‹ Nouvelles franc̜aises inédites du quinzième siècleChapitre 25 sur 87 · Ms. sentrepeurent · texte numérisé non relu

Ms. sentrepeurent

0. Mathieu n'ajoute aucun épilofçue à son récit; Boccace termine ainsi le sien : « Cosi il misero marito schernito con Ici insieme e col suc amante nel palagio se ne tornô, nel quale poi moite vol te Pirro di Lidia cd ella di lui con più agio presero piacere e diletto. Dio ce ne dea a noi. »

7. Pour la dent arrachée, dans le conte des Trois dames qui trouvèrent l'anneau, voir J. Bédier, Les Fabliaux, 228-29. (Paris, 1893, in-8°.)

8. Pour le poirier enchanté, on trouvera une bibliographie dan» J. Bédier, Les Fabliaux, p. /i25.

9. Publié par Edelestand du Méril, Poésies inédites du moyen àije (Paris i85/i), p. 350-73.

NOUVELLES FRANÇAISES DU XV" SIÈCLE 3l

Decameron est tirée de ce poème. Cependant quelques savants estiment, contre toute vraisemblance, qu'au contraire la nouvelle de Boccace est la source du poème latin ^ qui n'est connu que par un manuscrit du xiv** siècle, sans nom d'auteur.

Le compilateur du manuscrit du Vatican n'a rien emprunté personnellement ni au poète latin, ni au conteur italien ; son texte représente, en effet, très évidemment un poème français perdu, dont il permet, en maints endroits, de retrouver facilement et à peu près sûrement des groupes de vers. De ce poème ont passé dans la prose de nombreux traits, qui prouvent qu'il existait entre lui et la nouvelle italienne des relations de parenté plus étroites que celles qu'ils doivent à Mathieu, leur premier ancêtre. Ces rapports ne s'expliquent bien que par Tune des trois hypothèses suivantes : Ou le poème français et la nouvelle de Boccace ont une source commune, autre que la Comedia Lidie, mais procédant de celle-ci ; ou le poème français s'interpose entre le poème latin et la nouvelle de Boccace ; ou c'est au contraire le conte de Boccace qu'a imité le poète français. J'examinerai successivement chacune de ces trois hypothèses.

Si l'on suppose un intermédiaire entre le poème latin d'une pari et d'autre part le poème français et la nouvelle italienne, on doit admettre que cet intermédiaire possédait tous les traits qu'on retrouve à la fois dans deux au moins des trois rédactions latine, italienne, française. Les traits communs aux trois versions connues, ou seulement à la nouvelle française et à la nouvelle italienne, à l'exclusion de la Comedia Lidie, sont très nombreux, et rien n'empêche qu'ils aient pu exister dans l'intermédiaire supposé ; des traits communs au poème latin et à la nouvelle française, à l'exclusion du conte de Boccace, n'existent pas ; quant à ceux qui réunissent la nouvelle italienne à la Comedia Lidie, à l'exclusion de la nouvelle française, on ne peut jamais affirmer qu'ils n'existaient pas dans le poème perdu, et que le prosateur ne les a pas supprimés. Mais ce point n'importe pas à la question posée, qui est de savoir si ces traits ont pu se transmettre par intermédiaire. Pour aucun d'eux cette transmission n'est impossible.

Pour que la seconde hypothèse soit plausible, il faut que tous les traits communs aux récits de Boccace et de Mathieu

1. C'est du moins Topinion de M. Bédier sur ce « mauvais poème latin imité de Boccace » {Les Fabliaux, p. /ia5).

aient existé dans le poème français. Or cette condition ne semble pas avoir été remplie ; plusieurs de ces traits manquent à la nouvelle en prose française ; pour certains on peut attribuer au prosateur leur suppression, mais pour d'autres la môme explication est peu vraisemblable. Dans le conte de Boccace, les ruses de Lidia se succèdent suivant le même ordre que dans le poème de Mathieu : l'épervier, la barbe, la dent, le poirier ; cette succession gradue heureusement les difficultés. Dansla nouvelle française, l'épreuve de la dent est placée avant celle de la barbe, transposition à la fois facile et maladroite, qui ressemble aux démarcages dont le prosateur est cou tumier. On peut expliquer de môme quelques autres divergences d'importance secondaire. Mais d'autres variantes, qui séparent le texte français du texte latin et du texte italien, sont imputables les unes vraisemblablement, les autres nécessairement au poème perdu. J'en citerai deux ou trois.

Mathieu appelle le mari Decius, la femme Lidia, l'ami Pirrus, la confidente Lusca ; Boccace appelle le mari Nicostrato, mais a gardé les trois autres noms, en italianisant celui de Pirrus en Pirro. Dans le manuscrit du Vatican le mari s'appelle Guido de Plaisance, sa femme Fleurie, la servante Voient, le clerc RaymonneL Quels étaient les noms de ces personnages dans le poème français ? 11 est impossible de le dire * ; mais il est au moins probable qu'ils n'étaient pas ceux du poème latin et qu'ils ne pouvaient pas permettre à Boccace de reproduire ceux-ci s'il n'avait pas connu le texte de Mathieu.

Lorsqu'elle apprend le résultat négatif de la première démarche que sa confidente a faite près du jeune homme, Lidia s'évanouit dans le poème latin ; dans la nouvelle italienne, (( desiderô di morire » ; au contraire, dans le texte français u elle en print a soubsrire ». Il est très probable que cette modification remonte au poème ; elle n'est pas dans le genre de celles auxquelles le dérimeur a l'habitude de se

I. Plusieurs particularités invitent à croire que le rédacteur sénonais a conservé les noms que les personnages principaux du présent conte avaient dans le poème français : Guido de Plaisance est un nom italien, qui situe l'action en Italie; il semble bien que ce nom et cette situation aient été suggérés à celui qui les a choisis jwir le fait qu'il traduisait un texte italien ; dans ce cas ils appartiendraient au poème français, puisqu'il est certain que le prosateur n'a pas connu Boccace. D'autre part Fleurie paraît avoir rimé avec jolie, Voient avec servant^ Raymonnet aA'Cc chevalet et Si\ccjoliet. Mais ce ne se sont là que des conjectures.

livrer ^ ; elle répond d'ailleurs aune représentation différente du caractère de la femme.

Lorsque le mari monte au poirier, Tamant l'aide en faisant au pied de l'arbre « le cheval fondu » ; lorsqu'il en descend il le retrouve à la môme place, faisant « le chevalet ». Cet amusant détail manque dans Boccace, comme dans Mathieu. Le conteur italien avait trop d'esprit pour le supprimer s'il l'avait trouvé dans son modèle, et des rimes semblent prouver qu'il remonte au poème français.

La troisième hypothèse, qui place le poème perdu entre la nouvelle de Boccace et la nouvelle française, descendant de l'une, père de l'autre, est la plus simple et la plus vraisemblable ; rien ne lui fait opposition. Aucun détail du poème de Mathieu n'a passé dans le français qui ne se retrouve dans l'italien. 11 est donc légitime de s'en tenir à la filiation : r Poème de Mathieu ; 2" Nouvelle de Boccace ; 3" Conte français perdu, probablement en vers; 4" Rédaction du manuscrit du Vatican. Je suis d'accord sur ce point avec M. Vossler, sauf peut-être en ce qui concerne la forme de l'intermédiaire français, de laquelle il ne parle pas.

1. Sans compter que soubsrire semble avoir rimé avec dire qui est resté clans la môme phrase.

DE MESSIRE GAULTIER DE RUPPES, CUEVALIER, ET DE MALBRUNT

Messire Gaultier de Rupes fut en armes monlt renommé, en large conscience, et en deduyt de chiens et d'oiseaulx. Une foiz entre aultres en oyseuse estoit, et ce souvent luy avenoit, car a vanité pensoit, de son ame compte ne tenoit ; seul par my ung boiz aloit, pensant que faire pourroit. Adonc il apercent ung homme qui tout seul a la chasse s'esbatoit et laîssoit ung faulcon voler et prenoit des lièvres et aultres oyseaux. Messire Gaultier le voyant vers luy se tyra, que ainsy seul faisoit luy demanda ; luy respondy qu'il chassoit et voloit selon ce qu'il trouvoit. Et avoit troiz chiens noirs comme charbon, et n'en trouvoit on nulz meilleurs pour bien courir et prendre, et avoient prins deux lièvres et ung regnart ; et le faucon une anette et ung héron. Quant messire Gauthier ce vist, le requist de demourer avecques luy, son nom luy enquist. Il respondy : « Maubruny » . Tost fut en la grâce de messire Gaultier, car bien se conformoit a ses meurs et condicion ; c'est assavoir en tous maulx, en tous jeux, en rapine et meurtre ; pourquoy messire Gaultier plus que nul aultrc l'aymoit, près de luy le tenoit. Tant savoit que chascun s'en esmerveilloit ; toutes gens congnoissoit.

Messire Gaultier une fille avoit, monlt Dieu amant et bien le servant. D'elle Malbruny ne se pouoit acointer, a paine approucher ne regarder, tant la doubloil; dont elle monlt se mervcilloit, car a son advis

nul desplaisir elle ne luy faisoit. Aucunnesfoiz monlt saintement en sa présence parloit, comme elle estoît introduite de Dieu a ce faire ; dont Malbruny grant dueil en son cuer avoit. Grant pitié elle avoit de luy, pour ce que mal se gouvernoit, et s'appercevoit bien que son père Tavoit en amour et pour ce a mal faire se duisoit. Quant elle vit que aullre chose n'en pouoit faire, elle parla a son père et luy dist : « Monseigneur, ne vous desplaise de ce que vous diray, et me le pardonnez, car a bonne ftn tendray. Vous estes de très povre gouvernement et dampnable ; car, se vous ne vous amendez, brief yrez a dampnacion. Vous amez plus ung mauvais serviteur que ung bon, et plus prèz de vous le tenez, le croiez et obtempérez. » Si bien l'avisa qu'il se confessa. Ce voyant, Malbruny monlt s'en esmerveilla, car sa confession le rendy tant bel a la veue de Malbruny qu'il s'en merveilloit, car par avant noir comme deable luy sembloit et ténébreux, lait et hideux. Le deable son ame gouvernoit. Quant ce eust apperceu Malbruny, voult faire comme luy et ala a confesse; et parloit si prudemment et de si long temps que le preslre s'en esmerveilloit ; et aussy tout mal savoil, etestoit tout plain de vices et murdrier d'ames et de corps, et acomplisseur de tous maulx, nulz biens ne faisoit que de apparence et pour deceyance. Quant ol monlt parlé et devisé, le prestre luy dît qu'il estoit en voye de dampnacion, s'il n'avoit grant repentance et contricion, et qu'il perdroit paradiz. Il luy demanda se bien se repentoit, afRn qu'il fut absoulz. Malbruny luy dist que point ne se repentoit, ne repentir ne se vouloit. Si luy dit le prestre : « Tu es doncqucs le pire des aultres. Veez la ton maistre messire Gaultier, qui est bien mauvaiz, comme tu scez, et neantmoins il se repent, au moins en fait semblant ; au moins ne peuz tu que avoir desplaisance et repentance, car de faire satis-

facioii ne pourroyes tu chevir ; tu as trop de ma fait. A ce que je voy, tu es aussy mauvaiz qu'ung deable, si te conjure de par nostre créateur que me dies qui tu es et pour quoy es venu a confesse, quant n'as aucunne repentance. » Il luy disl : « Pour ce que venir y avoie veu mon maistre, messire Gaultier, par quoy il estoit devenu monlt bel, si cuidoic ainsy devenir. — Si feras tu », dist le prestre, « mais que lu le repentes. — Repentir », dist il, u ne me pourrove, car je suis deable d'enfer, venu en ce monde cy par punission divine, pour besongner de mon mestier. » Et alors il s'esvanouy. Quant messire Gaultier sceut cecy, il en fut monlt csmerveillé, et délaissa a faire maint pechié.

De lu se party Malbrnny et ala servir le duc de Bretaigne en olïice de clerc, car trop bien balladoit, en especial sur gourmandise et luxure. Le duc grant plaisir y prenoit, très voulentiers le veoit et Toyoit parler, bons gages luy donnoit et bouche a court quant venir y vouloit. Le jour de Tan, le duc voulentiers eslrenoit celuy qui en ryme ou en prose mieulx dittoit; et acoustumé Tavoit. Ung jour de Tan, Malbruny fut bien attendu, car tousjours le premier se trouvoit. Le duc le demanda, mais on ne le pouoit trouver. Les aultres bailloyent chascun leur dit et le duc lez estrenoit. Le duc, quant vint Teure de disner, s'assist a table et parloit en s*esmerveillant comme Malbrnny avoit ainsy failly. Et ainsy qu'on parloit de luy, Malbrnny vint tout a cheval. Lors ilz dirent tous : « Veez la Malbrnny qui est venu et est crotté jusques au nombril, autant que s'il eust esté trayné entre lez chevaulx. » Lors il vint devant le duc monlt aliéné. Le duc luy enquist dont il venoit et pourquoy il avoit tant demouré, et qu'il apportoit de nouvel, et s'il avoit riens fait. Il dit : « Je rapporte du bon et de bel assez, car depuis que ne me veistes, j'ay esté a l'entrée de para-

diz et en enfer. Est ce pas bien exploittié ? » Lors dist le duc : « Veez en cy une bien nouvelle ; or nous en comptez. — Premièrement », dist Malbruny, « au regard de paradiz, il n'y a que povres chetifz ; ilz semblent tous malades, tant ont lez visages fades et pâlies et lez cuers faillis. Hz ne boyvent, ne menguent, ne font que regarder Tung l'autre. Il n'y a que mort a cuer, comme gens qui ne font que jeûner et pleurer et prier ; et comme gens qui sont honteux, tous nus et dessirez, et n'ont ne maille ne denier, et n'est que toute povreté. En enfer fait meilleur. La sont lez grans seigneurs, grans guerroyeurs et oultrageux, belles dames et damoiselles et gens de tous estas, qui font tous leurs plaisirs et désirs, sans estre de nul repris. La est Orgueil et toute magnificence, grandeur de courage et puissance, qui gouverne Ire la vaillant, avec sa suer Envie. La est toute richesse, qui garde Convoitise. La est habondance de vins et de viandes, de quoy Gloutonnie sert, et plaisance, qui gouverne Luxure ; et si y est joieuseté, qui maintient Oysivete. Pour ce je dy qu'il y fait bon ^. » Lors dit le duc : a Malbruny, bien vous estes acquité, mieulx que se aultre chose eussiez fait. Vous en arezce fermcillet. »

I. M. H. Suchier a publié cette description du paradis et de l'enfer en note au passage suivant (VAucassin et Nicolette : « En paradis ne vont lors teus gens con je vous dirai. Il i vont cil viel prestre et cil viel clop et cil manke, qui tote jor et tote nuit cropent devant ces auteus et en ces vies creutcs, et cil a ces vies capes esrcses et a ces Wés taterelcs vestues, qui sont nu et descauc et estrumelé, qui moeureni de faim et de soi et de froit et de mesaises. Icil vont en paradis ; aveuc ciaus n'ai jou que faire. Mais en infer voil jou aler ; car en infer vont li bel clerc et li bel cevalier qui sont mort as tornois et as rices gueres, et li boin sergant et li franc home. Aveuc ciaus voil jou aler. Et s'i vont les bêles dames cortoises, que eles ont deus amis ou trois avoc leur barons ; et s'i va li ors et li argens et li vairs et li gris ; et si i vont harpeor et jogleor et li roi del siècle. Avoc ciaus voil jou aler, mais que j'aie Nicoletc ma trésdouce amie, aveuc mi. » (Aucassin et Nicolete^ VI). M. Suchier cite aussi deux aulres textes exprimant la même opinion sur la population du paradis et de l'enfer. C'est du reste une vieille plaisanterie qui a cours encore aujourd'huy.

La estoit ung religieux très preudomme. Quant vit et oy ce que dit est, s'en esbahy, et envoya quérir Malbruny. Après disner luy demanda comment il osoit ainsy parler. Respondy que c'estoît son droit mestier que de mentir, car il estoit deable d'enfer et de la famille Lucifer. Pourquoy ce bon preudomme en enfer le renvoya, commandant qu'il ne sebougastde la, de par le Dieu omnipotent, voulsist ou non. Il le fist tout confus, car a ceste heure son pouoir luy failly. Quant au duc on le compta, grandement s'en esmerveilla, et en regracia Dieu et le saint preudomme, et s'adonna le duc a bien vivre.

L'auteur du manuscrit s'est-il contenté d'arranger à sa manière un conte plus ancien ? Ou bien, comme semble l'indiquer le dédoublement de son sujet, a-t-il réuni deux variantes d'un même thème ? Ou bien encore a-t-il composé lui-même sa fable ? Je ne puis fournir aucun argument pour ou contre Tune de ces hypothèses. Ce qui est certain, c'est que la troisième n'impliquerait pas, de la part du conteur, une plus grande ressource d'imagination que les deux autres ; tous les éléments dont est constitué le récit couraient dans les ouvrages d'édification.

Le diable entrant, sans se faire connaître, au service d'un personnage qu'il espère conduire en enfer quand le moment sera propice, est le motif d'une légende dont R. Kohler a réuni plusieurs versions ^ se rattachant toutes au culte de la vierge. La répulsion que la jeune fille vertueuse inspire au démon a son équivalent dans la plupart de ces versions.

Pour les chiens noirs du diable, cf. le n" 190 des Gesia Romanorum, édition Oesterley (II, p. 590 et 742).

Des exemples de pénitents embellis aux yeux de certaines personnes par la confession ou simplement par la contrition se lisent dans les Verba Seniorum 2 et dans les contes moralises de Nicole Bozon 3. L'anecdote du diable qui se confesse, et que le prêtre reconnaît parce qu'il ne veut pas se repentir, est citée par William de Waddington (voir Histoire littéraire, XXVIII, p. 206).

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