LAC DE GERS
De Sixl on peut se rendre dans la vallée de l'Arve, en franchissant une chaîne de liantes montagnes, qui s'étend entre Cluses et Sallenche. Ce passage n'est guère connu et pratiqué que des contrebandiers qui abondent dans cette contrée. Ces hommes hardis s'approvisionnent à .Martigny en Valais; puis, s'acheminant, chargés de poids énormes, au travers de cols inaccessibles, ils viennent descendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.
Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses, et une pipe a la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent, jusqu'à ce que vienne à passer une voiture, <iui ne passe devant eux que p;ir celte raison justement qu'elle ne contient pas trace de contrebande. « Monsieur n"a rien a déclarer? — Non. » Kl les voilà aussitôt, nonobstant cette réponse catégorique, (|iii nuvrfni les valises, et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc, les robes de soie, et les niouclioirs de poche. L'Etat les paye pour exercer cet état. Cela m'a toujours paru drôle.
Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dénis et toujours disposés "a piquer d'une balle un douanier (|ui aurait lidée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m'a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.
Douanes et contrebande, deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de
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douanes sont une ceinture de vice, de libertinage, qui enserre un pays. Les expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime, d'où sortent annuelleinent <le bons élèves . que la société se charge plus tard de loger et de nourrir à ses frais dans les prisons et dans les bagnes.
J'ai eu souvent alfiiire avec les douaniers. Mes chemises ont eu l'honneur d'être palpées sur toutes les Irontières, par les agents de tous les gouvernements, absolu? ou autres. Us n'y ont rien Irouvé de prohibé. A propos de chemises, voici une histoire. J'allais à Lyon A Bellegarde, on fouilla nos malles, on voulut aussi palper nos personnes, crainte d'horlogeiie; car Genève n'est pas loin. Je me prêtai débonnairemenl a celle opératinn , mais un oflicier angliis, qui faisait partie des voyageurs, s'étant fait expliquer ce qu'on lui voulait, tira tranquillement son couteau de sa poche, et déclara qu il couperait ^n deux « la premier, comme aussi la second » qui ferait mine de le palper, même de loin.
Ce fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d'exéculer le nglement, mais ce grand gaillard de ANaterloo, avec son coutelas d'acier fin , les intimidait souverainement. Cependant le chef répétait avec autorité : « Fuuillez cet homme! » mais l'autre répétait avec une croissante fureur : a Véné ! et je coupé en deux la premier comme aussi la second, et encore la troisième avec! d Par ce troisième, il désignait le clieL
Les choses auraient pu linii- dune manière tragique, tant était grande l'exaspération de ce disne gentleman , lorsque je m avisai d'intervenir. « Que monsieur , dis-je , fasse passer ses habits aux douaniers, et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait a en souffrir le moins du monde. » A peine eus-je ainsi parle, que l'Anglais, ac(|uiesçantà ces conditions, ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la ligure des douaniers. Il se mit nu comme la main, et je n'oublierai jamais de quel air il coilfa le chef, avec sa cliemise , en disant : « Té.-ié ! misérabel ! ! rené! »
J'ai eu moins souvent affaire aux contrebandiers; cependant j'eus ipiel- (|ues rapports avec eux , le jour où je m'avisai de vouloir passer seul , de Sixi il Sallenche, par les montagnes dont j'ai parlé; je m'étais fait indiquer la roule : une heure avant d'arriver au sommet, on côtoie un petit lac, nommé le lac de Gers; au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées, après quoi Ion redescend vers les forêts t)ui couronnent, du côté de Sallenclie , la cascade de l'Arpenas. Au bout de trois heures de montée lapide, je découvris le petit lac C'est un élang encaissé entre des pentes verdova'i'es . qui s'y rellèlent eu teintes sombres , tandis ([ue la transparence de l'oiule laisse plonger le regard Ju.<qu'aux mousses éclatantes qui , au fond , tapissent le sol. Je m'assis au bord
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L'Iioniiiie qui venail de s'éloigner avait gravi nue iiaiilcur.
(le lac de GERS.