LA VALI.KE DE TRIENT
LA VALLEt: DE THIENT. 301
commode, et recelant, dans des poches profondes, une longue-vue de Dollond , un porte-cigares en argent , et l'attirail des ingrédients nécessaires ou outils dans un voyage en pays de montagnes. Même simplicité, même propreté recherchée dans leur linge, et au milieu de la gaucherie un peu lourde de leurs mouvements, cette assurance de jeunes lords qui , accoutrés en vue du but qu'ils se proposent, ont compté sur leur tailleur pour être à l'aise, sur leur bonne mine pour se faire distinguer, et comptent en tout temps sur leurs guinées pour se faire respecter et chérir des aubergistes du continent.
Le Français, au contraire, était éminemment communicatif, aisé et vif dans ses manières, hautement enthousiaste des beautés alpestres, dont il n'avait d'ailleurs nul sentiment. Comme les Anglais, il était charmé de la limpidité des ondes, mais c'était pour en avoir comparé la fraîcheur aux eaux tièdes qu'on boit à Paris. Les cimes l'enchantaient , mais c'était en vue des sauts prodigieux qu'ont à faire les chamois pour passer de l'une 'a l'autre, et surtout dans l'espoir de les y poursuivre bientôt, lorsqu'il aurait reçu de Paris un excellent fusil de chasse de Lepage, qu'il s'était hâté d'y demander. « Le premier que j'abats, disait-il , je l'envoie à Prague ! » D'ailleurs, il était habillé comme léserait Robinson accoulié par une modiste. Un charmant chapeau imperméable, à petites ailes, était coquettement posé sur sa chevelure lustrée; une cravate, imperméable aussi, lui serrait le cou; sa lévite en velours, avec les pans élégamment échancrés par devant pour faciliter la marche, une taille basse et étranglée, pour donner de la légèreté, était fournie de poches et de contrepoches remplies de futilités microscopiques, dont la plupart étaient sans usage, soit par leur nature, soit en vertu même de leur ténuité portative. Mais un chef-d'œuvre de l'art, c'était sa canne. Cette canne se déployait en chaise pour jouir commodément des points de vue; elle s'ouvrait en parasol, pour préserver des ardeurs du soleil ; elle se refermait en bâton, pour grimr les montagnes. Le bâton était lourd comme un soliveau, le parasol échancré comme une aile de chauve-souris, la chaise confortable comme un tabouret sans paille, et néanmoins le possesseur satisfait, triomphant, à cause de la foule d'agréments indispensables dont ce chef-d'œuvre lui assurait la jouissance.
Je trouvai ces messieurs assis non loin des mulets, qui prenaient leur ordinaire, et engagés dans une conversation dont le Français faisait les frais pour les dix-neuf vingtièmes au moins. Kn effet, il venait de traiter à fond toute la question dvnastique, celle de la république et celle des doctrinaires, puis il avait passé à Henri \ , et de là aux chamois, à propos d'un coup de carabine qui s'était f;iit entendre du côté des sommités. Sur ce quadrupède, comme sur la politique, son érudition était close, son idée faite, ses axiomes tout formulés; évidemment il avait étu-
302 LA VALLKli: DE TRIENT.
die son chamois clans les livres (f Alexandre Dumas, de Raoul Roclielte et d'aulres tliéoriciens fameux, mais en écolier qui va plus loin (jue ses maîtres, et pour qui les théories émises ne sont plus bientôt que babioles, tirelires, en comparaison de celle qu'il est venu chercher sur les lieux. Rien n'était plus plaisant que de voir ce pétulant orateur haranguant deux flegmatiques Anglais, trop sensés pour être crédules, trop polis pour contredire, quoique parfaitement assommés d'ailleurs par un babil brisé, rapide, intarissable. Sans se mettre en grands frais d'attention, ils fumaient leur cigare, tout en songeant confortablement en eux-mêmes « combien le nation française été foolish , loquace, et tute habillé comme iune maîter à danser. »
« Messieurs, leur disait le Français, un fait singulier et que vous ne connaissez pas... je le tiens d'un chasseur qui a tué, en un an, vingt bouquetins et quatre-vingt-dix-neuf chamois, entre autres une fois deux d'un seul coup; je vous conterai cela après... un fait qui n'appartient qu'à cette chasse, la seule que je n'aie pas pratiquée ; j'ai chassé au chevreuil, au sanglier : je l'aurais abattu sans le roi, à qui on laisse l'honneur du coup... un fait curieux, c'est qu'on ne tire pas le chamois en ligne droite, en face de soi, comme une bécasse. Le chamois est tin,
défiant ; s'il aperçoit le bout d'une carabine, adieu ! courez-lui après
Mais que font-ils? Voici le chamois sur la pointe de son roc; eh bien, le chasseur, qui sest embusqué, ajuste un roc voisin, près, loin, c'est selon : le coup part , la balle ricoche, et le chamois tombe sans savoir d'où lui vient cette prune Voilà qui est fort, je crois I — Guide, interrompit en cet instant un des Anglais, faisé diligence. Je craigne que nous avons le pluie ; nous marchons en avant, » A ces mots, tous les quatre nous nous levâmes pour nous mettre en route, au m.nment oià les géologues entraient à Valorsine. Au delà de ce hameau, la vallée se resserre; bientôt après, l'on se trouve engagé dans les sauvages délilés de la Tête- Noire.
Le temps, si radieux le matin, avait effectivement bien changé. De blanches et vives vapeurs, flottant avec raitidité, avaient voilé insensiblement l'azur des cieux, et terni l'éclat du soleil : "a cette heure elles se formaient en menaçantes nuées qui s'amoncelaient tumultueusement autour des cimes. Un vent chaud , qui soufflait de la vallée du Rhône, remontait avec impétuosité cette gorge étroite, en soulevant les sables, en couchant les herbes, et en sifflant dans la chevelure des sapins. Nous cessâmes de causer; et marchant avec vitesse, nous dépassions de temps en temps de petites croix [ilantées en terre sur les bords du sentier. Ces croix marquent la place oîi, durant l'hiver, et aux premiers redoux du printemps, des montagnards ont péri , surpris par le froid ou par l'avalanche. Au pied de l'une d'elles, une pauvre femme agenouillée disait
LA VALLKl- DK TIIIKNT. :^03
des prières pour le trépassé, pendant que sa clù-vre, effrayée de notre approche, se mit îi sauter de pierre en pierre, jusque sur le rebord d'un petit ravin, d'où elle nous considéra curieusement. Bientôt après, l'orage éclata, la pluie survint; mais nous arrivions 'a la Pierre des Anglais, oii nous cherchâmes un abri.
Cette pierre est une énorme roche qui s'avance en saillie par-dessus le sentier. Ine inscription, sculptée dans l'endroit le plus apparent, indique que ladite roche a été bien et dûment achetée de la commune par une dame anglaise, c Tiens ! dit notre Français, en apercevant de
loin l'inscription, un monument? un tombeau? » .Mais quand il eut
lu la légende : « En voici une bonne! s'écria-t-il , en éclatant de rire
Parlez-moi d'un joujou comme celui-là je délie les géologues de
l'emporter ! Et la commune, dites-donc, pas bête Soit; nous sommes
ici en Angleterre. Bien reconnaissant, messieurs, de l'hospitalité, ajoutat-il en s'adressant aux Anglais; j'y voudrais seulement un roaslbeef et du bordeaux ! »
Les deux Anglais, qui ne goiit lient nullement ce ton irrévérencieux, appliqué par un Français à un lait dont l'excentricité même leur paraissait au fond « iune chose grand 1 » et la bizarrerie « iune chose national beaucoup ! » se renfermèrent dans une taciturnité 'a la fois dédaigneuse et incontenancée. Il était visible qu'avec très-peu d'effort, et sans autre soin que de flatter adroitement leur secrète pensée pour la faire surgir au dehors, on les eut amenés bien vite à s'exalter au sujet de ce trait « beautiful et enthusiastic , » à déclarer les Anglais et les Anglaises « la premier péople de la terre, » que sais-je? à entonner un rauque et solennel God save the King... ce qui aurait été tout autrement amusant que le silence qu'ils gardèrent alors. Toutefois, s'ils s'étaient trouvés offensés, ils eurent une prompte revanche. Notre compagnon, pour jouir de la vue, venait d'établir sa chaise mécanique; à peine s'y fut-il posé, que, les trois pieds se brisant à la fois, il tomba u la renverse, le dos dans la poussière, et la tête dans une flaque Non,
je n'ai jamais vu deux Anglais éclater de rire avec un si parfait ensemble, un timbre plus bruyant, et une plus parfiite satisfaction. Pour le Français, il se releva en jurant, lança les débris de sa mécanique dans le torrent, et fit ensuite chorus avec nos rires le plus franchement du monde.
Cependant la pluie, au lieu de cesser, tombait avec une violence croissante : « iNous sommes ici en Angleterre, dit bientôt le Français, je ne
m'y trouve pas mieux pour cela Après tout, mieux vaut marcher
trempés, que de sécher sur place. Qui m'aime me suive ! » Et il se mit gaiement en route. Les Anglais en tirent autant bientôt après, et je suivis leur exemple.
304 LA VALLER DE TRI l- NT
Lorsqu'on est jeune, en bonne santé, lorsque surtout on a le goût et riiabitude des voyages à pied, ce n'est point une aussi triste condition qu'on le pense que de poursuivre sa route en affrontant la tempête. On est mouillé ; l'eau, comme dit Panurge, entre par le collet et ressort par les talons, mais ce sont Ta les arrhes du vif plaisir qui vous attend : celui d'atteindre le i;îte, celui de dé|)ouilIer ses vêtements humides, celui de présenter a la claire flamme du foyer ses membres roidis, celui enfin de venir asseoir sa fatigue et restaurer ses forces autour d'une table bien servie. D'ailleurs, n'est-ce rien que d'assister a ces grandes scènes? L'àme n'y goûte-t-elle aucun charme, elle, en tout temps avide de mouvement, d'émotion, de pensée? Après avoir reflété, comme le miroir d'un lac, la fraîche sérénité du malin, les radieuses ardeurs de midi, elle reflète à leur tour les grises nuées, elle se ride sous l'haleine orageuse du vent, le trouble de la nature y pénètre, et, soulevée alors, elle rencontre au sein même du trouble ces mystérieuses joies qui sont refusées à la torpeur du bien-être.
Pour mieux goûter ces émotions, j'étais demeuré en arrière de mes compagnons. J'aimais a me voir seul dans ce gouffre de la Tête-Noire, battu de la pluie, étourdi par le fracas du torrent, par le bruit des pierres qui descendaient les ravins en s'entrechoquant, par celui de la foudre, dont les éclats saccadés se prolongeaient en grondements majestueux, tantôt lointains, tantôt tout voisins et comme au-dessus de ma tête. La scène était si magnifique, et ma préoccupation si entièie, que je fus pres(]ue désappointé lorsque je vis près de moi les cabanes de Trient , dont je me croyais encore éloigné. Des rires se lirent entendre sur la galerie d'une cabane. C'était le Français qui venait de m'apercevoir. « Il y a du vin ici, me cria-t-il, venez un peu tremper votre eau. o J'entrai dans le chalet.
Les cabanes de Trient sont assises au milieu d'une petite vallée dont l'aspect est Irappant et plein de caractère. Cette vallée, qui n'a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclaire le fond que vers le milieu de la journée , et durant un petit nombre d'heures. A l'une des extrémités, le glacier de Trient, pressé entre les parois d'un étroit couloir de granit, fait entendre de sourds craquements, et, ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée, des flots noirs et tourbillonnants, qui fuient bientôt d'un cours pins doux au travers de la prairie. A lautre extrémité, une montagne, fendue perpendiculairement jusqu'à la base, donne passage à ce torrent qui se perd dans de ténébreux abîmes, inconnus au regard de l'homme, pour aller ressortir près de Martigny, en Valais, et s'y jeter duns le Rhône. La situation de cette vallée, cette ombre perpétuelle, ce glacier, ces eaux, y