ELISA ET WIDMER
celui qui, destiné a fixer les nffections de sa lille, lui présentait d'aijleurs les plus sûres garanties pour son bonheur.
Elisa avait environ quatorze ans, Widmer en avait seize. Déjà ils s'aimaient de cet amour que sa pureté môme exalte, et d'après une lettre de ma tante ii \Yidmer, je conjecture que, dans leur ingénuité, ces deux enfants n'avaient point cru mal faire en s'avouant leur penchant, et en se jurant une éternelle tendresse. Dans la lettre dont je parle, ma tante, instruite par les aveux spontanés de sa fdle, tient 'a ^Yidmer un langage plein d'indulj^ence et d'élévation, elle ne riscpie point, par un blâme imprudent, de lui inspirer de la dél.ance sur un acte ([u'ellc sait pur et honnête; seulement elle l'instruit des choses (|:e ccniniandent les convenances, elle l'éclairé sur sa position, sur les efforts qu'il doit faire, sur les ménagements qu'exige le caractère trop sensible de sa lille; et, sans em:ager encore sa promesse, elle lui fait entrevoir que cette union peut devenir le prix de son avancement, de sa conduite et de son honnêteté. Je ne m'étonne pas que, tempéré par les avis de cette femme aussi sensée que tendre , le penchant de ces deux jeunes gens ail pris par degrés cette force intime, contre laquelle devait se liriser l'assaut des ans et de la destinée.
Widmer, transporté par cette espérance, s'adonnait sans relâche au travail; l'ambition, voilée sous les dehors de l'amour, cmpoitait son zèle vers les hauteurs de l'élude, et déjà, entre les jeunes gens de son âge, on le remarquait comme appelé à fournir une cariuMv brillante. Outre le courage qu'il puisait à ses feux , Élisa l'avait enflammé du sien propre, pour tout ce qui est i-rand, noble et digne d'enthousiasme; l'exaltation de cette jeune lille avait passé en lui pour s'y accroître encore; c'était elle à son tour (jui modérait les transports qu'elle avait fait naître, et qui retardait l'essor de son amant. Dans ce commerce élevé, leurs âmes, dignes l'une de l'autre, se confondaient ensemble, s'unissaient par tou^ les points, et sans doute ils étaient déjà bien loin de ces temps où leurs bouches croyaient devoir engager l'avenir par de mutuels serments. Il ne s'agissait plus de promesses, et déjà ma tante voyait avec quelque effroi ces deux vies dépendre l'une de l'autre. J'en trouve la preuve dans les lignes que lui adresse à ce sujet Widmer. Ce malheureux, avec cette sécurité téméraire qu'inspirent les sentiments forts, rassure la mère d'Elisa ; il semble bia\ei' la destinée, il délie ses coups, et, abusé par une passion (jui l'élève passauèrement au-dessus de l'humanité : « Qu'importe, écrit-il, (pi'importe (lue nos corps puissent être pendant quelques jours séparés par la mort si nos âmes sont à l'abri de ses atteintes! Que l'une |)récède l'autre dans Je ciel, c'est pour l'attendre, et, dans celte attente même, auraient-elles cessé d'être ensemble, d'être l'une à l'autre . de se chercher, de se ren-
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contrer sans cesse? Chassez ces craintes, chère maman, elles sont indignes d'un amour dont la flamme pure et céleste peut être attisée, mais jamais éteinte par l'impuissante haleine des vents qui soufflent sur cette terre. »
De cette époque, ces crainles de ma tante avaient pris à ses yeux un degré de réalité qui la préoccupait beaucoup. A divers signes, elle croyait reconnailre chez Élisa les indices secrets de quelque dépérissement. Une pâleur plus habituelle avait rem|)lacé les tendres couleurs de ses joues, quelque maigreur s'était mêlée à la (inesse de ses traits, et, tandis qu'un air plus frêle s'attachait à son visage, le feu calme el [trofond de son regard indiquait trop qu'une âme ardente minait lentement ce corps si gracieux et si fragile. Bientôt ces craintes devinrent a>^sez fortes pour provoquer des soins (|ui en révélèrent le sujet à Widmer. Par le conseil des médecins, ma tante dut conduire sa hile dans des climats plus doux, où néanmoins le voisinage des monts mOlât "a la chaleur de l'air son influence vive et restauratrice. Dos le printemps suivant, elles partirent [lour la cité d'Aoste, petite ville du Piémont, voisine des gorges du grand Saint-Bernard , et oîi la proxiinilé des Alpes tempère la chaude haleine des vents d'Italie. Les deu\ amants se séparèienl; triste es^ai de la séparation plus longue dont ce jour était le présage!
Mais pour les cœurs passionnés, tout est aliment à la flamme qui les dévore. Dans ce nouveau séjoui', Élisa, loin de Widmer, se consumait de l'impatience de le rejoindre; contrainte de ne plus le voir, de ne plus lui parler, elle suppléait à ces douceurs par l'essor de sa pensée, constamment présente aux rives où elle savait que Widmer coulait un ingrat exil ; elle observait en regard de son amant ces lieux nouveaux, cette peuplade étrangère , ce pittoresijue assemblage de ruines romaines et d'habitations modernes qui caractérise la ville d'Aoste; elle s'émouvait à contempler, si voisines de ce vallon fleuri, les ci ncs neigeuses des grandes Alpes, el , jalouse de n'éprouver rien où son ami ne fût en part, elle passait les longues heures du jour "a lui retracer ses impressions, mêlant les poétiques descriptions de ce séjour aux expressions passionnées d'une tendresse que la distance rendait moins timide. Au milieu de cette vie de trouble, d'émotions, do sentiments brûlants, la douceur du climat devenait impuissante à défendre le corps contre les ravages i\H c(eur; Élisa s'affaiblissait : déjà elle su|q)ortait moins la fatigue des promenades et du travail , déjà elle se privait avec amertume de tout écrire, et son exaltation, combattue par le déclin de ses forces, se tournait souvent en des pleurs involontaiios , en un atiendrissement amer non moins contraire au retour de si santé.
Créature aimable, touchante tille, qui t'inclines ainsi vers le tombeau! tendre fleur qui \as te fanant. encor<> toute parée de dons et
LIisa fui porieo eu lilierc jusiiu'ii llios|iicc.
(ÉLISA ET «lU.MtK )
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lie grâces! frêle rameau bientôt détaché du joiine arbre qui te servait d'apfjui !... J'ai peine à poursuivre: la tristesse serre mon cœur, les larmes troublent ma vue... Si du moins je pouvais retarder cet instant qui s'avance,... vous conduire vers ces cyprès en vous en masquant l'approche... Je ne puis; le mystère voile de son ombre ces derniers beaux jours: [lour recueillir les rares fleurs dont ils furent semés encore, il faudrait <]ue le feu rendît ces lettres qu'il a dévorées pour toujours.
A l'approche de l'hiver, ma tante déliliéra si elle devait ramener sa fille à Genève, ou la conduire vers des contrées plus éloignées des frimas. Widmer le voulait, il écrivait qu'il allait les rejoindre, qu'il attendait tout du doux soleil de la Toscane. Déjà il s'était mis en route, mais, arrivé à Martigny, une lettre de ma tante le prévint «le leur prochain retour, en le chargeant de clierclier aux environs de la ville une maison bien exposée. Il paraît qu'Elisa, pressée déjà par de ministres pressentiments, avait voulu s'assurer de revoir le ciel de sa patrie et les lieux témoins de ses premiers serments. Elles se mirent en route par la plus courte voie: c'était le grand Saint-Bernard ; mais, déjà trop faible pour se soutenir sur une monture, Élisa fut portée en litière jusqu'à l'hospice. Sa mère, montée sur une mule, ne quittait pas ses côtés , dévorant en secret ses douleurs, cl affectant un courage qui venait échouer contre les caresses de son anuéliquc fille.
rependant ^yidmer, ayant loué la petite maison qu'il a possédée depuis, avait tout préparé pour y recevoir Élisa et sa mère. Ce jeune homme n'était point abattu : de trop forts sentiments l'agitaient. Tantôt se peignaut un mal grave qui minait sourdement les jours de son amante, tantôt se prenant aux moindres signes de mieux fju'il découvrait dans les lettres de ma tante, il passait du désespoir le plus violent à la plus folle joie. Informé qu'Elisa avait franchi les Alpes, il volait à sa rencontre, lorsqu'il re(;ut quelques lignes de madame Meyer qui le priait d'attendre leur arrivée. Cette malheureuse mère, après avoir passé par les plus cruelles angoisses, forcée enfin par l'état de sa fille de s'arrêter dans le petit hameau de Saint-Branchier , avait cru ne pas la ramener vivante jusque dans ses foyers; et apivs s'être remise en route, elle redoutait que r^ipparition soudaine de Widmer et les émotions d'une entrevue ne vinssent rompre le fil léger auquel tenaient encore les jours d'Élisa.
Ee premier vendredi de septembre, ces dames arrivèrent. "VN'idmer s'était éloigné, sur le conseil de ma tante. Il se tenait sous ces arbres touffus qui dominent la maison. C'est de là (ju'il aperçut Élisa, pâle et changée, à demi couchée d;ins le fond d'une voiture ouverte. Tout entier an bonheur <lc la revciir. son cœur bondissait de pl.iisir. et il
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attribuait à la fatigue du voyage ce qui le fiapp il dans les traits et dans l'attitude de son amante. Mais quand il eut vu le voiturin s'approcher et la prendre dans ses bras pour la transporter dans la maison, toute sa joie, violemment refoulée dans son cœur, y Ot place au délire du plus affreuv désespoir. Dès (ju'Élisa fui entrée, voyant madame Meyer revenir dans la cour, il courut se jeter dans ses bras, et ces deux êlres, qu'unissait une douleur commune, s'inondèrent en silence de larmes a m ères.
Bientôt ils entrèrent dans la maison en essuyant leurs pleurs. Élisa , resiée seule, étendue sur un sofa, parcourait de ses regards éteints cette nouvelle demeure qu'éclairait faiblement le jour en son déclin. Affaissée sous le puids de la fatigue et de l'émotion , une débile langueur enchaînait ses membres et ne laissait luire en son âme que les ternes lueurs de souvenirs confus, auxquels se mêlait une tristesse sans espoir et sans courage. Quand sa mère rentra et vint s'asseoir auprès d'elle , prête à lui parler de "Widmer; elle lui donna affectueusement la main, mais sans rompre ce lugubre sdence. Dumnt ces instants, Widmer, eriant dans le corridor voisin , entrevoyait pour la première fois l'horreur de sa destinée, et le bonheur s'arrachait violemment de son cœur, en le brisant pour toujours.
La servante apportait une lumière. "Widmer, ne pouvant plus supporter l'attente, la suivit jusque sur le seuil de la poite : « \Yidmer ! dit Elisa , sans surprise et d'une voix douce. — Élisa ! » s'écria-t-il en se précipitant vers elle.,. A la vue de son amante faible et décolorée, ses yeuv brillèrent d'une sombre flamme; puis, ne pouvant plus vaincre la poignante amertume à laquelle ce spectacle le livrait en proie, il tomba à ses côtés, prit ses mains, et , les couvrant de baisers, il cherchait à confondre ses sanglots dans les étreintes des plus vives caresses. A ces témoignages d'un si pur amour, Elisa reprenait des forces peur s'attendrir, quelques larmes sillonnaient son pâle visage , le désir de la vie recommençait à poindre dans son cœur résigné, et le regret pour elIe-mOme s'y mêlait à la tendre compassion que lui inspirait l'infortuné Widmer, bientôt appelé à lui survivre.
« Widmer, lui dit-elle après ces moments de silence qu'est devenue votre Élisa!... » Et les pleurs éteignirent sa faible voix; puis faisant effort pour les surmonter : « J'avais cru que je supporterais avec plus
de cuurage ces moments qui me restent mais je suis sans force,
Widmer, contre vos caresses Mon ami! mon doux ami! c'eiit
été trop de félicité pour des mortels Dieu me retire Je le remeicie
de m'avoir donné assez de jours pour goûter ces délices dont m'abreuvait
votre amour »
A ces discours déchirants , madame Meyer ne savait répondre que p.j
ÉLISA ET WIDMIin. 2(.l
les pleurs qui roppressaiont , et Widmer, redevenu silencieux, le cœur serré, l'œil sec, pressait avec agitation, dans ses mains brûlantes, les mains débiles d'Elisa. Le murmure s'élevait dans son âme contre le ciel, contre Dieu, qui retirait cette lille céleste, digne de tous biens, vouée à la moit; el d'affreux projets, égarant alors sa pensée, provoquaient sur ses lèvres un sinistre sourire. Puis, a la vue de celte victime résignée, il avait honte de lui-même, et comprenant que tout ce qui ne serait pas patient, courageux, noble, le rendait indigne d'Élisa, et l'en séparait peut-être pour l'éternité, il étouffait le murmure et refoulait les projets. Ramené ainsi en face d'un malheur sans remède, la douleur trop forte fermait une issue à ses birmes.
« \on ! Élisa,... dit-il à la fin,.,. Élisa,.,. non, Dieu ne vous retire pas!... Élisa!... fille adorée!... moi sans vous ici-bas? Non!... que je périsse ;ivec vous, ou que vous me soyez rendue !... « Et comme le désespoir l'emportait aux plus violents transport-., madame Meyer, craignant à la fois pour Élisa et pour lui, l'entraîna hors de la chambre.
Madame Meyer revint bientôt auprès de sa lille. Depuis longtemps elle seule couchait dans sa chambre , adoucissant par ses soins la longue angoisse des nuits. Contre sou attente, Élisa, épuisée probablement par les émotions de cette journée, reposa quelques heures. Pour Widmer, il ne se coucha pas, et dès le point du jour il S(^ promenait autour de la maih^on, préoccupé de pensées qui paraissaient lui redonner quelque couiage. Quand les volets s'ouvrirent a demi à la chambre d'Elisa , il parut en ressentir du plaisir, et il épiait avec impatience le moment de revoir madame Meyer. Dès qu'elle fut descendue au rez-de-chaussée, il courut pour l'embrasser; il apprit avec attendrissement (ju'Élisa, après une nuit bonne, reposait encore; puis, l'entraînant dans la cour, il s'y promena longtemps avec elle, lui faisant part, avec un calme contraint, de choses auxquelles cette dame paraissait opposer des considérations de sagesse et de prudence. A cette résistance, Widmer s'animait par degrés : il pressait, il conjurait; ou bien sa tristesse menaçante ramenait madame Meyer à ne pas le pousser à bout par ses refus. En se retirant; elle parut céder quelque chose, et Widmer s'éb igna plus traufjuille.
Une lettre que j'ai sous les yeux , me met sur la trace du projet de Widmer. Il y rend compte a madame Me\er d une entrevue «[u'il vient d'avoir avec Élisa. Plusieurs billets, écrits sur des chiffons, se rapportent à ces funestes jours; parce que madume Meyer étant constamment occupée autour d'Élisa, Widinor, (jui souvent ne pouvait la voir seule, ni lui causer devant sa fille, l'entretenait par ce moyen de ce qu'il désirait lui faire savoir.
Dans cette lettre, Widmer annonce a madame Meyer (pi'il a vu Elisa, qu'elle accède ii son projet, s'il peut éfre accompli loin de tout regard.
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« Autrefois, écrit-il , autrefois, dans ces jours, à jamais regreltaliles. nous jurions d'être l'un a l'autre, mais nos serments s'arrêtaient au court espace de cette vie,... celui que nous venons défaire embrasse l'autre....
Il est sacré, indestructible! m;iis ce n'est pas assez. Je veux que
cette union soit scellée devant Dieu ! je veux que ma liancée me soit remise par vous devant les autels, que la mort m'enlève mon épouse et non plus seulement mon amante!... à cette condition je supporterai la vie )
Tels étaient les projets de cet infortuné. On y reconnaît cette teinte d'exaltation qui avait toujours présidé 'a leurs amours, et qui . si elle avait contribué à resserrer ce nœud maintenant si affreux a rompre, alors du moins, versait quelque baume sur leurs blessures, et trompait quelques instants leurs douleurs. Pour Élisa, suitout, dont les instants étaient comptés, ces choses n'étaient point sans douceur : Widmer répondait a son attente; ce qu'elle eût fait elle-même, elle voyait avec joie son amant le faire; la mort ne détruisait plus cette union qui avait été le lève de sa vie, et la tombe pour y attemlre Widmer, lui semblait plus léjîère. Cela seul me fait goûter a ce projet un charme consolateur ; il me semble plus louchant qu'étrange' alors que je songe qu'il put adoucir, pour cette victime, l'horreur du sacrifice. Dès qu'il fut formé, Elisa parut reprendre quelque vie, son regard se ranima, une force factice soutint ses membres, et, (lu sofa oii elle demeurait étendue, elle prenait part elle-même aux préparatifs de cette journée.
Madame Meyer, sentant l'impossibilité de résister au vœu de ces deux amants, s'était occupée de prendre des mesures qui pussent en assurer l'accomplis'^ement. Klle avait toujours conservé des relations avec le pasteur qui avait instruit Elisa dans sa religion : ce fut à lui qu'elle s'ouvrit, en implorant son appui. C'était un diijne vieillard qui desservait la cure de Snttiguy, petit village du Mandement. Il offrait de tâcher d'obtenir une autorisation pour venir dans la maison inêuje bénir ce mariage, afin d'éviter 'a Elisa les fatigues d'un déplacement; mais cette jeune fille, consultée par sa mère, s'y opposa; en sorte qu'il fut convenu que, dès le jour suivant, après le coucher du soleil une voiture se trouverait devant l'église, et qu'à cette heure le pasteur se tiendrait prêta monter en chaire.
Widmer, madame Meyer et ÉPsa passèrent ensemble toute la journée du lendemain. Cette jeune fille, devinant au travers du calme des visages la secrète angoisse de ses deux amis, leur tenait d'affectueux discours, et tâchait de leur communiquer sa tranquille résignation : mais , à mesure que les heures s'écoulaient, ils os lient moins parler de la cérémonie du soir. Ce fut elle qui, voyant le soleil disparaître derrière les cimes bleues du .lura. leur dit : « C'est l'heure; » et, s'étant mise <ur
Je viens de mvs unir ni fiiro de l'Éieriiel.
V F.I.ISA ET WiliMER.
ELISA Kl WIDMLH. 263
sou séant, elle lit quelques pas jusque vers une chaise voisine, où elle se reposa. Sa mère l'enveloppa d'une ample pelisse, pendant que Widmer préparait la voiture pour la recevoir. Klisa voulut descendre elle-mOme, appuyée sur leurs bras, et bientôt nprcs elle se trouva dans la voiture qui s'éloigna doucement, pendant que la servante, resiée seule, pleurait dans la cour.
Élisa était pla( ée entre sa mère et Widmei , donnant une de ses mains à chacun d'eux. Elle leur adressait de temps en temps quelques douces paroles, mais ils n'osaient répondre qu'en lui pressant la main, car leur cd'ur gonflé était prêt d'éclater en sanglots, au moment où leurs lèvres s'ouvriraient pour parler. Seulement, pour se donnei- à lui-môme du courage et tromper ses préoccupations, \Vidmer regarda sa montre, et dit quelques mots des mesures prises avec le pasteur pour le rendez-vous. Mais lorsque, après le cré(tuscule, les ténèbres euient voilé l'expression des visages, ils purent pleurer en silence, et plus d'une larme, en tombant sur les mains d'Élisa, lui apprit quelles funèbres pensées roulaient dans l'âme de sa mcre et de son amant. Arrivée devant l'église, la \oiturc s'arrêta : au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit, et le vieux pasteui', une lampe "a la main, accueillait ses hôtes avec une bienveillante bonhomie. Mais à la vue de cette pâle liancéeque soutenaient deux êtres gémissants, il devint grave, et ses pensé(>s s'élevèrent vers un Dieu miséricordieux et réparateur.
Un fauteuil fut placé au lias de la chaire pour Élisa; Widmer était à genoux auprès d'elle; madame iMeyer, debout, entourait d'un de ses i'ras la têie languissante de sa lille, qui , a\ant presque atteint au terme de ses forces, en employait les derniers restes à vaincre le trouble sous le(|uel elle défaillait. Du haut de la chaire, la lampe projetait "a |)eine quel(|ue clarté sur ces inloriunés, et, au milieu d'un lugubre silence, les moindres bruits allaient retentir dans le vide ténébreux des voûtes.
Après une courte invocation, le [)asteur lut la liturgie, il avait eu soin d'en retrancher quelques-unes de ces phrases qui, présageant de longs jours de bonheur, t'ont tressaillir les jeunes époux qu'un rianl espoir acctmipagne au\ aulcls ; mais qui , en bice de celte vieri;e mourante, eussent fait un trop déchirant contraste. Après (ju il eut achevé cette lecture, il lit une pause, puis, [)énélré de compassion |)our ces êtres désolés, il ajouta ces paroles d'une voix émue :
« .le viens de vous unir en face de l'Eternel ;... ses voies sont incouiiues, mais sa bonté est certaine. En cet instant même ses regards sont sur vous, il voit vos [deurs, il lit dans vos cceurs contristés, et s'il n'est pas donné à s(m liuinMe ministre de contempler sans larmes ces nuages (jui \,oilent passagèrement la félicité dont vous êtes si dignes, lui, plein de miséricorde et d'amoiir. vous prépare des bienfaits d'autant plus assurés,
264 ELISA I;T WIDMKH.
d'autaut plus grands, que votre flamme est plus pure, que votre bonheur était plus mérité, et que vous aurez mieu\ supporté l'épreuve si sa sagesse vous la destine
« Élisa Meyer, mon enfant, laissez-moi vous donner ce doux
titre; je vous connais,... je sais ce que vous pouvez entendre... J'invoque ici, de toutes les puissances de mon âme, le sou\erain dispensateur des
grâces pour qu'il prolonge vos jours sur celte (erre Que ne puis-je
obtenir qu'il daigne prendre sur ma trie blanchie ce peu d'années qu'il me destine encore, pour les ajouter ;iu\ vôtres ! je les donnerais avec
joie, mais si tels ne sont passes décrets, chère enfant ! alors voyez
le ciel ouvert pour vous recevoir; \oyez au bout d'un peu de temps
votre mère vous y suivre; voyez ce jeune homme, maintenant votre
époux, dont le cœur a vous dès longtemps, à vous pour toujours, va n'attendre plus que l'heure de quitter "a jamais cette terre dexil pour vous rejoindre aux célestes demeures, dans ces lieux où la mori n'a plus d'entrée, où la félicité n'a plus de terme, où cet amour sacré, qui vous unit ici bas, vous réunira de nouveau pour l'éternité ! »
Le vieux pasteur se tut; quelques gémissements sourds se faisaient entendre au b.is de la chaire. Il descendit, et venant se mêler à ses affligés, il les soutenait par des paroles de paix et de consolation ; mais telle était l'énergique tristesse de cette scène, que le pauvre vieillard , navré de douleur, avait senti sa voix faiblir et man(|uer. Widmer prit Ëlisa dans ses bras, et, arrivé dans la voiture, il ne voulut plus s'en séparer. Il l'appelait son épouse, sa tendre épouse, (jue plus rien ne saurait lui ravir; et l'accablant de compatissantes caresses, il semblait que son conir tout entier se répandît au dehors, comme pour ranimer celte vie pns de s'éteindre. Déjà Élisa ne répondait plus a ses transports i|ue par les faibles étreintes de ses bras.
Ils arrivèrent ainsi a la maison. Élisa, replacée dans sa chambre, leur lit signe de s'approcher d'elle. Son souffle était court et précipité, le frisson parcourait ses membres, et les pâles violettes de la mort marbraient
son beau visage « C'est l'instant de nous séparer dit-elle avec
effort; pauvre maman, je vous laisse avec lui ^Vi(lmer, je vais
vous attendre; que le souvenir d'Élisa vous soutienne et vous protège! » Elle ne put poursuivre, et, pendant que sa mère et son amant
la tenaient embrassée, recueillant le dernier souffle de ses lèvres, elle expira, et son àme pure s'envola vers les cieux.
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