‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · I.i-: COL D'ANTERNE · texte numérisé non relu

I.i-: COL D'ANTERNE

Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visihlement milord. Avant (le répondre, il entama avec sa (ille un colloque en anglais. Pour la clarté du récit, je reproduis ce colloque dans cette sorte d'idiome qu'emploient entre eux les Anglais, lorsqu'ils conversent en français.

« Milord à sa fille : Cette guide avé iiine très-irréverencious manière.

— Il me paraisse iune stiupid. Dise cà lui que je ne voulé paarfir que si la ciel n'avé pas iune niuage.

Milord au guide : Je ne voulé paartir (lue quand la ciel n'avé pas iune seule niuage.

— Eh bien, c'est pas ça ! repartit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc, nous connaissons le tenips et les endroits, nous autres î

Milord à sa fille : C'été iune fourbe. Au fjuide : le dise ;t vos que je ne voulé paartir que quand la ciel n"avé pas iune iunique niuage.

— Comme vous voudrez, ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures ! Lue supposition : vous partirez a neuf heure.<, mais je vous dis que vers midi il peut faire de l'orage, et a midi nous serons justement au milieu des neiges ; et au lieu de cela, si nous partons de grand matin, à midi nous sommes à Sixt, et vienne la tourmente alors !

Milord à sa Jille : C'été iune fourbe. Comprené-vos le chose, Clara? il connaisse qu'il faisé mauvais temps démain, et il voulé nous engager ;i commencer le journée de grande matin, parce (jue, plus tard, il fai.sé le pluie, et il perde son aagent.

— Je ( royé aussi.

— Ces hommes été tule remarquabelment voleurs!

— Tute. Ordonné lui voter volonté; il été bien attrapé !

Milord au guide : Mon ami, je distingué paafaitement bien voter e.stratadgem! Je ne voulé partir que quand la ciel il n'avé pas plus de

niuage que sur celte i)Iate A Clara : Ilow do yoii sav plate,

Clara ?

Claia : Assiette.

— ... que siur cette assiette... Enlendez-vos!

— J'entends, j'entends; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi v(mis amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coûté!...

— Je défende vos d'amener des cochons...

— C'est pour faire voira monsieur...

— Je défende vos !

— Comme vous voudrez.

— Je défende, diabel ! »

Le guide sortit, et de celte façon je ne pus. contre mon usage, décider

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(lès Ja veille Theure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions; mais n'ayant pas voix au chapitre, je dus me contenter d'associer ma destinée a celle de milord , et c'est dans cette résolution que j'allai nie coucher.

Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour faire vacarme, pour réveiller milord et le presser de partir. Milord, déjà blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la façon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit, vint mettre le nez à la fenêtre, et voyant le ciel tout couvert de nuages, ne put contenir sa vive indignation : « Vos été iune fourbe, mosieur! iune fourbe! ciiait-ii au guide, de derrière sa porte; je connaisse voter estratadgem ! je connaisse !... je déclaré encore iune fois que je ne parte pas s'il y avé iune sieule iunique niuage dans lute la circumférence de la firmamente!... Allé vos-en! Tute suite! ïute!... »

Le guide se retira en grommelant, mais sans trop comprendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures le soleil perça le dais de nuages qui avait jusque-là plané sur la vallée, et bientôt, ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères, on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa lille, se décidant à partir, montèrent sur deux mulets, qui , sellés et bridés, attendaient depui-^ plus de deux heures devant l'auberge, en compagnie du guide. L'n troisième mulet portait leur valise à Sixt, par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ, ayant chargé sur mon dos mon petit havre-sac, je partis à pied sur leurs traces.

Cette montagne, que nous gravissions, est pittoresque, intéressante. Jusqu'à rai-hauteur, ce sont des croupes magnifiquement boisées : d'abord des noyers, puis les hêtres mêlés aux sapins, bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs svelies et argentés; enfin, les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s'élancent vers la nue, plus élevées, plus menaçantes à mesure qu'on s'en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallanche, où elle se termine parla majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues, minées par les eaux; elles ont formé, par des éboulemenls successifs, dont le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées, parsemées de riants pâturages, mais qui recouvrent des corps d'hommes, lies hameaux, des pays entiers. De loin en loin, quelques liai dis cliiisseurs ont escaladé les Fiz; il» disent que sur cet âpre sommet on trouve un lac sombre, profond, dont on raconte, dans la contrée, des choses merveilleuses.

Le dernier village que l'on dépasse, lorsqu'on monte de Servoz, c'est le village (\u Mont. Frappé du délabrement qui régnait dans ce petit ha-

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nieau, où je n'apercevais ni habitants, ni bestiaux, j'y fis halte auprès d'une fontaine; mais personne ne parut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si profonde. Si je l'eusse pu, un triste désenchantement eût accompagné ma curiosité satisfaite ; en effet, dès le lendemain, en entrant il Bonnevilie, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recelait tous les malheureux habitants de ce village.

C'est une histoire funeste. Ce hameau, comme les autres de la vallée, a\ait sa part de biens et de vertus; comme dans les autres, le travail , la simplicité des mœurs y faisaient régner l'ordre, une modique aisance : les générations s'y succédaient, obscures, mais unies et paisibles. Cependant quelques-uns, 'a la fln des guerres de l'empire, revenus dans leurs foyers, y rapportèrent des habitudes d'oisiveté, d'ivrognerie; ils y enseignèrent comment ailleurs on délaissait l'église, comment on s'y moquait du curé; ils dirent que les Savoyards sont en estime ii Paris, qu'en peu d'années ils y recueillent, pour des services point rudes, une grosse somme d'argent; en sorte que plusieurs, séduits, s'expatrièrent, pour revenir après quelques années. Ils rapportaient la grosse somme, mais, en même temps, des vices inconnus, un libertinage honteux, la science et le besoin de la débauche. Déjà auparavant le dédain des vieilles maximes, le mépris des rustiques usages, des prati(]ues religieuses, .-ivaiont préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit , pénétra jusqu'au cœur de tous ces foyers ; l'intempérance, la maladie, la misère, comme autant d'ulcères, rongèrent ces famdles jadis saines et aisées, et au bout de peu d'années, cette petite société, ruinée par l'abandon des habitudes d'ordre et de labeur, et unie seulement par le lien du vice et du besoin, formait contre la propriété des communes voisines un abominable complot. Ils s'appropriaient des bestiaux, ils contestaient des titres, ils prétendaient à des terrains, jusqu'à ce que, amenés devant la justice, ils gagnassent leur cause au moyen du faux témoignage, autjuel ils s"étaient engagés tous, solidairement , par un exécrable serment. Le lerme était enlin venu de ces crimes : les pères et les mères avaient été jetés dans les cachots ; et leurs enfants, orphelins, flétris, dispeisés, mangeaient autour des c.ibanes, ou sur le pavé des villes, le paiu amer de l'aumône.

Heureusement , je ne savais point ces choses. Assis auprès de la foniaine, j'en admirais le cristal, les mousses éclatantes; je me ligurais que ces bonnes gens (|ue je no voyais pas sous le porche des maisons, autour des étables, travaillaient dans la lorôt, ou faisaient paitic au loin leurs nombreux bestiaux. Comment, dans ces lieux écartés, sous ces aimables ombrages, se peindre une peuplade dévoiée par ces plaies qui rongent la populace des grandes villes ! Comment renoncer, au sein des hautes Alpes, à ce charme d'innocence, que l'on vient y chercher comme dans un invio-

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J;ible asile ! Et pourtaut , bien des fois déçue, l'illusion renaît sans cesse, [larce que, pour nous, hommes des villes, cette grande nature nous émeut, ce silence des montagnes nous parle, notre cœur s'élève, s'épure, il semble reprendre sa primitive innocence, et bientôt ne concevant plus le mal, les vices, les abjectes [tassions, il va prêtant à toutes choses ce charme qui l'enivre.

Je l'éprouvais, ce charme, dans toute sa pureté, et davantage à mesure que je m'élevais. Cependant, vers onze heures, quelques nuages planaient au-dessus des gorges profondes; le Mont-Blanc avait cet aspect mat qui laisse les arêtes du roc se dessiner toutes noires sur une blancheur terne, et du côté du sud le vent soufflait par froides bouffées. Je songeai aux prédictions du guide, mais seulement pour rire du bon niilord qui , alin de ne pas donner dans un piège imaginaire, s'en était tendu un tros-réel à lui-même. De temps en temps, quand le taillis était moins épais et la pente plus escarpée, je voyais les deux mulets audessus de ma tête. Milord et sa fille cheminaient sans mot dire, lorsque le guide, qui conduisait a la main le mulet de la jeune miss, s'étant airêté pour lui montrer quelque chose, il s'ensuivit une sorte d'altercation.

Il faut savoir que les guides, en cet endroit, montrent au voyageur une tache, de couleur ferrugineuse, qui se voit à une grande hauteur contre la paroi des Fiz. Ils appellent cette tache VHomme des Fiz-, parce qu'ils prétendent qu'elle a la forme et l'aspect d'une culotte jaune, tandis que, tout autour, d'autres apparences complètent, selon eux, la ligure du géant. C'est cette curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss; mais, pour hii monirer l'homme, il lui désignait la culotte. L'on sait tout ce que ce mot a d'inconvenant pour des oreilles anglaises; aussi une expression de haute pruderie se peignit- elle sur le visage de la jeune personne , tandis que milord laissait voii' sur le sien les signes de la plus comique indignation.

« Ici , en haut , à gauche, répétait le guide, une culotte jaune.

— Je défende vos. guide, de dire celle mole !

— C'est (lue monsieur ne la Vdit pas. Tenez, juste au bout de mon bâton... une culotte jaune. »

Ici la jeune miss redoubla de pudique malaise, et milord , outré de cette récidive : " Vos été iune malproper mosieur ! j'avé dite à vos de ne pas prononcer cette sale mole ! Je payé \os, c'été vos d'avoir de l'obédience ! A sa file : Piqué la miulette, Clara. »

Lii caravane reprit sa route. Le guide, simple chasseur de chamois, guide seulement par occasion, et point au fait, comme le sont ceux de Chamonix, des mœurs et coutumes, comprenait toujours moins a qui il avait affaiie. Mais au fond, soucieux seulement de son salaire, il n'insisla

A iiHlL' iliiiiii' i-liak', r, kl jniiic mivs sniililait fevciiir il l;i \ii'.

(i.K i;oL haxtkk.nk. )

LK CUL D'A.\TEKiM£. 233

pas, et mettant à sa l)uuclie une énorme pipe, bien bourrée de iubiic, qu'il venait île sortir de sa poche, il se mit à battre le briquet...

« Clara à Milord: Oh ! le détestabel perfiunie, si cette garçon voulé (iumer son pipe !

Milord à Clara: Je n'avé pas connoissé iuue si intolérabel homme! Au guide: Je défende vos, guide, de fiumer, pourquoi mon lile, il craigne le perliume...

— C'est pas du perjium , c'est du bon tabac, et puis du bon !

— C'est lune perliume mauvaise ; je défende vos!...

— Eh bien, tenez , la bête est sûre, je marcherai derrière... Clara: Oh! oii!... ne quitté pas la miulette! !

Milord: .\e quitté pas !.,. Ohe ! what fellow we hâve there! Je défende vos de fiumer ! Si vos liumé, je reliusé absoliument de payer vos ! !

— Ali ben ! ceux-là!... vaut mieuv mener les bêtes à la foire! dit le guide , en remettant sa pipe dans sa poche. Vo\ons, avançons ' ajoula-t-il. Le temps se brouille : il s agit de passer les neiges. »

Effectivement le ciel s'était de nouveau entièrement chargé de nuages; toutes les cimes étaient cachées, et le vent, déjà plus violent, faisait tourbillonner la poussière des ravins. Nous montions depuis près de trois heures, et néanmoins le haut du col paraissait encore éloigné. Depuis que nous avions atieint le bas des rochers des Fiz , en même temps <|ue nous laissions derrière nous les dernières traces de végétation, ces rochers, (jue nous commencions "a tourner, nous dérobaient la vue de la vallée de .Servoz. La scène était donc changée: "a gauche, des rocs verticaux; à droite, les bases du Buet, toutes de glaces et lie pierres nues, autour de nous une contrée déserte et morne, dont l'aspect n'était varié (|ue parles iilancbes plaques de neige (jui se montraient "a chaque instant plus nombreuses , pour devenir bientôt continues.

« Milord a Clara: J'avé la suspicion que celte drôle ne connoissé pas la Irue chemin !

— J'avé aussi , répondit Clara avec un air d'inquiétude. Milord: Vos mené nous dans iune mauvaise chemin, guide?

— Ici ! c'est pas de quoi se plaindre. Attendez donc d'être en haut. Avançons, avançons!

Clora à Milord: Oh ! je craigne beaucoup . mon [lère !

— Avançons, avançons! Vous n'avez pa^ voidu m'écouter hiei' ; c'est 'a savoir maintenant commoiit nous nous en tirerons.

— Je voulé ritorner! ritorner absoliumenl ! ! s'écria la jeune miss Ircseffrayée.

— Impossible, mamselle. Mais c'est sûr qu'il vaudriiit mieux pour nous que nous fussions à cette heure de l'autre côté.

— Arrête/ la miidette, guide! arrêtez! dit niilonl. »

234 Ll£ ClUL D'ANT|iRMî.

Le guide, tout préoccupé , ne tint compte de cette injonction. « Arrêtez! répéta la jeune miss. — Arrêtez ! répéta milord , tute suite! tute ! !.. »

Le guide, sans s'arrêter et sans répondre, regardait attentivement le ciel en arrière de nous « C'est mauvais, » dit-il. Puis, arrêtant brusquement les mulets: « Monsieur, mamselle , il f.uit descendre.

— Descender ! ! s'écrièieut-ils tous les deux à la fois.

— Kt vite! Retourner, c'est impossible. Voici la tourmente qui nous prend a dos : le vent nous l'amène grand train. Nous n'avons (ju'une chance, c'est (|u'elle ne nous attrape pas. Le col est loin encore; si nous y voulons passer , nous sommes /(eV/.v avant d'y arriver. Il faut grimper cette rampe à gauche, elle abrège; au delà nous sommes en dehors du vent. A bas! les mulets (rouveront leur route. A bas donc! »

Le sang- froid de cet homme imposa à milord, en même temps que ses paroles lui causaient une grande inquiétude. Il descendit sans mot dire ; alors je m'approchai. La jeune miss était toute tremblante. Sans demander permission, je lui aidai à descendre de sa monture , tout en lui adressant quelques paroles rassurantes. Quand son pèie vit ses pieds délicats s'enfoncer profondément dans la neige, un mouvement d'effroi se peignit sur son visage. « Guide, di.s-je aussitôt à l'homme qui accrochait en toute hâte les étriers 'a la selle des mulets, c'est à vous de nous tirer d'iii. On m'a parlé de votre courage, de votre force; vous êtes Pélisaz, le plus ha! ile chasseur de la \allée: nous nous conGons a vous. » Me tournant ensuite vers inihjrd . " N'ayez pis de crainte, monsieur. Je suis foit aussi, habitué aux montagnes. Entre ce brave homme et moi, nous soutiendrons mademniselle , vînt-elle à fléchir sous l'excès de la latigue. — Ohlidgé, » me répondit-il, tout distrait par une vive émotion.

Moins troublé que l'Anglais, je n'étais pas moins inquiet. Les récils du pâtre, que j'avais à peine écoutés la veille, se présentaient à mon imagination, et me faisaient juger notre situation très-périlleuse, (et homme m'avait laconté dans tous leurs détails les circonstances qui a\ aient accompagné la mort du jeune Anglais, celle de la femme île Pierre; il me semblait les voir se reproduire toutes avec une effrayante vérité! La malheureuse, arrivée près du sommet avec sa compagne, avait niancpié de forces pour s'enfuir, et, au bout de quelque temps, elle avait péri enveloppée dans la tourmente: c'est un vent qui, s'enuoiiffiant dans les anfiactuosités de ces gorges étroites, y tourbillonne avec violence, en déplaçant d'énoiines masses de neige, sous lesquelles demeurent ensevelis tous les objets sur lesquels il promène ses fureurs. Or, c'était un louil)illon de celte sorte (jui, s'élevant derrière nous, comme du fond de la vallée, semblait devoir nous atteindre avant peu d'iiistants. Dès que le guide l'avait apeiçii, et bien avant que nous pus-

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