‹ Nouvelles genevoisesChapitre 14 sur 33 · LI-: CUL D'AN TERNE · texte numérisé non relu

LI-: CUL D'AN TERNE

Le guide, tout préoccupé , ne tint compte de cette injonction. « Arrêtez! répéta la jeune miss. — Arrêtez! répéta milord , tute suite! tute ! !... »

Le guide, sans s'arrêter et sans répondre, regardait attentivement le ciel en arrière de nous « C'est mauvais, » dit-il. Puis, arrêtant brusquement les mulets: « Monsieur, mamselle , il fout descendre.

— Descender ! ! s'écrièrent-ils tous les deux à la fois.

— Et vite! Retourner, c'est impossible. Voici la tourmente qui nous prend h dos: le veut nous l'amène grand train. Nous n'avons (|u'une chance, c'est (ju'elle ne nous attrape pas. Le col est loin encore; si nous y voulons passer, nous sommes /;e;-«s avant d'y arriver. Il faut grimper celte rampe à gauche, elle abrège; au delà nous sommes .en dehors du vent. A bas ! les mulets trouveront leur route. A bas donc! »

Le sang-froid de cet homme imposa à milord, en môme temps que ses paroles lui causaient une grande inquiétude. Il descendit sans mot dire ; alors je m'approchai. La jeune miss était toute tremblante. Sans demander permission , je lui aidai à descendre de sa monture , tout en lui adressant quelques paroles rassurantes. Quand son père vit ses pieds délicats s'enfoncer profondément dans la neige , un mouvement d'effroi se peignit sur son visage. « Guide, dis-je aussitôt à l'homme qui accrochait en toute hâte les étriers a la selle des mulets , c'est à vous de nous tirer d'ici. On m';i parlé de votre courage, de votre force; vous êtes Pélisaz . le plus bal ile chasseur de la vallée: nous nous confions "a vous. » Me tournant ensuite vers niilurd . » N'ayez pis de crainte, monsieur. Je suis loît aussi, habitué aux montagnes. Entre ce brave homme et moi, nous soutiendrons mademoiselle, vînt-elle à fléchir sous l'excès de la fatigue. — Oiilidgé , » me répondit-il, tout distrait par une vive émotion.

Moins troublé que l'Anglais, je n'étais pas moins inquiet. Les récits du pâtre, que j'avais à peine écoutés la veille, se présentaient à mon imagination, et me faisaient juger notre situation très-périlleuse. (et homme m'avait raconté dans tous leurs détails les circonstances qui avaient accompagné la mort du jeune Anglais, celle de la femme de Pierre ; il me semblait les voir se reproduire toutes avec une effrayante vérité! La mallieureuse , arrivée près du sommet avec sa compagne, avait manqué de forces pour s'enfuir, et, au bout de quelque temps, elle avait péri enveloppée dans la tourmente: c'est un vent qui, s'engouffrant dans les anfractuosités de ces gorges étroites, y tourbillonne avec violence, en dépbiçant d'énormes masses de neige, sous lesquelles demeurent ensevelis tous les objets sur lesijuels il promène ses fureurs. Or, c'était un tourbillon de cette sorle (|ui. s'élevant derrière nous, comme du fond de la vallée, semblait devoir nous atteindre avant peu d'instants. Dès que le guide l'avait aperçu, et bien avant que nous pus-

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sious nous duiitei du danger, il ne l'avail plus quitté des yeux; mesurant iivec sagacité sa distance, pressentant sa direction, et jugeant, avec un coup d'œil aussi sûr que prompt, qu'il fallait, pour ne pas périr, escalader au plus vite la pente qu'il venait de nous montrer.

Nous nous y engageâmes. A peine libres, les mulets s'étaient enfuis avec vitesse, la tôle liante et les naseaux au vent. Guidés par leur instinct, ils avaient quitté le sentier par le(iuol nous étions venus, et, se jetant sur la gauche pour s'éloii^ner de la trombe, ils s'enfonçaient dans une gorge obscure, où bientôt nous les perdîmes de vue. « Avançons! arrivons! » criait sans cesse le guide. ÎMais la pente était si roide, (]ue, sans la neige qui se lassait sous les pieds, il eût été impossible au plus agile chasseur de s'y tenir debout. Malgré cette circonstance favorable, nous avancions a peine, troublés plutôt que soutenus par les pressantes injonctions du guide. La jeune miss, comprimant sa frayeur pour ne pas ajouter h l'effroi qui semblait enchaîner son père, faisait des efforts inouïs pour s'élever ; mais ses forces s'y consumaient , et déjà , après avoir , par une irserve naturelle, manifesté quelque embarras en acceptant l'appui de ma main , elle en était à se suspendre à mon bras, a me laisser le plus souvent le soin delà soutenir, de la porter presque. Epuisé moi-même, et me croyant à chaque instant arrivé au dernier terme de mes forces, le dangei' extrême que coiM'ait-cette jeune demoiselle ranimait mon courage, et je tentais encore un effoit. Enlin , elle atteignit le haut de la pente. A'ous l'y laissâmes, car son père réclamait tous nos secours.

Une circonstance singulière avait ajouté à la détresse de ce («auvre monsieur. Pendant qu'il cherchait à diminuer la roideur de la pente en faisant des contours en zig/.ag , ses pas l'avaient conduit sur un bloc de roche, caché sous la neige, et posé, comme il arrive quelquefois, en équilibre. Le poids du cor|)S avait fait un peu basculer cette masse énorme, et la frayeur de milord avait été si soudaine et si vive , qu'incapable de la surmonter, il s'était laissé tomber sur ses genoux tremblants. Son visage était pâle et défait; sa fille, qui, au haut du col , venait de l'apercevoir dans cet état, poussait des cris de désespoir, et nous-mêmes nous ne savions que résoudre. « Laissez-moi, nous dit-il, et sauvez mon enfant! » Alors le guide : « Courage, mon brave monsieur, ce n'est rien. " Kt s'adressant à moi : (I Portons-le! » Nous réunîmes nos efforts, et avec des peines iulinies , nous atteignîmes au sommet.

Il y avait sur ce sommet un espace de quelques pieds, qui, sans cesse balayé par le vent, se trouvait dépouillé de neige. C'est là que nous nous trouvions réunis tous les quatre. La tourmente approchait toujours. « Il ne faut pas vieillir ici , dit le guide. Je [)rends le monsieur: c'est le [)liis lourd ; vous, mamselle. Nous n'avons plus qu'à descendre, mais par-dessus vingt pieds de neige. Vous autres, mettez vos pas où j'aurai fait les miens.

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N'oubliez pas ça, i-'est pour éviter les Irous qui sont îi rentour des rocs. Courage, mon brave monsieur ; courage, monsieur; courage, mamselle! C'est rien ! Voici qui va vous revenir... »

En (lisant ces mois, le j^uide avait tiré de sa poche une vieille gourde en cuir, qui contenait encore quelques gouttes d'une mauvaise eau-devie du pays, v A la guerre comme a la guerre , » dil-il ; et en même temps il présentait la bouteille aux lèvres de la jeune miss. Celle-ci goûta la liqueur, et rendit la gourde avec un sourire de reconnaissance. Le guide y lit ensuite boire milord ; puis il me la passa. Elle était légère. « A vous, guide, lui dis-je. — Buvez, seulement , repartit-il, en s'apprêtant a partir; c'est à peine si vous y trouverez de quoi, c Puis, regardant au-dessus de sa tête : « En route! » s'écria-t-il soudainement, et comme surpris en voyant l'état du ciel. La trombe, en effet, semblable à une immense colonne, s'avançait obliquement, et déjh sa partie supérieure, surplombant sur la place où nous étions, nous masquait les sommités des Fiz à notre gauche.

La petite goutte de liqueur a\ait un peu ranimé nos forces; nous commençâmes à desceudie. Mais, dès les premiers pas, il se présenta des obstacles insurmonlaljes. La neige, sur ce levers, abritée contre le vent froid qui régnait de l'autre côté, était aniollie : nous y enfoncions jusqu'à la ceinture. Bientôt les robes de la jeune miss, enlièrement détrempées par le contact de celle neige, en se collant à ses jambes, la glaçaient de froid , et empêchaient d'ailleurs tous ses mouvements. A chaque moment elle se trouvait airêlée, sans que je pusse, vu la nature de l'obstacle, la soulager en lien. Le guide s'en aperçut, et aussitôt, s'apostrophant luimême : « Bête que tu es!... c'est en haut iju'il fallait parler. Pardi ! il faut que mamselle fasse comme les femmes du pays, de ses jupes une culotte !... » La situation . depuis quelques heures, avait bien changé. Aussi la jeune Anglaise, non sans embarras, à la vérité, mais cette fois sans fausse [)ruderie, mit la main à l'œuvre, et ramenant par derrière Texlrémité antérieure de sa robe, elle l'y ûxa avec une épingle, se faisant ainsi une sorte de pantalon bouffant, qui lui permit de faire quelque espace de chemin avec plus d'aisance.

Pour miloid, le soin de sa lille le préoccupait tout entier. « Oblidgé! me disail-il a chaque pas ; oblidgé ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Guide, été-ce encore longtemps comme cela? - Tenez, lui repartit le Guide, nous .sommes sauvés. Mais regardez donc là où nous devions passer. «

A ces paroles du guide, nous nous séparâmes les uns des autres comme par un commun mouvement, et tournant nos yeux de ce côté, nous regardâmes en silence. La trombe s'y brisait avec un fracas épouvantable. D'immenses traînées de neige, frappant sur les rocs, rejaillissaient par les airs, et le vent, ressaisissant ces gerbes égarées, les heur-

L'anglais était assis en lace .lu Monl-Bluiic .lue, d'ailleurs, il ue legar.la.l pas.

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t;iit les unes contre les .uilies, en sovW. (luon voyait comme une vaste nuée soudainement décliiréc par tous les vents déchaînés. Au spectacle de ces horreurs, milurd , croyant à peine sa lille échappée à la plus affreuse mort, se retourna vers elle, pénétré d'une émotion profonde, et comme pour la serrer dans ses bras... mais, émue elle-même, et saisie par le froid, celte jeune (iile venait de perdre connaissance.

Je me dépouillai aussitôt de mon habit dont j'enveloppai cette jeune demoiselle, puis je la soulevai dans mes bras, pendant que son père tirait de mon havre-sac quelques hardes , dont nous entourâmes ses jambes et ses pieds glacés. Elle rouvrit les yeux , et rougit en se voyant dans mes bras. « Cela va déjà mieux, dis-je a milord; reprenez, monsieur, le bras du guide , et marchons. Je porterai mademoiselle jusqu'à ce que nous soyons en meilleur gîte. » En cet instant la jeune miss dit d'une voix faible : « Merci, monsieur... Marche/, mon père, je vous en prie !) Et passant son bras autour de mon cou, elle s'y retenait pour me rendre moins lourd le fardeau de sa personne. « Puis(|ue c'est comme ça, dit le guide, tirons à droite; je sais une baraque. » l^ffectivement , au iiout de vinut minutes, ce brave homme nous trouva un mauvais chalet, dont la clieminée seule perçait l'épaisse couche de neige sous laquelle il était enterré. Ces cabanes sont fort basses; le guide déblaya la neige, lit un trou a la toiture , descendit le premier, reçut la jeune lille de mes bras dans les siens, et bientôt nous fûmes tous ensevelis dans cette demeure, dont les parois étaient des poutres noires, enfumées, et le plancher un humide terreau, dont la nature indiquait assez le séjour qu'y avaient fait les troupeaux l'été précédent.

Sans cette misérable demeure, qui nous fut si précieuse, il est diflicile de prévoir ce que serait devenue notre jeune compagne. A la tourmente qui avait éclaté avant de nous atteindre avait succédé une pluie froide, mêlée de neige, dont les gouttes serrées piquaient le visage, gênaient la vue, et bornaient notre liori/.on a quehjues pas, en telle sorte que le guide lui-même n'avait plus d'autre indice pour nous conduire que la pente de la raontasine; c'était le reste de la tempête qui passait sur nos têtes. D'ailleurs, bien que la jeune miss fût légère, il m'eût été absolument impossible lie la transporter plus loin; et, de son côté, le guide ne pouvait me succéder dans mon oflice, sans abandonner la conduite de notre petite caravane au milieu d'une route dunt les difiicultés et les dangers réclamaient toute son attention, et toute la liberté de ses mouvements. C est ce que ce brave homme avait pressenti avant nous, quand il s'était écrié brusquement : « Je sais une baraque! » Dès que nous y fûmes entrés, il en ébranla la porte, la souleva sur ses gonds, puis, l'inclinant convenablement et de façon qu'elle nous présentât le côté le moins humide , j'étendis par-dessus tout ce que recelait mon havre-sac,

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t'I nous y déposâmes la jeune miss. Milonl, silencieux, mais en proie a une forte agidition intérieure, soutenait de l'un de ses bras la lêle de sa (ille, pour <)u'elle ne reposât pas sur le bois; et, de Tautre, il ramenait sur son corps refroidi tout ce qni nous restait de vêtements secs.

Pendant ce temps, Félisaz avait choisi, parmi les tavillons (I) intérieurs de la toiture, le petit nombre de ceux que n'avaient pas encore atteints les dégels du printemps, et les ayant mis en las sur quelques brins de paille recueillis un à un, entre les poutres, sous les solives du chalet, il sortit sou briquet de sa poihe et se prit ;i dire en regardant milord : « Craignez rien, (.'est pas pour ma pipe, c'te fois! » A ce mot, qui, "a l'insu du pauvre chasseur, renfermait un bien cruel reproche, un trait de vif regret pénétrant jusqu'au co'ur de l'Anglais , lit refluer la rougeur sur ses joues. Sa bouche resta muette, mais son regard exprimait In honte, toujours louchante chez un homme d'âge, et je pus y lire qu'il ne se pardonnait pas d'avoir élé dur envers cet homme. ;i qui il se voyait maintenant redevable desjoursdesa tille.

Déjà la flamme pétillait au foyei-; nous nous approchâmes. A cette douce chaleur la jeune miss semblait revenir "a la vie, les couleurs reparaissaient siii' son beau visage: peu à peu ses membres déroidis lui permettaient de plus faciles mouvements, et se^ premières paroles, toutes remplies de reconnaissance pour nos soins, lui donnaient un air de grâce charmante, quand déjà sa beauté brillait d'un éclat inattendu, au milieu de cette noire demeure, et ii la claire flamme du bienfaisant foyer. Pour milord, assuré désormais que sa tille lui était rendue, il passait, en ce moment, de l'angoisse la plus vive à l'émotion de la |)lus puissante joie, et les larmes ruisselaient sur son visage avant qu'il eût encore pu prononcer une seule parole. De temps en temps, (juittanl la main de sa fille, il seirait la mienne, il serrait celle du guide, et cet homme lui répondait avec simplicité : (i Je vous disais bien, mon hou monsieur, c'est rien... » ^on,conlir de grands dangers, voir pendant deux heures comme prochaines, comme présentes, les atteintes delà mort, ce n'est point acheter "a trop haut prix ces moments sans pareils où l'espérance renaît au soi tir de l'angoisse, oîi le bonheur reparaît soudainement dans toute sa chaude vivacité, où la joie du cœur déborde, se lépand au dehors, se confond dans la joie de tous et de chacun. J'oublierai bien des folles joies, bien des riants plaisirs (|ue j'ai cueillis sur le sentier de la vie , mais jamais mon C(eni' ne peidra le souvenir de cette heure passée avec trois étrangers dans un chalet enfumé, au sein des neiges, et au bruit de la tempête.

; I ) Plancheltes de bois de sapin doiil les rhalels sont ordinairement couverls.

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