DE MICHAULT D*ARGES QUI DIST SON SECRET A SA FEMME
Michault estoit homme de courroussant manière, qui voulentiers et trop tost frappoît de ce qu'il tenoit. Ung jour en une compaîgnie estoit ou de plusieurs choses on devisoit, entre lesquelz * ung nommé Gaultier du Gay estoit, qui avoit ung fîlz nommé Robert du Gay, prestre. Après plusieurs paroles, contend y fut si grant que Michault d'Arges frappa Gaultier tellement que brief il dévia. Pourquoy Michault, doubtant justice, du pays s'absenta. Et fut si longtemps hors du pays que le mesfait estoit comme tout oublié de justice et du parenté de Gaultier. Or avintque ung jour Michault se confessa audit messire Robert du Gay et luy dist en confession qu'il avoit tué Gaultier du Gay, ignorant qu'il fut son fîlz ; mais ledit messire Robert oncques ne s'en esmeut ne ne fist aucun semblant ne que s'il n'en eut aucunne chose sceue, et luy conseilla que devers le penancier du pape alast pour soy confesser, car pas n'avoit pouoir de l'assouldre. Et cela le fait messire Robert ainsy comme a confession appartenoit.
Pour ce que le dit Michault n'estoit point absoulz, il s'en defTripoit et soussyoit très fort. Sa femme, nommée Alips, luy enquist qu'il avoit, mais pas ne luy
I. Lesquelz se rapporte, non pas à choses^ mais aux personnes qui comiMsent la « compaignie ».
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vouloit dire, pour ce qu'elle uc le revclasl. Et elle de tant plus avoit vouloir de le savoir. Si fort le pressa et proiïiist de le tenir secret que le voir luy eu compta ; dont ilfist que mal conseille et advisé. Si advint que, quant elle le sceut, voulut son mary maislriser et tenir court et tellement suppeditcr qu'il ne le peut endurer. Et ung jour deu\ bulles luy donna ; pourquoy aprement se courrouça et Tappella * murdrier et qu'il avoit tue Gaultier le Gay. Quant Michault d'Arges ceouy, se destourna. Luy fut conseillé qu'il s'en alast par aucuns de ses parens bien hastivcment ; car, par ce que sa femme dit avoit, la justice le savoit et avoit ordonné qu'il fut prins. Messire Robert mesmement luy bailla son cheval pour soy en aler, disant que plus ne demourast ; dont Michault l'en remercia. Et de la se party et s'en ala hors du païs.
Ainsy par le moyen de ses parens et de ce bon prestre se saulva. Pourquoy on peut considérer que c'est mal ouvré que de dire a sa femme chose qui porte branle et dont peut devenir diffame ; car il n'en peut que mal venir ; car femme, n'en doublez mie, ne peut celer que ^ ce qu'elle ne scet mie.
L'exemple du mari qui confesse u sa femme qu'il a commis un meurtre et qui bientôt, à la suite d'une querelle de ménage, est dénoncé par elle, est un de ceux qui illustrent le plus souvent le précepte qu'on ne doit pas confier son secret à sa femme 3. Généralement le crime est une feinte, et la dénonciatrice en est pour sa courte honte. Dans le manuscrit du Vatican, le meurtre est réel, et la trahison de la femme a des conséquences graves pour Timprudent mari. Cette modification, qu'on retrouve ailleurs, était trop facile pour qu'on
1. Le sujet de donna est le mari, celui de courrouça et d'appella est la femme.
3, Que est omis dans le ms.
3. On trouvera une longue cnumération de ces exemples dans I^. Kôhlcr, Kleinere Schriftcny U, p. /|Oi-5, et quelques autres dans Vïin Hamel, Les Lamentations de Matheolus, II, p. 179.
doive chercher une origine commune à toutes les versions où elle se rencontre. Dans celle que je publie elle a permis, et c'est peut-être là sa raison d'être, d'adjoindre au tlième primitif, pour lui servir de contraste, un autre thème, répandu dans la littérature religieuse, celui du prêtre qui confesse le meurtrier de son père. J'ignore si cet arrangement est de 1 auteur du manuscrit.