PREUVES PHYSIOLOGIQUES
Les anciens errements des chimistes nous paraissent audessous des exigences de notre époque, et si, cependant, nous n'avons pas dédaigné de les combattre, c'était pour éviter qu'on ne nous accusât d'impuissance. Mais nous espérons placer la science dans une voie plus philosophique et plus élevée (1).
Nous allons commencer à mettre ce fait en évidence , eu exposant ici et en discutant à fond une expérience à ciel ouvert. Et l'on s'apercevra immédiatement que l'interprétation des phénomènes de la génération spontanée, pour atteindre une certaine rectitude, exige d'assez amples nolions préliminaires.
Axiome. Pour que les corollaires qui découlent . d'une expérience soient incontestables, il faut que celle-ci repose sur des bases parfaitement connues et précisément établies. L'animal qui fut obtenu par la genèse spontanée était une Paramécie très-voisine du Paramecium bursaria de Focke. Elle avait 0,0560 de millimètre de longueur. L'espèce est hermaphrodite et son accouplement dure environ cinq jours. Ce n'est guère qu'après cinq autres jours que les œufs appa-
(i) Nous avons commencé notre œuvre en répétant toutes les expérience! qui nous étaient opposées ; et ce n'est qu'après avoir démontré qu'elles étaient absolument erronées, que nous avons indiqué d'autres routes. Les adversaires de l'hétérogénie procèdent] au contraire, en sautant par-dessus tout ce qui entrave leurs hypothèses, et c'est par ce moyen qu'ils en dérobent toute la faiblesse au vulgaire. Pour nous, nous luttons de me force avec les chimistes et nous n'en celons ni les écrits, ni les travaux; mais compulsez, au contraire, les productions de ceux-ci, et vous n'y trouvères cité aucun de ces grands physiologistes dont la nombreuse cohorte sape de fond en comble leurs doctrines. Je doute que de tels moyens satisfassent les moindres érudits.
\it NOUVELLES EXPÉRIENCES SUR L'HÉTÉROGÉNIE.
raissent dans le corps de l'animal. Ces œufs, dont le diamètre est d'environ 0,0100 de millimètre, contiennent un embryon dont on voit déjà le cœur battre (1).
Enfin, il est de doctrine qu'aucun œuf ne résiste à la température de l'eau bouillante, et aucun animalcule sec à celle de 1 40 degrés centigrades.
Expérience. On prit une cuvette en cristal, de 30 centimètres de diamètre, lavée avec de l'acide sulfurique, et elle fat remplie d'eau distillée bouillante. On plongea dans celle-ci 10 grammes de filaments de lin chauffés à 150 degrés pendant deux heures. Cette cuvette fut ensuite recouverte d'une cloche et placée au centre d'une autre grande cuvette de 50 centimètres de diamètre, remplie d'eau distillée.
Après quatre jours, dont la température fut en moyenne de 28°, on trouva la macération de lin encombrée d'une prodigieuse quantité de Paramécies, et l'on ne découvrit pas un seul de ces animaux, ni un seul de leurs œufs, dans la grande cuvette au centre de laquelle l'autre était placée.
Corollaire. Les Paramécies obtenues dans cette expérience, ne pouvant provenir d'œufs contenus ni dans l'eau , ni dans le corps solide, ne peuvent donc provenir que de l'air ou de la génération spontanée. Or, comme l'examen du vase extérieur prouve qu'il n'y est tombé aucun œuf, et qu'il n'y existe aucun animalcule, l'hétérogénie seule peut expliquer les innombrables légions de Paramécies qui se sont développées dans le vase central.
L'observation directe le démontre; car, quand la pellicule proligère s'est constituée par les débris de la période des Monades et des Vibrions, on voit s'engendrer simultanément les ovules spontanés des Paramécies, et l'on peut en suivre le développement dans cette pseudo-membrane.
(I) Je donne ce diamètre de l'œuf maternel d'après les figures de Balbiani.
Plus on analyse scrupuleusement cette expérience et plus on la commente, plus aussi on s'aperçoit que son produit ne peut avoir sa source que dans la génération spontanée ; et ce fait, si simple, suffirait à lui seul pour renverser tout l'échafaudage de la panspermie.
Toutes les objections que Ton pourrait faire à cette expérience peuvent être résolues avec une rectitude sans réplique. Les voici :
La Panspermie, restreinte à quelques germes errants çà et là dans l'atmosphère, ne suffirait-elle pas pour expliquer le résultat de cette expérience? Non, car, si on met au même moment et dans des endroits isolés cent vases de la même forme, dans les mêmes circonstances, et qu'on les remplisse de la même macération, dans tous on rencontrera la même espèce d'Infusoires et en même nombre. Si les germes n'encombraient pas l'atmosphère, certains vases resteraient stériles, car tous ne recevraient pas de rosée d'ovules. La Panspermie entraîne nécessairement l'engorgement de l'atmosphère.
Cependant, un seul œuf ou un seul couple de Paramécies u aurait-il pas pu, en tombant dans le vase central, le peupler par la génération normale? Non, parce que l'accouplement seul demande cinq jours, et l'apparition des œufs un même laps de temps ; et, en quatre jours seulement, l'expérience nous présentait des individu s presque adultes, et tous absolument au même point de développement.
La scissiparité n'aurait-elle pas joué un rôle dans cette expérience? Non, parce que, avant de se diviser, les Infusoires acquièrent tout leur développement, et que les Paramécies n'y étaient pas encore arrivées. Non, parce que la scissiparité est infiniment plus rare qu'on ne l'a dit, et que souvent, dans les Infusoires, c'est leur accouplement que l'on a pris pour ce phénomène; phénomène que, selon le physiologiste J. Muller, et aussi d'après nos observations, l'on devra énor-
mément restreindre. Non, enfin, parce que s'il y eût eu des actes de scissiparité, il eût été impossible qu'ils nous échappassent, et certainement, dans ce cas, ils n'ont point existé.
Est-ce une pluie d'œufs aériens qui féconde le vase central? Non, parce que si l'air eût contenu une telle quantité d'œufs, il en fût encore tombé en bien plus grande abondance dans le vase extérieur, que je laissais parfois totalement découvert (1) ; et il n'y en existait certainement aucun,
Fig. 10. Fig. II.
car ces œufs qui, au microscope, ont unegrosseurde 0,0100 de millimètre et parfois beaucoup plus, n'auraient pu nous échapper.
Mais ne pourrait-on pas supposer que, par leur séjour dans l'atmosphère, les œufs des Paramécies sont devenus invisibles? Non ; cette opinion, qui était souvent reproduite par les philosophes naturalistes du siècle dernier, cette transformation de la matière en véritable entité métaphysique n'est plus soutenable aujourd'hui. On sait que chaque œuf de l'a-
(I) Je ne couvre ici les vases que pour empêcher les corpuscules de l'air de souiller la surface des liquides. Et, par ce moyen, j'entrave doublement môme la pluie d'œufs atmosphérique qui, selon les panspermistes, doit les ensemencer. Et, malgré cet obstacle, c'est celui du centre, le plus garanti, qui seul est fécond.
ni mal qui uous occupe possède un embryon vivant et dont on aperçoit déjà le cœur battre dans le corps de la mère. Un embryon qui a acquis un tel développement, et dont l'essence est de vivre dans l'eau, ne peut en être expulsé pour subir dans l'air une dessiccation dont le premier effet serait de le tuer.
Mais si, malgré toutes ces assertions qui semblent rationnelles, on admettait cette invisibilité des œufs aériens, la génération spontanée ne devrait-elle pas être mise en suspicion? Non, une pluie d'œufs ayant dû tomber encore plus abondamment dans le vase de la circonférence que dans celui du centre, ces œufs, quelque invisibles qu'on puisse les supposer durant leur prétendue suspension aérienne, se seraient tout aussi bien renflés et développés dans la macération extérieure que dans- la macération du centre (1). L'hygroscopicité seule les eût rendus à leur volume primitif, et ils n'auraient pu échapper au physiologiste. L'embryon luimême en fût sorti, sauf à périr d'inanition ; car un œuf d'Infusoire n'est sans doute pas plus exigeant que celui du brochet. Avant d'émettre le petit, il n'a pas plus besoin d'un milieu nutritif que l'autre n'a besoin d'un morceau de viande; il ne lui faut que de l'eau. Ce ne sont pas des physiologistes qui ont pu faire toutes les étranges suppositions que Ton a produites sur l'invisibilité des œufs et sur le choix d'un lieu d'élection pour leur primitive évolution.
Si la panspermie était vraie, on découvrirait dans tout et partout des masses d'œufs d'infusoires ou de spores de cryptogames ; on les découvrirait à l'état stagnant ou en plein développement ; et, si Ton n'en découvre pas, c'est qu'il n'y en a point.
L'hétérogénie végétale est tout aussi facile à démontrer
(t)MM. Joly et Musset oui démontré même que les Infusoires adultes avaient un certain temps dans l'eau distillée.
expérimentalement que celle des Microzoaires. Aucune critique rationnelle ne peut même s'élever contre l'expérience qui suit; elle la défie absolument (1).
Depuis deux ans que, pour la première fois, nous l'avons fait connaître, jamais elle n'a été attaquée, jamais renversée ; bien mieux, même, déjà elle a été répétée avec succès par MM. Joly et Musset à Toulouse. Il nous semble cependant qu'avant de vouloir abattre l'hétérogénie à l'aide d'expériences négatives, il faudrait faire justice des faits positifs sur lesquels ses partisans prétendent s'appuyer.
Voici cette expérience :
Axiome. La levure se désorganise en peu de minutes dans un liquide porté à 100°; et M. Cl. Bernard professe lui-même qu'aucun germe organisé ne résiste à cette température (2).
Expérience. On plongea un flacon dans une cuve de moût de bière en ébullition depuis cinq heures, et lorsqu'il y eut resté dix minutes, on le retira après l'avoir rempli et bouché hermétiquement sous le liquide bouillant. Huit jours après, par une température de 24° en moyenne, on reconnut qu'il s'était formé dans ce moût une quantité considérable de levure cérévisique.
Corollaire. Comme nous savons aujourd'hui que la levure de bière n'est que la spore de végétaux parfaitement définis, ainsi que l'ont fait voir MM. Joly et Musset; comme cette semence ne peut supporter six heures l'ébullition du liquide dans lequel on l'observe ; et comme le vase ne contenait pas d'air atmosphérique, il faut bien que cette levure, dont par aucune supposition on ne peut expliquer l'introduction et la multiplication, se soit développée spontané*
(1) Voir aussi quelques expériences sur l'hétérogénie végétale, soit A vaisseaux hermétiquement clos, soit à l'air libre, dans YHétéroyénie 9 jiage 616, et surtout 607, où j'ai mentionné une expérience curieuse.
(2) Cl. Bernard, Leçons sur les propriétés physiologiques de l'organismr. Paris, 1859, t. I, p. 488.
3nt dans le flacon où on Ta rencontrée si abondamment (I ) . Bory de Saint- Vincent , Treviranus , Gérard et Bérard aient assuré, d'après leurs expériences, que, quand onmêt ensemble deux liqueurs fermentescibles différentes, on •tenait de ce mélange des êtres organisés qui différaient de ux que produisait chacune des liqueurs séparées (2). Ce fait immense, qui, à lui seul, renverse la panspermie démontre sans réplique la genèse spontanée, est on ne ut plus exact, quoiqu'il ait été nié par certains savants qui jettent systématiquement l'hétérogénie. J'ai prouvé, par de nombreuses expériences, combien est û ce que j'avance ici (3). Il en est une fort simple qui le montre manifestement.
Si Ton prend trois grands verres à réactifs; que dans l'un îux on mette de l'urine; dans l'autre du cidre, et que le nsième soit rempli d'un mélange de cidre et d'urine, la çétation qui se produira dans chacun de ces verres sera solument différente ; et celle obtenue par le mélange des ux liquides ne ressemblera absolument à aucune des deux très (Expériences 33, 58).
C'est là, comme on le voit, la théorie du métissage apqnée à la genèse spontanée. Les célèbres expériences de Flourens sur celui-ci, ont renversé sans retour l'hypoise de la préexistence des germes, imaginée par Leibniz, veloppée avec tant d'amour par Bonnet, et acceptée par ivier (4).
1) Voir, pour les précautions expérimentales, une expérience analogue Se dans YHétérogénie et dans laquelle le flacon était si hermétiquement iché qu'il s'est fracturé, p. 629.
2) Bory de Saint-Vincent, Dictionnaire classique d'histoire naturelle. Pa- , t. V, p. 46. — Treviranus, Biologie. Goettingue, 1822, t. Il, p. 325. — rard, Dictionnaire universel d'histoire naturelle, t. VI, p. 66. — Bérard, urs de physiologie. Paris, 1848, 1. 1, p. 93.
3) Pouchet, Hélérogénie. Paris, 1839, p. 213.
[4) Flourens, Ontologie naturelle. Paris, 1861, p. 97 et suivantes.
Les mêmes résultats se présentent également dans les expériences d'hétérogénie, comme nous le verrons plus loin. En mêlant des substances variées, nous obtenons aussi de véritables métis, des produits hybrides, qui protestent contre la préexistence des œufs ou des spores dans les corps sur lesquels on opère, et démontrent que leur formation est due à un contact simultané (1).
J'ai été plus loin dans mon ouvrage sur l'hétérogénie. J'ai prouvé que les organismes qui se produisaient variaient presque autant que les corps putrescibles eux-mêmes ; et, ce qui est encore plus remarquable, que le même fluide fournissait des organismes différents, si on le plaçait dans des matras de forme différente (2), ce que nous allons démontrer ostensiblement plus haut. L'apparition des Protophytes, qu'un savant chimiste prétend expliquer si facilement par l'ensemencement de leurs spores aériennes, au contraire, a toujours paru un phénomène extraordinaire à certains naturalistes célèbres, et aux cryptogamistes euxmêmes, qui ont le plus médité la question. Presque tous les ont considérés comme n'étant que le produit des organismes en voie de destruction. Cette idée a été développée amplement par Endlicher et par Nées d'Esenbeck, l'illustre président de la Société des curieux de la nature. Corda et Fries qualifient les Mucédinées d'apparitions merveilleuses, d'êtres vivants issus de la mort. Le digne et illustre Fée professe la même opinion.
Lorsque des hommes tels que ceux que je viens de citer émettent de semblables opinions, eux qui les ont longuement méditées , que doit-on penser des chimistes qui tranchent si magistralement la question, sans jamais s'être occupés de l'étude des proto-organismes ?
Lorsque la maladie attaque les végétaux ou lorsqu'ils
(1) Voyez plus loin les expériences de métissage sur la levure.
(2) Pouchet, Hétérogénie. Paris, 1859, p. 213.
meurent, les Protophytes les envahissent fatalement et immédiatement. Chaque espèce a presque constamment son parasite particulier, et, d'un autre côté, les formes de ces cryptogames sont si bien déterminées qu'on a pu, presque constamment, les désigner par le nom des plantes sur lesquelles ils vivent. Le seul genre Sphœria renferme plus de six cents espèces.
C'est aussi à ce genre qu'appartiennent les Sphéries entomophytes.
Ainsi que le dit Fée, combien est-il difficile d'expliquer par des spores l'existence de ces Protophytes ! Tant et tant de spores peuvent-elles être en disponibilité pour chaque espèce végétale qui languit ou se meurt?
Vraiment, vraiment, c'est pis que larénaire d'Archimède!
On trouvera dans notre Traité (Thêtêrogénie des séries d'expériences qui, par exclusion, démontrent successivement, et jusqu'à la dernière évidence, que ni l'air, ni l'eau, ni le corps putrescible ne contiennent les prétendus germes dont parlent sans cesse les panspermistes.
L'air et l'eau sont si peu le réceptacle des œufs et des spores des organismes, que l'on obtient des générations spontanées avec de l'eau et de l'air artificiels. J'ai même pu, dans plusieurs expériences, substituer l'oxygène à l'air (1).
Le corps putrescible n'est pas non plus le réceptacle des germes, puisqu'on peut le chauffer à 200 degrés.
J'ai même obtenu des organismes avec un corps putrescible presque carbonisé et de l'eau et de l'air artificiels.
Parmi les expériences exécutées à l'air libre, celle qui suit, interprétée avec toute la sagacité indispensable à de telles investigations, me parait devoir être considérée comme étant encore l'une des plus concluantes que l'on puisse offrir contre l'hypothèse de la panspermie.
(I) Pouchet, Hétérogénie. Paris, 1859, p. 276-279.
Une décoction susceptible de fournir des animalcules, immédiatement après avoir subi une ébullition de vingt minutes, est filtrée et ensuite partagée en deux portions. Lune
Fi<j. 12.
de celles-ci est placée dans un verre à expérience, sous une cloche de cristal d'un décimètre cube de capacité, qui repose sur du mercure chauffé à 150°. L'autre est partagée en quatre portions, dont chacune est mise dans l'un des tubes en U de l'appareil figuré sur cette page, et dont le dernier communique avec un aspirateur.
Ensuite, on fait passer dix décimètres cubes d'air à travers la décoction contenue dans les tubes. Puis, enfin, on réunit le liquide de ceux-ci dans un verre que l'on place sous une cloche.
Si la panspermie était autre chose qu'une hypothèse gratuite, ce dernier verre devrait contenir dix fois plus d'animalcules que le critérium.
Cependant, au bout de trois jours, l'examen démontre au contraire que les deux portions de liquide offrent absolument le même nombre d'infusoires.
DÉMONSTRATION BIOLOMQl E. 131
Lu semblable résultat s'obtient encore si, à l'aide d'un taste aspirateur, on fait passer mille décimètres cubes d'air à travers le liquide des tubes en U.
Dans mon Traité (Thêtérogênie, on a pu voir qu'en projetant des masses d'air énormes sur des liquides, à l'aide d'une machine à vapeur, on ne s'apercevait pas que leur fécondité en fût le moins du monde augmentée. Ainsi, quand, en employant un moteur de la force de huit chevaux, nous avons projeté 6,000,000 de litres d'air sur diverses macérations de plantes, nous n'avons pas découvert dans celles-ci un infusoire de plus que dans celles qui avaient été emprisonnées dans un seul décimètre cube d'air.
D'un autre côté, à l'aide de l'aéroscope, en étirant un dé* cimètre cube d'air à travers une ouverture d'un quart de millimètre de section, et en l'étendant sur une longueur de 4,000 mètres, ou d'une lieue, nous n'y trouvons que fort exceptionnellement un œuf de Microzoaire cilié ou une spore de Mucédinée.
L'air n'est donc nullement le propagateur des œufs et des spores, pas plus que l'eau , pas plus que le corps putrescible.
Il* ShXTION.
LOIS DE LA CiEXKSK SI»ONTANEK.
L'examen philosophique des expériences exécutées dans une direction rationnelle el physiologique, nous conduit à des résultats inattendus, et dont la précision frappera évidemment tous les savants.
Cet examen nous permet à priori e dtracer les lois qui président à la genèse spontanée des organismes inférieurs, et même de le faire avec la rectitude que nous offrent les sciences exactes, tant ces lois sont naturelles et stables.
C'est à leur connaissance que nous devons d'avoir institué les expériences suivantes, que nous avons répétées en présence de plusieurs zoologistes de premier ordre, et dans lesquelles nos prévisions se sont toujours réalisées.
D'ailleurs, qui pourrait nier des phénomènes dont l'observateur peut analyser une à une toutes les phases ! Est-ce que MM. Pineau, Nicolet, Joly et Musset n'ont pas vu, comme nous, les œufs des Microzoaires se former de toutes pièces sous leurs yeux ? Est-ce que le professeur Schaaffhausen de Bonn, tout récemment, n'a pas annoncé à l'Académie des sciences qu'il avait observé le même fait ?
Qui ne sait, je le répète, qu'Humboldt, d'immortelle mémoire, admet aussi la genèse spontanée des organismes inférieurs ? Est-ce que le plus grand zoologiste de l'époque actuelle, R. Owen, n'a pas avancé, lui-même, dans son dernier ouvrage, que nous avions démontré évidemment ce phénomène (1)?
Chaque savant que nous avons eu l'honneur de recevoir dans notre laboratoire a pu y voir des œufs de Microzoaires naissant, gyrant et éclosant dans leur membrane proligère, et de la levure en germination ?
Après cela, que nous importe que quelques chimistes admettent ou non T hé térogénie? Leurs expériences erronées, fussent-elles accumulées à la hauteur des pyramides des Pharaons, jamais ne saperont une parcelle de faits d'embryogénie vus, et parfaitement vus déjà, par tant de physiologistes !
Quelques savants, en reportant à la chimie une question qui n'est nullement de son domaine, rappellent, par leurs expériences, ces disciples d'Hermès qui demandaient à leurs creusets des résultats impossibles. Si aux manipulations m
(I) De Huoiboldt, Cosmos. Paris, 1855, p. 421. — R. Owen, Palœontohgy. Edinburgh 9 \m,v. 441.
vitro, où tout entrave les phénomènes vitaux, on substitue des expériences rationnelles, dans lesquelles la nature est abandonnée à elle-même, celle-ci, au contraire, nous révèle ostensiblement sa marche.
C'est en nous basant sur les lois qui président h la genèse des proto-organismes, que nous sommes parvenu à priori à instituer des expériences à ciel ouvert, qui renversent tout l'édifice des panspermistes.
Sachant que les Microzoaires ciliés ne s'engendrent dans une membrane proligère, que lorsque celle-ci se trouve élevée à la puissance d'un véritable stroma, nous nous sommes dit que toutes les fois qu'on paralyserait, partiellement ou totalement, la formation de cette membrane, nécessairement la genèse des animalcules, qui lui est liée, devrait être entravée ou absolument anéantie.
L'expérimentation a admirablement confirmé nos prévisions. Un même liquide étant donné, et en même quantité, si Ton en place la moitié dans un vase à surface resserrée et l'autre dans un vase à large surface; dans le premier, comme en expirant les animalcules primaires ont pu former une membrane proligère assez épaisse, on a des Microzoaires ciliés ; dans le second, comme la masse de ces animalcules ne peut se rassembler d'une façon assez compacte pour constituer une semblable membrane, à cause du développement de la surface, jamais on n'observe un seul animalcule cilié.
Et cependant, comme c'est le même liquide, si les œufs tombaient de l'atmosphère, comme le veulent les panspermistes, ou s'ils se trouvaient dans ce liquide, il n'y a pas de raison au monde qui puisse expliquer pourquoi on ne trouve pas un seul Microzoaire cilié dans l'un des vases, tandis qu'ils abondent dans l'autre.
Si Ton emploie un autre procédé et qu'on arrête sur un filtre les animalcules primaires, la membrane proligère avorte également et Ton n'a aucun Microzoaire cilié.
Les lois qui président à cette genèse spontanée ont même une telle fixité qu'on peut les énoncer mathématiquement. En effet, on peut poser comme démontré que, dans un liquide donné, la production des Microzoaires ciliés est en raison inverse du carré de la surface; et que la production des Monadaires est en raison directe du cube de la masse de ce même liquide.
Les expériences instituées par nous ont une telle précision, qu'à notre gré, avec une même liqueur fermentescible, en opérant sur des quantités absolument égales, soumises aux mêmes conditions de température, d'éclairage et d'abri, nous obtenons, à volonté, des Microzoaires ciliés ou seulement des Monades et des Vibrions.
Tout cela est d'une lucidité qui frappera tous les esprits sérieux. Et de tels faits peuvent être démontrés par des expériences dont la simplicité contraste avec l'arsenal des manipulations chimiques invoquées jusqu'à ce jour.
Il est temps enfin de sortir des errements du siècle qui nous a précédé, et d'élever à sa véritable hauteur la question des générations spontanées. Les progrès de la biologie ne nous permettent plus d'en rester aux errements de Bonnet, de Spallanzani et de leurs continuateurs/
D'ailleurs, n'avons-nous pas vu les travaux si consciencieux et si rigoureux de Mantegazza, de Joly, de Musset et les nôtres, démontrer, successivement, Ijue les trop célèbres expériences de Schultze, de Schwann et de M. Milne- Edwards, étaient absolument erronées?
Ce n'est qu'en se fondant sur une physiologie fantastique, comme plusieurs savauts l'ont déjà dit, que M. Pasteur tente encore de sauver la panspermie, cette hypothèse surannée, que la raison et la science sapent aujourd'hui de toutes parts (1).
(!) Musset, Nouvelles Recherches expérimentales sur V hé ter ogé nie. Toulouse,
La première de nos expériences, qui est d'une remarquable simplicité, démontre immédiatement les lois de la genèse spontanée, et renverse sans appel l'hypothèse dans laquelle on encombre l'air d'œufs et de spores.
Je prends une éprouvette et je la remplis d'une macération filtrée, propre à engendrer de gros Microzoaires ciliés.
Je prends ensuite une large cuvette en cristal, à fond trèsplan, et je verse dedans une égale quantité de la même macération qui remplit l'éprouvette. Celle-ci est ensuite placée au milieu de la cuvette.
Le tout est mis enfin sous une cloche plongeant dans l'eau, pour modérer Tévaporation.
Au bout de quatre à cinq jours, par une température de 20° en moyenne, l'éprouvette présente une membrane
Fig. t3.
proligère épaisse et remplie de Microzoaires ciliés. La cuvette, au contraire, n'offre qu'une membrane proligère à peine apparente, arachnoïde, et ne contient aucun Microzoaire cilié.
1862, p. 47 ; cet observateur, dans sa brillante thèse, faite en commun avec le savant Joly, a renversé sans retour les dernières expériences que les chimistes opposaient à l'hétérogénie.
Si les œufs tombaient de l'atmosphère, comme le prétendent les panspermistes, il n'y aurait pas de raison au monde qui pût faire que, dans la même portion d'air, l'éprouvetteen soit constamment remplie et la cuvette jamais. Celle-ci même, à cause de sa surface bien autrement étendue, devrait en récolter infiniment plus.
Si dans l'éprouvette il y a des Microzoaires ciliés, cela tient à ce que dans l'étroite surface qu'offre le liquide, les cadavres des Monadaires et des Yibrioniens ont pu former une membrane proligère assez compacte pour devenir un stroma ovigère.
Si, au contraire, dans la cuvette, il n'y en a jamais un seul, cela tient à ce que la surface du liquide étant énormément plus considérable, ces mêmes cadavres ne forment qu'une membrane excessivement mince, arachnoïde, et qui ne s'élève point h la puissance d'un stroma proligère.
Il est bien entendu que pour exécuter une semblable expérience il faut une macération très-légère. Si elle était trop concentrée, il y aurait des Microzoaires élevés partout (1).
Cette expérience est si positive et elle repose sur des lois si précises, qu'en la renversant totalement on obtient des résultats absolument opposés. Ainsi, si l'on augmente considérablement la macération de la cuvette, et si, au contraire, on réduit celle de l'éprouvette à quelques grammes; comme
(1) Lorsqu'elles sont conduites par des expérimentateurs exercés, ces expériences à ciel ouvert réussissent constamment. Mais je ne puis trop insister ici sur l'absolue nécessité de n'employer que des macérations extrêmement faibles. En effet, si celles-ci étaient trop surchargées de principes organiques, dans un vase comme dans l'autre, les Monades et les Vibrions pulluleraient tellement, que Ton aurait, des deux côtés, des membranes proligères épaisses et des infusoires ciliés. (1 faut absolument que dans ces macérations légères et filtrées, il n'y ait que ce qu'il faut d'éléments pour que le volume du liquide employé produise une membrane ovigère, pas plus. Avec un peu d'habitude on y arrive facilement.
alors la surface du liquide de la cuvette est devenue proportionnellement moindre par rapport au volume du liquide augmenté, les Monades et les Vibrions y forment une membrane proligère dans laquelle naissent des légions de Microzoaires ciliés. Mais comme la macération de l'éprouvette se trouve dans une disposition absolument inverse, dans celle-ci la membrane proligère est presque nulle, et Ton ne rencontre pas un seul Microzoaire cilié dans le liquide.
Cette expérience est la plus évidente démonstration des lois qui président à l'hétérogénie. Celle qui suit les confirme et anéantit également la panspermie générale des physiologistes rhéteurs du siècle dernier, et la panspermie locale de M. Pasteur, ce faux-fuyant, comme Ta ingénieusement nommée M. Musset, dans une thèse qui deviendra célèbre ; panspermie de juste-milieu, inventée, nous l'avons, vu pour se soustraire à l'énormité du paradoxe de Bonnet et de ses continuateurs.
Pour cette expérience, j'emploie deux éprouvettes de différente grandeur, superposées Tune au-dessus de l'autre.
La première, ou la plus élevée, a 40 centimètres de hauteur sur 7 de diamètre, et est munie à sa partie inférieure d'un robinet de cristal.
La seconde, située au-dessous du robinet de l'autre, n'a que 20 centimètres de haut.
Je remplis la première de ces éprouvettes avec une macération quelconque, que Ton sait produire ordinairement de grands Microzoaires ciliés. Cette macération, qui a été filtrée préalablement, est composée soit avec du lolium perenne, soit avec de V aster chinensis, du chanvre ou du lin. J'ai fait aussi cette expérience avec une macération de tœniaserrata.
Le cinquième jour, par une température moyenne de 20°, il existe à la surface de la macération une membrane proligère épaisse, dans laquelle fourmillent des millions de grands Microzoaires ciliés.
Alors, on ouvre très-faiblement le robinet inférieur] du vase, afin de ne pas troubler cette population qui réside seulement à la surface du liquide, et on laisse couler goutte à goutte un tiers de celui-ci dans la seconde éprouvette.
Cinq jours après, on examine la macération dont on a rempli cette dernière. Elle n'offre alors qu'une membrane
FHg+ 14.
proligère excessivement mince et incomplète, qui ne contient jamais un seul Microzoaire cilié. Elle n'est peuplée que de Vibrions et de Monades. La macération du premier vase, qui est alors à son dixième jour, continue cependant à être animée par les mêmes animalcules que Ton y rencontrait dès le cinquième.
Or, il est évident que cette seule expérience, si simple en elle-même, renverse cependant de fond en comble tout le vieil édifice de la panspermie, et sans qu'on puisse même lui faire aucune de ces objections puériles dont les fauteurs de ce système sont si prodigues.
En effet, si les œufs des Infusoires tombaient du ciel, comme ils le prétendent, le cinquième jour, le second vase
serait constamment et indubitablement rempli de Microzoaires ciliés comme l'a été le premier, mais jamais il n'en produit un seul.
Les œufs des espèces les plus communes sont aujourd'hui parfaitement connus; et, comme ils ont parfois l'énorme diamètre de mm ,0200 et plus, et qu'ils n'ont pu passer à travers le filtre, il faut donc, ou qu'ils se soient formés spontanément dans la membrane proligère, ou qu'ils aient été apportés par l'atmosphère.
Or, si la progéniture qui apparaît dans nos expériences provenait de ces masses d'oeufs dont un savant chimiste surcharge l'air, il n'y aurait pas de raison pour qu il n'en tombât pas tout autant dans le second vase que dans le premier.
Nos adversaires diront, je n'en doute pas, que le liquide du second vase est devenu impropre à l'existence des grands Hicrozoaires.
Nous allons, à ce sujet, leur donner une entière satisfaction. D'abord, nous nous sommes assuré que les propriétés chimiques des liquides des deux vases étaient, le dixième jour, parfaitement identiques. Souvent ils sont neutres, rarement un peu alcalins. Mais nous avons même employé un critérium bien autrement précis que tous ceux qu'offre la chimie, un critérium biologique. Nous avons pris des fragments de membrane proligère chargés de Microzoaires ciliés et nous les avons placés sur la liqueur de la seconde éprouvette. Les animalcules y ont vécu tout aussi bien que dans le liquide de la première. Donc, si les œufs tombaient réellement de l'atmosphère, la seconde éprouvette devrait avoir une population identique à la première.
Une faut pas non plus supposer que, dans le second vase, la nourriture manque aux Microzoaires élevés. Non, car il y a toujours d'énormes légions de Monades et de Vibrions, et nous venons de voir d'ailleurs que les gros Infusoires y vi-
vaient très-bien . Et comme, dans leurs expériences, MM. Joly et Musset ont constaté que les Infusoires ciliés pouvaient même vivre plusieurs jours dans l'eau distillée, il est évident que, si les œufs tombaient de l'atmosphère, non-seulement ils écloraient dans le liquide soutiré, mais que les petits éclos y pourraient subsister pendant un certain temps et s'y retrouveraient (1).
On ne peut aussi, dans ces expériences, comme je l'ai déjà soutenu à diverses reprises, invoquer les moyens extraordinaires de reproduction que, depuis Spallanzani, certains naturalistes prêtent aux Microzoaires. Il ne s'agit ici que des espèces élevées, et comme, pour plusieurs, on a décrit avec soin toutes les phases de leur reproduction normale, on reconnaît que celle-ci, loin s'en faut, ne pourrait avoir lieu en cinq jours (2).
La scissiparité, je l'ai également répété, ne joue absolument aucun rôle dans nos expériences, et c'est, selon moi, un phénomène assez rare dans les Microzoaires. On a pris souvent pour elle, soit des accouplements, soit des monstruosités, etc. (3).
Il nous faut donc, en opérant ainsi sur des espèces éle-
(i) Joly et Musset, Études physiologiques sur Vhétirogènie. Comptes rendus de ï Académie des sciences, t. LV, p. 491.
(2) Nous avons déjà vu que le seul accouplement des Paramécies dure, selon M. Balbiani lui-môme, quatre à cinq jours, c'est-à-dire plus de temps qu'il ne faut souvent pour voir une macération se couvrir d'incalculables légions de ces animaux. Joignez à cela l'apparition de l'ovule, l'incubation, et vous arrivez à douze ou quatorze jours, ce qui ne permet pas de supposer que la génération sexuelle ait la moindre part dans nos expériences.
(3) Nous démontrerons cela dans un autre écrit ; mais pour prouver combien la scissiparité est loin d'être bien établie à l'égard de certains Microzoaires au moins, il suffit de dire que les zoologistes sont dans le plus profond désaccord sur la manière dont elle se produit. Ils ont avancé jusqu'à ce jour qu'elle était longitudinale; actuellement quelques micrographes prétendent qu'elle est transversale.
vées et bien déterminées, autant d'œufs que nous rencontrons d'individus le cinquième jour. C'est-à-dire qu'il faut que l'atmosphère en abandonne des masses. Et, comme ces œufs sont fort faciles à reconnaître au microscope, on les trouverait dans la macération du second vase, si même ils ne pouvaient y éclore; et jamais, cependant, on n'y en observe un seul.
Si même on prolonge l'expérience bien au delà du cinquième jour, dans la seconde éprouvette, toujours celle-ci reste stérile en gros Infusoires, tandis que la première continue à en être remplie. J'ai souvent prolongé de telles observations quinze jours et même un mois.
C'est ainsi que, dans mon laboratoire, je conduis cette audacieuse expérience. Mais, pour ceux qui la répéteront sans avoir une certaine habitude de sa pratique, il faut absolument qu'ils filtrent la macération que l'on soutire du premier vase. Sans cela, ils pourraient, en apparence, éprouver une déception ; cependant, celle-ci vient magnifiquement confirmer la règle.
En effet, si, par exemple, la macération de la première éprouvette est très-su rchargée de principes organiques, la formation de sa membrane proligère n'en épuisant pas suffisamment la génération primaire, il passe encore dans le deuxième vase un assez grand nombre de Monades et de Vibrions, pour que ceux-ci y forment une membrane proligère assez épaisse, pour devenir le stroma d'une génération secondaire. Alors, on peut encore trouver, dans ce second vase, quelques rares Microzoaires d'un ordre élevé.
Eu filtrant le liquide, on arrête sur le filtre cet excédant dépopulation, qui seul constitue les matériaux de la genèse des Microzoaires ciliés, et jamais alors on ne voit apparaître un seul de ceux-ci.
La genèse des Infusoires élevés est tellement liée à la formation de la membrane proligère par les Monadaires et les
Vibrioniens, qu'aussitôt qu'on parai j se la production de celle-ci, les grands animalcules cessent de se produire.
MM. Joly et Musset, qui ont tant fait pour soustraire l'hétérogénie à la fausse voie dans laquelle elle se trouvait engagée, dans leurs travaux physiologiques, sont arrivés au même résultat que nous, en répétant plusieurs de ces expériences (1).
Ainsi donc, les expériences physiologiques à l'air libre, rationnellement discutées, et la connaissance des lois de la genèse spontanée se réunissent pour confirmer ce que nous démontre l'embryogénie des Microzoaires, et pour porter le dernier coup à la panspermie.
(I) Joly et Musset, Éludes physiologiques sur Vhètirogènie. Acad. des se, I. LV, p. 491.