‹ Nouvelles Genevoises (volume 3)Chapitre 11 sur 14 · LAC DE CF.PS. :3T · texte numérisé non relu

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suivit de branche en brandie jusqu'à la cime. Tout à coup ils demeurèrent immobiles, comme d un commun accord; ce qui me lit conjecturer que, de là-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.

Je ne me trompais point. Ln gros homme parut , suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois mentons , une l'ace de pleine lune , l'œil petit et malheureusement très-prudent, un chapeau à cornes et un habit à queue. Quand il m'eut aperçu, il se constitua en état d'observation. — Qui ètesvous ? lui criai-je.

— Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'un pas.

— Eh bien ! syndic de la commune , je vous somme de me délier, ou de me faire délier parce subalterne qui se bourre de tabac à vos côtés î

— On vous déliera assez ! dirent-ils tous les deux en même temps.... Dites voir un peu votre affaire , ajouta le syndic.

Instruit par l'expérience, je m'étais promis de ne plus souiller mot des contrebandiers. — >Ion histoire? elle est fort simi)le. Jai été attaque et dépouillé par des brigands qui m'ont attaché à cet arbre , et je demande d'être délivré promplement.

— Ah ! voilà l'affaire ! dit le syndic. Des brigands, que vous dites?...

— Oui, des brigands. Je passais la montagne a\ ec un mulet (|ui portait ma valise. Ils m'ont volé et le mulet et la valise...

— .Ml ! voilà l'affaire î

— lîicn certainement (juc voilà l'affaire î El

maiiiloiiaiU que vous élos au l'ail, avancez et déliezmoi promptement. Allons !

— Voilà l'affaire ! répéta-t-il au lieu (ravanccr. Dites voir ! C'est que ça va coûter beaucoup en écritures....

— Déliez-moi toujours , misérable ! Que voulezvous donc que je fasse de vos écritures ?

— C'est que , voyez-^ ous , il faudra verbaliser , comme de juste.

— Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.

— Pas possible , mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord , et puis vous délier après. Je vas faire quérir des témoins. 11 faut que j'en aie deux à même de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir , vous concevez ; et puis leur journée à payer , mais monsieur a les moyens.... Puis se tournant vers le naturel : — Descends voir cbez la Pernette, à Maglan. Elle t'indiquera où est son bomme le notaire ; tu iras le quérir pour qu'il monte ; après quoi, tu tires sur Saint-.Martin , où tu trouves Benaîton le marguillier , qui y est, bien sur, puisqu'il sonne aujourd'bui la noce pour les Chozet; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte l'écritoirc , la nôtre s'est répandue mardi à la veillée , et aussi le papier timbré. Va, mon garçon , fais diligence ; avec les bonnètes gens on compte après , et on n'y perd rien. Va, et en passant à Veluz dis à Jean-Marc que sa cavale a la morve , et qu'on lui a mis les feux ; mais que l'automne la refera. Va.

— Qu'il aille au diable ! et Jean-Marc, et sa cavale , et vous avec !.... Magistral stupide î misera

LE LVC F)E CfEIlS. '.il'*

blcs sans Inimaiiilc! !.... Ou bien lonez, déliez- moi , et je vous donne un louis d'or ;i cliacun.

A cette proposition, le naturel, ([ui s'était déjà mis en chemin , s'arrêta court en ouvrant de ^n'îuids yeux de concupiscence. Mais le syndic : — Vous payerez les écritures et les frais , et vous baillerez , par après , un pourboire à volonté : s'il est Tort , quiconque ne veut s'en plaindre ; mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance, ^ous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ça n'y ferait rien. Savez-vous ({u'on est syndic de la commune de père en fils , depuis Antoine-Baptiste, mon ancêtre, et qu'avant qu'on se donne une tare, l'Arve n'aura plus d'eau ! Vas-tu ! loi, cria-t-il au naturel. Prenez patience, «njouta-t-il en me quittant, je vas vous quérir une chopine de rouge , qui ^ous veut réconforter des mieux.

C'est ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouNcau seul, et, cette fois , bien certain que je ne serais délivré (jue le lendemain matin; je tAchai de m'accoufumer à celte idée. Heureusement la soirée était clu.ude, et l'air dune sérénité dclicieuse. Le soleil , déjà sur son dé(*lin , pénétrait horizontalement dans hi forêt , fermée dui ant le jour à ses rayons , et les troncs de mélèze se projetaient en longues oud)res sur un sol mousseux . tout resplendissant de teintes eliaudes el éclalanles. Quehiuis buses (jue j"a\ais vues planer au-dessus de ma léle a\ aient disparu ; les corbeaux traversaient en croassant la vallée de r Arse , pour uamiei" leur uile nocturne , et le^ cimes

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elles-mêmes , en se décolorant peu à peu , semblaient passer de l'activité de la vie au silence du sommeil. Cette paix du soir , ce spectacle de la nature qui s'enveloppe d'ombres et s'endort dans la nuit , exercent sur l'âme une secrète puissance qui y éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n'échappai pas à ces impressions. Mon cœur , mollement remué , se reportait sur les heures de cette orageuse journée , et , en y retrouvant la trace des angoisses du matin , il savourait avec plus de vivacité la tranquille douceur de la soirée et le rassérénant espoir d'une délivrance , sinon immédiate , du moins assurée et prochaine.

Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraître sur mon liorizon quelques hommes , des femmes, des enfants, tout un village. Ces figures, placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes silhouettes sur le transparent feuillage des mélèzes inférieurs, en sorte que je ne reconnus pas d'abord parmi elles mon syndic et sa chopine. Il s'y trouvait pourtant , et à ses côtés le curé , qu'amenait aussi la renommée de mon aventure. La visite de cet ecclésiastique ranima mes espérances, et je m'apprêtai à faire tourner au profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétiennes.

Ce curé était fort âgé, infirme; il montait lentement. — Ohé ! dit-il en m' apercevant, ces scélérats vous ont vilainement emmaillotté , monsieur ! Je vous salue.

Le ton franc et l'air ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. — Vilainement en vérité, répondisje; excusez-moi, si par leur faute je ne puis ni m'incliner ni vous tirer mon chapeau, monsieur le curé. Puis-je vous entretenir quelques instants en particulier?

— Le plus pressé, ce me semble, c'est de vous délier, reprit-il. Vous m'entretiendrez après plus commodément. Allons , Antoine , dit-il au syndic , à l'œuvre ! et coupez -moi ces cordes , ce sera plus tôt fait.

Je me confondis en expressions de reconnaissance, et certes elles partaient du cœur. Antoine ayant tiré son couteau se disposait à couper mes liens, lorsque le naturel, qui convoitait la corde et qui était jaloux de la posséder dans son intégrité , écarta le couteau et alla droit au nœud, qu'il parvint h défaire au bout de quelques instants. A peine libre, je serrai la main du curé, et, dans les premiers mouvements de ma joie, je le baisai sur les deux joues. Mais aussitôt une vive douleur se lit sentir dans tous mes membres, et, incapable de mouvoir mes jambes engourdies, je fus contraint de m'asseoir sur la place même. Alors Antoine s'apiirocba avec la chopine, pendant (juc le curé en\ oyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre ^ mon service. Ces ordres donnés : — Je suis prêt il vous écouter . me dit il. VA tout le villai;e, femmes , marmots , ]);Ures , syndic et margnillier, lirenl cercle autour de nous. Le soleil venait de se coucher.

Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Le»

circonstances atroces qui avaient acconiixigné la mort de Jean- Jean pénétrèrent d'eifroi ces bonnes gens; et lorsque j'eus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers : Jean- Jean , fais ta prière ! tous, curé et paroissiens , se signèrent d'un commun mouvement, au milieu d'un respectueux silence. Ému à cette vue, et vivement pressé de m'associer à ce naïf essor d'un sentiment si naturel , je portai instinctivement la main à mon chapeau, et je me découvris.... Les paroissiens parurent surpris^ le curé demeura grave et immobile, et moi.... je me trouvai déconcerté. — Continuez , continuez, me dit le bon vieillard. J'achevai l'histoire , sans oublier la prudence excessive du naturel, ni le louable désintéressement du syndic.

Quand j'eus achevé ce récit : — C'est bien, dit le vieux curé. Puis s'adressant à ses paroissiens : « Vous autres, écoutez -moi. Vous tremblez devant ces scélérats , et voilà pourquoi ils osent tout ; car ce sont les poltrons qui font les braves. Et ce qui est bien pis, c'est que quelques-uns profitent de leur abominable négoce. Vois-tu bien, à présent, André, où l'a conduit ton désordre de tabac, et cette brutale façon d'en consommer par-dessus tes moyens ? Ton nez est gorgé , et tu n'as pas de bas ; passe encore de n'avoir pas de bas : mais ce tabac, tu l'achètes des fraudeurs; et puis voilà que, pour ne pas te brouiller avec eux, tu n'oses délivrer un homme en peine , comme doit faire un chrétien ! Mais sais-tu, André, que ces brigands-là seront grillés en enfer, et tirés à quatre diables... et que je

LE LAC nn (iERs. :>7i)

ne ivpoiids (le rien pour ceux ([ui les ménagent ! ('rois-moi , mon gar(;on , prends moins de tal)ae , et acl\èle-le au bureau. Pour Antoine, il a cru bien faire , et, ce qui vaut mieux, il a bien fait. C'est la règle qui l'enchainc, lui, et non pas ses appétits, » Le bon curé, en acbevant ces mots, frappa familièrement sur l'épaule d'Antoine, qui, glorieux de cette approbation donnée par-devant tout le village à sa conduite prudente et désintéressée, se rengorgea naïvement, tenant sa cbopine d'une main et son cliapeau à cornes de l'autre.

Pendant ces discours, la mule était aiTivée. On m'aida à me bisser dessus , et je pus cnûn prendre congé de mon mélèze. Nous descendîmes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait à mes côtés, puis Acnaient les paroissiens; et cette pittoresque procession marcbait à la lueur d'un clair crépuscule , tantôt éparse sur les mousses de la forêt , tantôt agglomérée dans le fond d'un ravin , ou descendant à la lile les contours sinueux d'un élroit sentier. Au bout d'une demi-beure, nous atteignimes des pâturages ouverts, d'où l'on découvrait l'autri! rcNcrs de la vallée de l'Arve, déjà enseveli dans unt* nuit profonde , et , à peu de distance de nous , (iuel(|ue culluK*, des bétres, et la lléclie pcncbée dim cltuber délabré. C'était le village. Quand nous y entrâmes : • Honsoir à tous ! dit le curé à son monde. Pour vous, monsieur, je nous offre uu lit v{ ;\ souper. C'est joui' maigre, mais j'ai \ u la-haul (|ue n ous nétes [)as catlioli(|ue; ainsi nous vous restaurerons de notre mieux. .Martbe ! cria t il en ap|)rocbant de la cure.

nso ^•)^^ELLES CiÉnevoises.

apprête au plus vile un poulet , et donne-moi la clef de la cave. >

Je soupai en tête-à-tôte avec cet excellent homme, qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eûmes bu la fin d'une bouteille de vin vieux qu'il avait débouchée en mon honneur, je pris congé de mon hôte pour aller goûter un repos dont j'avais grand besoin.

Le lendemain, je descendis à Maglan. Mon but avait été de visiter Chamonix ; mais , après des émotions si vives et une si rude aventure , je ne me sentais plus la moindre velléité de courir le pays , en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me hâtai de regagner mes foyers par le plus court chemin.

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