I. Ms. elle
cuida venir pour le prestre servir, mais elle ne pouoit mettre a eflFect ce qu'elle eut voulu, pour ce que nulles mains n'avoit, et y prenoit grant paine ; pour quoy, quant Dieu vist et congneut sa bonne affection et voulenté, fist sur Fleurie merveilleux miracle, car ses mains luy restitua, dont elle rendist grâces et louanges a Nostre Seigneur Jesu Crist. Et quant le prestre ce apperccut, après qu'il eust chanté messe en louant Dieu, fist ses cloches sonner, et tant que les dames y acouriirent ; et quant le miracle évident appcrceurent, ilz en louèrent Dieu dévotement.
Quant le conte fut leans entré, bien y fut receu et honnoré ; et quant eust fait son oroison, les dames religieuses le prièrent de prendre sa réfection, et Tacorda doucement. Après, quant il eust disnéet rendu grâces a Dieu, il se print a parler a elles de son voyage, et la cause qui Tavoit meu de Tentreprendre, et com- . ment il n'avoit point trouvé ce qu'il queroit. Lors ainsy qu'il devisoit, le filz de luy et de dame Fleurie, le petit Lamorad, qui avoit ja près de six ans, très bel enfant et plaisant a regarder, entre lez jambes du conte se mist, et luy faisoit grant chiere, dont le conte se print a soubzrire en disant : « Dieu te gard, tu es bel enfant. » Et regardoit les religieuses très fort. Et lors l'abeesse luy dist : « Monseigneur, qui vous meut si fort a rire et nous regarder si très fort lez unes après les aultres ? Certes, a mon adviz, vous avez aucunne mauvaise souspesson. — C'est vérité », dit le duc, « mais je ne le vous diray pas. — Je croy », dit l'abbesse, u que vous cuidez que ce petit enfant est à aucunne d'entre nous. — C'est très bien deviné », dist le conte. Lors l'abbesse luy dist que cest enfant estoit a une jeune femme qu'elle nourrissoit pour l'amour de Dieu, et que quant elle vint leans elle n'avoit nulles mains, et a son semblant et contenance monstroit
qu'elle esloit venue et descendue de noble lieu. Et aujourduy Dieu par miracle, ainsy comme elle oyoit messe, luy avoil rendues sez mains, et estoit remise en santé. Quant le conte oyt ce cas reciter, il loua Dieu en son coeur et congnut etapperceut que c'estoit sa femme, et sefist mener ou elle estoit ; lors la congnut et elle luy, et s'entre acoUerent par bonne amour. Et demoura le conte leans avec elle et son filz par l'espace de XV jours, et pendant le dit temps envoya quérir son estât, et donna du sien largement au dit monastère, puis sa femme et son filz Lamorad en Provence amena et * la grandement la festoya. Au roy Alixandre son père fist tout le cas savoir, lequel lez vint veoir, puis les mena en Hongrie et leur bailla son royaume, pour ce qu'il estoit monit ancien. Et pour acquérir salvation se bouta en religion, ou il vescu monlt saintement. Leroy et sa femme, qui par avant estoit conte de Prouvence, régnèrent depuis longuement en joye et liesses, honneurs et noblesses. Après en Dieu trespasserent. Lamorat, leur filz, après régna, son païs monlt augmenta et deffendit chrestienté. Et mourut chevalier errant.
Ce conte a joui d'une grande vogue au moyen-âge ; il vit encore aujourd'hui dans les traditions populaires. A propos du poème de la Manekine, dont il a fourni le sujet, M. Hermann Suchier en a étudié et comparé un très grand nombre de variantes {Œuvres poétiques de Philippe de Rémi, sire de Beaumanoir, I, p. xxm-xc). Il en a depuis publié une version catalane dans la Romania, XXX (1901), p. 5 19-88, et annoncé son intention de compléter, dans la même revue, son étude sur le cycle de La Fille sans main. Aucun des textes cités par M. Suchier ne peut être considéré comme la source du manuscrit du Vatican.