‹ Nouvelles franc̜aises inédites du quinzième siècleChapitre 10 sur 87 · Il est au neutre · texte numérisé non relu

Il est au neutre

dist Ysmarie, « pourquoy ne m'avez vous esveillee quant vous estes levée? Vous avez de coustume de m'y esveiller. Or ça ! que voulez vous que je face? — Je vueil que toule-nue saillez en place et venez en ceste garde robe et que vous voyc devant et derrière. » Elle se leva, et y ala. La, messire Enguerran la vist toute nue devant et derrière, chief nu, visage, col, corps, bras, jambes, mains et piez, et le demourant que pas ne vueil nommer. Oncques mais n'avoit veue si belle créature. Puis elle en sa chambre s'en ala. Et damoiselle Robine remena le chevalier, qui trésbien la contenta, la requérant qu'elle le tint secret. Elle le fîst. Si demoura tant comme bon luy sembla, pour faire entendant au roy selon ce qu'il aviscroit. Puis devers le roy ala, qui luy demanda comment il avoit exploitté, et se bien cstoit informé. Qui luy dist : u Sire, je vous certifie quej'ay tout veu, tenu, et, puis qu'il convient que tout vous die : j'ay dormy avec elle; car, quant mil pièces d'or luy donnay, je eus d'elle tout ce que je luy demanday. De sa beauté, j'en sçay de plus belles, comme damoiselle Gillette la Perdrielle, Lienarde, femme Jaquet Mercade, et aultres. »

Quant le roy ce entendy, de courroux rougy contre Jaques de Voisines. Quant fut devant luy, ly dist : n Jaques, vous n'estes ne bon ne loyal, quant m'avez ainsy menty de vostre suer. Car elle n'est pas telle que m'aviez affermé. Il y a assez a dire, espccialment de bonté. Je y ay envoyé ung que bien congnoissez, qui m'a rapporté d'elle la vérité; car il a tout veu et tenu, et avecques elle couchié, parquoy sçay que rien ne valez. Et se par ung peu ne fut, je vous feisse escarteller ou a chevàulx detraire. Tost de mon royaume vous départez, ou je vous promctz, par la foy que je doy a Dieu, que, se l'en vous y trcuve ce moys passé, punir vous feray comme ung traistre. »

Jaques de ces paroles monlt fut espouenté et troublé, ne sceut que respondre ; car le roy estoit très ire. Incontement il se party; a Dieu mercy cria et a luy se recommanda. Vint devers sa suer; luy dist : « Ha haï très mauvaise, vous m'avez de tout mon bien exillé, de mon service osté, et de ce royaume banny et mis en péril de mort honteusement, par vostre mauvais gouvernement et pour bien faire selon mon entendement ^ Car vous me faictes tenir menteur de mon souverain seigneur et maistre le roy Claudin, pource que je lui avoye affermé en vérité que vous estiez et bonne et belle ; et quant il s'en est informé par ung chevalier qu'il luy avoit envoyé pour en savoir la vérité comment il en aloit, il luy a rapporté tout le contraire de ce que luy avoie affermé; c'est assavoir que toute nue vous a veue et charnelment congneue ; pourquoy jamais ne me verrez et a tousjoursde moy eslongnee ^ serez. » A tant d'elle se départ, son nom mue et se fait appeller Lyenard, et s'en va ou aventure le mènera, pour acquérir honneur et bonne renommée, et que par luy la foy de Dieu soit essaussee ^.

Adonc Ysmarie demeure monlt pensive de ce que son frère luy a dit, ne s'en puet assez esmerveiller ; puis print fort a penser et a Dieu se recommander, luy requérant qu'il la vueille garder et conseiller. S'en ala confesser et recevoir le saint sacrement de l'autel. Puis print a penser qu'elle pourroit faire sur ce que son frère luy avoit dit, et que faire en pourroit. Son droit courroux estoit pource que perdu l'avoit et que d'elle menty on avoit en la blasmant; mais tout ce nonobstant elle portoit paciemment.

Deux de sez parens elle manda, pour l'acompai-

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