Ce, cela, est le régime de dire
qu'il savroit, s'il pouoit, que segnifioit celle voix et que ce pouoit estre. Ses clers assembla et leur demanda qu'ilz lui deissent que pouoit segnifier celle voix que par trois nuys avoit ouye. Hz en firent leur devoir, mais ne luy sceurent exposer ne dire. Gadifer, quant de ce fut averty, dit au roy : « Sire, je sçay une pucelle sage, bonne et belle, qui le vray vous en dira, car elle scet songes exposer et de celles voix les significacions declairer. » Et se nommoit Girarde. Le roy l'envoya querre.
En l'alant quérir, messire Gadifer trouva ung escuier petitement de cheval monté, jeune, frisque et oullrecuidé, qui aloit pour fiancer celle pucelle Girarde. Gadifer luy enquist ou il aloit si joly. Dist : « Fiancer. — Voire », dist Gadifer, « se j'estoie en vostre point, j'avroye en ma compaignie qui mon chemin abrègeroit. )) Cest escuier, nommé Bernard de la Fontaine, print a soubzrire et dire en son cuer : u Cestuy n'est pas sage et pour ce le tromperay, car devant m'en iray, a celle fin qu'il ne sache la rivière passer, car il ne savra le gué trouver. » Ainsy le fist Bernard. Quant Gadifer a la rivière arriva, ne la savoit comment passer, pas ne savoit le gué, mais a sa lance le tasta et passa oultre. Quant i l'eust passée, tost trouva Bernart qui regardoit comment la passeroit. Quant fut près de luy, il enquist comment la rivière avoit passée ; luy dit : « Par le pont. — C'est bien bourde », dist Bernard, « en toute la rivière n'a ung seul pont. » Puis dist a par soy : « Nous en avrons bon csbatement. »
Eulx arrivez, furent receus joieusement. Gadifer dist ce qu'il venoit faire. Requisl le père d'elle qu'elle ne fiançast jusques a ce qu'elle fut retournée devers le roy Alphons. Bernard ce sachant en fut desplaisant, disant que Gadifer n'estôit de croire, car pas n'est sage : « En venant m'a dist chose impossible et menty. — Quoy »,
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dist le père Girarde, nommé Françoîz, seigneur des Griselles le Boscage, chevalier ? — u II m'a dit que s'il estoit aussyjoly comme moy, qu'il aroit avecques luy, quant chevaucheroit, qui son chemin abregeroit. Comment se peut faire, je vous prie qu'il luy soit demandé. » Si dist Françoiz : « Bernard, vous mesmes alez luy demander, qui l'avez oy parler. » 11 le feist. Gadifcr luy dist. a Alez le demander a damoiselle Girarde, comment il se peut faire. » Elle, respondy elle, le peut ainsy entendre qu'il avroit bon cheval, tost et souef trotant et bien alant, et que acompaigné seroit de homme qui luy parleroit de joieuselé et qui aucunnesfoiz chanteroil, par quoy le chemin luy ennuyeroit moins et par ce scmblcroit abrcgié. Quant Gadifer sceut qu'elle avoit respondu, la tint a sage. Puis fut demandé du pont. Elle respondy qu'il avoit tasté le gué a sa lance, par quoy il estoit seurement passé ainsy comme par dessus ung pont.
Après disner dist au perc d'elle de par qui et pour quoy il estoit la venu *, requérant qu'il envoyast ou menast devers le roy sa fille Girarde. Si luy menèrent. Quant le roy lui eust ditte la cause pourquoy Tavoit envoyé quérir, c'estoit pour la voix, elle requist qu'il la mist avec la royne par aucuns jours. U le fist. Quant elle fut la, le gouvernement de la royne advisa, et qu'elle avoit ung jouvencel abillé comme une damoiselle, qui avec elle couchoit. Quant elle ce vyt, elle dit au roy : « Sire, faittes que la royne et toute sa compaignie viennent devant vous. » Quant la furent, lez fist dancer, boire et menger. Puis damoiselle Girarde requist qu'il la fist luytter contre damoiselle que l'en nommoit Singesse. Le roy le fist. Girarde, pour mieulx monstrer ce qu'elle avoit enpensé, dist que bon-
I. Le conteur semble oublier que Gadifer a déjà fait connaître l'objet de sa visite.
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nement ne pouoit luytter a toute sa longue robe, pour quoy fut ordonné qu'elles se despouUassent. Elles despouUees, pour ce que trop chault avoient, requîst qu'elles fussent toutes nues. La singesse ne s'y vouloit acorder ; toutes voyes comme a force on la despouUa, et fut la tout veu et apperceu ; dont la royne très fort se courrouça et troubla tant qu'elle s'en ala. De ceste la singesse après aler cuida, maizelle futarrestee, visitée et tellement examinée que tout le fait confessa ; par quoy la royne et le singe furent par nuyt secrettement noyez, et le roy, pour la beauté et sens de Girarde, l'espousa ; la quelle fut très parfaittemcnt bonne, chaste, charitable, sobre et sage, laquelle si bien se gouverna que bonne renommée et l'amour du peuple en acquesta. Et Gadifer en fut bien salarié, et tout son parenté.
On connaît plusieurs versions de ce tlième ^ ; celles dont se rapproche le plus le récit qu'on vient de lire sont un conte du xu* siècle, du juif espagnol Joseph Saliara, et une nouvelle de la fin du xiv" siècle, de Sercambi. Dans le conte juif, un roi rêve une nuit qu'un corps danse sur ses femmes. Effrayé, il présage qu'un autre roi lui prendra son trône et son harem. Un serviteur, à qui il a fait part de ses craintes, lui dit qu'il connaît un sage qui pourra lui expliquer le songe ; et, avec la permission de son maître, part à la recherche de ce sage ; il le rencontre en voyage, et l'accompagne jusqu'à sa demeure ; chemin faisant le sage lui dit : « Porte moi, ou je te porterai. » Plus loin, à la vue d'un champ de blé : « Quelle belle paille ! si seulement le grain n'était pas déjà mangé ! » En passant au pied d'une forteresse : « Elle est bien forte à l'extérieur, si elle ne tombe pas en ruine à l'intérieur. » Le serviteur conclut de ces propos, auxquels il ne voit aucun sens, que le prétendu sage n'est en réalité qu'un fou. U les rapporte à la femme et à la fille de son hôte, et la jeune fille les lui explique : i** Celui qui conte des histoires à son compagnon de voyage lui fait oublier la longueur du chemin et les fatigues de la marche : il le porte ; 2° A quoi sert à son propriétaire un beau champ de blé, si le pauvre homme en a
1. Voir R. Kôhicr, Kleinere Schriften, II, p. 601 et suivantes.
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déjà vendu la récolte, ou Ta donnée en gage d'un emprunt ? 3° Quels que soient les murs d'une forteresse, elle ne peut tenir si elle n'est pas approvisionnée en vivres. Le messager, frappé de la sagesse de la jeune fille, lui expose le songe du roi. Elle lui répond qu'elle ne l'expliquera qu'au roi luimême. Conduite au roi, elle lui dit que le corps qu'il a vu en songe danser sur ses femmes n'est autre qu'un jeune homme qui, sous un déguisement féminin, vit au milieu d'elles et couche avec elles. Le roi découvre ce jeune homme, le fait égorger en présence de ses femmes ; celles-ci sont aspergées de son sang, puis brûlées. Le roi épouse la jeune fille du sage, et jure de n'avoir jamais d'autre femme.
Dans la nouvelle de Sercambi, le roi Constant de Portugal a épousé Galienne, fille du roi de Tunis. Celle-ci fait venir de son pays un beau jeune homme, qu'elle cache sous un déguisement féminin, parmi ses femmes de chambre, ci en fait son amant. Une nuit le roi songe qu'un énorme lézard entretient des relations avec la reine. Très effrayé par ce songe, il en tombe malade ; des ambassadeurs sont envoyés dans toute la chrétienté à la recherche d'un médecin qui puisse le guérir. Aux environs dé Florence, ils font route avec un chevalier de cette ville. Après un bout de chemin, ils lui disent : « Montez sur notre cheval et nous monterons sur le vôtre. » Plus loin, en arrivant devant un torrent grossi par la fonte des neiges, l'un des ambassadeurs lui dit encore : u Si j'étais conte comme vous, je ferais un pont sur tout cours d'eau. >> En arrivant à Florence, on rencontre un convoi de prêtres accompagnés d'un luminaire, le Florentin apprend aux ambassadeurs que c'est un trépassé qu'on porte en terre : « Est-il mort ou vivant ? » lui répondent-ils. Le Florentin, qui n'a pas compris ces propos, croit que les étrangers se moquent de lui, et s'en afflige. Rentré chez lui, il fait connaître à sa fille, âgée de i4 ans, la cause de son chagrin. Celle-ci supplie son père d'inviter à dîner pour le lendemain les ambassadeurs. Après le repas la jeune fille explique les propos énigmatiques des Portugais : i" Prêter l'un à l'autre sa monture, c'est raconter des nouvelles, pour abréger le chemin ; a** Faire un pont sur les cours d'eau, c'est avoir des serviteurs qu'on enverrait en avant pour préparer la voie, et qui porteraient de bons fiascos de vin ; 3° Le corps qu'on portait en terre était vivant s'il avait fini ses jours en état de grâce, sinon il était mort. Admirant la sagesse de la jeune fille, les ambassadeurs consentent à lui faire connaître l'objet de leur mission. Elle leur promet de guérir le roi, s'ils s'engagent à garder le secret sur son sexe.
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et à lui faire obtenir la récompense qu'elle demandera. Conduite à la cour de Portugal, sous un déguisement de médecin, après de longs et compliqués préliminaires, elle réunit un jour dans la chambre du roi toutes les personnes habitant le palais, et leur ordonne de se dévêtir. La fausse chambrière ne peut plus dissimuler son sexe. Sur-le-champ elle est brûlée avec la reine. Le roi se rétablit promptement. Alors la jeune fille se fait connaître et lui demande, en rétribution de ses services, de l'épouser, ce que le roi fait avec empressement.
Ces analyses très succinctes suffi sent à prouver que la nouvelle française ne doit rien à ces contes. Elle diffère beaucoup plus encore de deux autres versions mentionnées par R. Kohler, un conte indien, et un épisode du roman français de l'enchanteur Merlin.
Dans la nouvelle publiée ci-dessus, l'homme avec qui voyage l'envoyé du roi va épouser la jeune fille. C'est une altération du conte primitif, empruntée à celui des fiancés, et suggérée par l'existence dans les deux contes des propos énigmatiqucs ; elle paraît imputable à l'auteur du recueil du Vatican, que j'ai déjà montré empruntant précisément l'un dos propos au second conte pour en enrichir le premier ^