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t4 CHAPITRE III
passer temps et faire rire. Je l'ay voulu amener, mais il m'a dit que ailleurs avoit a faire. Je vous diray quoy. » Lors luy conta tout ce que dit est. Quant ot ce compté et dist, il fut revestu, puis on demanda la fille ; on ne la peut trouver et fut partout quise. Alee a la fontaine s'en estoit, Loys la menoit, si fut la compaignie troublée. Lors dit messire Gilles. « J'entens bien la muse ; or nous reconfortons, je pense bien ou la trouverons. Quant aux choses que cil vous dit, elles sont soutives et aucunnement démonstratives, et significatives de grant substance. » Lors demanda messire Girard comment. — (( Premièrement vous dit que s'il estoit ung tel seigneur que vous, il feroit qu'il aroit ung avecques luy qui de deux lieues une luy feroit. Ce s'entent qu'il aroit bon cheval, bien cheminant et tost alant, et aucun avec luy qui de plaisance lui parleroit, par quoy le chemin moins ennuieroit et plus court scmbleroit. Au second,. de la maison, etc. C'est qu'il avroit bon mantel et bon chappel, qui de mouUer le garderoit. Du pont, qui est le tiers, a la rivière, c'est qu'il avroit bons houseaux, bon cheval et hault. Du quart, qu'il avoit tendu, etc. J'cntens bien que c'est. Il a prinse l'anette et bestellete, c'est Agathe, la fille de céans, que deviez espouser. Bien pense ou elle sera trouvée. »
Si tost que Loys vint a la fontaine, Agathe sa mie y trouva, l'emmena et espoussa. Avec elle coucha, le nom de pucelle luy osta et le mariage consomma.
Messire Gilles vint la ou elle estoit et nouvelles en demanda. Luy en fut dit le vray. Il en fut ung peu troublé, puis s'apaisa quant sceut tout le fait et tout luy agréa, et depuis très bien les ama et du sien largement leur donna, et les fist demourer avec luy, ou furent aises sans ennuy. Pourquoy Dieu ne mistrent pas en oubly.
Le seigneur de MerroUes, quant sceut le demenc, légèrement en fut apaisié et en mercia Dieu. Car aussy
NOUVELLES FRANÇAISES DU XV* SIÈCLE l5
n'estoit ce pas femme pour luy, veu qu'elle avoit aultre amy selon elle, et que le dit chevalier estoit trop vielz.
Le thème de ce conte peut être ainsi formulé : Un jeune homme, à qui la main d'une jeune fille a jadis été promise, apprend que celle qu'il aime et dont il est aimé va être mariée à un autre. Il se rend vers elle ; sur sa route il rejoint son rival qui va l'épouser ; sans se faire connaître, il l'accoste, chemine avec lui, et lui tient des propos que celui-ci ne comprend pas, et prend pour des divagations de fou. Avant d'arriver les deux voyageurs se séparent. Celui qui compte épouser la jeune fille se rend chez elle et ne tarde pas à apprendre que son compagnon de route, dont on lui explique les propos énigmatiques, n'est pas un sot, et qu'il est venu lui ravir sa fiancée.
L'étude la plus récente et la plus complète des versions jusqu'ici connues de ce conte est celle de M. H. Suchier, dans l'introduction qui précède son édition du roman de Jehan et Blonde ^ Aucune de ces versions ne peut être considérée comme la source de celle que je publie. L'auteur de celle-ci a connu un poème, aujourd'hui perdu, selon toute vraisemblance, qu'il a dérimé, mais pas assez habilement pour qu'on ne retrouve sous sa prose des rimes et souvent des vers entiers. Je crois qu'il a suivi son modèle pas à pas, qu'il n'en a rien supprimé ; mais qu'il a déplacé le lieu de la scène, qu'il a changé les noms des personnages s'ils en avaient, ou leur en a donné s'ils n'en possédaient pas, et que, probablement, aux propos énigmatiques tenus par l'un des voyageurs il en a ajouté un, le premier.
Ces propos appellent quelques remarques. Ils sont dans le manuscrit du Vatican au nombre de quatre :
r (( Se j'estoye aussy riche de vous, j'aroye avecqucs moy qui mon chemin abregeroit et que de deux lieues une me feroit. »
2" (( Se j'estoye pareil a vous, pour doubte de temps pluyeux, porteroye ou porter feroye avec moy une maison, pour me garder de moiller. «
I. Œuvres poétiques de Beaumanoir (Société des Anciens Textes), I, p. ciicxviii. Le contenu d'un conte russe, mentionne par M. Suchier, a été depuis donné par M. W. Sôderhjelm (Neuphilologische Mitteilungen, 1906, p. 65). M. Suchier croit que ce conte, parce que l'oiseau à prendre au filet y est une cane, ne peut provenir que de Jehan de Paris ; la version du ms. du Vatican prouve que cette conclusion est tirée de prémisses insuffisantes.
l6 . CHAPITRE m ^
3" (( Vou$ deussiez porter avec vous uiig pont, pour vous garder de mouUer et plus aîsiement passer, n
4" « II y a environ six moys que je tendy a une fontaine qui est près de cy ung amesson ou je mis bonne morson, pour prendre une anette ou aultre bestellette ; je voys veoir s'il y a riens prins. ))
De ces quatre phrases, la dernière seule, celle du filet, n'a toute sa valeur que si les voyageurs vont à la conquête d'une même femme ; les trois autres peuvent s'échanger entre voyageurs poursuivant un but quelconque. On est donc en droit, non seulement d'admettre que l'énigme du filet fait essentiellement partie du thème, mais aussi de supposer que les trois autres ont pu lui être à l'origine étrangères. En fait elles ne figurent pas dans le roman de llorriy qui donne la plus ancienne des versions connues du conte, et on les retrouve dans des contes différents.
La deuxième et la troisième énigmes, celles de la maison et du pont, se retrouvent dans la plupart des autres versions du conte ^ Mais la première, colle du compagnon de voyage qui peut abréger la route, ne figure que dans le manuscrit du Vatican. Elle n'a de sens que si celui à qui elle est adressée voyage seul ; elle n'aurait pu trouver place ni dans llora, ni dans Jehan et Blonde, ni dans Jehan de Paris, où le prétendant dupé est accompagné d'une nombreuse escorte. Elle figure dans toutes les versions d'un autre conte, qui n'est pas nécessairement son berceau, car elle est d'une application si générale qu'elle a pu naître et vivre indépendamment de lui, mais où elle s'est installée très anciennement. Or ce conte fait aussi partie du manuscrit du Vatican.
La double circonstance, que de toutes les versions du conte des fiancés, celle de ce manuscrit seule donne cette énigme, et que celle-ci se retrouve dans un autre conte du même recueil, autorise à supposer que c'est l'auteur de là collection qui l'a transportée du second récit dans le premier. L'identité de sa forme dans les deux nouvelles appuie fortement cette hypothèse. On vient de la voir dans l'une, la voici dans l'autre : u Se j'estoie en vostrc point, j'avroye en ma compaignie qui mon chemin abregeroit. » Elle se présente très différemment partout ailleurs où on la rencontre : Dans un conte du xii' siècle : « Porte-moi ou je te porterai » ; même forme dans un conte afghan ; dans une nouvelle de Sercambi : « Montez sur notre cheval ou nous
I. Voir Romania, X, p. aSg, H. Suchier, loc. cit., p. cix, R. Kôhler, Kleinere Schriftçn... herqusgegeben von J. Boite, I, 197 et II p. 607, W. Sôderhjelm, loc. cit., p. 65.
monterons sur le vôtre ))^. Le manuscrit du Vatican offre du reste d'autres exemples de semblables répétitions qu'on ne peut attribuer qu'à son rédacteur.
Bien que l'énigme du pont figure également dans les deux nouvelles, on ne saurait lui appliquer la même hypothèse. D'abord parce qu'elle se retrouve dans d'autres versions de chacun de ces contes ; ensuite, parce que dans nos deux récits, elle n'est pas introduite de la même façon, et y reçoit des interprétations très différentes, et néanmoins toutes deux traditionnelles. Dans l'un le pont signifie « bons houseaux, bon cheval et hault » ; dans le second, c'est une lance pour sonder le gué. Mais on peut croire que c'est sa présence dans les deux. contes, qui a suggéré à l'auteur du manuscrit du Vatican l'idée d'introduire aussi dans le premier conte la première énigme du second.
1. Sur celte énigme, voir R. Kôhicr, Kleincre Schriften, II, C09.
DE MESSIRE GUIDO DE PLAISANCE ET DE FLEURIE SA FEMME, QUI FIST SON AMT DE RAYMONNET LEUR CLERC *
Guido* estoît monlt bien hérité, très bien quant au monde, se savoit bien gouverner pour estre riche ; car il n'estoit que trop chiche ^ et bon mesnager. Aagié estoit de Lxini ans *, et dame Fleurie estoit jeune de XX ans pour ce temps, gente, gaye et jolie •'*. Tout avoit ce qu'elle vouloît, excepte le jeu d'amourettes, dont elle avoit souvent disete^, car Guido guercs n'en pouoit et pour son aage voulentiers s'en deportoit '', et pour la santé garder s'en contregardoit. Voulentiers aloit en gibiers®, especialment au matin, pour avoir
1. La plupart des notes qui seront ajoutées au texte de celte nouvelle auront iwur objet de montrer qu'elle représente un poème français perdu, et de préparer l'explication, qui sera faite ensuite, des relations de ce poème avec une nouvelle de Boccace et un poème latin de Mathieu de Vendôme.
2. Le poème français avait probablement un préambule, que le prosateur, suivant son habitude, a supprimé.
3. Riche : chiche. Parmi les accouplements de mots que je signalerai, plusieurs sans doute sont dus au hasard, mais la plupart sont des rimes provenant du poème.
4. L'auteur du ms. aime ces précisions puériles. Mathieu dit simplement « gravis » (sérieux); Boccace : « vicino alla vecchiezza ».