DEUXIÈME PARTIE
De l’action exercée par les matières muqueuses du vagin et de l’utérus sur les animalcules spermatiques.
Gomme on devait s’y attendre, les zoospermes vivent parfaitement dans le mucus sécrété par le vagin à l’état normal; on les retrouve encore pleins de vie plusieurs heures après les avoir mis en contact avec ce mucus ; celui-ci peut même subir des altérations notables sans exercer d’influence délétère sur les animalcules; ainsi je viens de dire que l’état purulent de ce mucus , soit dans le cas de vaginite, soit dans le cas de chancres, ne paraît pas nuire à la vitalité des zoospermes; il était curieux d’examiner si la présence des animalcules particuliers que j’ai signalés dans la matière de l’écoulement résultant d’une blennorrhagie vaginale, avait quelque influence sur les animalcules spermatiques. J’ai donc mis des zoospermes en contact avec de la matière purulente contenant des trico-monas , et j’ai observé attentivement au microscope; les deux espèces d’animalcules ont continué à vivre et à exécuter leurs mouvemens chacun de leur côté, sans aucune influence réciproque apparente ; la vie des uns et des autres s’est maintenue pendant plusieurs heures, comme de coutume.
Le mucus vaginal à l’état normal est toujours
acide, ainsi que je l’ai montré; ce léger degré d’acidité, comme on vient de le voir, n’est pas nuisible aux animalcules spermatiques; mais l’acidité du mucus sécrété par le vagin devient telle dans quelques circonstances, comme lorsqu’il y a congestion, irritation vive ou inflammation de cet organe, que les zoospermes ne paraissent pas pouvoir y vivre plus de quelques instans; je les ai vus particulièrement ne plus donner aucun signe de vie, en moins d’une minute ou deux, dans le mucus vaginal d’une femme de 22 ans, affectée d’un écoulement extrêmement acide; le même phénomène s’est reproduit d’une manière aussi prononcée chez une autre femme hystérique, également atteinte d’un écoulement vaginal d’une acidité très-marquée; dans d’autres cas , les animalcules ont cessé plus lentement de perdre tout mouvement , mais il était évident qu’ils mouraient plus rapidement que dans le mucus ordinaire; ce qui me paraît remarquable, c’est que le mucus vaginal recueilli chez des femmes enceintes m’a généralement paru contraire à la vie des zoospermes, et en effet, l’état de congestion qui existe dans ces parties pendant le temps de la grossesse s’accorde ordinairement avec une acidité trèsprononcée du mucus sécrété par le vagin.
L’acidité du mucus en question, portée au point de tuer les animalcules spermatiques, peut donc être considérée comme l’une des causes de la stérilité chez quelques femmes; je reviendrai sur ce point après avoir parlé du mucus utérin, de ce mucus albumineux qui existe toujours en plus ou moins grande quantité à l’orifice du col de la matrice, dont il semble même boucher l’entrée. J ai décrit ses propriétés physiques et chimiques, ainsi que celles du mucus vaginal , dans mon précédent Mémoire ; j’ai montré que ces deux fluides ne diffèrent pas moins par leur composition que par leur aspect : le mucus vaginal est blanc, opaque, d’une consistance crémeuse, et sans ténacité; il se compose d’espèces de petites écailles nageant dans un liquide toujours acide ; le mucus utérin, au contraire, dans son état de pureté, est transparent, filant et tenace, analogue pour l’apparence à l’albumine sortant de l’œuf; sa transparence est souvent troublée par le mélange d’une matière purulente, et alors, en l’observant au microscope, on voit dans l’intérieur des flocons une foule de globules semblables à ceux du mucus bronchique ou du pus; mais dans tous les cas, quelles que soient les modifications de ses propriétés physiques, il est toujours alcalin , et ramène au bleu le papier de tournesol rougi,
tandis que le mucus du vagin rougît toujours le papier bleu.
L’action de ce mucus sur les animalcules spermatiques est bien différente suivant les circonstances, et elle mérite aussi d’étre étudiée à cause des rapports qui lient cette action aux phénomènes de la fécondation et aux causes de la stérilité.
Généralement les zoospermes , mis en contact avec le mucus utérin, n’en paraissent éprouver aucune influence délétère , même lorsque ce mucus a perdu son état de pureté, et qu’il est plus ou moins purulent; nous avons déjà vu en effet que le pus ne paraît pas nuisible aux animalcules spermatiques, puisqu’ils vivent aussi bien dans ce liquide que dans la liqueur séminale ellemême ; lorsqu’on les met dans du mucus recueilli à l’orifice du col utérin , ils continuent à se mouvoir avec agilité, et la vie ne s’éteint pas en eux ordinairement plus tôt que dans le mucus vaginal ordinaire; mais il n’en est pas toujours ainsi. Certaines espèces de mucus utérin , au contraire , tuent les animalcules avec la plus grande rapidité; ainsi, tandis qu’on les voit se mouvoir et s’agiter en tous sens dans certains mucus utérins, et qu’on les retrouve encore vivans au bout de plusieurs heures, on les voit périr à l’instant, et
perdre tout mouvement dans d’autres mucus recueillis en meme temps sur d’autres femmes, et mis en contact avec eux dans les mêmes circonstances. J’ai eu l’occasion d’observer cette action plusieurs fois, de la part de certains mucus utérins qui ne présentaient , au premier abord, rien de particulier; ainsi, dans le nombre des femmes dont j’ai pu examiner le mucus provenant du col de la matrice , et le mettre en contact avec les zoospermes, j’en ai trouvé six dont ce mucus était -impropre à entretenir la vie des animalcules, et dans lequel ils périssaient en quelques instans. Dans les autres, au contraire, il y avait encore des zoospermes vivans plus de quatre heures après l’expérience.
Il était très-important de rechercher si le mucus utérin dans lequel les zoospermes ne pouvaient pas vivre, se distinguait par quelque caractère particulier appréciable, soit au microscope, soit par tout autre moyen ; voici ce que j’ai observé à cet égard : tous ces mucus étaient alcalins comme l’est toujours le mucus utérin, et tantôt ils étaient purs et transparens, tantôt ils étaient opaques, contenant des globules et à l’état que l’on désigne habituellement sous le nom de mucopus; ainsi le mucus, pris à l’orifice du col de la matrice chez une jeune fille vierge, était transpa-
rent , tout-à-fait pur et sans aucune altération apparente ; en quelques secondes , de plusieurs centaines d’animalcules mis dans ce mucus, aucun ne donnait signe de vie ; dans un cas d’ulcération légère du col , sans hypertrophie, chez une femme n’ayant pas eu d’enfans, le mucus utérin ne présentait que l’opacité habituelle dans ces circonstances ; il en était de meme chez une autre femme affectée de leucorrhée ; dans un cas , le mucus provenant d’un col saignant avec facilité, était légèrement sanguinolent ; mais on ne peut attribuer une influence particulière à la présence d’un peu de sang dans ce cas, puisque l’on a vu que ce fluide n’exerçait aucune action délétère sur les animalcules. J’ai cru remarquer au microspe une disposition particulière des globules dans le mucus qui tuait les animalcules, mais cette observation demande à être vérifiée, et d’ailleurs, du mucus parfaitement pur et sans globules a été, comme je viens de le dire, mortel aux zoospermes dans certains cas. La cause la plus probable à laquelle on doive attribuer, suivant moi, l’action délétère exercée par certains mucus utérins sur les zoospermes, est l’excès d’alcali que paraît contenir ce mucus dans quelques circonstances; j’ai dit précédemment qu’il agissait quelquefois sur le papier rouge de tour-
nesol , comme le ferait de l’eau de savon ; le papier rouge, mis en contact avec ce mucus , prend souvent instantatément une teinte bleue foncée ; un tel degré d’alcalinité me paraît incompatible avec la vie des animalcules spermatiques , aussi bien qu’un degré trop prononcé d’acidité.
Il est digne de remarque que deux des femmes dont le mucus a tué les zoospermes, n’avaient point encore eu d’enfans, une autre n’était pas redevenue enceinte depuis sa première couche , et une troisième enfin était, je crois, nourrice. Or, on sent combien il serait intéressant de s’assurer si la propriété singulière que je viens de signaler dans le mucus utérin coïncide effective-
ment avec la stérilité , et si les femmes chez lesquelles on la rencontre sont inaptes à concevoir; mais de semblables recherches présentent des difficultés de plus d’un genre, qu’il n’est pas possible de lever à son gré ; il faut attendre des circonstances favorables, que la discrétion ne permet pas de faire naître , et dont on ne peut même pas toujours profiter. Quant aux expériences sur les animaux , je vais en citer quelques unes faites depuis long- temps dans un autre but par un homme dont les observations sont restées comme des modèles d’exactitude et de bonne foi ; il y a dans ces expériences quelque chose de favorable
à l’opinion que je cherche à établir ici sur les causes de la stérilité.
Il faut d’abord savoir que Leewenhoeck croyait que la fécondation pouvait bien ne pas suivre immédiatement l’acte du coït, mais avoir lieu au bout d’un certain temps \
Ceci est évidemment une hypothèse ; mais ce qui n’en est point une, ce sont les expériences suivantes, desquelles il résulte que les animalcules spermatiques ont été trouvés vivans par Leewenhoeck dans la matrice et dans les trompes d’une chienne après l’acte du coït; voulant répondre aux objections qu’on lui adressait relativement au rôle qu’il attribuait aux animalcules dans la reproduction, et convaincre surtout ceux qui prétendaient qu’aucune partie de la liqueur séminale ne parvenait jusque dans la matrice, il accoupla une chienne avec son mâle à plusieurs reprises pendant deux jours ; ensuite il lui donna
1 « Animo prœsumebam meo , nostrce mulieres non prcecisè eo die , sive tempore , quo cum vivo rem habuerunt , fœcondas sive gravidas fieri ; sed easdem post octo , aut decem , imo plures quidem dies , postquam co'iverunt , gravidas posse fieri , quia post aliquot coïtus dies ex multis saltem animalculis , unum animalculum eousque pervenire potest , ut punctum sive punctulum istud , animalculum fovendo aptum , attingat; si enim animalcula plures quàm septem integros dies in iubâ vitred vivere possint , quantum temporis ilia in matrice , his animalculis recipiendis ac Jovendis unicè constitutâ vivere quidem possent ? » (Leewenhoeck, tome Ier, page i5o, édit. in~4° de 1722. )