CHAPITRE V
Primitivement, le globe fut incandescent : depuis Descartes et Leibniz, personne n'en doute. Or, comme le dit judicieusement M. Flourens, pendant une longue suite de siècles, pas un êtreauimé n'aurait pu vivre à sa surface (1).
Voici un premier point d'acquis.
Après cette conflagration générale, lorsque la terre fut assez refroidie, les vapeurs de l'atmosphère se précipitèrent et formèrent les mers primitives. Enfin, sous l'influence d'une force suprême, les premiers êtres furent créés à même la matière.
C'est un second point d'acquis.
Dans la suite, à diverses reprises, le feu et l'eau remanièrent successivement la croûte du globe ; et à chacune de ses grandes périodes, celui-ci présenta une faune et une flore spéciales. Les savants sont unanimes sur ce point (2).
(1) Flourens, Ontologie naturelle. Paris, 1861, p. 253.
(2) Buflbn, Époques de la nature. Hist. nat. Deux-Ponts, 1785, t. XII. — Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 1851. — Recherches sur les ossements fossiles. — Buckland, la Géologie et la Minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838. — De la Bècbe, Geological Researches. 1 824, p. 239. — Lyell, Principles of Geology, l. II. — BroDgniart, Description géologique des environs de Paris, en collaboration avec Cuvier. — Tableau des terrains qui composent Vécorce du globe. Paris, 1829. — Bory de Saint-Vincent, Die t. class. a" Hist. nat., art. Création. — Beudant, Cours de géologie. Paris, 1857. — Huot, Nouveau Cours de géologie. Paris, 1839,
Voici donc encore un troisième fait incontestablement acquis.
Chaque soulèvement de ces chaînes de montagnes dont nous pouvons déterminer l'ancienneté relative, dit de Humboldt, a été signalé par la destruction des espèces anciennes et par l'apparition de nouvelles organisations (1).
Dans son Ontologie naturelle, M. Flourens accepte, luimême, l'opinion universellement admise par les géologues. « Lesespèces actuelles, y lit-on, ont été précédées par d'autres espèces, autrement distribuées sur le globe, et que de nombreuses révolutions ont successivement détruites (2). »
Presque seul, parmi les naturalistes modernes, M. Darwin accorde à la création un temps infini, et fait dériver toutes les espèces actuelles de prototypes fort simples et fort peu nombreux, qui se sont modifiés par leur mélange (3). Mais, comme le dit Agassiz, chaque nouvelle formation géologique fourmille de types qui n'existaient pas auparavant, et aucune faune paléontologique n'est reliée à l'autre par d'insensibles transitions (4).
Malgré les assertions de M. Darwin, la fixité de l'espèce est de toute l'histoire naturelle, comme l'avance M. Flourens, le fait le plus important et le plus complètement démontré (5). Et Buckland dit, lui-même, qu'à chaque pas on découvre dans les strates du globe, des systèmes organiques végétaux et animaux, qui ont eu leur commencement
t II, p. 73. — Pictet, Traité de paléontologie, 2 e édition. Pari», 1853. — Agassiz, Études tut les glaciers. Neufchâtel, 1840. — Ch. d'Orbigny, Géologie appliquée aux arts. Paris, 1851, p. 83. — AI. d'Orbigny, Cours de paléontologie.
(1) Humboldt, Cosmos. Paris, 1855, t. I, p. 312.
(2) Flourens, Ontologie naturelle. Paris, 1861, p. 231.
(3) Darwin, De l'origine des espèces. Paris, 18P»2.
(4) Agassiz, Contribution à Vhistoire naturelle des États-Unis. Origine des espèces. 1861.
(5) Flourens, Ontologie naturelle. Paris, 1861, p. 26.
et leur fin (4). Aucun fossile, en effet, n'offre l'indice d'un l progrès lent ou d'une décadence insensible. '
Cette immutabilité étant incontestable, comme chaque période du globe possède sa faune caractéristique, il faut, conséquemment, qu'il y ait eu une succession de créations (2). Guvier en admettait au moins quatre. Mais en présence de l'immense variété des organismes antédiluviens, les géologues pensent aujourd'hui que les créations se sont reproduites un assez grand nombre de fois.
D'après ce qu'on vient de voir, que signifient donc les paroles de M. Milne-Edwards, prononcées si solennellement dans le sein de l'Académie des sciences pendant notre débat ? La vie est transmise, disait l'illustre zoologiste, depuis la création jusqu'au moment actuel, par une chaîne non interrompue de possesseurs, qui se la sont communiquée successivement (3).
C'est là, comme je le lui ai dit, une des idées les plus erronées qu'il soit possible d'émettre; et celle-ci ne peut un seul instant se soutenir en présence des faits acquis et de l'autorité des savants, qui la condamnent unanimement.
Ainsi donc, les créations se sont fréquemment répétées à la surface du globe ; c'est un quatrième point d'acquis scientifiquement.
Or, les faits suivants ayant désormais L'autorité d'autant d'axiomes :
(1) Buckland, Géologie et minéralogie, U I, p. 515.
(2) Buflbn, Époques de la nature. Histoire naturelle. Deux-Ponts, 1785, U XU. — G. Cuvier, Discours sur les révolutions du globe. Paris, 182». — Brongniart, Tableau des terrains qui composent Vécorce du globe. Paris, 1829. — Élie de Beaumont, Système des montagnes. Dictionnaire univ. tfhist. nat. 9 t. XII, p. 168.— Bremser, Traité zoologique et physiologique sur Us vers intestinaux. Paris, 1824. — Buckland, la Géologie H la Minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle. Paris, 1838.— Aie. d'Orbigny, Court de paléontologie.— Cb. d'Orbigny, Géologie, etc.
(3) Milne- Edwards, Remarques sur la génération spontanée. Comptes ren* dus de l'Académie des sciences , 1S59, p. 24»
1° Le globe a subi une conflagration générale;
i° Les premiers êlres ont été créés à même la matière;
3° Les soulèvements et les cataclysmes ont fréquemment remanié l'écorce terrestre;
Enfin 4°, les créations ont été successives et multipliées,
Une conséquence rationnelle de ces divers faits, conquête incontestable de la science moderne, c'est que, vu l'immutabilité des espèces, il faut, nécessairement et incontestablement, qu'à de nombreuses reprises il y ait eu des générations spontanées à la surface du globe, s'y manifestant sous l'influence des lois immuables préalablement établies.
Pour expliquer la succession des nouvelles faunes et des nouvelles flores à mesure que le globe vieillissait, dit Ou d'Orbigny, on est forcé d'admettre des créations et des destructions alternatives et successives, manifestations spontanées émanant et une suprême puissance (1).
Ainsi donc, il ne peut y avoir de doutes : de l'assentiment de tous les zoologistes et de tous les paléontologistes, chaque période du globe a possédé ses plantes et se? animaux spéciaux, et depuis l'origine de celui-ci, les génération s naissent et s'anéantissent successivement ; la force plastique, tour à tour vivace ou expirante, exubérante ou épuisée, les crée ou te tue*
Et quand il est prouvé, comme nous- venons de le démontrer, et manifestement prouvé, que, sous l'influence d'une force suprême, à de nombreuses reprises, la création a été maniée et remaniée, n'est-il pas absolument irrationnel de prétendre lui imposer un éternel temps d'arrêt? Et si tant de fois elle a pu faire surgir des êtres si nombreux et si variés, n'est-il pas logique d'en conclure qu'il peut encore aujourd'hui s'en produire; et que la puissance qui préside à la
(1) D'Orbigny, Géologie appliquée aux arts et à ^agriculture. Paris, 1851, p. 109.
genèse des organismes n'a point abrogé ses immuables lois?
Si l'on admet la génération spontanée pour une seule espèce animale, a-t-on dit, il n'y a pas de raison pour ne pas l'admettre à l'égard de toutes les autres.
Non, pour tout géologue, la raison est péremptoire et sans réplique. Les forces telluriques ont été manifestement différentes aux diverses périodes genésiques. A de fréquentes reprises, la nature n'a produit que des infiniment petits sans s'occuper de ses œuvres capitales ; à d'autres époques, elle a cessé de produire les premiers pour n'enfanter que ses plus grandioses créatures. Les organismes qui y apparurent spontanément à l'époque silurienne n'avaient nuls rapports avec ceux de la période paléolhérienne ; et ceux de la période crétacée sont absolument différents de ceux du dHuvium. Lorsqu'après l'incandescence, la croûte terrestre, encore échauffée, produisait des trilobites et des productus, elle n'y entremêlait ni anoplothères, ni paléothères. Et quand plus tard, les éléphants et les rhinocéros y prirent naissance, elle perdit la faculté de produire ces prodigieux bancs de nummulites et d'autres petites coquilles microscopiques, dont les débris forment d'imposantes montagnes. % Actuellement la genèse terrestre offre le même phénomène qu'elle a présenté à tant d'époques diverses. Certains êtres incréés s'engendrent encore par la spontéparité et d'autres se continuent par l'homogenèse.
11 n'y a rien d'extraordinaire à cela, car, comme Ta dit Gorini, la génération spontanée n'est pas un phénomène plus merveilleux que la reproduction normale (1).
La thèse que je viens soutenir aujourd'hui se réduit à ceci : c'est que la même puissance qui, à de fréquentes reprises, a créé des organismes aux dépens de la matière amorphe,
(l)Paolo Gorini, Studio spcrimen taie. Lodi, 1851, t. I, p. 440.
n'a pas absolument cessé d'agir, et que son activité se continue encore dans d'étroites limites.
Si les manifestations genésiques n'atteignent plus aujourd'hui leurs anciennes proportions, elles suivent l'amoindrissement de beaucoup d'autres phénomènes telluriques.
La superficie du globe n'est qu'une immense nécropole où chaque génération s'anime à même les débris de celle qui vient d'expirer. Nous traversons une phase tranquille; et comme la puissance genésique est proportionnelle aux phénomènes de destruction, les cataclysmes ne livrant plus d'immenses amas de matière morte à la fermentation, au lieu de ces races gigantesques d'animaux qui surgissaient anciennement' au milieu des masses d'éléments agités, il ne se produit plus que d'infimes essais d'organisation. Nous sommes à une époque de transition ; les forces créatrices épuisées éprouvent presque un temps d'arrêt.
Ainsi que le dit E. Renan, la force organisatrice qui fit apparaître tout ce qui vit, se conserve seulement encore, dans une proportion imperceptible, aux derniers degrés du règne animal (1).
Les créations successives étant placées désormais à la hauteur d'une démonstration qu'aucun raisonnement rationnel ne peut attaquer , quelques personnes se sont effrayées en pensant que chaque période géologique avait exigé l'intervention suprême. Celle-ci n'intervient pas plus directement dans cette circonstance que dans la reproduction normale des es^ pèces ; les lois ont été établies et les créations suivent désor-
ti) E. Renan, De Porigine du langage. Paris, 1858, p. 245. « Cette assertion repose sur un raisonnement bien simple, dit E. Renan; il y a eu une époque où noire planète ne possédait aucun germe de vie organisée; donc la vie organisée y a commencé sans germe antérieur. Toutes les apparitions nouvelles qui ont eu lieu dans le monde se sont faites, non par l'acte incessamment renouvelé d'un être créateur, mais par la force intime déposée une fois pour toutes au sein des choses. »
mais leur cours calculé à l'avance par la sagesse infinie : l'œuvre se développe sous la toute-puissance de son impulsion.
Dans cette occurrence, la philosophie apporte aussi son contingent à la science ; et, en fouillant rationnellement les choses, elle arrive absolument aux mêmes conclusions que l'observation directe. E. Renan s'exprime ainsi à ce sujet :
« Il n'y a pas dans la nature de gouvernement temporaire; ce sont les mêmes lois qui régissent aujourd'hui le monde et qui ont présidé à sa naissance. La formation des différents systèmes de planète; et de soleils, l'apparition des êtres organisés et de la vie... .. ne furent que le développement d'un ensemble de lois posées une fois pour toutes, sans que jamais l'agent suprême, qui conforme son action à ces lois, ait interposé une volonté spéciale et exceptionnelle dans le mécanisme des choses (1). »
Dans ses articles sur les figes du monde antérieur à l'homme, M. Littré peint, avec les plus vives couleurs, le mystérieux développement de la vie se manifestant d'époque en époque à la surface du globe. Là, il représente, à grands traits, cette puissance plastique d'abord énergique et sans bornes, mais dont l'essor s'amoindrit avec la succession des temps. Et, en comparant les splendides créations d'autrefois aux pâles réminiscences de nos jours y le philosophe s'écrie avec raison : « Il semble que la puissance qui s'exerçait alors « jouissait d'une activité immense, qui est réduite aujourd'hui « à des effets obscurs et à d'insignifiantes ébauches (2). »
Ainsi donc, la démonstration géologique de l'hétérogénie
(1) E. Renan, De l'origine du langage. Paris, 1858, p. 258.
(2) Ceci vient au sujet de la mère des Machabées, disant à ses enfanta : « Je ne sais comment vous avez paru dans mon sein ; ce n'est pas moi qui vous ai donné l'âme, l'esprit et la vie que vous y avez reçus. » Voyez à ce sujet les remarquables articles de M. Sainte-Beuve. Constitutionnel^ 1863. Juin.
se manifestant d'époque en époque, est un fait inscrit sur chacune des strates de l'écorce terrestre et incontestablement prouvé. 11 y a, à ce sujet, un accord unanime entre tous les paléontologistes. Pas un seul n'oserait s'élever contre.
Une conséquence rationnelle de ce fait est la possibilité de l'existence actuelle de phénomènes qui se sont tant et tant de fois répétés à la surface du globe, ou de la génération spontanée.
Celle-ci, nous l'avons vu, l'observation directe en démontre l'existence aux physiologistes et les supputations rationnelles la font admettre aux philosophes.