‹ Nouvelles franc̜aises inédites du quinzième siècleChapitre 7 sur 87 · INTRODUCTION VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VII

actions, les paroles sont celles de la vie réelle. Les traits de mœurs contemporaines y abondent. Aussi est-ce la Jorme et non le fonds qui en fait, pour le lecteur d aujourd'hui, le principcd attrait. Tel n'était pas sans doute le but que le poète visait, celui qu'il a atteint en son temps ; la forme était pour lui un moyen, non une fin ; mais un moyen qull jugeait justement nécessaire ; et qui ne l'était pas moins au .vf" siècle qu'au xiii*". Le prosateur Sénonais ne semble pas même s'en être douté. Ikins certaines de ses traductions, il a gardé quelques-uns seulement des ornements de style de son modèle ; dans les autres il les a tous supprimés, et tels de ses récits ont retrouvé sous sa plume la sécheresse des textes latins correspondants des Vitae Patrum.

Les originaux d'une vingtaine de chapitres existent encore, et la comparaison des deux versions montre les procédés de composition du compilateur ; il traduit librement, mais assez exactement, les textes latins ; pour les contes en vers français, il ne se contente pas de les dérimer, il les abrège, supprime les réflexions morales, les développements littéraires, quelquefois des détails qui le choquaient, fait des transpositions, remplace une expression par un équivalent ou lui accole un mot redondant ; enfin il s'applique à donner des noms aux personnages, même lorsque l'auteur primitif assure expressément (XXII) que ces noms sont inconnus. Sauf la suppression des rimes, il suit le même système pour les textes français en prose qu'il reproduit.

La plupart de ces modifications ne paraissent avoir d'autre raison d'être qu'une prétention de faire œuvre d'auteur et non de copiste ou de traducteur. Elles sont toujours inutiles et généralement malheureuses. Chacun des contes des Vies des Pères est précédé d'un prologue ; le dérimeur en a le plus souvent conservé une partie, mais en l'introduisant dans le conte même, parfois dès la

VIII NOUVELLES FRANÇAISES Dl W SIÈCLE

seconde ligne, sous la forme d'un discours yauchement attribué au personnage principal. Dans les deux anciennes versions connues de la nouvelle /l, les preuves d'amour que la dame doit donner à son amant sont disposées logiquement suivcmt les difficultés qu'elles présentent, dans la rédaction sénonaise, la première épreuve, plus facile pourtant que la seconde, est placée après celle-ci.

Les modifications d'autre nature sont souve/d plu^ malheureuses encore. Dans les notes que j'ai ajoutées au texte, j'en ai plus d'une fois relevé la maladresse; ici je nen citerai qu'une, qui est vraiment typique. Dans le conte XXIII, un ermite exhorte un bandit à s'amender ; il s'enhardit à le faire en prenant argument de la solennité du jour, qui est le vendredi saint :

Un jour de la crois aoree.

Une f este benciiree.

Que Dieu par sa mort nous conquist.

Il lui dit :

Frère, tenir vous devez hui

De faire aus crestiens anui,

Que Dieus a cest jour d'ui mourut

Et par sa mort nous secourut...

Si devez le jour honorer

Et vos péchiez plaindre et plourer.

Si com font icil qui Dieu croient.

Le dérimeur substitue au vendredi saint la fête de l'Invention de la Croix 3 maV, qui devient ainsi Vanniversaire de la mort du Christ : u Polifer bien vous devez tenir de mal faire plus que a ung aultre jour ; il est l'Invencion de la Croix, ou Dieu mort soujfry pour nous rachef ter d'enfer ; et y devons plourer noz péchiez, comme bons et dévots crestiens, »

La préoccupation de donner des noms à tous les personnages, même à ceux dont le rôle est tout à fait insignifiant, a quelque chose de puéril, surtout quand l'auteur néglige, comme il lui arrive fréquemment, de désigner l'endroit où

INTRODUCTIOX IX

se passe Vaciion. Si Von conte une historiette à an enjant, et qu'on oublie de donner un nom à l'acteur qu'on met en scène, on est aussitôt interrompu par la question : (( Comment s'appelle-t-il? )) ; par contre, on peut omettre impunément tous les noms de lieux. C'est à quoi fait songer l'auteur qui néglige de d'ire en quel pays vitraient les personnages dont il connaît si exactement les noms et ceux de leurs sei^iteurs. Où pouvait bien régner le roiClaudin, de la première nouvelle, dont le chambellan était Engaerrand de Couci, et qui épousa Ismarie de \ oi.sines « Jille de messire Jacques de \ oisines, chevalier natif de Sens, et de Régnant de ta Chanteprime « ? Mais où régnait le roi Alphons, dont le plus fidèle serviteur était Gadifer de lu Salle, et qui prit pour femme la fille du seigneur d'Egriselles-le-Bocage ? Le choix même des noms ne décèle pas un grand effort d'imagination ^ et parfois offense le simple bon sens : un ami du roi Salomon, Jean de Chigi, doit son nom à un village du Sénonais'^.

On peut induire avec certitude que tous les chapitres dont les originaux sont perdus ont été rédigés suivant la même méthode que ceux dont on suif les procédés de composition. Il est un détail cepend(uit qu'on n'est pas autorisé à comprendre dans cette généralisation. Dans les originaux que j'ai pu connaître, ou bien les personnages ne portent pas de nom : le remanieur alors leur en a donné; ou ih ont des noms consacrés par l'histoire ou la tradition, comme ceux de Salomon, de Judith, de saint Paulin, et le jiemanieur les a conservas. Le cas ne se présente Jamais de noms qu'aucune autorité ne protégeait et quun remanieur n'était pas tenu de respecter; mais H a pu se produire dans les originaux que je n'ai pas

1. On pourrail croire à une recherche de couleur locale dans le nom de Lamorat donné au Jils d'un comle de Provence (Xll), mais c'esl un nom emprunté, comme beaucoup d'autres, à des romans de la Table ronde.

2. Il est probable que Pierres d'Anjes, un autre contemporain de Salomon, a été baptisé aux mêmes fonts.

retrouvés: qu'a fait alors le remameur ? a-t'il gardé ces noms ou les a-t-il remplacés par d'autres ? On verra dans la discussion sur les sources de la nouvelle IV que cette question nest pas oiseuse ; elle n'en devra pas moins rester sans réponse tant que des documents nouveaux ne permettront pas de la trancher avec certitude.

Ayant noté les défauts de l'écrivain, je commettrais une injustice en ne lui reconnaisscmt pas un mérite a^sez rare : jamais, même dans ses plus facétieux récits, il ne recherche les situations scabreuses ; il évite toute peinture indécente, et, à part une ou deux expressions de la nouvelle IV, un peu libres, on ne relèverait pas dans tout son livre un propos capable de blesser les oreilles les plus susceptibles. Retenue d'autant plus digne d'éloge qu'elle était moins habituelle aux conteurs. On peut encore inscrire à son actif le goût dont il a fait preuve en supprimant certains détails trop réalistes de ses originaux, comme aussi sa réserve à propos de quelques miracles dont les conséquences blessaieiU son sentiment de la justice.

Si le style et la langue du comp'ilateur sont complètement dépouixms dlntérêt, si par conséquent le fonds seul de ses compositions peut retenir l'atiention, ceux de ses chapitres dont tes originaux sont coi unis ne valent pas qu'on les publie ; je n'en imprimerai que ce qui sera nécessaire pour établir leur identification et précker les relations de la copie au modèle. Au contra'we, les contes dont les sources immédiates soîd inconnues fournissent une contr'i bution très appréciable à certains chapitres de l'histoire littéraire, et je les donnerai iii-extcnso. Ils sont l'unique raison d'être de ce volume.

Ernest LANGLOIS.

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