Ms. emprunt
n. Elle seule se trouva, c'cst-à-dirc « elle se trouva seule ».
gens, mais il n'en pouoit oyr nouvelles. Quant l'orage fut passé et que ses gens furent retournez, et qu'elle estoit esgaree, Synados en eust grant desplaisir ; et quant il vist qu'il n'en pouoit aultre chose faire, il donna congié a ses gens, et s'en retourna chascun a son hostel. Sire Miles grant dueil en démena quant il sceut le fait.
Quant Errard ot esté avecques sa femme l'espace de XV jours et joy a sa voulenté, et elle de luy a son gré, devers messire Miles s'en ala et le trouva très courroucié, pour sa fille qu'il cuidoit avoir perdue. Il luy enquist comment il le faisoit et pour quoy si merry estoit ; lors messire Miles luy dist que c'estoit pour sa fille, qui estoit adirée. Lors Errard luy dist : « Monseigneur, apaisez vous, je vous en prie, car par le plaisir de Dieu, elle est bien et en bon lieu. » Et luy dist Erard tout le vray. Quant Sinados, qui estoit la présent, ce ouy, s'en esmerveilla grandement, puis dist : « Hee Dieu ! que tu es droiturier ! Je me vouloye marier a mon plaisir et non pas selon ma droitture, car je suis trop ancien pour avoir eu si belle créature ; si est raison que j'y aye failly, car je faisoie tort a Erard mon nepveu, qui requis m'en avoitpour luy. » En l'ostel d'Erard alerent agrant joye et approuvèrent et louèrent le mariage, et y fyrent belle feste ; puis avec messire Miles demourerent et démenèrent joyeuse vie.
La plus ancienne version connue de ce conte est une fable de Phèdre (L. Hervieux, Les Fabulistes latins, Phèdre et ses anciens imitateurSy II, p. 78) : Deux jeunes gens prétendent à la main d'une jeune fille ; la richesse de Tun est préférée à la race et à la beauté de Tautre. Le jour des noces, le candidat évincé se rend dans une maison qu'il possède hors de la ville, pour y demander à Bacchus, en compagnie de quelques amis, l'oubli de son chagrin. Le riche fiancé, trouvant sa maison de la ville trop étroite pour y célébrer ses noces, avait décidé de recevoir sa jeune épouse dans une
villa située non loin de la maison de campagne du jeune homme pauvre. A la porte de cette maison était attaché un âne, que les amies de la fiancée prirent pour y faire monter celle-ci. Un violent orage surprend le cortège nuptial, l'enveloppe d'une obscurité complète, et le disperse ; l'âne qui porte la mariée se réfugie chez son maître, et celui-ci consomme le mariage que son rival avait préparé. Les parents de la jeune fille se mettent à sa recherche ; le fiancé se lamente ; la foule apprenant ce qui est arrivé trouve très juste l'intervention du ciel en cette affaire.
La même histoire se retrouve dans un charmant poème français du xiii" siècle, que l'auteur, Huon Le Roi, de Cambrai, a lui-même intitulé Lai du Vair Palefroi, 11 est imprimé dans le Recueil des Fabliaux d'A. de Montaiglon et G. Raynaud, I, p. 24 et suivantes (iS^a vers). Guillaume, un jeune chevalier de Champagne, « riche de cœur, pauvre d'avoir », aime la fille d'un puissant seigneur du pays, dont le château est situé au milieu d'une vaste forêt. Très souvent le jeune homme, monté sur son palefroi vair, le plus beau de la région, vient par un sentier connu de lui seul à la clôture qui entoure la demeure du seigneur, et lorsque la jeune fille peut échapper à la jalouse surveillance de son père, elle échange avec son ami, à travers les minces ouvertures de la palissade et par dessus un large fossé, de tendres regards et de douces promesses. Guillaume se décide courageusement à demander au père la main de sa fille ; mais il est éconduit parce qu'il n'est pas assez riche. Il a un oncle âgé, veuf, sans enfant et riche, dont il héritera ; c'est un vieil ami du père de la jeune fille. Sur le conseil de celle-ci, il prie son oncle de renouveler sa demande et de promettre de donner à son neveu trois cents livrées de terre. Le neveu s'engage à les lui restituer aussitôt après la célébration du mariage. L'oncle accepte la proposition, se rend chez son ami, demande la main de la jeune fille, mais pour lui-même; et, comme il est très riclie, le père la lui accorde. Le jour du mariage est fixé, à l'insu du jeune homme et au désespoir de la jeune fille. La bénédiction nuptiale sera donnée dans une ancienne chapelle, éloignée du château ; pour y conduire le cortège, le seigneur fait emprunter tous les palefrois de la région. L'écuyer chargé de se les procurer s'adresse à Guillaume pour avoir le sien que montera la mariée, et c'est ainsi que celui-ci apprend la trahison de son oncle. Il prête néanmoins son palefroi, pour que son amie, en le voyant, pense à lui. Le cortège nuptial devait quitter le château au point du jour, pour se rendre à la chapelle, mais il se mit
en roule vers minuit. Le veilleur, encore étourdi par les vins bus la veille, avait pris la clarté de la lune pour les premières lueurs de Taube. Le sentier est étroit, on ne peut chevaucher â deux de front ; le vieillard chargé de conduire la jeune fille s*est placé derrière elle ; bientôt il s'endort, ainsi que la plupart des autres personnages du cortège. Dans une des parties les plus sombres du vallon, on croise le sentier par où le vair palefroi avait l'habitude de porter son maître à la palissade du château, il s'y engage naturellement ; les cavaliers qui le précèdent ont quelque avance, les vieillards qui le suivent immédiatement dorment ; la jeune fille, qui préfère la mort à un mariage si contraire à son cœur, le laisse aller, sans d'ailleurs savoir où il la conduit. Le palefroi vient au château de son maître, qui fait aussitôt bénir son union par un cha^ pelain. Les vieillards ne s'aperçoivent de la disparition de la jeune fille qu'en arrivant à la chapelle. Ils n'ont pas à la chercher longtemps ; un écuyer, envoyé par Guillaume, vient leur annoncer le mariage de son seigneur et les inviter aux fêtes. Le père accepte, bon gré mal gré, le fait accompli, et l'oncle s'en console du mieux qu'il peut.
Les deux contes français présentent des traits de ressemblance, dont le plus frappant est le lien de parenté qui de part et d'autre unit les deux prétendants, et le rôle de l'oncle, qui, dans les deux versions, s'est chargé de solliciter pour son neveu la main d'une jeune fille et la demande pour lui-même. Mais ils offrent aussi des différences nombreuses, dont l'une rapproche singulièrement le conte en prose du texte latin. Dans le poème de Huon, c'est dans l'obscurité delà nuit et delà forêt, et grâce à l'assoupissement des vieillards que le vair palefroi peut s'écarter du cortège sans qu'on s'en aperçoive ^ ; dans le récit du xv" siècle et dans la fable latine, un violent orage disperse le cortège, Veneris misericordia, dit l'auteur latin 2, « par le vouloir de Dieu », dit le manuscrit français. Il serait cependant peu raisonnable de croire que le prosateur du xv* siècle ait utilisé simultanément le récit de Huon Le Roi et celui de Phèdre ; la compa-
1. On ne comprend guère pourquoi les palefrois qui le suivaient n'ont pas pris la même voie que lui.
a. Repente coelum, Veneris misericordia,
Ventis movetur, intonat mundi fragor, Noctemque dcnsis horridam nimbis parât ; Lux rapitur oculis et simul vis grandinis Effusa irepidos passim comités dissipât, Sibi quemque cogens peterc praesidium fuga.
Asellus notum proximum tectum subit...
raison de son texte avec celui du poonie français ne laisse apercevoir aucune de ces traces de dérivation que Ton constate en si grand nombre lorsqu'on peut rapprocher quelqu'autre de ses récits avec sa source immédiate. Il a eu pour modèle un récit aujourd'hui perdu.
La nouvelle du xv* siècle n'oppose jamais la situation de fortune du jeune homme à celle de son oncle ; elle ne fait aucune allusion à sa pauvreté ; mais c'est là probablement une maladresse du narrateur ; autrement on ne comprend pas comment l'oncle, qui avait d'abord demandé la jeune fille pour son neveu, a pu l'obtenir pour lui-même.
La consolation du vieillard qui a perdu sa fiancée est une répétition de celle d'un autre vieillard qui se trouve dans la mémo situation à la fin de la 3' nouvelle.
M. Vossler a rapproché de cette nouvelle la 3i' des Cent Nouvelles nouvelles, dans laquelle un écuyer, voyant un soir à la porte de son seigneur une mulle sellée, la monte et est conduit par elle chez une belle dont il n'avait jamais pu connaître l'adresse. Je ne crois pas qu'il y ait entre les deux situations d'autre rapport qu'une simple coïncidence.
DE GILLES DE l'aISTRE, QUI EUST REPENTANCE DE SON PEGHIÉ
Gilles de TAistre estoit homme apris de Symon TAncien, qui ainsy luy disoitque pour gaigner paradiz, il convient jusner et faire abstinence, avoir foy, charité, humilité et bonne pacience, estre bien repentant et se confesser souvent. C'est ce qui met Tomme principalment hors de péril et du danger de ce monde. Ung jour Gilles s'estoit aie esbatre pour se desennuyer. Une nommée Alisonle va rencontrer et luy demanda : « Ou alez vous, mon amy, ainsy seul .^^ Bien voulroye parler a vous en secret. » Et le requist de couchier et habiter avec elle charnelment en grant instance, ou qu'elle luy feroit très grant honte et vîllennie. Lors Gilles luy respondist : u Ma mie, ne me parlez plus, ne requérez de telle villennie, car j'ameroye mieulx mourir que a Dieu désobéir, a qui j'ay voué et promis chasteté. » Elle le pria tant que par la tentacion de Tennemy il s'acorda a son dit. Quant il eust commis le pechié et il pensa a luy, monlt luy fut let et desplaisant, et comme tout désespéré s'en ala, disant qu'il avoit perdu la grâce de Dieu. Et en grant dcsplaisance disoit : « Ou iray je, ne que feray je, mon doulx créateur ? Je suis en grant erreur, mais je m'atens a ta miséricorde ; garde moy de désespérance et me vueilles pardonner mon pechié. » Ainsy comme il se doulouroit, en alant parmy le boys, rencontra son beau père et maistre Symon l'Ancien, très
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dcvot et sainte personne, qui luy demanda comment il le faisoit. Lors Gilles, comme tool desconforlë, luy dist : « J*ay au cuer très grani dueil. plaise vous a moy confesser et prier Dieu pour moy. « Et se* confessa, en disant qu*il avoit geu avec une femme et Taroit congneue chamelment. Symon, quant confesse Teust, et sceut et apperceut la grant contricion qu'il avoit, le reconforta doucement. Et tant pria Nostre Seigneur qu*il luy pardonna le pechié. comme depuis fut sceu et apperceu. Car quant Gilles fut trespassé, il vint mercier Symon de sa salvacion. en luy disant qu*il amonnestast lez gens que Tung priast Dieu pour l'autre, car c'est la principalle branche de charité et qui est très proufitable et a Dieu plaisant.
Les Vitae Patrum racontent (liv. 111) que deux anachorètes étant allés à la ^ille pour y faire des provisions, l'un d'eux, en l'absence de l'autre, <f ceddit in fomîcationem » ; pris de désespoir, il ne voulait plus revenir dans sa cellule ; son compagnon, pour le réconforter, lui flt accroire que lui aussi avait commis le même péché. Tous deux revinrent à leur ermitage, se confessèrent et se soumirent à la pénitence qui leur fut imposée. Enfin Dieu révéla l'innocence de l'un et pardonna à l'autre (Migne, Patroiogie iatine, LXXIll, col. 744-45).
Ce conte a été mis en vers au xiu* siècle, mais le poème est encore inédit -. Le trait essentiel, le dévouement du moine, qui, pour sauver son compagnon, s'accuse d'une faute qu'il n'a pas commise et se soumet à une pénitence qu'il n'a pas méritée, manque dans le récit que je publie. Celle altération esl peul-èlre la cause d'un autre changement aussi très important. Dans les Vies des Pères, soit en prose latine, soit en vers français, c'est du vivant de l'ermite coupable, pour récompenser la charité en même temps que révéler l'innocence de son compagnon, que Dieu fait savoir à leurs pères spirituels qu'il a pardonné.
Si l'on compare aux deux récits antérieurs celui du