I.R COL D'ANTERNE
Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visiblement milord. Avant de répondre, il enlama avec sa lille un colloque en anglais. Pour la clarlé du récit, je reproduis ce colloque dans cette sorte d'idiome qu'emploient entre eux les Anglais, lorsqu'ils conversent en français.
« Milord à sa fille : Cette guide avé iune très-irréverencious manière.
— Il me paraisse iune stiupid. Dise à lui que je ne voulé paartir que si la ciel n'avé pas iune niuage.
Milord au guide : Je ne voulé paartir (jue quand la ciel n'avé pas iune seule niuage.
— Eh bien, c'est pas ça! repartit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc, nous connaissons le temps et les endroits, nous autres !
Milord à sa fille : C'été iune fourbe. Au guide : Je dise à vos que je ne voulé paartir que quand la ciel n'avé pas iune iunique niuage.
— Comme vous voudrez, ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures! Une supposition : vous partirez a neuf heures, mais je vous dis que vers midi il peut faire de l'orage, et à midi nous serons justement au milieu des neiges; et au lieu de cela, si nous partons de grand matin, à raidi nous sommes à Sht, et vienne la tourmente alors !
Milord à sajille : C'été iune fourbe. Comprené-vos le chose, Clara? Il connaisse qu'il faisé mauvais temps démain, et il voulé nous engager il commencer le journée de grande matin, parce que, plus tard, il faisé le pluie, et il perde son aagent.
— Je (Toyé aussi.
— Ces hommes été tute remarqiiabelment voleurs!
— Tute. Ordonné lui voter volonté; il été bien attrapé!
Milord au guide : Mon ami , je distingué paafaitement bien voter estratadgem ! Je ne voulé partir que quand la ciel il n'avé pas plus de
niuage que sur cette plate A Clara : How do you say plate.
Clara ?
Clara : Assiette. •
— ... que siur cette assiette... Enlendez-vos!
— J'entends, j'entends; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi vous amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coiité!...
— Je défende vos d'amener des cochons...
— C'est pour faire voir a monsieur...
— Je défende vos !
— Comme vous voudrez.
— Je défende, diabel ! «
Le guide sortit , et de cette façon je ne pus, contre mon usage, décider
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«lès la veille riieure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions; mais n'ayant pas voix au cliapitre, je dus me contenter d'associer ma destinée a celle de milord , et c'est dans cette résolution que j'allai me < ouclier.
Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour faire vacarme, pour réveiller milord et le presser de partir. Miloid. déjà blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la façon hruyanle dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit, vint mettre le nez à la fenêtre, et voyant le ciel tout couvert de nuages, ne put contenir sa vive indi^znation : « Vos été iune fourbe, mosieur! iune fourbe ! criait-il au guide, de derrière sa porte ; je connaisse voter eslratadgem ! je connaisse !... je déclaré encore iune fois que je ne parte pas s'il y avé iune sieule iunique niuage dans lute la circumférence de la firmamente!... Allé vos-en! Tute suite! Tute!... »
Le guide se retira en grommelant, mnis sans trop compiendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures le soleil perça le dais de nuages qui avait jusque-là plané sur la vallée, et bientôt, ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères, on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa lille, se décidant à partir, montèrent sur deux mulets, qui , sellés et bridés, attendaient depuis plus de deux heures devant l'auberge, en compagnie du guide. In troisième mulet portait leur valise à Sixt , par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ, ayant cliargé sur mon dos mon petit havre-sac, je partis à pied sur leurs traces.
Cette montagne, que nous gravissions, est pittoresque, intéressante. Jusqu'il mi-hauteur, ce sont des croupes magnifiquement I oisées : d'abord des noyers, puis les hêtres mêlés aux sapins, bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs svelies.et argentés; enfin, les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s'élancent vers la nue, plus élevées, plus menaçantes à mesure qu'on s'en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallanche, où elle se termine par la majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues, minées par les eaux; elles ont formé, par des éboulements successifs, dont le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées, parsemées de riants pâturages, mais qui recouvrent des corps d'hommes, des hameaux, des pays entiers. De loin en loin, quelques hardis chasseurs ont escaladé les Fiz ; ils disent que sur cet âpre sommet on trouve un lac sombre, profond, dont on raconte, dans îa contrée, des choses merveilleuses.
Le dernier village que l'on dépasse, lorsqu'on monte de Servez, c'est le village du Mont. Frappé {\u délabrement qui régnait dans ce petit ha-
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ineau, où je irapercevais ni habitants, ni bestiaux, j'y lis halle auprès d'une fontaine ; mais personne ne parut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si prolonde. Si je l'eusse pu, un triste désenchantement eût accompjisiné ma curiosité satisfaite ; en effet, dès le lendemain, en entrant il Honneviile, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recelait tous les malheureux habitants de ce villaj^e.
C'est une histoire funeste. Ce hameau, comme les autres de la vallée, axait sa part de biens et de vertus; comme dans les autres, le travail , la simplicité des mœurs y faisaient régner l'ordre, une modique aisance; les générations s'y succédaient, obscures, mais unies et paisibles. Cependant quelques-uns, à la lin des guerres de l'empire, revenus dans leuis foyers, y rapportèrent des habitudes d'oisi\eté, d'iviognerie; ils y enseignèrent conmient ailleurs on délaissait l'église, comment on s'y mO(|uait du curé; ils dirent que les Savoyards sont en estime ;i Paris, (ju'en peu d'années ils y recueillent, pour des services point rudes, une grosse somme dargent; en sorte que plusieurs, séduits, s'expatrièient , pour revenir après quelques années. Ils rapportaient la grosse somme, mais, en m.ême temps, des vices inconnus, un libertinage honteux, la science et le besoin de la débauche. Déjà auparavant le dédain des vieilles maximes, le mépris des rustiques usages, des pratii|ues religieuses, avaient préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit , pénétra jusqu'au cœur de tous ces foyers ; l'intempérance, la maladie, la misère, comme autant d'ulcères, rongèrent ces familles jadis saines et aisées, et au bout de peu d'années, cette petite société, ruinée par l'abandon des habitudes d'ordre et de labeur, et unie seulement par le lien du vice et du besoin, formait contre la propriété des communes voisines un abominable complot. Ils s'appropriaient des bestiaux, ils contestaient des titres, ils prétendaient à des terrains, jusqu'à ce que, amenés devant la justice, ils gagnassent leur cause au moyen du faux témoignage, auquel ils sétaient engagés tous, solidairement , par un exécrable serment. Le terme était enlin venu de ces crimes : les pères et les mères avaient été jetés dans les cachots: et leurs enfants, orphelins, flétris, dispersés, mangeaient autour des c.ibanes, ou sur le pavé des villes, le pain amer de l'aumône.
Heureusement, je ne savais point ces choses. Assis auprès de la fontaine, j en admirais le cristal, les mousses éclatantes; je me figurais que ces bonnes gens que je ne voyais pas sous le porche des maisons, autour des étables, travaillaient dans la forêt, ou faisaient paître au loin leurs nombreux bestiaux. Comment, dans ces lieux écartés, sous ces aimables ombrages, se peindre une peuplade dévorée par ces plaies qui rougent la populace des grandes villes ! Comment renoncer, au sein des hautes Alpes, h ce charme d'innocence, que l'on vient y ehercher comme dans un invio-
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lable asile ! Et pourtant , bien des fois déçue, l'illusion renait sans cesse, parce que, pour nous, hommes des villes, cette grande nature nous émeut, ce silence des montagnes nous parle, notre cœur s'élève, s'épure, il semble reprendre sa primitive innocence, et bientôt ne concevant plus le mal, les vices, les abjectes passions, il va prêtant à toutes choses ce charme qui l'enivre.
Je réprouvais, ce charme, dans toute sa pureté, et davantage à mesure que je m'élevais. Cependant, vers onze heures, quelques nuages planaient au-dessus des gorges profondes; le Mont-Blanc av.iit cet aspect mat qui laisse les arêtes du roc se dessiner toutes noires sur une blancheur terne, et du côté du sud le vent soufflait par froides bouffées. Je songeai aux prédictions du guide, mais seulement pour rire du bon milord qui , alin de ne pas donner dans un piège imaginaire, s'en était tendu un très-réel à lui-même. De temps en temps, quand le taillis était moins épais et l;i pente plus escar[)ée, je voyais les deux mulets audessus de ma tête. Milord et sa fille cheminaient sans mot dire, lorsque le guide, qui conduisait à la main le mulet de la jeune miss, s'étanl arrêté pour lui montrer quelque chose, il s'ensuivit une sorte d'altercation.
11 faut savoir que les guides, en cet endroit, montrent au voyageur une tache, de couleur ferrugineuse, qui se voit à une grande hauteur contre la paroi des Fiz. Ils appellent cette tache YHomme dca Fiz-, parce qu'ils prétendent qu'elle a la forme et l'aspect d'une culotte jaune, tandis que, tout autour, d'autres apparences complètent, selon eux, la figure du géant. C'est cette curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss; mais, pour lui montrer l'homme, il lui désignait la culotte. L'on sait tout ce que ce mot a d'inconvenant pour des oreilles anglaises; aussi une expression de haute pruderie se peignit-elle sur le visage de la jeune personne , tandis que milord laissait voir sur le sien les signes de la plus comique indignation.
« Ici , en haut , à gauche, répétait le guide, une culotte jaune.
— Je défende vos. guide, de dire cette mote !
— C'est que monsieur ne la voit pas. Tenez, juste au bout de mon bâton... une culotte jaune. »
Ici la jeune miss redoubla de pudique malaise, et milord , outré de cette récidive : « Vos été inné malproper mosieur ! j'avé dite à vos de ne pas prononcer cette sale mote ! Je payé vos, c'cté vos d'avoir de l'obédience ! A saJiUe : Piqué la miulette, Clara. »
La caravane reprit sa route. Le guide, simple chasseur de chamois, guide seulement par occasion, et point au fait, comme le sont ceux de Chamonix, des mœurs et coutumes, comprenait toujours moins 'a qui il avait affaiie. Mais au fond, soucieux seulement de son salaire, il n'insisia
A lollc ilou.e clinlci;i-, h ji une miss semblait revenir à i.i vie.
(i,K i;ûi, h'antkkne.)
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pas, et mettant à sa bouclie une énorme pipe, bien bourrée de tabac, qu'il venait de sortir de sa poche, il se mit à battre le briquet...
« C/ara à Miloril: Oh ! le détestabel perGume , si cette {garçon voulé Humer son pipe !
Mitord à Clara: Je n'avé pas oonnoissé iuue si intolérabel iiuinnie ! Au guide : Je défende vos, guide, de fiumer, pourquoi mon lile, il craigne le perd unie...
— C'est pas du perjium , c'est du bon tabac, et puis du bon !
— C'est iune pertiume mauvaise : je défende vos!...
— Eh bien, tenez , la bête est sûre, je marcherai derrière... Clara: Oh! oii!... ne quitté pas la miulette! !
Milord: .Ne quitté pas!... Ohe ! what fellow \ve hâve tliere! Je détende vos de IJunier ! Si vos liumé, je reliusé absoliument de payer vos ! !
— Ali bon! ceux-là! .. vaut mieux mener les bêtes à la foire! dit le guide , en remettant sa pipe dans sa poche. Vo\ons , avançons ! ajou(a-t-il. Le temps se brouille : il s agit de passer les neiges. »
Effectivement le ciel s'était de nouveau entièrement chargé de nuages ; toutes les cimes étaient cachées, et le vent, déjà plus violent, faisait tourbillonner la poussière des ravins. Nous montions depuis près de trois heures, et néanmoins le haut du col paraissait encore éloigné. Depuis que nous avions atleint le bas des rochers des Fiz , en même temps que nous laissions derrière nous les dernières traces de végétation , ces rochers, que nous commencions îi tourner, nous dérobaient la vue de la vallée de Servoz. La scène était donc changée: "a gauche, des rocs verticaux; 'a droite, les bases du Buet, toutes de glaces et de pierres nues, autour de nous une contrée déserte et niorne, dont l'aspect n'était varié ijoe par les idanches plaques de neige (pii se montraient ;i chaque instant plus nombreuses, pour devenir bientôt continues,
« Milord à Clara: J'avé la suspicion que cette drôle ne connoissé jtas la hue chemin !
— J'avé aussi , répondit Clara avec un air d'inquiétude. Milord: Vos mené nous dans iune mauvaise chemin , guide?
— Ici ! c'est pas de quoi se plaindre. Attendez donc d'être en haut. Avançons , avançons !
Clora à Milord: Oh ! je craigne beaucoup , mon père !
— Avançons, avançons! Vous n'avez pas voulu m'écouter hier; c'est à savoir maintenant comment nous nous en tirerons.
— Je voulé ritorner I ritorner absoliument! ! s'écria la jeune miss trèseffrayée.
— Impossible, mamselle. Mais c'est sûr qu'il vaudrait mieux pour nous que nous fussions à cette heure de l'aulre côté.
— Arrête/ la miulette, guide! arrêtez! dit milord. »