‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 21 sur 28 · LE LAC DE GEKS · texte numérisé non relu

LE LAC DE GEKS

fortement "a un gros mélèze, et... et au lieu de m'abattre, comme ils avaient fait de Jean-Jean; « Il nous faut, me dirent-ils, vingt-quaire heures de sécurité. Tenez-vous en joie. Demain , en repassant, nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret. » Après quoi, ils re- |)i ireni leur charge et me quittèrent.

Je crois que jamais la nalure ne me |»arut i)elle et radieuse comme dans ce moment-là. Chose singulière! mou mélèze ne me gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute, ces hommes, de bien honnùtes gens, un peu brus mes par nécessité, mais d'ailleurs estimables el conn;iissant les usages C'est que la vie m'était réellement rendue ! Aussi, au bout de quelques minutes, une joie puissante succéilant au trouble le plus efïroyable, j'éprouvai une sorte d'anéantissement, el quand je revins à moi , les larmes inondaient mon visage. Je n'ai pas voulu mêler au récit d'angoises devenues risibies |»ar le déuoiîment auquel elles aboutiieni, celui des mouvements qui agitèrent mon cœur dans cette occasion ; mais pourquoi tairais-je qu'a peine délivre, je rendis grâces à Dieu de toutes les forces de mon âme, et que ces larmes, que je versais avec tant de douceur, étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde, qui ne peuvent être sentis que pour celui-là seulement qui tient nos jours en sa main! Je le bénis mille lois, et le premier sentiment qui succéda à ces actions de grâces lut celui du bonheur que j'éprouvais, api es de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J'étais tellement impatient daller me jeter dans ses bras, que c'est par là que je commençai à ressentir l'inconvénient d'avoir un mélèze attaché à sa personne.

Il était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes perséculeuis, qui ne pouvaient être fort éloignés, je l'eusse priée je crois, de ne me délivrer point, de n'approch(;r pas. Toutefois , vers quatre heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des dislances, et en même temps mon mélè/.e, toute litiure à part, commençait à me scier le dos d'une façon étrange, mais je n'en étais guère plus avancé, el je ne voyais plus que le rat de la fable qui put me tirer de là. lorsque piiriit un naturel.

(^e naturel étiiit lui-même trcs-labuleux. Il avait un cliapeau perce, (W^^ culottes, point de bas, et sous le nez, une sorte de forêt noire provenant <l»! l'usage immodéré d'un tabac, de coiitrebaufle appareninieul. m llolii! Hé? Au secours! brave lionune, « lui criai-je. Au lieu d'accourir, il s'arrêta '•ourt, el huma une énorme prise.

Le paysan savoyarJ n es! pas cauteleux, mais prudcni. Il ne (in'ciftilc

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lien; il n'allonj^e le bras que là où il y voit clair, et ne se mêle d'une alTaire que lorsqu'il n'aperçoit au travers ni noise avec l'autorité, ni brouillerie avec ses voisins, ni frottement quelconque avec les carahiniers royaux. D'ailleurs, le meilleur homme du monde, ce que je dis sérieusement, et pour l'avoir éprouvé en mainte occasion.

Mon naturel était donc le meilleur homme du monde , mais cet homme attaché 'a un mélèze, ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait êtie de par l'autorité, ou de par quelqu'un, ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer, il voulait me voir venir.

A la lin : « Fait un bien joli temps! me cria-l-il en gouriant matoisement, et comme si j'eusse été l'a pour l'agrément de la promenade ; bien joli!

— Venez donc me délier, au lieu de me parler du beau temps, farceur que vous êtes!

— On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êtes là?

— Il y a trois heures. Allons ! à l'ouvrage. »

Il lit deux pas : u C'est-il rien des méchants qui vous ont ainsi arrangé?

— Je vous conterai font cela. Déliez toujours. »

Il lit encore trois pas , et je crus que j'étais enûn arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit à dire "a voix basse et d'un air mystérieux : « Dites voir? c"est-il rien des gens de la contrebande?

— Tout juste. Vous y êtes. Ces scélérats-là m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici 'a demain qu'ils repasseront. »

Ces mois tirent un effet prodigieux sur le naturel. Il recula de frayeur, et lit mine de me planter la. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère, je l'insultai, et je le liaitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutôt qui n'ont pas, une face iuimaine. Tour lui, sans s'émouvoir de mes injures : « On verra voir, murmurait-il, en se retirant tout doucement. On vous déliera assez!... » Puis, doublant le pas, il disparut au tournant du sentier. Je l'accompagnai de mes malédictions.

Je ne savais que penser ni (]ue faire. Ma situation me semblait aggravée par ce (]ue j'avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès (les contrebandiers, si encore il n'était pas lui-même un aflilié de la bande. Aussi mon imagination conimençait-eile a s'assombrir singidiilement; et, sans les ébats de deux écureuils qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis, mais timides animaux, se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libie aisance et cette grâce de mouvement que tue la crainte, et se poursuivant d'arbre a arbre, ils me surprenaient par l'agilité de leurs sauts et par l'élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l'un d'eux descendit étourdimenf le long de ma personne.

Le syndic len;iil la liiide ; le hon cniv ransail :i mes coles.

(I.F. LAC DF. r.ERS. )

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