‹ Nouvelles franc̜aises inédites du quinzième siècleChapitre 12 sur 87 · DU ROY ALCHANOR ET DE BELTOBERIS SON FILZ · texte numérisé non relu

DU ROY ALCHANOR ET DE BELTOBERIS SON FILZ

Alchanor fut roy de grande noblesse et hardiesse ; avoit une dame espousee, nommée Peronnie ^ ; monlt Tamoit pour le bien qui en elle es toi t. Elle ot de luy ung enfant, le plus bel que Ten saroit deviser ne ymaginer. Le roy, quant le vit si bel, voulut savoir que de luy seroit, comme faire le pouoit, et comment gouverner on le devroit. Il manda les pronostiqueurs et sages philosophes en astrologie bien congnoissans. Il lez requist qu'estudiassent et que très bien advisassent qu'il avendroit de Belioberis. Qui luy dirent que, se au monde estoit en commun, tost mourroit, ou grande essoine luy avendroit, mais se xvni ans passer pouoit, vaillant chevalier seroit ; pour quoy le roy le fist loger en une caverne, ou on ne voyoit soleil, ne lune, ne le ciel. Et pour y veoir y convenoit tousjours clarté et lumière de feu. La dedens grandement on le gouvernoit et nourrissoit sans en yssir, ne que personne veist fors ceulx qui Tamenistroient et compaignoient. Aultre monde ne cuidoit fors que celuy ou il estoit. Bien savoit parler. Quant il ot xix ans, fut mis dehors du lieu ou il avoit esté nourry. Si faisoit maintes demandes de tout ce qu'il voyoit et qu'on luy apportoit et amenoit, comme de chevaulx, oyseaux, joyaux et de toutes aultres choses, du jour et de la nuyt, des cieulx,

I . Vo de ce nom est surmonté, dans le manuscrit, d'un trait horizontal et suivi de trois jambages ; on peut donc lire Peromme ou Peronnie.

de Feaue, de la terre et de tout ce que l'en voyt. Quant on luy declairoit, legierement s'en passoit. On le mena devers la royne sa mère ; la, print grant plaisir a regarder ces belles dames etdamoiselles, belles femmes et pucelles ; ce fut son plus grant plaisir et désir ; demanda que c'estoient ; on luy dist, a celle fin que son cuer trop n'y mist, que c'estoient dyables. Enquist après la cause, et que c'est des deables, et pourquoy ainsy ilz appelloient ces femmes ; luy fut dit que la plus maudite créature qui soit sont deables et qui pis font, aussy le font les femmes ; car elles traveillent, degastent et donnent a l'omme plus de tentacion et occasion de mal a homme que le dyable ne quelque autre chose. Pourquoy Belioberis dist : « C'est belle chose que de deables que vous appeliez femmes, ne je n'ay point veu chose qui tant me plaise, ne que aye tant chiere, car ma nature s'i adonne. » Pourquoy il voulut demourer avecques elles. Et pour l'amour d'elles il fut chevalier errant. Et fist merveilles.

On trouvera la bibliographie de très nombreuses versions de ce conte dans Le Fonti del Novellino, de M. d'Ancona^. Dans un groupe de versions, les femmes sont données, non comme des dénions, mais comme des oies ; à ce groupe appartient le conte de La Fontaine : Les Oies de frère Philippe y emprunté à la IV' journée du Decameron de Boccace.

I. A. d*Ancona, Studi di Critica e Storia letteraria, p. 807 (Bologne, 1880, in-ia).

Page 1