort des animalcules pseudo-ressuscitants. Celle-ci, dans toutes ces expériences, n'a été évidemment que le fait de la dessiccation lente ou rapide de ces animalcules, qui ont cédé peu à peu leur eau d'interposition à du terreau très-sec et beaucoup plus hygroscopique qu'eux ; ou qui l'ont cédée à la chaux dans les tubes qui en contenaient.
On avait aussi pensé que, peut-être, quand l'épreuve se prolongeait beaucoup, le temps produisait dans les tissus des phénomènes physico- chimiques qui altéraient l'organisme. Ce n'est pas d'ailleurs le cas ici f car l'épreuve dans des tubes fermés n'a été que de quelques jours ou de quelques mois; tandis que l'on rencontre parfois des substances organiques desséchées, qui traversent une série de siècles saus subir d'altération bien sensible. J'ai découvert de la fécule
dans les enveloppes de certaines momies d'animaux, et celle-ci, qui datait probablement du temps des Pharaons, avait conservé toutes ses propriétés physico-chimiques. Sa texture intime avait même tellement son intégrité, que ses grains polarisaient encore la lumière comme le font les grains frais.
Quelques mollusques offrent même une résistance vitale beaucoup plus miraculeuse que celle que l'on attribue aux Rotifères. On regrette que M. Broca, dans son rapport, si complet cependant, ait omis de citer ce fait que nous avions déjà mentionné dans notre brochure sur les animaux pseudoressuscitants. Y aurait-il vu un argument contraire à ses doctrines? c'est ce que je ne puis dire. Dans son magnifique ouvrage, M. Moquin-Tandon rapporte qu'on a vu des Hélices sortir de leurs coquilles et ramper après y être restées un an et demi à deux ans. Ce savant a même conservé vingt-six mois, dans un cornet de papier, plusieurs Clausilies pointillées (1). M. Saint-Simon a vu des Zonites porcelaines vivre deux ans et demi sans aliments. M. Sarrat a oublié dans une boite des Pvpa quinquedentata, recueillis en 1843, et ces animaux y étaient encore vivants en 1847, quatre ans après.
A-t-on jamais eu l'idée que tous ces animaux ne résistaient à la mort qu'à l'aide de la dessiccation , et qu 'ils ressuscitaient par l'hydratation? 11 en est de même pour les Rotifères. Si sur ceux-ci on a pu faire tant de merveilleuses histoires, c'est que leur infinie petitesse permettait de tout supposer, tout oser; tandis qu'à l'égard des Maillots, des Clausilies et des Zonites, quoique l'on ait en eux de fort petits mollusques, la vérité était encore trop ostensible.
Ainsi donc, l'observation et l'expérience s'unissent pour nous ramener à l'interprétation rationnelle des phénomènes,
(I) Moquin-Tandon, Histoire naturelle des mollusques terrestres et fluviales de France. Paris, 1855, t. I, p. 60.
en nous démontrant que l'hypothèse des résurrections, qui a fait l'étonnement et presque l'amusement des physiologistes du siècle dernier, ne doit plus trouver de sérieux adhérents dans le nôtre : ainsi que l'emboîtement des germes, cette idée a fait son temps.