‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 19 sur 28 · LE LAC DK (JEU S · texte numérisé non relu

LE LAC DK (JEU S

(lo cotte (Jaque, el à Tiiistar Je Narcisse, je m> regmdais... je m'y reuardiiis manger une cuisse rie poulet, sans que le plaisir de contempler mon image me fit perdre un seul coup de dent.

Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque Tiinage renversée des cimes voisines, des forets, de toute la belle nature enlin , y compris deu\ corbeaux qui, volant au plus haut des airs, me paraissaient, dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant que je m'amusais à considéier ce spectacle, une tête dhomme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque chose ayant vie, me parut avoir bougé sur le penchant d'un mont. C'était celui que j'allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaître l'objet lui-même, mais je ne vis plus rien, en sorte que, attribuant ce phénomène ;i quelque ondulation de la surface de l'eau, je me remis eu rnute bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois, persuadé également que j'avais vu quelque chose, je m'arrêtais de temps en temps pour regarder de côté et d'autre, et quand je fus voisin de l'eudroit où j'avais cru apercevoir la tête, je fis avec précaution b; tour de quelque^ rocs, et je redoublai de circonspection.

On m'avait fait, en bas, une histoire au sujet du couloir des rochers que je gravissais dans cet instant C'est, je crois, l'heure de la dire. Dixhuit contrebandiers, cliargés chacun d'un sac de poudre de Berne, passaient par Ta. Le dernier en rang s'aperçut que son sac s'allégeait sensii)lement, et il était déjà tout disposé à s'en féliciter, lorsqu'il vint à se douter ingénieusement que l'allégement avait peut-être lieu aux dépens de la charge. Ce n'était que trop vrai ; une longue traînée de poudre se voyait sur la trace qu'il avait suivie. C'était une perte, m;iis surtout c'était un indice qui pouvait trahir la marche de la troupe, et compromettre ses destinées. H cria halte, et à ce cri, les dix-sept autres s'assirent en môme temps sur leur sac , pour boire un coup d'eau-de-vie^ et s'essuyer le front.

Pendant ce temps, l'autre, l'ingénieux, rebroussait jusqu'à l'origine de sa traînée de pondre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche , et il y mit le l'eu avec sa pipe : c'était pour détruire l'indice. Deux minutes après, il entendit une détonation superbe, (|ui, se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées, et remontant par les gorges, lui causa une surprise merveilleuse. C'étaient les dix-sept sacs, qui, rejoints par la traînée, s.iutaient en l'air, y compris les dix-sept pères de famille assis dessus. Sur quoi je remarque deux choses ;

La première, c'est que celle histoire est une vraie histoire, agréable et récréative, suflisamtneiit vraisemblable, prouvée par la traïkition , et |»ar le coidoir (pii sidisislc loujouis. ('omme chacun [XMit aller s'en assu-

2r.S LK LAC DE (iKKS.

ver. le la tiens pour aussi certaine que le passaue d'Annihal (»ar le mont du peiit Saint-Bernaid. Comment prouve-t-on le passade d'Annibal par le petit Saint -Bernard ! On commence par vous montrer une roche Idanche au pied du mont, après quoi Ton vous démontre que c'est celle que le Carthaginois, arrivé au' sommet, fit fondre dans du vinaigre.

La seconde chose que je remarque, c'est que, dans cette histoire, dixsept hommes périssent; mais, remarquez bien, il en reste un pour porter la nouvelle. C'est là, si je ne m'abuse, le signe, le critère d'une histoire modèle; car, dans une bataille, un désastre, une catastrophe, que peu périssent : c'est mesquin ; que tous périssent : c'est nuit close. Mais que, du beau milieu d'une immense déconlilure, un, un seul en réchappe, et tout justement piiur porter la nouvelle : c'est l'e.xquis du genre, et la joie de l'amateur. Lt c'est pourquoi l'histoire, tant la grecque que la romaine et la moderne, est riche en traits tout pareils.

Il faisait fort chaud dans mon couloir; toutefois, à cotte élévation . la chaleur est tempérée par la vivacité de l'air; d'ailleurs la beaulé du spectacle que l'on a sous les yeux captive l'âme , et fait oublier les petites incommodités qui, dans une plaine ingrate, paraissent quehjuefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort prcs le dôme de glaco du mont Buet... je crus voir aussi, pas bien loin, quehjue chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépasses; j'allai m'imaginer que ce pouvaient être les pieds dont j'avais vu la tête, en sorte que je continuai de marcher avec une croissante circonspection.

Malheureusement, je suis né très-peureu.x ; je déteste le danger, où les héros se plaisent, dit-on; je n'aime rien tant qu'une sécurité parfaite en tête, en queue, et sur les ailes. L'idée seule que, dans un duel, on est exposé a voir une pointe d'épée en face de son œil droit, a toujours sufli pour me rendre d'une prudence grande , malgré mon naturel qui est vif, d'une susceptiliilité obtuse, malgré ma (ierté qui est chatouilleuse. El ce pouvait être ici pire qu'un duel : ce pouvait être un attentat sur ma bourse, ou sur ma personne, ou sur toutes les deux à la fois; ce pouvait être une catastrophe épouvantable, et personne pour en porter la nouvelle! Quand cette idée me fut venue, je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien que je Onis par me cacher parmi les rochers, pour observer de la ce qui se passait sur mes derrières.

J'observais depuis une demi-heure environ (c'est tiès-fatigant d'observer), quand un homme de mauvaise jnine se hasarda à sortir doucement de derrière les sapins. Il regarda longtemps dans la direction des rochers parmi lesquels j'étais caché, puis il frappa deu.x fois des mains. A, ce signal, deux autres hommes parurent, et tous les trois chargeant un gros sac sur leurs épaules, se mirent à monter tranfjuillemenl ,

m^nf^^"^^

Messieurs! k-ur ilis-jc, messieurs, je... \ous vous Iioiii|kv.

(le lac de GERS.)

Page 1