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sions nous Jouter du danger, il ne l'avait plus quitté des yeux; mesurant avec sagacité sa distance , pressentant sa direction, et jugeant, avec un coup d'œil aussi sûr que prompt, qu'il fallait, pour ne pas périr, escalader au plus vite la pente qu'il venait de nous montrer.
Nous nous y engageâmes. A peine libres, les mulets s'étaient enfuis avec vitesse, la têle liante et les naseaux au vent. Guidés par leur instinct, ils avaient quitté le sentier par lequel nous étions venus, et, se jetant sur la gauche pour s'éloigner de la trombe, ils s'enfonçaient dans une gorge obscure, où bientôt nous les perdîmes de vue. « Avançons! arrivons! » criait sans cesse le guide, ^lais la pente était si roide, que, sans la neige qui se tassait sous les pieds, il eût été impossible au plus agile chasseur de s'y tenir debout. Malgré celte circonstance favorable, nous avancions 'a peine, troublés plutôt que soutenus par les pressantes injonctions du guide. La jeune miss, comprimant sa frayeur pour ne pas ajouter a l'effroi qui semblait enchaîner son père, faisait des efforts inouïs pour s'élever; mais ses forces s'y consumaient, et déjà, après avoir, par une léserve naturelle, manifesté quelque embarras en acceptant l'appui de ma main , elle en était à se suspendre à mon bras, a me laisser le plus sou\ent le soin delà soutenir, de la porter presque. Epuisé moi-mC'me, et me croyant à chaque instant ai rivé au dernier terme de mes forces, le danger extrême que courait cette jeune demoiselle ranimait mon courage, et je tentais encore un effort, linlin , elle atteignit le haut de la pente. Nous l'y laissâmes, car son père réclamait tous nos secours.
Une circonstance singulière avait ajouté à la détresse de ce |>auvre monsieur. Pendant qu'il cherchait à diminuer la ruideurde la pente en fiisant des contours en zig/ag , ses pas l'avaient conduit siu' un bloc de roche, caché sous la neige, et posé, comme il arrive quelquefois, en é(juililiro. Le poids du corps avait fait un peu basculer cette masse énorme, et la frayeur de milord avait été si soudaine et si vive, qu'incapable de la surmontei', il s'était laissé tomber sur ses genoux tremblants. Son visage était pâle et défait; sa (iUe, qui, au haut du col , venait de l'apercevoir dans cet état, poussait des cris de désespoir, et nous-mêmes nous ne savions que résoudre. « L;dssez-moi, nous dit-il, et sauvez mon enfant! » Alors le guide : « Courage, mon brave monsieur, ce n'est rien. » VA s'adressant à moi : « Portons-le! » Nous réunîmes nos efforts, et avec des peines iiilinies, nous atteignîmes au sommet.
Il y avait sur ce sommet un espace de (juchpies pieds, (jui. sans cesse balayé par le vent, se trouvait dé[touillé de neige. C'est là que nous nous trouvions réunis tous les (]uatre. La tourmente a|)prochait toujours. " il ne faut pas vieillir ici , dit le guide. Je prends le monsieur: c'est le plus lourd ; vous, mamselle. Nous n'avons plus (ju'à deseendre, mais par-dessus vingt pieds de neige. Vous autres, metle/. vos pas oîi j'auiai fait les miens.
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NOillilir/ [iris ru, c'est pour éviter le-; trotis qui ?ont a l'entour des rocs. Courage, mou brave monsieur ; courage, monsieur; courage, mamselle! C'est rien ! Voici qui va vous revenir... »
i:n fiisant re> mots, le iiuide avait tiré de sa poche une vieille gourde en cuir, qui contenait encore quelques iiouttes d'une mauvaise eau-devie du pays. << A la guerre comme "a la guerre , » dil-il ; et en même temps il présentait la bouteille aux lèvres de la jeune miss. Celle-ci goiita la liqueur, el rendit la gourde avec un sourire de reconnaissance. Le guide y fil ensuite boire milord ; puis il me la passa. Elle était légère. « A vous, guide, lui dis-je. — Buvez seulement , repartit-il , en s'api)rètant à partir ; c'est à peine si vous y trouverez de quoi, c Puis, regardant au-dessus de sa tête : « En route! » s'écria-t-il soudainement, et comme surpris en voyant Tétat du ciel. La trombe, en effet, semblable à une immense colonne, s'avançait obliquement, et déjà sa partie supérieure, surplombant sur la place où nous étions, nous masquait les sommités des Fiz à notre gauche.
La petite goutte de liijueur avait un peu ranimé nos forces; nous commençâmes à descendre. Mais, dès les premiers pas, il se présenta des obstiick'S insurmonlal.les. La neige, sur ce revers, abritée contre le vent froid qui réi-'nait de l'autre côté, était amollie : nous y enfoncions jusqu'à la ceinture. Bientôt les robes de la jeune miss, entièrement détrempées par le contact de cette neige, en se collant à ses jambes, la glaçaient de froid , et empêchaient d'ailleurs tous ses mouvements. A chaque moment elle se trouvait arrêtée, sans que je pusse, vu la nature de l'obstacle, la soulager en rien. Le guide s'en aperçut , et aussitôt, s'a|)ostrophant luimême : « Bête que tu es!. . c'est en haut (|u'il fallait parler. Pardi ! il faut que mamselle fasse comme les femmes du pays, de ses jupes une culotte!... 1) La situation . depuis quelques heures, avait bien changé. Aussi la jeune Anglaise , non sans embarras, à la vérité, mais cette fois sans fausse pruderie, mit la main à l'œuvre, et ramenant par derrière Textrémité antérieure de sa robe, elle l'y fixa avec une épingle, se faisant ainsi une sorte de pantalon bouffant, qui lui permit de faire quelque espace de chemin avec plus d'aisance.
Pour milord, le soin de sa lille le préoccupait tout entier. « Oblidgé! me disait-il "a chaque pas ; oblidgé ! Mon Dieu! mon Dieu ! Guide, été-ce encore longtemps comme cela? - Tenez, lui repartit le Guide, nous sommes sauvés. Mais regardez donc là où nous devions passer. «
A ces paroles du guide, nous nous séparâmes les uns des autres comme par un commun mouvement, et tournant nos yeux de ce côté, nous rcLiardâmes en i-ilence. La trombe s'y brisait avec un fracas épouvani.iiilf. |>"iiiiuienses traînées de neige, frappant sur les rocs, rejaillissaiciil par b^s airs, et le \enf, ressaisissant ces gerbes égarées, les lieur-
L'anglais était assis en face du .Muiil-Blaiic i|ui', ({"ailleurs, il ne regardait pas;
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tait les unes contre les mitros, en sorte qiroii voyait comme une vaste nuée soudainement décLiréo par tous les vents déchaînés. Au spectacle de CCS horreurs, milord , cro\ant à peine sa lille échappée a la plus affreuse mort, se retourna vers elle,, pénétré d'une émotion profonde, et comme pour la serrer dans ses bras... mais, émue elle-même, et saisie par le froid, celte jeune fille venait de perdre connaissance.
Je me dépouillai aussitôt de mon habit dont j'enveloppai cette jeune demoiselle, puis je la soulevai dans mes bras, pendant que son père tirait de mon havre-sac quelques bardes , dont nous entourâmes ses jambes et ses pieds glacés. Elle rouvrit les yeux . et lougit eu se voyant dans mes bras. « Cela va déjà mieux, dis-je à milord; reprenez, monsieur, le bras du guide , et marchons. Je porterai ma<lemoiselle jusqu'à ce que nous soyons en meilleur gîie. » En cet instant la jeune miss dit d'une voix faible : « Merci, monsieur... Marchez, mon père, je vous en prie •) Et passant son bras autour de mon cou, elle s'y retenait pour me rendre moins lourd le fardeau de sa personne. « Puisi|ue c'est comme ça, dit le guide, tirons à droite; je sais une baraque. » Effectivement, au bout de vin^t minules, ce brave homme nous trouva un mauvais chalet, dont la clieminée seirlp perçai! l'épaisse coircbe de neige sous laquelle il était enterré. Ces cabanes sont fort basses ; le guide déblaya la neige, lit un trou "a la toiture , descendit le premier, reçut la jeune lille de mes bi-as dans les siens, et bientôt nous fijmes tous errsevelis dans cette demeure, dont les parois étaient des poutres noires, enfumées, et le plancher un humide terreau, dont la natur-e indiqirail assez le séjour' qu'y avaient fait les troupeaux l'été précédent.
Sans celte misérable demeure, qui nous fut si précieirse, il est diflicile de prévoir ce que serait devenue notre jeirne compagne. A la tourmente qui avait éclaté avant de nous atteindre avait succédé une pluie froide, mêlée de neige, dont les gouttes serr'ées piquaient le visage, gênaient la vue, et bornaient notre horizon à queli|ues pas, en telle sorte (jue le ^uide lui-même n'avait plus d'autre indice pour nous conduire que la pente de la montaune; c'était le reste de la tempête qui passait sur rros têtes. D'ailleurs, bien que la jeurre miss fût légère, il m'eût été absolument impossible de la transporter plus loirr; et , de son côté, le guide ne pouvait rire succéder dans mon oflice, sans abandonner la condrrite de notre petite car'avarrc au milieu d'une r'oute dunt les difiicrrltés et les dangers réclamaient toute son attention, et toute la liberté de ses mouvements. C est ce que ce brave homme avait presseirti avairt nous, quand il s'était écrié bru^quenrerrt : « Je sais une bar^aque! » Dès que noirs y fûmes entrés, il en ébranla la porte, la soiileva sur ses gonds, puis, l'inclinant convenablement et de façon qu'elle noirs pr'ésentât le côté le moins humide , j'étendis par-dessus tout ce rpie recelait moir havre-sac.
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et nous y déposâmes la jeune miss. Milonl , silencieux, mais en proie à une forte agitation intérieure, soutenait de l'un de ses bras la têle de sa fllle, pour (ju'elle ne reposât pas sur le bois; et, de Tautre, il ramenait sur son corps refroidi tout ce qui nous restait de vêtements secs.
Pendant ce temps, Félisaz avait choisi, parmi les tavillons (I) intérieurs de la toiture, le petit nombre de ceux que n'avaient pas encore atteints les dégels du printemps, et les ayant mis en tas sur quelques brins de paille recueillis un à un, eutre les poutres, sous les solives du chalet, il sortit sou briquet de sa poche et se prit a dire en regardant milord : « Craigne/ rien. C'est pas pour ma pipe, c'te fois! » A ce mot, qui, a l'insu du pauvre chasseur, renfermait un bien cruel reproche, un trait de vif regret pénétrant jusqu'au co'ur de l'Anglais , lit refluer la rougeur sur ses joues. Sa bouche resta muette, mais son regard exprimait la honte, toujours touchante chez un homme d'âge, et je pus y lire qu'il ne se pardonnait pas d'avoir été dur envers cet homme, h qui il st> voyait maintenant redevable des jours de sa lille.
Déjà la llamme pétillait au foyer ; nous nous approchâmes. A cette douce chaleur la jeune miss semblait revenir "a la vie, les couleurs repal'aissaient sur' son beau visage: peu à peu ses membres déroidis lui permettaient de plus faciles mouvements, et sej! i)remi(res paroles, toutes remplies de reconnaissance pour nos soins, lui donnaient un air de grâce charmante, quand déjà sa beauté brillait d'un éclat inattendu, au milieu de cette noire demeure, et à la claire flamme du bienfaisant foyer. Pour milord, assuré désormais que sa lille lui était rendue, il passait, en ce moment, de l'angoisse la plus vive a l'émotion de la plus puissante joie, et les larmes ruisselaient sur son visage avant qu'il eût encore pu prononcer une seule' parole. De temps en temps, quittant la main de sa fille, il sériait la mienne, il serrait celle du guide, et cet homme lui lépondait avec simplicité : « Je vous disais bien, mon bon monsieur, c'est rien... » Non , courir de i^rands dangers, voir pendant deux heures comme prochaines, comme présentes, les atteintes delà mort , ce n'est point acheter 'a trop haut prix ces moments sans pareils où l'espérance renaît au sortir de l'angoisse, où le bonheur reparaît soudainement dans toute sa chaude vivacité, où la joie du cœur déborde, se répand au dehors, se confond dans la joie de tous et de chacun. J'oublierai bien des folles joies, bien des riants plaisirs {|ue j'ai cueillis sur le sentier de la vie , mais jamais mon cceur ne peidra le souvenir de celte heure passée avec trois étrangers dans un chalet enfumé, au sein des neiges, et au bruit de la tempête.
(1 ) Plaiiclielles île \inis i\o ?apin dont les rlialeis sont onlinaiienient roiiverls.