‹ Nouvelles Genevoises (volume 3)Chapitre 10 sur 14 · FIN DU COL DANTEME · texte numérisé non relu

FIN DU COL DANTEME

DcSixt on peut se rendre dans la vallée de l'Arve, on franchissant une chaiiin do hautes montaanes qui s'élend eiiUc Cluses et Salleuche. Ce passniïc n'est guère connu et pratiqué que des contrebandiers qui abondent dans celte contrée. Ces hommes hardis s'approN isioniient à Martigny en Valais; puis s'achemiiiaiit, eharçés de poids énormes , au travers de cols inaccessibles , ils viennent descendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.

Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses, et une pipe à la bouche. Assis au soleil . ils fainéantent jusqu'à ce que vienne î\ passer une voilure , qui ne pa.sse devant eux qn(» par cette raison justement (prelle n<' cofitient pas trace de contrebande;. — Monsieur n'a rien à déclarer ? — Non. Et les voilà aussitôt, nonobstant celte réponse catégoricpie, (pii ou\rent les valises, et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc, les robes de soie et les mouchoiiN de poche. L'I'.tat les |)aye pour exercer cet état. Cela m'a toujours paru drôle.

Les contrebandiers sont des hommes armés jus-

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([ifaux (lonls,ot toujours disposés à piquer d' une balle un douanier qui aurait Tidée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m'a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.

Douanes et contrebande, deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de douanes sont une ceinture de vices, de libertinage , qui enserre un pays. Les expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime , d'où sortent annuellement de bons élèves que la société se charge plus tard de loger et de nouri'ir à ses frais dans les prisons et dans les bagnes.

J'ai eu souvent affaire avec les douaniers. x^Ies chemises ont eu l'honneur d'être palpées sur toutes les frontières par les agents de tous les gouvernements, absolus ou autres. Ils n'y ont rien trouvé de prohibé. A propos de chemises , voici une histoire. J'allais à Lyon. A Bellegarde, on fouilla nos malles, on voulut aussi palper nos personnes, crainte d'horlogerie; car Genève n'est pas loin. Je me prêtai débonnairement à cette opération; mais un officier anglais qui faisait partie des voyageurs , s'étant fait expliquer ce qu'on lui voulait, tira tranquillement son couteau de sa poche , et déclara qu'il couperait en deux « la premier , comme aussi la second » qui ferait mine de le palper , même de loin.

Ce fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d'exécuter le règle-

ment ; mais ce grand gaillard de Waterloo , avec son coutelas d'acier fin, les intimidait souverainement. Cependant le chef répétait avec autorité : " Fouillez cetliommc! > mais l'autre répétait avec une croissante fureur : " Véné ! et je coupé en deux la premier , comme aussi la second , et encore la troisième avec ! » Par ce troisième il désignait le chef.

Les choses auraient pu finir d'une manière tragique, tant était grande l'exaspération de ce digne gentleman , lorsque je m'avisai d'intervenir. « Que monsieur, dis-je, fasse passer ses habits aux douaniers , et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait h en souffrir le moins du monde. » A peine eus-je ainsi parlé, que l'Anglais, ac([uiesçant à ces conditions , ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la figure des douaniers. Il se mit nu comme la main , et je n'oublierai jamais de quel air il coifla lo chef avec sa chemise, en disant : Téné ! misérabel ! téné !

J'ai eu moins souvent affaire aux contrebandiers ; cependant j'eus (|n('l(]ue ra|)port avec eux le jour où je m'avisai de \ ouioii' jtasstT seul de Sixt h Sal- Icnclie par les montagnes dont j'ai parlé. Je m'étiiis fait indiqu^M' la route : une heure avant d'arriver au sommet, on cùtoie un petit lac nommé le lac do (1ers ; au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaiiuulc neiges glacées; apiès (juoi, l'on redescend vers les forêts qui couronnent, du côté de Sallenche, la cascade de l'Arpenas. Au bout de trois heures d'une montée rapide, je découvris le petit lac. C'est un élan^ encaissé entre dc^s pentes ver-

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doyanlos, qui s'y rcllùtcnt en teintes sombres, taudis que la transparence de l'onde laisse plonger le regard jusqu'aux mousses éclatantes qui, au fond, tapissent le sol. Je m'assis au bord de cette flaque, et, à l'instar de Narcisse, je m'y regardais... je m'y regardais manger une aile de poulet, sans que le plaisir de contempler mon image me fît perdre un seul coup de dent.

Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque l'image renversée des cimes voisines , des forêts , de toute la belle nature enfin , y compris deux corbeaux qui , volant au plus haut des airs , me paraissaient , dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant que je m'amusais à considérer ce spectacle, une tête d'homme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque chose ayant vie , me parut avoir bougé sur le penchant d'un mont. C'était celui que j'allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaître l'objet lui-même, mais je ne vis plus rien , en sorte qu'attribuant ce phénomène à quelque ondulation de la surface de l'eau , je me remis en route bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois, persuadé également que j'avais vu quelque chose, je m'arrêtais de temps en temps pour regarder de côté et d'autre, et, quand je fus voisin de l'endroit où j'avais cru apercevoir la tête, je fis avec précaution le tour de quelques rocs , et je redoublai de circonspection.

On m'avait fait, en bas, une histoire au sujet du couloir de rochers que je gravissais dans cet instant. C'est, je crois, l'heure de la dire. Dix-huit contrebandiers, chargés chacun d'un sac de poudre de

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Berne, passaient par là. Le dernier en rang s'aperçut que son sae s'allégeait sensiblement, et il élail dcyà tout disposé à s'en féliciter, lorsqu'il vint à se douter ingénieusement que Tallégemcnt avait peutélre lieu aux dépens de la charge. Ce n'était que trop vrai : une longue traînée de poudre se voyait sur lu trace qu'il avait suivie. C'était une perte , mais surtout c'était un indice qui pouvait trahir la marche de la troupe et compromettre ses destinées. Il cria lialte, et à ce cri les dix-sept autres s'assirent en même temps sur leurs sacs , pour boire un coup d'eau -de-vie et s'essuyer le front.

Pendant ce temps , l'autre, l'ingénieux, rebroussait jus(prà l'oriinnc de sa traînée de poudre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche, et il y mit le feu avec sa pipe : c'était pour détruire l'indice. Deux minutes après, il entendit une détonation superbe, qui, se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées , et remontant par les gorges , lui causa une surprise mer\eilleuse : c'étaient les dix-sept sacs, qui, rejoints par la traînée, sautaient en l'air, y compris les dix-sept pères de famille assis dessus. Sur quoi je lemanjuc deux choses.

La première , c'est que cette histoire est une vraie histoire, agréable et récréative, sulïisanunent \rai seinblale . |)i-ouvéc par la tradition . et par le couloirijui subsiste toujours, comme cliacun peut aller s'en a.ssurer. Je la tiens pour aussi certaine (|ue le passage d'.Aïuiibal par le mont du i)etil Saint-Bernard. Comment prouNC-t-on le passage d'Anuibal p.ii le prtil S.iini -hciiiard ' On roinmence par \oun

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montrer une roche l)lanclie au pied du mont; après quoi, l'on vous démontre que c'est celle que le Carthaginois, arrivé au sommet, fit fondre dans du vinaigre.

La seconde chose que je remarque, c'est que, dans cette histoire, dix-sept hommes périssent; mais, remarquez hien, il en reste un pour porter la nouvelle. C'est là, si je ne m'abuse, le signe, le critérium d\ine histoire modèle; car, dans une bataille, un désastre , une catastrophe , que peu périssent , c'est mesquin ; que tous périssent , c'est nuit close. Mais que , du beau milieu d'une immense déconfiture, un, un seul en réchappe, et tout justement pour porter la nouvelle, c'est l'exquis du genre, et la joie de l'amateur. Et c'est pourquoi l'histoire, tant la grecque que la romaine et la moderne, est riche en traits tout pareils.

Il faisait fort chaud dans mon couloir; toutefois, à cette élévation , la chaleur est tempérée par la vivacité de l'air; d'ailieurs la beauté du spectacle que l'on a sous les yeux captive l'àme , et fait oublier les petites incommodités qui, dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort près le dôme de glace du mont Buet... je crus voir aussi, pas bien loin, quelque chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépassés; j'allai m'imaginer que ce pouvaient être les pieds dont j'avais vu la tète, en sorte que je continuai de marcher avec une croissante circonspection.

Malheureusement je suis né très - peureux ; je déteste le danger, où les héros se plaisent, dit-on;

Lîi LAC DE crrs. Sfij

je n'aime rien laj l qu'une sécurité parfaite en tête , en queue ci sur les ailes. L'idée seule que, clans un duel , on est exposé à voir une pointe d'épéc en lace de son œil droit, a toujours suffi pour me rendre d'une prudence grande , malgré mon naturel qui est vif; d'une susceptibilité obtuse, malgré ma fierté qui est cbatouilleuse. Kt ce pouvait être ici pis qu'un duel, ce pouvait être un attentat sur ma bourse , ou sur ma personne , ou sur toutes les deux à la fois; ce pouvait être une catastrophe épou\antal)ie ; et personne pour en porter la nouvelle! Quand cette idée me fut >enue, je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien, que je finis par me cacher parmi les rochers , pour obser\ er de là ce qui se passait sur mes derrières.

J'observais depuis une demi-heure environ (c'est très-fatigant d'obser\er), quand un homme de mauvaise mine se hasarda à sortir doucement de derrière les sapins. Il regarda longtemps dans la direclion des rochcis parmi lesquels j'étais (.aché , puis il fra[)[)a deux lois des mains. A ce bignal , deux autres hoinines parurent, et tous les trois, chargeant un gros sac sur leurs épaules, se mirent à monter tranciuillemcnt . en fumant leurs pi[)es qu'ils raMumèrenl. Ils arri\èrent bicnlùt ainsi à l'einhoit même où j'obserNais, tain contre tcru' , el ils s'y assirent sur leurs sacs*, précisément comme les dixsept. Par boniieur, ils me tournaient le dos.

J'eus tout le loisir de faiic mes reinar(|ues. Ces messieurs me parurent iorl bien armes. Ils avaient entre eux trois une car(d)ine et deux pistolets , sans conq>ter le gros sac, que mon imagination , fidèle

3GG NOUVELLES (iKNKVOISES.

aux leçons de l'histoire, no manqua pas tlo remplir de poudre de Berne. Et je l'rémissais déjà à l'idée de quelque traînée, lorsque l'un d'eux, s'étant levé pour s'éloigner de quelques pas, déposa sur son sac sa pipe tout allumée. A cette vue je recommandai mon âme à Dieu , et j'attendis l'explosion , tout en me serrant étroitement contre un roc sur l'abri duquel je comptais tout juste assez pour ne pas hurler de frayeur.

L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur d'où il jeta un regard d'observation sur la route qu'ils allaient parcourir ; puis, revenant vers ses compagnons : — On ne le voit plus , dit-il. — Tout de même , dit l'autre , ce gueux-là suffit pour nous vendre ! — Et je parie , interrompit le troisième , que c'est pour cela qu'il galope en avant. Un douanier déguisé , je vous le dis. Il s'arrêtait comme pour flairer, il regardait de ci , de là, et autre part... — Ah ! que nous ne l'ayons pas dépêché, ni vu ni connu , dans ce petit coin propice et solitaire ! 11 n'y a que les morts qui ne reviennent pas.

— Aussi Jean-Jean n'est-il pas revenu , reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement , au bas de cette rampe ;, le trou où a péri sa carcasse. Le malin , quand nous le primes , pour se donner l'air d'un particulier, venait de jeter loin sa carabine : c'est celle-ci. Son procès fut vite fait. A peine on le tint, que Lamèche l'attacha à un arbre, et Pierre l'abattit d'une balle dans la tempe ; et le farceur ne lui dit qu'après : Jean-Jean , fais ta prière ! — Lu affreux rire suivit ces horribles paroles , jusqu'à

ce que lo mùmu liommo s'ùtaiU Icnù pour douiUM' le signal du dôpail : » l'arblcu î s'écria-t-U eu m'aperccvant , nous trouvons la pie au nid. \ oici notre amateur ! » Les deux autres , à ces mots, se levèrent en sursaut , et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma tempe.

— Messieurs, leur dis-je, messieurs, je... vous vous trompez.... permettez.... baissez d'abord ces armes... Messieurs, je suis le plus bonnète bomme du monde ( ils froncèrent le sourcil )... baissez , je vous prie, vos armes qui pourraient partir sans votre volonté... Je suis bomme de lettres.,., tout particulièrement étranger aux douanes.... marié,

père de famille Baissez, je vous en conjure,

vos armes ([ui mVmpèrbent de recueillir mes idées. Daignez continuer voire cbemin sans vous inijuiéter de moi... Je me moque des douanes. Je m'intéresse même à votre métier pénible. Vous êtes d'honnèles gens (jui portez rabondance cbez les victimes d'une odieuse fiscalilé. J'ai l'bonneur , messieurs, de vous saluer avec resju'et.

— Tu es ici pour nous observer î reprit, d'un ton deCartoucbe, le plus mauvais des trois.

— Du tout ! du tout !... je suis ici pour...

— I*uui' nous observer et nous vendre. Un te connaît. On t'a vu là-bas épier , regarder....

— .... La bi'lle natuie , mes bons messieurs, lien autre.

— \a\ belle nature?.... Kt eeeoin on lu l'eslapi . était-ce , dis-moi . pour cueillir des simjjles ? Mauvais métier t|ue celui (pie lu lais. Ces montagnes

sont à nous. Malheur à qui vient nous y flairer ! Fais ta prière.

Il leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s'approchèrent , plutôt qu'ils n'intervinrent , et tous les trois échangèrent à voix basse quelques paroles à la suite desquelles l'un d'eux plaçant sans façon sa charge sur mes épaules : — Yu ! cria-t-il. C'est ainsi que je me trouvai faire partie d'une expédition de contrebande. C'était pour la première fois de ma vie; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fût la dernière.

Il paraît que mon sort venait d'être décidé dans ce conseil secret, car ces hommes ne s'occupaient plus de moi. Ils marchaient en silence, portant tour à tour les deux charges restantes. J'essayai toutefois de revenir sur la démonstration de mon innocence , mais leur œil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances; ils en étaient seulement à ne pas s'expliquer pourquoi j'avais marché avec circonspection, et regardé autour de moi , alors que je devais encore me croire seul. Je leur donnai la clef de ce mystère en leur avouant l'apparition qui m'avait frappé quand j'étais à considérer la flaque d'eau. — C'est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre ; marche. Voici tout à l'heure la forêt ; on t'y fera ton affaire.

Que l'on juge du sinistre sens que je dus attacher à ces paroles. Aussi , durant la demi-heure de promenade qui nous conduisit à la forêt prochaine , j'eus le temps de me faire une juste idée des an-

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goisses (l'un patient que l'on conduit à l'éclialaud. Elles sont , je puis l'assurer , fort dignes de pitié. Kncore avais-jc en ma faveur mon innocence d'abord, et puis la chance de rencontrer quelqu'un , sans compter celle qui m'était offerte de me précipiter, moi et ma charge, dans un abîme fort convenable qui s'ouvrait à notre droite. La première de ces chances ne se présenta pas , je ne voulus pas de l'autre , en sorte que nous arrivâmes sans encombre à la forêt. Là , ces messieurs m'ùlèrent ma charge ; ils me lièrent fortement à un gros mélèze, et.... et au lieu de m' abattre , comme ils avaient fait Jean- Jean : — Il nous faut, me dirent ils, vingt-quatre heures de sécurité. Tenez-vous en joie. Demain , en repassant, nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret. Après quoi , ils reprirent leur charge et me quiltèrenl.

Je crois que jamais la nature ne me parut belle et ladieuse comme dans ce moment-là. Chose singulière ! mon mélèze ne me gênait nullement. Vingt- (|uatie heures me semblaient une minute ; ces h(tnunes, de bien honnêtes gens, un peu biusques par nécessité , mais d'ailleurs estimables et connaissant les usages. C'est ([ue la vie m'était réellenuMil rendue! Aussi, au bout de (luehjui^s minutes , une joie puissante succédant au trouble le plus effroyable, j'éprouvai une soi te d'aïu-antissement , et, (juand je revins à moi, les larmes inondaient mon >isage. Je n'ai pas nouIu mêler au récit d'an goisses devenues risibli's par le denoùnient au<|U(*l elles aboutirent, celui des mouvements qui agitèrent mon r(enr dans celte occasion; mais pourquoi tai-

lais-je qu'à peine délivré je rendis grâce à Dieu de toutes les forces de mon âme , et que ces larmes que je versais avec tant de douceur étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde qui ne peuvent être sentis que pour celui-là seulement qui tient nos jours en sa main. Je le bénis mille fois, et le premier sentiment qui succéda à ces actions de grâces fut celui du bonheur que j'éprouverais , après de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J'étais tellement impatient d'aller me jeter dans ses bras , que c'est par là que je commençai à ressentir l'inconvénient d'avoir un mélèze attaché à sa personne.

Il était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes peisécuteurs , qui ne pouvaient être fort éloignés, je l'eusse priée, je crois, de ne me délivrer point, de n'approcher pas. Toutefois , vers quatre heures , mon respect avait diminué en raison directe du carré des distances , et en même temps mon mélèze , toute figure à part, commençait à me scierie dos d'une façon étrange; mais je n'en étais guère plus avancé, et je ne voyais plus que le rat de la fable qui put me tirer de là , lorsque parut un naturel.

Ce naturel était lui-même très-fabuleux. Il avait un chapeau percé , des culottes , point de bas , et , sous le nez , une sorte de forêt noire provenant de l'usage immodéré d'un tabac de contrebande appa-

rmimciil. — Ilolà! lié ! au secours î briivc Ikhhuu' , lui niai-jc. Au lieu d'accourir, il s'aircla courl , cl huma une énorme prise.

Le paysan savoyard n'csl pas cauteleux, mais prudent. Il ne précipite rien, il n'allonge le bras qu(; là où il y voit clair, et ne se niéle d'une alTaire (jue lorsqu'il n'ai)erçoit au IraNcrs ni noise avec l'autorité , ni brouillerie avec ses voisins , ni frottement (juclconque avec les carabiniers royaux ; d ailleurs, le meilleur bomme du monde : ce (jue je dis sérieusement, et pour l'avoir éprouvé en mainte occasion.

.^loii naturel était donc le meilleur homme du monde ; mais cet homme attaché à un mélèze , ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait être de par Tautorité , ou de par quelqu'un ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer , il voulait me voir venir.

A la fin : - - Fait un bien joli temps , me cria-l-il en souriant matoisenuMit, et connue si j'eusse été là pour l'agrément de la promemule; bien joli !

— \ Cnez donc me délier , au lieu de me parler di^ beau lem[)s, plaisant (jue vous êtes !

— On >(His déliera assez. "^ a-t-il longtemps ([ue vous êtes là ?

— Il y a trois heures. Allons ! à l'ouvrajïe !

H lit deux pas : — C'est-il rien des méchants (jui vous ont ainsi arrangé?

— Je \ ous coulerai tout cela. Dche/ loujouis.

Il lit encore trois pas, et je crus (jue j'étais enlin arrivé au terme de mes liibulalions , lorscju il se lU'il à dire à \o\\ basse e( d un air mystérieux :

o>'2 >Oi;VELLES CEX£VOIi;i:S.

— Dites \uii' Y L est-il rieu des gens de la contrebande ?

— Tout juste. Vous y ùtes. Ces scélérats-là m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici à demain qu'ils repasseront.

Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel. Il recula de frayeur et lit mine de me planter là. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère , je l'insultai, et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont , ou plutôt qui n'ont pas une face humaine. Pour lui, sans s'émouvoir de mes injures :

— On verra voir , murmurait-il en se retirant tout doucement. On vous déliera assez!... Puis, doublant le pas , il disparut au tournant du sentier. Je l'accompagnai de mes malédictions.

Je ne savais que penser ni que faire. Ma situation me semblait aggravée par ce que j'avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès des contrebandiers, si encore il n'était pas lui-même un affilié de la bande. Aussi mon imagination commençait-elle à s'assombrir singulièrement ; et , sans les ébats de deux écureuils qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis mais timides animaux, se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvements que tue la crainte, et, se poursuivant d'arbre en arbre, ils me surprenaient par l'agilité de leurs sauts et par l'élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l'un d'eux descendit étourdiment le long de ma personne, pour escalader un arbre voisin , sur lequel l'autre le pour-

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