‹ Nouvelles franc̜aises inédites du quinzième siècleChapitre 40 sur 87 · DE GALIAGIIE, UERMITE, QUI FUT REPRIS DE CE QU IL RIOIT · texte numérisé non relu

DE GALIAGIIE, UERMITE, QUI FUT REPRIS DE CE QU IL RIOIT

Galiache religieux esloil de Tabbaïe du Jars. Lors en estoit abbé damp Bernard de Guigonne. Galiache estoil monlt joyeux, a tous propos rioit et bien souvent sans cause, comme il scmbloit, especialment quant il veoit gens mors, que Ten en chantoit ou que Ten en parloit ; mais qu'ilz fussent chresliens ; ducil ne faisoit, se non pour la mort des paiens. 11 prenoit en gre tout ce qu'on luy faisoit. L'abbe s'esmerveilla de sa manière et luy enquit pour quoy il rioit ainsy et se monstroit joieux ; considéré qu'il devoit estre comme mort au monde et que ce monde est ung val de misère plain de^ calamité et de tristesse. De prime face s'excusa de respondre. Si luy commanda l'abbé de luy dire la cause, sur peine de désobéissance. Comme bon religieux et obéissant dit : « Monseigneur, puis qu'il vous plaist que je vous die la cause de mon ris et esjoyssement, s'il vous plaist, me respondrez a ce que vous diray, car par ce vous respondray et la cause savrez. » Lors luy dit : a Monseigneur, se ainsy estoit que de présent l'en vous apportast certaines et vraies nouvelles que fussiez esleù pape, en seriez vous pas bien joieux ? )) L'abbé luy resrespondit : w Si seroie ; plus aise ne joyeux ne pourroie estre, car j'avroie le pouoir de Dieu en terre, sur tous aultres honnoré et prisié. » Ores dit le religieux a Tabbé : « Monseigneur, regardez quelle aage vous avez.

Prenons l ans ; encore pouez vous vivre, selon cours naturel, xxx ans, qui sont quatre vings ans ; et ouitre iiiixx ans ce n*est que douleur et labeur ^ Encore de ces xxx ans en convient rabatre dix, qui se passent en dormirs, maladies, ennuys et desplaisirs ; car qui dort est comme mort. Ainsy vous n'avriez a vivre bonnement que vingt ans, qui sont tost passez a gens qui sont a leur aise, qui est peu de chose au regard de pardurableté. Si m'est aviz que j'ay grant cause de vivre joyeusement quant de vie pardurable me souvient, ou je ne puis aler que après la mort, mais que j'aye vescu comme bon catholique. Ores n*ay je aultre chose a faire ne soussy que de Dieu servir, qui est monlt legiere chose a hommes de bonne voulenté, car, comme dit l'euvangille : Jugum meum levé, onus meum suave 2. De aise mondaine ne faiz compte au regard de chascun homme ; elle est courte, faulce et vaine. « De celle response, ris et joieuseté, l'abbé fut bien content, et depuis selon Dieu en vesqui plus joieusement et dévotement, car le prophète dit : Letaminijasti in Domino et conjitemini memorie sanctijicacionis ejus ^. Puis dit l'abbé a frère Galiache qu'il avoit bon pensement et avis.

Des anachorètes, suivant VHistoria Lausiaca (lib. YllI, cap. lu), vivaient dans une joie constante, pour la même raison que le moine du Jars :

Licebat autem eos videre exsultantes in solitudine, adeo ut nuUam ejusmodi aliam exultationem in terra videre liceat, nec laetitiam corporalem. Neque enim erat inter eos aliquis moestus aut tristis ; sed si quis videbatur prae se ferre tristitiam, statim pater ApoUo ex eo rogabat causam, et quae erant in occulto uniuscujusque cordis renuntiabat. Dicebat autem : « Non oportet esse tristes propter salutem, cum

I. Dics annonim in ipsis scptuaginla anni. Si autem in potentatibus, octoginta anni, et amplius eorum labor et dolor (Psalm. LXXXIX, lo). 3. Jugum enim meum suave est et onus meum levé (Matth., XI, 3o). 3. Psalm. XGVI, la.

futuri simus haeredes regni coelorum. Tristes autem, » inquit, (( erunt gentiles, flebunt Judaei, lugebunt peccatores ; justi autem laetabuntur ; et qui terrena quidem anîmo agitant, laetantur in rébus terrenis ; nos autem qui tanta spe digni sumus habiti, quomodo non laetamur perpetuo, cum nobis Apostolus suadeat ut semper laetemur, et in omnibus gratias agamus? » (Migne, Patrologie latine, LXXIII, 1161 C-D).

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