‹ Nouvelles Genevoises (volume 3)Chapitre 12 sur 14 · FIN DU LAC DE GEUS · texte numérisé non relu

FIN DU LAC DE GEUS

Il y a trois ans , jo partis un malin de Cliamonix pour nie rendre à ^lartigny en Valais . Beanoonp d'autres touristes en lirenl autant ee jour-là. Tous avaient leurs mulets ; moi seul je partais à pied : mais, dans ce pays montagneux, le piéton a sur les autres voyageurs l'avantage de la vitesse , comme il a déjà celui d'une entière liberté dans ses allures.

La route était donc animée par l'aspect de diverses caravanes cheminant à quelque distance les unes des autres. Je délibérai on nioi-niéine sur l'usage (jue jo voulais l'aire de mon in(lei)endaiice. J'aNais à choisir entre trois partis : ou former solidairement l'arriércgarde ; ou dépasser tout ce monde et marcher seul en léte; ou enfui aller d'un groupe à l'autre, lier connaissance, et ajouter au charme de la promenade celui de la conversation. C'est ce dernier parti (pli me parut préférable.

J'atteignis la société don! je me trouvais le phis rapproché, mais peu s'en fallut <pn\ie uc m'y fixasse p(»ur toute la journée. Il s'y trouNait eu effet une

jeune demoiselle aimable, belle, enchanteresse,

c'est au moins liuipression (pr^lle |>roduisit sur moi.

382 NOLVELLES GEINEVOISES.

Mais j'ai remarqué une cliose : c'est qu'en voyage toutes les demoiselles me produisent cette impression; d'où je conclus que cette demoiselle n'était peut-être ni plus enchanteresse ni plus belle qu'une autre.

En voyage, le cœur prend des allures romanesques et aventureuses, il s'épanouit plus promptement, il est décidément plus tendre; le sexe, ou la heauté, comme dirait un agréable, lui apparaît plus encore qu'en d'autres temps digne de ses hommages ; et comme d'ordinaire, dans ces rencontres fortuites, nul projet sérieux, nul calcul d'hyménée ne retient comme un lest salutaire l'essor du pur sentiment, le sentiment pur prend aussitôt son vol , et s'élève eu peu d'instants à une hauteur prodigieuse.

Et non-seulement le cœur se comporte ainsi en voyage , mais il est sur aussi qu'une jeune personne y contracte certains attraits de circonstance qu'elle ne saurait avoir dans un salon. Elle est isolée d'abord , isolée de ses compagnes plus belles ou aussi aimables; c'est une fleur plus ou moins rare, plus ou moins brillante : mais cette même fleur, qui ne serait rien, perdue dans l'orgueilleux éclat d'un bouquet, plait, touche, paraît charmante et gracieuse lorsque , solitaire sur une pelouse écartée , elle en anime l'aspect et y répand ses parfums. Au fond, est-il rien de béte comme un bouquet, indigne sérail où un maître stupide entasse beauté sur beauté, et des ruines de chacune se compose un assemblage éclatant mais sans grâce ; des parfums délicats de chacune , une grossière odeur ? Va , va , vil sultan, salis, flétris, immole à tes plaisirs la

rraichciir do mille roses Pour moi, j'irai cher-

clier ma Heur aux lieux où elle balance sa tige solitaire , et , jaloux de ses gnkes modestes, loin de lui donner des compagnes , je craindrai même de la cueillir.

Ce n'est pas tout : cette jeune personne, en voyaiïe, est plus rapprochée de vous ; ou bien son cœur, qui s'est déjà donné , la porte à l'uir la vue des jeunes hommes , ou forcément votre présence l'intéresse , vos attentions lui sont agréables; l'empire qu'elle exerce sur vous, le bonheur (pie nous éprouvez à ses côtés ne sauraient ni lui échapper ni lui déplaire, à supposer du moins que, délicat autant que sensible, NOS sentiments se trahissent plus qu'ils ne se font voir. Kt que (roccasions, à propos d'incidents qui naissent, ou d'objets qui se présentent, de témoigner un empressement llatteur, de se rencontrer dans une commune pensée, de sentir ensemble , de provoquer ou de voir naître cette symi)alhie à laquelle l'âge, le penchant, un irrésistible attrait convient deux jeunes cœurs ! Cette sympathie, elle sera de quelques heures , d'une journée peut-être; mais, si elle est passagère, elh; est viNC, elle est l)ure , et il en reste, au lieu de regrets , un souvenir plein de chaime.

VA que sera-ce si ces objets qui se présentent ù vos yeux sont ces vallons, ces forêts, ces monts sans nombre , ces glaces infinies , en un mol celle nature tantôt riante, tanlùl sublime des grandes Alpes; si à chaque instant un spectacle alla( haut provoque cette admiration expansiNC, ce besoin de partager dc'^ émotions dont le flot ne pcnl tenir loul entier

dans le cœur, et que leur religieuse pureté affraucliit du joug d'une pudique réserve? que sera-ce si la jeune fille, au milieu de ces transports, oublieuse de sa rustique monture, vous laisse usurper le doux soin d'en diriger la marche et d'en régler les caprices? Pendant que , la bride au poing, vous mettez entre la mule et l'abîme le rempart de votre corps , elle admire , elle s'émeut ; son visage s'embellit de la vie du sentiment , la brise matinale qui souffle des hauteurs ravive les roses de son teint, et, se jouant dans les plis de sa mante , dessine ou découvre les grâces de son attitude. Ah! jeune homme, déjà votre cœur, déjà votre regard, infidèle aux montagnes, erre avec amour autour de cette créature charmante ; elle est aimable , n'est-ce pas? elle est belle , enchanteresse , . . . c'est tout ce que je voulais prouver.

J'éprouvai ce jour-là tous ces sentiments que je viens de décrire. J'eus la bride au poing. Je fis de mon corps un rempart; malheureusement il n'y avait pas d'abime. Près du glacier du Tour nous nous arrêtâmes. Nous venions de découvrir, en avant de nous , cet étroit et sauvage vallon où finit, contre les pentes du Col de Balme, la vallée de Chamonix : l'ombre y planait encore. Mais , en arrière de nous , cette môme vallée se montrait déjà dans tout l'éclat de sa splendeur matinale. Le soleil , arrivé à la hauteur des gorges , y lançait ses feux au travers de bleuâtres vapeurs, rasant de leur cime jusqu'à leur base les arêtes dentelées des glaciers , et faisant scintiller au-dessus du sombre rideau des forêts les innombrables aiguilles des Bois, des Bos-

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sons, (lu Taconcy ; puis, laissant clans Tombro I Ai'vc ot ses îles boisées, il venait dorer, au pied des parois du lîrévent , les tranquilles pelouses où brillent éparses les eabanes du Prieuré. — Quel

spectacle ! dit ma compagne, je veux descendre

Déjà je l'y aidais, et l'une de mes mains dégageait l'étrier, tandis que l'autre, doucement pressée par la sienne, lui servait d'appui pour sauter léiièrement à terre. Alors nous nous assîmes sur un bloc de granit, pendant que la mule, dont je tenais toujours la bride, broutait aux touffes d'herbe qui forment la lisière du chemin.

Il y a des moments où la contemplation est de rigueur, sans en être pour cela plus facile. Il s'agissait d'admirer, nous ne nous étions assis que pour cela; mais si ma compagne, peu faite aux mœurs pastorales, éprouvait quchpie embarras de se trouN er ainsi seule a^ ec moi , j'étais de mou côté trop préoccupé par sa présence pour qu'il me fût aisé de parler éloquemment des montagnes. J'essayai tonlefois ; mais , après (luehines lieux communs (huit la niaiserie nrimporluiiait moi-même, je rebroussai comme je pus vers un sujet bien auliemcnt à l'ordre du jour que la splendeur matinale. — Vous remarquez, mademoiselle, lui dis-je, qu'ici la route se bifui'([ue; oserai-je vous demaiuler si vos parents se sont décidés i)Oiu" la Téte-Noire ou pour le Col de Halmc?... — Je l'ignore, monsieur, me répondit-elle. Puis se tournant de l'autre côté pour me dérober la vue de sa rouîzeur : — .If croi*; (pie ce sont eux que l'on aperroit là-bas.. .

Llïeclivemeut le reste de la cara\aiu' . (|ue uou^

;n ions laissé en arrière, nous rejoignait insensiblement. Je remarquai que le père et la mère de ma jeune compagne avaient à leur tour pris les devants sur les autres voyageurs , et que , sans nous voir encore, ils pressaient le pas de leurs mulets. Quand ils nous eurent atteints : — Ah çà ! mesdames , dit le père, c'est le moment de nous décider. Puis se tournant vers moi : — Et vous , monsieur , par où passez-vous ?

Cette insidieuse question ne me surprit pas autant qu'elle me contraria. J'avais dit imprudemment à ce monsieur, la veille déjà, que mon projet était de passer par la Tête-Noire, et j'avais cru procéder habilement ; car ce passage, plus facile que l'autre , est celui que choisit d'ordinaire une société où se trouvent des dames. Mais , la veille aussi, ce monsieur m'avait fort prudemment prévenu que, pour lui, il était encore incertain sur celui des deux passages qu'il choisirait. Il était donc manifeste que ce père prévoyant avait voulu se ménager toutes les éventualités , entre autres celle de faire passer sa lille par le côté où je ne passerais pas. Aussi, comprenant à merveille toute la portée de sa question , et jaloux de sauver au moins ma dignité : — Vous le savez , monsieur , répondis-je , mon projet a été de passer par la Tête-Noire.... 11 m'interrompit : — Malheureusement nous inclinons, nous, parle Col de Balme. J'en ai du regret, vraiment. Bon voyage, monsieur; enchanté d'avoir du moins joui pendant cette matinée de l'avantage de votre société. — Je me confondis en civilités tout aussi sincères, et nous nous séparâmes.

Je (Icnicurai fort triste , lace à face avec la belle nature, ([ui ne me sembla plus belle du tout. Le l'iieuié me paraissait morne, les Bossons m'importunaient.

Assis sur mon granit, je me livrais à de rancunières réilcxions sur l'hypocrite tyiannie des pères , que seconde souvent si mal à propos la soumission par trop angéliquc des filles. Dans ce moment vint i\ passer une autre caravane à laquelle je me joignis, faute de mieux, et aussi pour comballre par la distraction les blessures du sentiment.

Cette caravane se composait de trois messieurs à pied et d'un mulet chargé de pierres. Ces messieurs étaient des géologues. C'est une charmante compagnie (jue les géologues , mais pour les géologues surtout. Leur manière est de s'arrêter à tout caillou , de pronostiquer à chaque couche de terre. Ils cassent les cailloux pour en emporter ; ils égratignent les couches pour faire un système à cIkkjuo fois : c'est fort long. Ils ne sont pas sans imagination, mais cette imagination a pour domaine le fond des mers , les entrailles de la terre ; elle s'éteint dès (ju'elle arrive ;\ la surface. Monlrez-leur une cime superbe : c'est une souillure; un ravin rempli de glaces : ils y voient l'aclion du feu; luie forêt : ce n'est plus leur affaire. A mi-chemin de Valorsine, un mauvais éclat de rocher sur lequel je me reposais mit mes trois géologues en émoi : il fallut me IcNcr bien \ite et leur abandonner mon siège. Pendant qu'ils le mettaient en pièces, je m'éloignai tout doucement, et ils me perdirent de vue. Sicmcserlavit ApoUo.

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Toiilflois , s'il m'airivc d'éviter le géologue , j'aime en tout temps la géologie. L'hiver surtout, au coin du feu , qu'il est charmant d'entendre raisonner sur la formation de ces helles montagnes que l'on a visitées durant les beaux jours, sur le déluge et sur les volcans, sur la grande débâcle et sur les soufllures , sur les fossiles surtout ! Quand on en est aux fossiles, je ne manque jamais d'introduire dans l'entretien le grand Mastodonte de je ne sais qui; ou le Mégalosaurus de Cuvier : c'est un grand lézard de cent vingt pieds de long , dont nous n'avons plus que les os moins la peau. Mais figurez -vous donc cette béte royale se promenant au travers de l'ancien monde , et nourrissant sa petite famille d'éléphants en guise de moucherons ! Vivent les pittoresques ! ils propagent, ils popularisent la science -. c'est là que j'ai appris toute ma géologie.

Au surplus , même sans les pittoresques, qui n^est un peu géologue? Qui ne se demande, à la vue des accidents ou des merveilles qu'étale une montagneuse contrée, comment se' sont ouverts ou creusés ces abîmes, comment ces cimes se sont élancées dans les cieux; pourquoi ces pentes douces et pourquoi ces rocs tourmentés ; d'où viennent ces colosses de granit qui pèsent sur la plaine, où ces dépouilles marines enfouies aux montagnes ? Ces questions sont de la géologie pure, à la fois élémentaire et transcendante : les géologues ne s'en adressent pas d'autres; bien plus, sur la faconde les résoudre, ils ne sont jamais d'accord : c'est l'eau, c'est le feu, c'est l'érosion , c'est la soufflure. Partout des systèmes , et nulle part des vérités; beaucoup d'ouvriers.

î.\ A VLLEIi UE ÏHII\T. "yi

point d'exporls; des prcHios, et point de dieu; en telle sorte (|neeliaeun peut ap[)iocher sou bypothèso de la flamme de l'autel , et dire en la voyant flamber : Fumée pour fumée, lu mienne, raonsienr, vaut la vôtre.

l'^t c'est précisément par hi que j aime cette science. Elle est infinie, vague, comme toute poésie. Comme toute poésie, elle sonde des mystères, elle s'y abreuve, elle y flotte sans y périr. Elle ne lève pas les voiles, mais elle les agite, et, par de loituiles trouées , (pichpies rayons se font j«)ur (jui éblouissent le regard. Au lieu d'appeler à son aide les laborieii.Y secours de l'entendement, elle prend l'imaginai ion pour compagne, et elle l'entraîne dans les piolojideuis Icin'bjeuses de la terre, ou bien , rebroussant avec elle jusiju'aux premiers jours du monde , elle la promène sur de jeunes et verdoyants continents, tout fraicbemenl éclos du cbaos, [oui brillants de leur [trimilive parure , et (pic foulent ces races perdues , mais dont les giganlesques débris nous révèlent aujourd'bui l'existence. Si elle n'arrive pas à un terme, en y tendant elle [tarcourl une roule allrayanlc; si elle di\ague ou déraisonne sur les causes scc(MuIes , sans cesse et de loules parts, et eu \crtu de son impuissance mèuï»' , rlle nous met face à face avec la cause première : et c'est pour cela que. toujours aimée, toujours «'ullivée, cette science est aus.si aiilitpic »pie lliomme. La (iejièso en est le plus vieux et le [ilus sublime Irailé ; et, cbe/ \v peuple poel»' par c\rclleuce . clie/ les iirccs. les théogonies, les cosmogonies abondent liés le picmier {"ige; dès bus. «oinme aujounl liui ,

:V.)0 AOi;VELLES GÉiNEVOISES.

les Vulcanieiis, les Neptuniens s'y disputent, non pas à la vérité les sulïragcs du monde savant, mais l'admiration naïve, l'oisive curiosité, le poétique sentiment d'une foule intelligente et crédule.

A Valorsine, je rejoignis trois touristes : c'étaient un Français et deux Anglais, gens sans aucune espèce de rapport entre eux , si ce n'est celui qu'établissent temporairement des manières comme il faut , et celte sorte de sympathie aristocratique en vertu de laquelle des hommes qui s'estiment d'égale condition consentent à frayer ensemble, lorsque d'ailleurs ils ne peuvent frayer avec d'autres.

Les Anglais étaient deux beaux et grands garçons , de ces ci-devant écoliers, pas encore hommes, que milord leur père envoie, à peine échappés de Cam- . bridge, faire leur tour du continent, accompagnés d'une sorte de gouverneur subalterne qui cire leurs bottes et paye leur Champagne. Je les avais déjà rencontrés les jours précédents. A l'hôtel, à table, ils m'avaient paru avoir tout le décorum du gentleman anglais; en route, je les avais aperçus folâtrant entre eux ou avec des passants : aussi me rappelaient-ils ces grands chiens de Terre-Neuve qui, sur le point de devenir graves, se surprennent encore à bondir de gaîté ou à jouer avec les roquets du continent. Le Français était un élégant jeune homme, carliste d'opinion , de langage et de moustaches ; un de ces politiques de salon qui se flattent d'avoir conspiré, qui estiment avoir combattu en Vendée, et qui se persuadent que, l'Ouest pacifié, ils doivent à la tranquillité de leur famille de faire une tournée en Suisse pour fournir au gouvernement un prétexte

lioiinùtc de iermer les yeux sur raiidace de leurs antécédents; du reste, jovial, le meilleur homme du monde, et dos gants blancs.

Les deux Anglais étaient sobres de paroles, gauches de manières, mais très- passablement intelUgents des beautés de la contrée. La fraîcheur des herbages, la limpidité des eaux, surtout la hardiesse des cimes, leur causaient une sorte de satisfaction intérieure, dont les exigences de leur dignité ne suffisaient pas toujours à réprimer l'expression. Beautifulï murmuraient-ils de temps en temps, en échangeant un regard. D'ailleurs, ils étaient accoutrés avec cette simplicité confortable et dispendieuse qui distingue les touristes de leur nation • de beaux chapeaux de paille à larges ailes, parfaitement propres, mais froissés par l'usage, et négligemment posés sur leur tète; des vestes en toile grise, d'une coupe commode , et recelant dans des poches profondes une longue-vue de Dollond, un porte-cigare en aigent, et l'attirail des ingrédients nécessaii'cs ou utiles dans un voyage en pays de montagnes. Même simplicité , même proj)relé recherchée dans leur linge; et, au milieu de la gaucherie un peu lourde de leurs mouvements, cette assurance de jeunes lords qui, accoutrés en vue du but qu'ils se proj)Osent, ont compté sur leur tailleur pour être i\ l'aise, sur leur bonne mine pour bc faire di^linguei", et comptent en tout temps sur leurs guinées pour se faire resperler et chérir des aubergistes du continent.

Le l- lançais . au contraire , était éminemment connnunicatif, aisé et n il dans ses manières, hau-

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teineiit eutliousiaste des beautés alpestres , dont li n'avait d'ailleurs nul sentiment. Comme les Anglais, il était charmé de la limpidité des ondes, mais c'était pour en avoir comparé la i'raîclieur aux eaux tièdes qu'on boit à Paris. Les cimes l'enchantaient , mais c'était en vue des sauts prodigieux qu'ont à faire les chamois pour passer de l'une à l'autre , et surtout dans l'espoir de les y poursuivre bientôt , lorsqu'il aurait reçu de Paris un excellent fusil de chasse de Lepage , qu'il s'était hàlé d'y demander. « Le premier que j'abats, disait-il , je l'envoie à Prague ! » D'ailleurs , il était habillé comme le serait Robinson accoutré par une modiste. Un charmant chapeau imperméable, à petites ailes, était coquettement posé sur sa chevelure lustrée ; imc cravate, imperméable aussi, lui serrait le cou; sa lévite en velours, avec les pans également échancrés par-devant pour faciliter la marche, une taille basse et étranglée pour donner de la légèreté , était fournie de poches et de contre-poches remplies de futilités microscopiques , dont la plupart étaient sans usage , soit par leur nature , soit en vertu même de leur ténuité portative. Mais un chefd'œuvre de l'art, c'était sa canne. Cette canne se déployait en chaise, pour jouir commodément des points de vue; elle s'ouvrait en parasol, pour préserver des ardeurs du soleil ; elle se refermait en bâton, pour gravir les montagnes. Le bâton était lourd comme un soliveau, le parasol échancré comme une aile de chauve-souris, la chaise confortable comme un tabouret sans paille ; et néanmoins le possesseur satisfait , Iriomphanl à cause

(le la foule d'agrémciits indispongabics duul ce chef du-'uvre lui assurait la jouisbaiiee.

Je trouvai ces messieurs assis non loin des mulets qui prenaient leur ordinaire , et engagés dans une conversation dont le Français faisait les frais pour les dix-neuf vingtièmes au moins. En effet, il venait de traiter à fond toute la question dynastique, celle de la république et celle des doctrinaires ; puis il avait passé à Henri V, et de là aux chamois , à propos d'un coup de carabine qui s'était fait ent«Mulre du côté des sonnnité.s. Sur ce quadruitètlo comme sur la politique, son érudition était close, son idée faite, SCS axiomes tout formulés; évidemment il avait étudié son chamois dans les li\ res d'Alexandre Dumas , de Uaoui Hochet te et d'autres théoriciens fameux, mais eu écolier qui va plus loin que ses maîtres, et pour qui les théories émises ne sont pliLs bientôt que babioles, tirelires, en comparaison do celle (pi'il est venu chercher sur les lieux. Uien n'était plus plaisant ([ue de \oir ce pétulant orateur haranguant deux llegniati(|ucs Anglais, trop sensés pour être crédules, trop polis pour contredire, (pioi([ue parfaitement assonnncs d'ailleurs i)ar un babil brisé, rapide, ijilarissablc. Sans se mettre en grands frais d'attention, ils fumaient leur cigare, tout en songeant confortablement en eux-mêmes « couibien le nalion fiauçaisc^ éti' /bo//^*/», lotiuace. et tule habillé comme iniie mailcr à dau>ei". •

— .>Iessicurs , leur dirait le l'iançais , un fait singulier et (jue NOUS ne connaissez pas... Je le liens d'un chasseur qui a tué, en un an , vingt bouquetins et (pjatreviiml -dix-neuf chnmois. entre ;»ulres

oOI >OUVELLES GENEVOISES.

une lois doux d'un seul coup; je vous coulerai cela après... Un lait qui n'appartient qu'à cette chasse, la seule que je n'aie pas pratiquée; j'ai chassé au chevreuil , au sanglier : je l'aurais abattu sans le roi, à qui on laisse l'honneur du coup... Un fait curieux , c'est qu'on ne tire pas le chamois en ligne droite, en face de soi, comme une bécasse. Le chamois est fin, défiant; s'il aperçoit le bout d'une carabine, adieu! courez-lui après... Mais que fontils? Voici le chamois sur la pointe de son roc; eh bien! le chasseur, qui s'est embusqué, ajuste un roc voisin , près, loin , c'est selon : le coup part, la balle ricoche , et le chamois tombe sans savoir d'où lui vient cette prune... Voilà qui est fort, je crois! — Guide , interrompit en cet instant un des Anglais, faisé diligence. Je craigne que nous avons le pluie ; nous marchons en avant. A ces mots, tous les quatre nous nous levâmes pour nous mettre en route, au moment où les géologues entraient à Valorsine. Au delà de ce hameau , la vallée se resserre ; bientôt après , l'on se trouve engagé dans les sauvages défilés de la Tète-Noire.

Le temps, si radieux le matin, avait effectivement bien changé. De blanches et fines vapeurs, flottant avec rapidité , avaient voilé insensiblement l'azur des cieux , et terni l'éclat du soleil : à cette heure elles se formaient en menaçantes nuées qui s'amon celaient tumultueusement autour des cimes. Un vent chaud qui soufflait de la vallée du Rhône remontait avec impétuosité cette gorge étroite, en soulevant les sables , en couchant les herbes , et en sifflant dans la chevelure des sapins. Nous cessâmes

de causer , et , marchant avec vitesse , nous dépassions de temps en temps de petites croix plantées en terre sur les bords du sentier. Ces croix marquent la place où , durant l'hiver et aux premiers redoux du printemps, des montagnards ont péri, surpris par le froid ou par Tavalanche. Au pied de l'une d'elles, une pauvre femme agenouillée disait des prières pour le trépassé , pendant que sa chèvre , effrayée de notre approche, se mit à sauter de pierre en pierre jusque sur le rebord d'un petit ra\ in, doù elle nous considérait curieusement. lîienlùt après, l'orage éclata, la pluie survint; mais nous arrivions à la Pierre des Anglais , où nous chercliAmes un abri.

Cette pierre est une énorme roche qui s'a\ ance en saillie par-dessus le sentier. Lne inscription, sculp tée dans l'endroit le plus apparent , indique que ladite roche a été bien et dûment achetée de la commune par une dame anglaise. — Tiens! dit noire Fran(;ais en apercevant de loin l'inscription , un monument, un tombeau ?.... Mais quand il eut lu la légende : — Kn voici une bonne! s'écria-t-il en éclatant de rire.... Paiiez-inoi d'un joujou (N>mme celui-là... je défnî les géologues de remporter! Kt la commune , dites donc, pas béte.... Soit; nous sommes ici en Angleterre. Hien reconnaissant , messieurs, de l'hospitalité, ajouta t il en s'adressanl aux Anglais; j"\ Nondrais scMilcinenI un roaslbcct et du bo rdcanx

Les deux Anglais . (|ni ne gontaicnl nnllcincnl » c Ion irrévcrencieux, applnpic par nn Français à un l'ail (loiii IVxccnlricilc même leur paraissait an

.IBO \OrVEM.ES GENEVOISES.

fond (' iiino cliosc grand! » et la bizarroi ic « innc chose national beanconp ! » se renfermèrent dans une taeilnrnité à la fois dédaigneuse et décontenancée. Il était visible qu'avec très-pen d'effort, et sans autre soin que de flatter adroitement leur secrète ])ensée pour la faire surgir au dehors , on les eût amenés bien vite à s'exalter au sujet de ce trait « heauiiful et enthusiastic , ^^ h déclarer les Anglais cl les Anglaises « la premier péople de la terre , » ({ne sais-je? à entonner un rauque et solennel God save ilie King.... ce qui aurait été tout autrement amusant que le silence qu'ils gardèrent alors. Toutefois, s'ils s'étaient trouvés offensés, ils eurent une prompte revanche. Notre compagnon, pour jouir de la vue , venait d'établir sa chaise mécanique ; à peine s'y fut-il posé que, les trois pieds se brisant à la fois , il tomba à la renverse le dos dans la poussière , et la tète dans une flaque... Non, je n'ai jamais vu deux Anglais éclater de rire avec un si parfait ensemble , un timbre plus bruyant , et une plus entière satisfaction. Pour le Français , il se releva en jurant , lança les débris de sa mécanique dans le torrent , et fit ensuite chorus avec nos rires le plus franchement du monde.

Cependant la pluie, au lieu de cesser, tombait avec une violence croissante : — Nous sommes ici en Angleterre, dit bientôt le Français, je ne m'y trouve pas mieux pour cela.... Après tout, mieux vaut marcher trempés que de sécher sur place. Qui m'aime me suive ! Et il se mit gaîment en route. Les Anglais en firent autant bientôt après , et je suivis leur exemple.

Lorsqu'on est jeune, en bonne santé, lorsque surtout on a le goût et l'iiabitude dos voyages à pied, ce n'est point une aussi triste condition qu'on le pense que de poursuivre sa route en aflVonlant la tempête. On est mouillé; l'eau, comme dit Panurgc, entre par le collet et ressort par les talons , mais ce sont là les arrhes du vil' i)laisir qui nous attend : celui d'atteindre legite, celui de dépouiller ses vêtements humides , celui de présenter à la claire flamme du foyer ses membres roidis, celui enfin de venir asseoir sa fatigue et restaurer ses forces autour d'une table bien servie. D'ailleurs, n'est-ce rien que d'assister à ces grandes scènes? L'àme n'y goùte-lclle aucun charme , elle en tout temps avide de mouvement, d'émotion, de pensée ? Après avoir rellété , comme le miroir d'un lac, la fraîche sérénité du matin, les radieuses ardeurs du midi , elle rellète ù leur tour les grises nuées , elle se ride sous l'haleine orageuse du vent ; le trouble de la nature y pénètre, et , soulevée alors , elle rencontre au sein même du trouble ces mystérieuses joies qui sont rel usées a la torpeur du bien-être.

Pour mieux goûter ces émotions, j'étais demeuré en arrière de mes compagnons. J'aimais à uie \oir seul dans ce gouffre de la Tèle-xNoire. battu de la pluie, étourdi par le fracas du torrent, par le bruit des pierres qui descendaient les ravins en s'entrcchoquant , par celui de la huidre . dont les éclats saccadés s(^ proloiiiieaient en gioiidcnients mnjestueux, tanlol lointains, tantôt tout \oibinset «itunne au-dessus de ma tête. La scène était si magnili(|ue, et uia préor<'upalion si entier»^ . que je fus presque

nos ÎVOl VELLtS GENEVOISES.

désappointé lorsque je vis près de moi les cabanes de Trient, dont je me croyais encore éloigné. Des rires se firent entendre sur la galerie d'une cabane : c'est le Français qui venait de m'apercevoir. « Il y a du vin ici , me cria-t-il , venez un peu tremper votre eau. » J'entrai dans le chalet.

Les cabanes de Trient sont assises au milieu d'une petite vallée dont l'aspect est frappant et plein de caractère. Cette vallée , qui n'a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclaire le fond que vers le milieu de la journée, et durant un petit nombre d'heures. A Tune des extrémités , le glacier de Trient , pressé entre les parois d'un étroit couloir de granit , fait entendre de sourds craquements , et , ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée , des flots noirs et tourbillonnants , qui fuient bientôt d'un cours plus doux au travers de la prairie. A l'autre extrémité, une montagne fendue perpendiculairement jusqu'à la base donne passage à ce torrent, qui se perd dans de ténébreux abîmes, inconnus au regard de l'homme , pour aller ressortir près de Martigny en Valais , et s'y jeter dans le Rhône. La situation de cette vallée , cette ombre perpétuelle, ce glacier, ces eaux, y entretiennent une ravissante fraîcheur ; et les pelouses qui en tapissent le fond, lorsque du haut de la montagne on les voit pour la première fois , resplendissent de l'éclat d'une verdure incomparable. Il semble qu'on découvre un Éden inaperçu encore, une retraite où vivent cachés depuis des siècles les piimilifs habi-

tants (le la contrée. L'on descend , l'on entre dans cette ombre limpide, Ton savoure cet air récréaleur, l'on écoute cette voix sonore et continue des eaux qui arrivent et qui fuient; une neuve splendeur émerveille les yeux, et remue doucement le cœur.

C'est dans ce vallon qu'aboutissent les deux passages de la Téte-Noire et du Col de lîalme. Les deux sentiers s'y réunissent au pied de la Forclaz , qu'il faut encore gravir et redescendre pour arriver à Marligny. On n'y trouve, en lait de gite, que le cabaret où je venais d'entrer. C'est, au rez-decbaussée , l'étable, le l'en il , et au-dessus la chambre des buveurs : on y monte par quel([ues échelons de sapin , aboutissant à la galerie d'où le Franrais m'a\ait api)elé. Comme il arriNe de loin en loin qu'un voyageur, surpris par la nuit ou par l'orage, est contraint de s'arrêter à Trient, les gens du cabaiet entrelienm^nt dans cette même chambre deux petits lits. Au moment où j'entrai , les deux Anglais , renommant à i)ousser jus(|u';\ Mai ligny par un temps si affrcMiv . \enaient de s'en assurer la possession, et, après avoir ciianiié de linge et d habits et rallumé leur eig;ue, ils s'y délassaient par anlieipalion.

l-a tempête était devenue si lenible, «pie j'étais fort inquiet au suji't de la cara\ane que j'avais (jnilti'e le matin, et fort impatient d'ai)pnMi(lre qu'elle avait déjà descendu le (.ol et dépasse 1 rienl. Comme j'allais (pu'slionner riiôle. un éclair éblouissant , suivi à l'instant méuïe d'un effioyable coup (le tonnelle . nous fit tressaillir l'Iiôle se signa , et

400 >()LVr.LLI'S (iKNF.VOrSES.

sa femme accourue vers la fenùtre cria : « C'est sur le bois Magnin! » Nous regardâmes. Un homme sorti du bois s'enfuyait à toutes jambes de notre côté. Quand il fut plus près, nous l'appelâmes. Je le reconnus aussitôt pour l'avoir vu le matin auprès des parents de ma jeune compagne, et, rempli d'anxiété, je le questionnai. Il ne m'apprit rien. Vers le sommet , on lui avait fait prendre les devants , avec ordre de pousser jusqu'à Martigny pour y retenir des logements. Une heure après , la pluie était venue , puis l'orage , puis la foudre. — Elle est tombée, ajoutait-il , sur le chalet de Privaz, qui brûle à cette heure , et les bestiaux sont épars , notamment une génisse que j'ai dépassée , qui beuglait à fendre le cœur. ... Elle m'a suivi jusqu'à ce coup de tonnerre qui a frappé entre elle et moi, que j'ai cru que c'étions la fm du monde ! Tout à coup le Français , qui avait écouté ce colloque : — Des dames dans ce bois!... des dames parmi cette tempête ! Parbleu! il ne sera pas dit que je ne les en aie pas tirées. Qui vient avec moi?— Je suis votre homme, et vous êtes le mien, lui dis-je. En route ! Je prends ces deux peaux de mouton suspendues à la muraille. — Et moi ce cordial , dit le Français en versant le vin de notre chopine dans sa gourde. Sans autres apprêts , nous partîmes. En ce moment arrivaient les trois géologues... dans quel état, bon Dieu ! ruisselants par les coudes , par les poches , par le nez , par les cinq doigts ; des hannetons flottants dans le cataclysme d'une ornière , des noyés du déluge nageant vers l'arche!.... et néanmoins attentifs encore aux cailloux, regardant du coin

LA VALLÉE DE Tl'.IE?fT. 401

de l'œil aux stratifications. Ils entrèrent dans la cabane.

jNous fûmes bientôt engagés dans la montée du Col deBalme. — Ces marchands , disait le Français, sont des voleurs, avec leur imperméable; toute l'eau du ciel est dans mon chapeau!... A propos , sont-elles jolies vos dames? In nouveau coup de tonnerre, suivi de roulements effroyables, me dispensa de répondre; d'ailleurs on avait une peine infinie à s'entendre. Le sentier était devenu le lit d'un ruisseau furieux; de toutes parts leau tombait en cascades, et, ii mesure que nous nous éle\ions , le froid devenait de plus en plus vif. Au-dessus du bois >Iagnin , la pluie était glacée et mêlée de grésil. Une heure après, nous nous IrouvAmes au milieu de la neige. Alors le silence succéda tout à coup au fracas des eaux et au sifflement du vent dans la forêt.

On ne distinguait plus le sentier, et personne ne répondait aux rris (jue nous poussions de temps en temps ; aussi nous (lébcsi)éiions déjà du succès de notre tentative, lorsque nous aperçûmes au-dessus de nous une mule qui descendait le Col. KUe était seule, toute sellée; la biide traînait à terre. Pour ne pas l'épouvanter, nous nous cachâmes derrière la saillie d'un rocher, et , loistpi'elle passa près de nous, mon compagnon lui barra le clH'min , pendant (jne je sautais sur la bride. J'y reconnus celle que j'avais lcnu(^ le ninlin , c'était la nnilcdllmilie ! Alors nous commençâmes à présa^r*r les j)lus sinistres choses. Sans perdre de temps, le Français sauta sur l'animal, tandis (jne. demeuré derrière,

402 NOl VF.LI.ES GENEVOISES.

je le fouellais pour le contraindre à marcher et à nous guider en même temps. Mais, quand nous fûmes arrivés au-dessus d'un plateau ouvert de tous côtes, la mule, se jetant brusquement sur la gauche, se mit t\ fuir de toute sa vitesse, en lâchant de se débarrasser de son homme. Le Français, bon cavalier, se piqua d'honneur, tint bon , et , au bout de quelques instants, je le perdis de vue. Je demeurai ainsi seul, agité par la plus vive inquiétude , et ne sachant de quel côté me diriger. Après avoir erré quelque temps, je retrouvai les traces que la mule, en descendant , avait laissées empreintes sur la neige, et je pris le parti de les suivre. Ce fut une heureuse idée, car au bout d'un quart d'heure je me trouvai face à face avec un homme qui descendait en suivant ces mêmes traces.

C'était le guide qui courait après sa bête. — Nous avons votre mule, lui criai-je ; mais où est votre monde? — Où ils sont, où ils sont? Que sais-je? Cette neige d'à présent , c'est le soleil après les tempêtes d'il y a une heure. Plus de sentier , plus de vue; un vent à balayer les sapins, et la foudre aux quatre coins du temps. Nous étions chacun à notre bête, moi pendu à la bouche de la mienne; on ne s'est plus revu. Par bonheur , j'ai pu tirer vers une caverne, pas bien loin, où j'ai mis leur demoiselle à l'abri, mais bien en peine qu'elle est, la pauvre fille, et encore que sans ma bête je ne l'en peux tirer.

Ces dernières paroles, qui s'étaient fait attendre, me firent passer d'une affreuse inquiétude aux transports de la joie. Non-seulement Emilie était

LV VALLKE DF. TKIE.NT. iO'.i

en sûreté, mais j'arrivais iiKM'vrilk'usoment à propos. — lionliommc , lui dis-jo , vous allez battre le pays jusqu'à ce que vous les ayez tous retrouvés , et moi je ne bouge pas de la caverne que vous n'ayez reparu. Où est-elle? Il m'indi([ua à quelque distance un rocher noirùtre : — C'est droit en dessous, dit-il ; le chemin ne veut pas vous manquer. Et il partit.

Je m'acheminai vers le rocher. Mais que ditesvous, lecteur, de la situation ? Ht si la vie de voyage, en isolant une jeune personne de ses compagnes, en rapprochant de vous , ou seulement en faisant naître l'occasion de quelques entretiens , rehausse à vos yeux ses attraits , double sa grAce, embellit sa beauté, que sera-ce, si, accouru en libérateur, vous la surprenez dans l'ombre dune grotte, seule , tremblante, et néanmoins se rassurant à votre approche , accueillant d'un sourire de gratitude votre empresscnuMit à voler à son aide! Il est vraiment à craindre que , troublé vousmême par le plaisir , enhardi par vos avantages, vous ne laissiez trop voir un empressement que la conjoncture rendiait \i{o imporlun. C'est ce (jue j'avais grand soin de me dire à moi -même en montant vers W rochei".

Mais, quoi (pi'il puisse l'aire pour se maintenir dans les termes d'une respectueuse civilité, un jeune homme n'ap[)arait point ainsi à Tentrée d'une grotte, que la jcnnc lille (|ui s'y est rclugice nV-prouve ce pudique embarras dont déjà le sentiment do sa solitude la |)réservait à ])eine. \ ma \ uc . une vive rougeur colora les joues d'Kmilie, et. ({uittant

aussitôt la place reculée où elle était assise , elle accourut sur le seuil , comme pour se mettre sous la protection du jour et des cieux. Ce mouvement, tout naturel qu'il fût, ne pouvait m'ètre agréable, car l'alarme, même la plus passagère, outrage un sentiment délicat et honnête. Toutefois le déplaisir que j'en ressentis me fut de quelque secours pour donner à mon apparition le tour prosaïque que réclamaient les convenances. Je racontai à Emilie à quelle suite de circonstances je devais le bonheur d'être conduit auprès d'elle. Je lui fis part des mesures que je venais de prendre pour hâter sa réunion avec ses parents , sans aucun doute déjà rassurés à cette heure par l'arrivée de mon ami auprès d'eux; puis, encouragé par le plaisir visible que causaient ces bonnes nouvelles, j'arrangeai mes discours de manière à ramener assez de sécurité pour que ces courts moments d'un tète-à-téte si inespéré ne fussent pas troublés par les poisons de l'inquiétude et de l'effroi. Emilie sourit alors , des larmes d'attendrissement mouillèrent ses yeux ; et si, à la vérité, elle conserva quelque embarras, il n'avait cette fois d'autre cause que la décente réserve qui l'empêchait d'oser me témoigner assez une reconnaissance qu'elle ressentait vivement.

En ce moment, la neige avait cessé de tomber, et le vent , maître du Col et des hauteurs, tenait les lourdes nuées suspendues au haut des airs. Un jour triste et blafard éclairait la surface des plateaux, tandis qu'une nuit humide régnait dans les gorges , du fond desquelles s'élevaient par lambeaux déchirés de grises et incertaines vapeurs. Nous nous

assîmes à la place où nous nous trouvions, et , les yeux fixés sur ce spectacle , nous commençâmes à nous entretenir des aventures de la journée , des fureurs de l'orage, de ces magnifiques contrastes offerts à nos regards dans l'espace de quekfues heures , jusqu'à ce que , nous étant doucement rencontrés sur mille impressions que nous avions ressenties ensemble , bien que séparés , il s'ensuivit des paroles moins réservées , et un abandon plus intime. Kmilie m'avoua qu'une fois réunie à ses parents, elle compterait cette journée, où elle avait éprouvé tant d'émotions, de terreurs et de joies, parmi les plus belles de sa vie... Je me hasardai alors à lui répondre que ce moment , où j'avais le bonheur de la rencontrer seiUe et de pouvoir lui faire ^a^eu des sentiments dont mon cœur était plein, était un moment auquel je n'en pouvais comparer aucun dans ma vie passée, et dont je ne saurais jamais retrouver le pareil loin de sa présence. Ces paroles lui causèrent un trouble extrême. Pour faire diversion , et comme elle était transie par le froid de ces liauleuis , je la pressai de revêtir cette peau de mouton que j'avais aj)porlee de Trient. C'est une sorte de manteau grossier, dont s'affublent les pAtres du pays. Kllc se prêta à mon envie en souriant, et tandis (|ue d une main je tenais suspcMidu l'habil du pâtre, de l'autre j'allais, par l'ouNcrturedes manclies, à la rencontre de la sienne. Mais voici que , sous cet agreste accoutrement , les gn\ces délicates de son visage brillèrent d'un éclat si vif et si nouv(\'ui . (pie, transporté d'amour , mes lèvres s'égarèrent sur cette main (pic je tenais en-

406 ^OLVELLF.S GENEVOISES.

coro, et elles y imprimèrent un baiser. Confuse cl tremblante , Emilie retirait sa maia , lorsque des voix se firent entendre. Nous nous levâmes en sursaut. C'était le guide.... et derrière lui le père !

Je n'ai jamais vu chez un père la joie de retrouver sa fille aussi expressivement mélangée du dépit de ne la pas trouver seule. Émdie, pour lui cacher sa rougeur, s'était élancée dans ses bras; moi-même je m'empressai de lui témoigner combien je prenais de part à cette heureuse réunion ; et néanmoins ni ses paroles ni ses manières ne pouvaient en aucune façon se mettre à l'unisson des nôtres , bien que la situation lui commandât de se montrer tendre envers sa fdle, et surtout reconnaissant envers moi. Aussi son embarras , presque trop marqué , se communiquait déjà à nous-mêmes , lorsque, pour trouver une contenance, il se prit à rire de l'accoutrement pastoral d'Emilie. Ce fut une issue admirablement trouvée , par laquelle nous sorthnes tous de peine , riant à qui mieux mieux , sans avoir, ni les uns ni les autres, la moindre envie de rire. Vinrent ensuite les explications mutuelles sur les incidents de la journée. Mon ami, le Français, avait l'ait merveille. Il avait rencontré le guide , il avait trouvé le père , retrouvé la mère , et rassuré tous les deux en leur apprenant que leur fdle était depuis une heure sous ma garde , au fond d'une grotte. C'est sur ce mot que M. Desalle ( le père d'Emilie) , au lieu de manifester une grande allégresse , s'était levé brusquement pour nous rejoindre en toute hâte.

Une chose que j'ai oublié de dire, lecteur , c'est

L\ \ \LLKF. DE iRIKNT. 107

que cette jeune personne , je l'avais remarquée dès lunglemps à Genève déjà , au milieu des réunions de l'hiver; je l'avais remarquée aussi aux premiers beaux jours, alors que les jeunes filles, échangeant les laines et les pelisses de la saison froide contre les robes légères et les écharpes flottantes, semblent comme des Heurs Iraichement écloses de l'enveloppe jalouse qui voilait leur éclat. Je l'avais remarquée encore lors(iu'au mois d'août elle était partie pour visiter les glaciers, et que j'étais parti sur ses traces. Demanderez-vous si elle m'avait remarqué à son tour? Ce n'est pas à moi de le dire; mais ce que je puis affirmer, c'est que ses j)arents m'avaient , eux, infiniment remarqué. Mes assiduités , qui troublaient leur repos et qui contrariaient leurs vues, les avaient seules portés ù se déplacer pour venir voir une belle nature dont ils n'avaient (pie faire, et, comme on l'a vu plus haut , à i)iélèrer le passage pénible du Col de Halme au trajet facile delalèle-xNoire. C-ette courte information explique bien des choses ; je pourrais la rendre plus coinjjlète en anticipant sur un avenir peu éloigné, si je ne craignais de nuire ;\ Tintérct de mon récit, en ap[)i()cliaiit de ces poéti(pies aventures le dénoùment, licuicuxa la \érilé . mais prosaïque, aucpicl elles aboutirent à six mois de \\. Je re[)rcii(ls mon récit.

Le temps, sans cesser d'être sombre . nctail plus orageux; le peu de neige cpii était tombé commen«,ait à disparailre. et tout promettait une soirée Iraiiquillc. Nous (piitlàmcs la grotte, et nous nous dnigcAmcs \crs un tourbillon dr lumcc ipii. scie-

108 ^OUVELI-T•S> GENEVOISES.

vaut de deniùic im bois de mélèzes, marquait la place où nous étions attendus. Le Français était absent pour l'iieure, mais nous y trouvâmes madame Desalle confortablement établie dans le plus joli bivouac possible. « Votre ami, monsieur, est un bomme cbarmant ! » me dit-elle dès qu'elle m'aperçut. En effet , avec cette activité secourable et galante que développe si vite cbez les Français la vue du sexe en détresse, mon compagnon avait en quelques instants dressé une sorte de cbaise longue, au moyen de quelques pierres juxtaposées et recouvertes d'un lit de mousses sècbes ; au-dessus , il avait entrelacé les brancbages des mélèzes , de manière à former un abri impénétrable à la neige; puis, allumant un petit feu à l'usage de madame Desalle, il avait entassé plus loin de gros brancbages de façon à produire un brasier ardent, autour duquel des baguettes , portées sur des coclies faites aux mélèzes voisins, attendaient qu'on y suspendît, pour y être sécbés, les effets de la caravane. Ces égards pour une dame qui n'était plus jeune , et ces soins prévoyants pour assurer le bien-être de notre petite colonie , provoquèrent cbez nous tous ce sentiment de gratitude qui est si merveilleux pour cbangcr les situations les plus ingrates en moments pleins d'agrément. 3Iais, à la vue d'un petit ustensile d'argent, formé de trois ou quatre pièces artistemcnt ajustées, et rempli d'un liquide en cbuUition, je ne pus m'empècber de rire. J'y reconnus une cafetière mécanique à deux ou trois lins, dont mon compagnon nous avait démontré les l)ropriétés à Valorsine , et dans laquelle il venait

La. vallke De trient. 409

(le verser quelques gouttes d'essence de ealé achetée à Paris sur une poignée de neige ramassée au Col de liai me.

En cet instant, nous l'aperçûmes lui-même qui remontait le mamelon sur lequel nous étions , en tirant après lui nne mère vaclie qui le suivait sans trop de peine.... « Bravo ! s'écria-t-il en nous voyant tous réunis, j'en amène pour tout le monde; mais du calé seulement pour ces dames. Je^ous salue, mademoiselle; veuillez, messieurs, déposer sur les baguettes ce clu\le , ces manteaux. Je me charge du reste. " Aussitôt , après avoir ouvert et déposé auprès de ces dames un petit sucrier de poche , il se mit à traire la vache dans deux de ces tasses en bois de coco qui servent à boire aux sources ; puis y ayant versé le cale, il présenta le breuvage d'un air à la fois empressé et glorieux qui élait ;i mourir de riie. Je riais donc , mais celte l'ois de galle , de contentement, et sans mélange aucun de malice, comme j'avais pu l'aire à \alorsine. En ellet, je venais de compu'ndre seulement alors une chose bien sim[)le puuitant, c'csl ([n'en ^oynge, comme ailleurs, il n'est de \ilain accouliement (jue celui (jui , ne convenant qu'a son mailre, est sans emploi pour autrui.

Au sortir de l'angoisse , les cœurs s'ouvrent aisément a lindulgenee, au bonheur, à une cordialité expansive qui en chasse tout sentiment rancunier. Déjà .)!. et madame Desalle semblaient ne se souvenir ni de la grotte, ni d'autres contrai iétés plus anciennes ; et moi-même, reconnaissant delaecueil amical ([u'ils me lais;iient , j é\itais de leur donner

(le l'ombrage en me montrant trop empressé auprès de leur lille. Pour celle-ci , revenue de son trouble, mais intérieurement agitée, elle s'efforçait de cacher ses préoccupations sous un air d'enjouement, tandis que mon nouvel ami, le Français, ayant remis en poche sa batterie de cuisine, s'occupait avec les guides des préparatifs du départ.

Au moment où nous partîmes , le soleil venait de reparaître à l'horizon , et le dais de grises nuées qui avait plané jusqu'alors sur nos têtes , empourpré tout à coup par les feux du couchant , s'était changé en un dôme d'une sublime splendeur. Insensiblement cet éclat s'effaça , les pâles feux des étoiles brillèrent çà et là dans le ciel , et la nuit nous surprit au milieu de la descente. Il ne pouvait plus être question de pousser jusqu'à Martigny , et, d'un autre côté , coucher à Trient semblait un parti désespéré. Les guides eux-mêmes ne nous y engageaient pas. t Rien pour coucher, disaient-ils; et pour vivres , des œufs... — Des œufs ? interrompit le Français; écoutez, je me charge du souper (il

réfléchit un instant ) et de la couchée ! ajouta-

t-il ; j'ai des lits pour ces dames. Mais il faut que je prenne les devants ; ainsi , bon voyage , et au revoir ! » Nous voulûmes le retenir , le remercier du moins ; mais il était déjà hors de vue. Au bout d'une heure et demie, nous sortîmes du bois de j\Iagnin. A la vive lumière qui brillait aux fenêtres d'une maison , nous reconnûmes de loin les cabanes de Trient, et nous jugeâmes que notre compagnon était à l'anivre. En approchant , nous croisâmes deux voyageurs que nous vîmes avec surprise

L4 VALLEK DE TRIENT. 411

s'engager , à celte lieure avancée , clans le sentier de la Torclaz. C'étaient nos deux Anglais. A son arrivée, le Français n'avait rien eu de plus pressé que de les réveiller pour leur annoncer l'agréable nouvelle que, comptant sur Icui' politesse, il avait promis leurs lits à deux dames qui allaient arriver. Les deux Anglais, visiblement contrariés, étaient sortis du lit silencieusement , et, après s'être irrités contre Ibùtesse, qui leur proposait de coucber dans le fenil, ils s'étaient décidés à partir.

J'ai décrit plus baut l'iiôteldu lieu. Nous y arrivâmes vers dix beures. En passant devant la porte delà cuisine, nous aperçûmes un ciand mouvement de gens allant, \enanl, et, au milieu, notre Français qui, illuminé par le flamboyant éclat du foyer, donnait ses ordres , tout en veillant sur une sorte de casserole où bouillonnait un mets écumeux. « Cloutez ! montez! nous cria-t-il. Impossible que je quitte mon satnbayon; il y va de ma gloire et de votre entremets. » Nous mont;\mes dans la salle d'en baut, où les trois géologues, conviés au lestin , nous accueillirent avec une cordiale bonbonne. Je trouvai celte salle bien cbangée. Les deux lils n'avaient pu être enle>és, mais ils élaienl (bsi)osés avec décence, et le Français, s'étantfait livrer toutes les na[)pes delà maison, les avait suspendues aux fenêtres en façon de rideau, prolilant de rain[)leuide ces blancbes toiles pour les relever en levions sur les cùlés. Cette seule disi)osilion , en tdant de cette salle de cabaret le souvenir de sa deslinalion , lui donnait un aspect de coiiNCiiancc et de pi(>|»relé

qui reliaussait le plaisii* de tous , et de nos dames surtout. Mais ce qu'il fallait admirer, c'était la table. Six cliandelles proprement ajustées dans des bouteilles illuminaient une nappe chargée de mets rustiques et d'ustensiles pittoresques; au milieu , un potage fumant; sur Ics ailes, trois ou quatre variétés d'omelettes ; autour, et symétriquement disposées , des chopines d'étain remplies, les unes d'un petit muscat du Valais, les autres de l'eau du glacier. Nous nous assîmes avec délices. Le plaisir d'arriver, la surprise de rencontrer tant de ressources, et, plus que tout cela , le sentiment que toutes ces choses étaient sorties de terre au coup de baguette du plus aimable empressement , portèrent à son comble un contentement auquel se mêlait, dans ces premiers moments , le charme plus sérieux de la reconnaissance.

Le Français ne tarda pas h paraître. Derrière lui, l'hôtesse , toute grave d'obéissance et de bon \ouloir, portait le sambayon. Nous nous récriâmes sur le plaisir de la surprise et sur l'habile ordonnance du festin. « N'est-ce pas? Et voilà ce que c'est, ajouta-t-il en se tournant vers la pauvre femme, que de rencontrer de braves gens qui ouvrent leur cave, livrent leurs œufs, donnent leurs nappes. Allez, bonne femme, envoyez coucher vos hommes, et, quand le vin sera bouillant, appelez-moi. C'est un négus , nous dit-il. A table maintenant ! Ici madame Desalle, là mademoiselle Emilie, M. Desallc en haut, moi en bas , vous et ces messieurs dans les intervalles; et ^ive l'auberge de Trient! » Nous

L\ VALLÉh DE TRIENT. 413

limes uu chorus général , moi surloul, qui \enais (l'assurer à ma chaise une phice entre celle d'Emilie et celle de sa mère.

Le souper, comme on peut croire , fut cliarmaul. Dès la soupe , (jui était bonne, mais claire, ce turent des exclamations qui se renou\elèrent à chacun des mets; et, sans parler de ce que le cœur y mettait du sien , tous ceux qui ont passé dans les montagnes une journée de fatigues et de privations savent ce (jue vaut un médiocre potage, et avec quelle facile complaisance on trouve exquis les plus simples aliments. iMais, quand vint le tour du sambayon , les acclamations redoublèrent. Le Français, plus joyeux que nous tous , y répondait \)^\' des saillies de i)élillante gaité, en telle sorte que le tumulte, commencé par des propos de félicitations, se prolongeait par des éclats de rire. L'arrivée du négus suspendit ce tumulte. Dès qu'il fut ser\ i , tout le monde ;\ la fois , et le Français aussi , réclama la loueur de porter un toast; mais M. Desalle s'adjugeant la parole h raison de son ;\ge : a Je porte, dit-il , la santé de notre anii>hitiy()n ! ou'il m'excuse si je le désigne ainsi, en allendant que je sache un nom (|ui nous demeurera cher à tous . et à ma famille en parlieulii'r. Monsieur a fait . d une journée de fatigues et d'alarmes . une journée de plaisirs et de délassements; je lui en e\|)riine noire alïeelueuse et \ ive gialitude. » Nous nous le\Ames tou^ pour cluMiuer nos verres contre celui du Français , 4]ui réplicpia incoiilinenl : La nuuleslic ui'empéehe de nu* nommer, mais \oici mou nom écrit au fond de mou chapeau. {)\\\\ lue soit periui'^ dédire à mou tour

que, depuis que je voyage, je n'ai pas pris encore autant de plaisir qu'aujourd'hui, et d'en conclure que je ne m'étais pas trouvé encore en si aimable compagnie. Je bois à la vôtre, mesdames et messieurs ! »

Bientôt après , nous prîmes congé des dames, et nous gagnâmes notre couche rustique, où, grâce aux fatigues de la journée , nous ne limes qu'un somme jusqu'à l'aurore.

rl^ DE LA VALLEE DE TRlEiNf.

J'ai connu autrefois un enfant qui annonçait les plus brillantes qualités militaires; malheureusement il était bossu. Enfant aussi dans ce temps-là, je l'accompagnais aux revues, aux parades, àTexerciee, partout où le tambour battait, où des uniformes défilaient ; non pas que ces spectacles eussent pour moi un attrait bien vif, mais parce qu'attaché à mon camarade, j'aimais à perdre mon temps dans sa compagnie.

(le bossu s'animait donc au son des fifres et des tandjours; et, quand à cette musiipuî de bruit succédait la musique plus expressive des instruments h vent, je ne sais quelle véhémente impression , venant à remuer son Ame , lép.uidait sur ses traits comme un rayon de belliqueuse lierté, de martiale ardeur. Si ensuite les feux de lile , le loniu'rre do l'artillerie retentissaient dans la plaine; si les réiiiments, marchant les uns contre les autres, simulaient l'atlafiue , la victoire, la retraite, et tout le spectacle de la guerre, reid'anl alors, passioiuié par celte vue, s'élançait dans les tourbillons de fumée : il se mêlait aux tirailleurs . il accompagnait les pièces, il courait sur Taile des escadrons , s'expo-

4IG NOUVELLES OÉNEYOISES.

sant à chaque instant à être écrasé sous les pas des colonnes , ou maltraité par les soldats dont il gênait les mouvements. La revue finie, il marchait en cadence à côté de la tête du hataillon , les yeux fixés sur le commandant, et simulant, par quelque geste, qu'il ohéissait à tous les ordres, qu'il exécutait mentalement toutes les évolutions. Ces manières le faisaient remarquer delà foule, et les gens riaient à le voir; mais lui, sous l'empire d'un sentiment sérieux, continuait de marcher en cadence, insensible à la moquerie et tout ivre d'émotions de gloire , de patrie et de batailles.

« Je veux , me disait-il , lorsqu' errant le soir aux environs de la ville nous nous promenions solitairement, je veux, dès que j'aurai l'âge, m'engager. As-tu vu le commandant quand il galopait au travers de la plaine?... Commander un escadron! fondre comme l'éclair sur les lignes hérissées de fer ! gagner la gloire, non pas en attendant la mort, mais en voulant la chercher ou la donner ! rompre, disperser, poursuivre!... Mou arme, Louis, c'est la cavalerie! »

Un peu remué par tant d'enthousiasme, je me surprenais à rompre aussi en imagination , à disperser, à poursuivre.... Pour lui, reprenant: « Et ce n'est rien encore! Les voilà qui fuient, laissant sur la place leurs blessés , leurs morts... Alors je rallie mes dragons tout couverts de poussière , d'écume , de sang , et nous reprenons le chemin de la ville

sauvée On voit de loin la foule qui inonde les

remparts, qui couvre les toits des maisons On

approche , on défile Le chef blessé caracole à la

LA rilAVEHSÉE. «117

lète (le SCS braves Tous les regards lui lancciU

(les couronnes , tous les cœurs volent à sa rencontre ! . . . Mon arme , Louis , c'est la caN alerie ! »

Je me plaisais à ces discours, animés qu'ils étaient par le feu d'un sentiment vif et passionné. D'ailleurs, habitué à \oir dans cet enfant un ami avant d'y avoir vu un bossu , l'idée grotesque de sa pauvre personne enfourchée sur un noble coursier ne se présentait point à ma pensée pour y ternir l'éclat de ces brillants tableaux. Bien loin donc de sourire, j'écoutais avidement; puis, dominé bientôt par cet ascendant (ju'cxerce un caractère fort et ardent, je devenais le soldat de mon généralissime, et, après avoir exécuté sous ses ordres d'hal)iles mann'uvres , nous reprenions le chemin de la \ille, tanl(H marquant , tantôt accélérant le pas, au son des fifres, de la musique et des tambours. Candeur charmante du premier ;\ge! aimables enfants dont les coHU's ingénus s'aiment et s'unissent malgré la laideur corporelle, eu dépit des témolmiages du regard; dont les jeux ne sont point troublés encore par les hontes et les poisons du ridicule î

J'ai toujours vu dans les dispositions de cet enfant comme une éclatante pieu\e de cetti! dilïérenei.» que l'on dit exister entre les deux substances dont se compose notre être. Qnoi ! ce corps grêle et dd'forme.... et au dedans cettt^ Ame cheNaleresciue , s'eniNrant de rond)re même de la gloire et du lrionq)he! ce malheureux (|ue sa stature appelle à s'effacer , à se l;iii'e . à icloiiler \o\i\ v^'^ov i\c seiUiment , d'enthousiasme , de i>assion.... et celle Ame. belle nnl.int ((ne le<; pln*^ bellios tonl a^ ide démo-

il8 NOUVELLES GENEVOISES.

lions, (le fiers transports , d'éclatants dévoùments ! n'est-ce pas l'image frappante d'un assemblage forcé de deux natures sans rapport entre elles, d'une terrestre et grossière enveloppe qui retient captive une pure essence?

Au surplus, il n'est besoin de recourir aux bossus pour recueillir des enseignements tout pareils. Regardez autour de vous. Combien de visages durs , sombres, laids, d'où s'échappent pourtant comme des rayons de bonté sereine, de délicate affection ! Combien de fragiles statures renfermant des âmes de fer! combien de colossales charpentes, toutes d'os et de muscles , recouvrant des âmes molles et sans vigueur! Et, sans regarder à autrui , qui ne sent vivre au dedans de soi cet hôte étranger au logis qu'il habite , ce noble exilé qu'étouffent les murailles de son étroite prison? qui ne le sent s'attrister ou jouir de sa tristesse et de sa joie propres? qui ne le sent s'agiter, bondir, frémir d'enthousiasme ou d'allégresse, alors même que le corps semble sommeiller , et sommeiller alors môme que le corps se démène au sein de ses plus chères délices ?

Quand paraît sur la scène la douce et pure Desdemona, quand Othello échange avec elle les transports d'une confiante tendresse, quand ce serpent d'iago rampe autour de ces deux créatures si heureuses, si sereines à cette heure encore... quand déjà le venin, circulant dans les veines du More, enflamme son sang, fait jaillir l'éclair de sa prunelle et pénétrer dans son cœur le démon des vengeances... voyez, dans ramphithéAtre , ces milliers

LA TRWERSÉK. 410

(le ligui'fis assises à la file les unes des autres, silencieuses, et comme privées de vie : ce sont les enveloppes corporelles, les cadavres terrestres... Pendant qu'étrangers au drame qui se déroule, ils chargent les gradins d(; leur masse immobile , les Ames s'en sont envolées : ardentes, agitées, tumultueuses, frémissantes d'horreur ou saignantes de pitié, elles errent en désordre sur la scène ; elles s'épanchent en (lots de malédiction sur lago; elles crient au More qu'on l'abuse ; elles entourent , elles enveloppent, elles protègent de tout ce qu'elles ont de compassion et d'amour l'amante pure et menacée; et, par un frappant contraste, tandis que tout est repos et torpeur dans la vaste enceinte, tout est passion, mouvement, orage, dans l'invisible région où elles se pressent éperdues !

Je reviens ù mon bossu. Il était dans la destinée de ce pauvre enfant que chacune des illusions aux- (juelles son cœur ouvrait un si facile accès, dût s'y évanouir aux premières leçons d'une précoce expérience. Aussi ses transports guerriers furent-ils de courte durée : à mesure qu'il grandissait, le rire et la mo(ju(Mie le tiouvèrent moins insensible, une hoiitcî craintive contraignit peu à peu l'essor de ses penchants ; il comprit avec amertume que la cavalerie n'était pas son arme. Mais ce n'est qu'à la longue ([ue le naturel se transfornu\ et si Henri (c'est le nom do mon camarade) ne lié(iuentait \)\us les revues, il n'a\ait pas abjuré tout désir de se distinguer et de comiuèrir les suffrages de la multitude. Seulement ce désir changea d'objet. Témoin MU jour (lu (rioinplu^ d'un aNocat , il \\[ aussitôt la

-120 :<OUVELLES GÉ.NEVOISKS.

caiTiùre du barreau s'ouvrir devant lui, et, l'envie de s'y faire un nom enflammant ses espérances , il regretta moins dès lors cette gloire du soldat , qui , avant toute autre, avait si vivement séduit sa jeune imagination, lîien qu'encore enfant, il se livra à l'étude avec une ardeur dont ses maîtres ne savaient pas le secret, et, tout pénétré de la gravité et de la noblesse de ses futurs travaux , il se passionnait pour l'innocence, et s'essayait à tout propos en plaidoyers empreints d'une juvénile emphase. Les plaidoyers', c'était désormais l'unique et constant sujet de nos entretiens, l'attrait principal de nos promenades. « Tu es l'accusé, s'écriait-il tout à coup lorsque nous étions arrivés dans quelque solitude écartée ; ton crime , je te l'apprendrai; assieds-toi. Ici les juges , là les jurés, de ce côté la foule (car il lui fallait la foule), et je commence :

« Juges ! disait-il avec solennité du haut de son tertre, pendant que , nonchalamment étendu sur le gazon, je me laissais débonnairement défendre; juges , à la vue de cet infortuné qu'une sanglante catastrophe a amené sur ce banc d'ignominie , je suis navré de douleur et tremblant de crainte.... Sa cause est belle pourtant ! mais je me méfie de mes forces , et en songeant que le sort , que la vie peut-être de mon client , dépendra de l'usage que je vais faire de cette parole qui m'est laissée pour quelques instants, je ne puis me défendre d'un trouble involontaire

— Le soleil me grille , interrompis-je en me le vaut pour changer de place.

— Ne bouge , ami ! ou je ne te défends pas

LA TllAN tRSEE. 421

s'écria l'avocat avec un emportemont trùs-scrieiix.

» Je vais raconter les faits. Loin de moi toute réticence, tout subterfuge; car c'est dans l'exposé fidèle de la vérité que je vois la force de ma cause. Kcoutez-moi donc, jurés; j'appelle à mon aide votre attention, vos lumières , ^os consciences ; et , certain que cette même conviction où je puise à cette heure mon courage va bientôt passer dans vos âmes, j'attends avec confiance votre sentence suprême.

» Louis Desprez , mon client (c'est mon propre nom qui figurait ainsi au procès), s'est marié , il y a douze ans, avec Eléonore Kersaint, la fille d'un avocat dont la voix a souvent retenti dans celte enceinte. Les premières années de celle union lurent heureuses, et cinq enfants »

Ici le plaidoyer fut interrompu par de grands éclats (le riie : c'étaient des camarades qui , se promenant à l'entour, venaient de nous aperce\ oir. Le bossu descendit de son tertre. In autre y monta aussitôt pour le contrefaire, en faisant risiblement contraster la tournure de l'orateur, sa ph\sionomiciirèh', ses gestes anguleux et rétrécis, avec lempliase som>re de ses paroles. Mon pauNreami, pAlissanl et (h'concerlé, s'efforça de sourire à ces traits qui lui déchiraient \v co'ur; mais sa plus chère espérance lui était enle\ée en ce momeiiL Croyant voir en eflet , dans les rires dont il était l'objet . Timpression qu'il était appelé ;\ faire un jour sur celte foule dont il ambitionnait les suffrages, le découragement s'empara de lui, v[ dès ce moment il ne songea plus à la ean ièr»' du bar-

rcau. Mais il y avait renoncé depuis longtemps , qu'il avait encore à subir ces railleries et ces quolibets qu'autorise , entre camarades , une familiarité qui n'est trop souvent que le manque de la plus ordinaire bonté.

11 ne lui arriva pas néanmoins , dans cette occasion ni dans d'autres, ce qui arrive fréquemment aux bossus, et ce qui est cause que le proverbe leur attribue un caractère tout particulièrement malicieux. Sans cesse en butte aux attaques du ridicule, ils ramassent l'arme qu'on leur lance , et la renvoient aiguisée par une malice vengeresse. C'est dans ce triste exercice que leur œil se forme à saisir du premier coup le côté vulnérable de leur adversaire, et à y décocber d'une main prompte et sûre un trait qui frappe juste et fort. C'est, en particulier , dans ce triste exercice que les bossus du bas peuple, ceux que rien ne protège et que rien ne contraint , contractent cet air d'ignoble malice , ce cynique sourire, ce regard disgracieux et jaloux, cet esprit caustique enfin , que le proverbe signale , sans ajouter ni faire entendre qu'il n'est que l'arme d'une légitime défense opposée à une agression basse et méchante. Pour Henri, quoiqu'au milieu de la vie républicaine des collèges il se trouvcît constamment exposé aux moqueries et aux sarcasmes, son cœur n'y perdit rien de sa noblesse ni de sa bonté. Cachant ses blessures derrière un masque d'indifférence ou de résignation , il dédaignait de ramasser le trait qui lui était lancé , parce qu'il n'eût trouvé aucun soulagement à rendre le mal qui lui était fait. Il préférait être moqué, mais bien

VU de ses camarades, aimé d'eux peut-être, au triste avantage d'ètie craint, mais délaissé. Cette noblesse d'àme se peignait sur son visage, dont les traits aimables et l'expression douce et mélancolique faisaient oublier, sans le détruire , le vice de sa stature.

C'est ainsi qu'après une ingrate adolescence , Henri s'avançait vers une jeunesse dépouillée à l'avance de tous ses prestiges. Ses yeux s'étaient dessillés par degrés, il avait entrevu les bornes de la spbère dans la([uelle il lui était permis de se mouvoir, et, devinant, sans les attendre, les rudes leçons du ridicule , il employait ses efforts à maîtriser des facultés jalouses de se produire , et à dompter les mouvements d'un naturel ardent et expansif. C'était sage; mais, lorsqu'il y fut parvenu , sa condition n'en fut que plus triste. Les choses mêmes qui l'avaient captivé jusqu'alors, l'étude, le savoir, lui devinrent peu à peu indifférentes fi mesure (ju'il arrivait à y voir, uofi plus un moyen de se distinguer dans une carrière active et i»ul)li(iiie, ukùs seulement une occupation oiseuse, une récréation stérile. Après avoir végété durant <[uel<jues années, il finit par se résigiiei" ;\ l'obscuiité, et S(» laissa guider [>ar ses parents dont il aNaitjuscpi'alors contrarié les vues, sévères sans doute, mais prévoyantes. Ils lui firent embrasser la carrière du commerce, et ce jeune honuue, ens(»\eli désormais dans l'antre d'un bureau , y aj)prKjuait cett«' intellipeure et ces talents dont il a>ait rè\é(le faire ii ses semblables un boni mage désintéressé, h appnMidre conunent l'on gagiu^ (le I oicl l'on grossit sa fortune.

424 rsOUVF.l.LKS GENEVOISES.

Ce n'étaient là , toutefois , que les prémices de maux plus réels. Henri approchait de cet Age où naît dans le cœur une ambition plus légitime, et tout autrement impérieuse que celle de se distinguer ou d'obtenir de la gloire. Aimer, être aimé, connaître les joies d'un amour partagé et le bonheur d'une union intime et tendre, c'est le vœu de la nature et l'irrésistible penchant de tout mortel. Ce penchant, nul ne le trompe sans se dépraver; nul n'entreprend de le refouler, de le vaincre , sans se vouer à un long supplice dont l'âge amortit la souffrance, mais dont la mort seule est le terme. Telle est pourtant la destinée qui menace tout être difforme , celui justement en qui de longues et secrètes amertumes ont aiguisé le besoin d'affections , et qu'un veuvage forcé livre en proie aux tortures d'un isolement éternel et détesté.

Aussi est-ce par là que l'infortuné est surtout à plaindre, et que sa vue jette dans le cœur un trait de douloureuse pitié. Un jour, un étranger visitait une manufacture. On lui fit remarquer, parmi d'autres travailleurs, un ancien soldat devenu artisan. Le visage de cet homme était défiguré d'une façon hideuse par d'horribles cicatrices. A cette vue, l'étranger fut péniblement ému. « Est-il marié? » demanda-t-il. Sur la réponse affirmative, son émotion parut se calmer subitement, et il passa outre en disant : « En ce cas , réservons notre compassion pour d'autres. » J'étais présent : le mot est resté longtemps gravé dans ma mémoire comme un mot étrange et dur à la fois; aujourd'hui, j'y reconnais un sens aussi juste que rempli d'humanité.

LA. TiWVEUSEE. 42'>

C'est assez l'ordinaire, en effet, chez les âmes ardentes et généreuses, que, vers l'Age d'homme, ce sentiment qui leur faisait ambitionner les hommages et les sympathies de la foule, change d'objet, et cherclio dans l'amour cl Tcstimc d'une compagne ce qu'il désespère d'atteindre ailleurs. Bien des héros adolescents, déçus dans leurs rêves de gloire, ou naufragés dans leurs espérances d'immortahté , sont venus aborder au port dune obscure et paisible union. Us n'étaient i)oint à plaindre. Ucncontrer l'amour, se voir renaître, asseoir sa vieillesse au foyer domestique, c'est accomplir sa destinée; c'est tout au moins , parmi les biens précieux qui semblent promis à tous, avoir obtenu sa part. Mais entrevoir ces biens , les contempler répandus autour de soi, y aspirer de toute la force de son àme, et n'y pouvoir jamais atteindre ; mais vivre au milieu de ces jeunes filles dont la vue seule jette dans le cœur un irrésistible désir de possession , et se sentir exclu à toujours du bonheur de ])laire et d'être aimé; n'être pour toute femme qu'un monstre, dont l'hommage ne saurait être qu'insultant ou risible... ah ! c'est bien là être plus à j)lain(lie (|ue le dernier des misérables; il y a bien de (pioi comprendre pourquoi cet étranger dont je parlais tout a l'heure, en nes'apiloyant pas et en passant outre, était un digne homme, humain et sensible au bon endroit.

Heureusement cette; perspccliNc d'un effroyable isolement ne* se nu)ntre lu tout d nn i-onp ni comnu; certain»? au m ilhcnreux ([u'elle attend : et c'est ainsi, sans doute, ([u'.ui lien de se briser avee

420 NOl VKI.LES (.E.\KV()lSi:S.

désespoir contre l'injuste rigueur du sort, il ploie par degrés et porte jusqu'au bout le fardeau d'une vie sans douceurs. Quand mon ami entra dans le monde , bien que désabusé sur mille choses par une précoce expérience, il n'y apportait point l'idée que l'hommage d'un cœur comme le sien fût indigne d'être agréé, ni que la carrière du mariage dût lui être fermée comme celle du barreau ou de la guerre. Toutefois , s'il se faisait des illusions à cet égard , il avait assez éprouvé de mécomptes pour se montrer timide, craintif auprès des femmes, pour ne vouloir plaire que par les agréments d'un esprit aimable et cultivé , sans jamais tenter de captiver par l'expression des sentiments vifs et trop réels <lont son cœur était plein. Cette situation lui était un piège continuel. On le souffrait , on aimait son commerce, on le cherchait même, à la condition qu'il occupât toujours cette place; mais lui, pour s'y tenir toujours, pour n'oser jamais provoquer ni hasarder un mot d'affection , ne pouvait que se consumer en efforts s'il y réussissait, ou s'attirer de barbares mortifications s'il laissait percer dans ses manières ou dans ses discours le moindre signe d'une tendre préférence.

J'étais alors son confident : il versait souvent des larmes. J'en savais la cause, mais je ne le provoquais point à me découvrir des blessures auxquelles je ne connaissais aucun remède; et lui-même, par nue sorte de répugnance qu'il éprouvait à remonter jusqu'à l'ignoble cause de ses souffrances , aimait mieux me laisser deviner ses maux que d'en parler ouvertement avec moi. Pourtant il lui arrivait de

LA TRAVEBSÉE. ^27

me (lire -. « Celle que j'adore est belle; elle esl aimable entre toutes!... mais, jeté le jure, plutôt que (le demeurer seul , je m'adresserais à la moins belle, à la moins aimable, si je savais que celle dont les autres ne veulent point put me vouloir et m'aimer ! » Je l'encourageais dans ces vœux modestes, et, profitant de son abattement même pour combattre la naissante passion qui l'entraînait vci*s un clioix impossible, je lui faisais considérer, avec un espoir que je partageais moi-même , q^i'en bornant ainsi ses ])iétentions , et en renon(;anl à des aNantages de figure séduisants, mais passagers, il ne pouvait manquer d être beureux un jour.

Ces mortifiantes consolations l'aniigeaient; loutelois il avait trop de sens pour n'en pas tenir compte, et ses manières étaient telles, que du moins le ridicule ne s'attaquait pas à des sentiments dont rien au debors ne révélait l'existence.

Mais, ici encore, si Henri écbappait aux traits d'un monde dur et mocpieur, le découragement et la tristesse l'atteignaient non moins sûrement par une autre voie, et lui enlevaient jusqu'aux biens même (jni lui semblaient ae((uis. il n'a\ait })as tardé à se distinguer dans sa jjouvelle carrière : déjà la considération publique l'y entourait ; devant lui s'ouvrait un avenir de brillante lortune, et il lui a[)partenait |)lus (juTi tout autre (rennoblir sa profession par l'èlèNation du caractère et par l'éclat des services rendus. Mais, à mesure cpi il deeouMait mieux rim[)ossibilité de faire bounnage de ces biens à une compagne diî sou choix . leur valeur décroissait à SCS veux , et iiiseiisiblcnicnl toute llammc

(l'ambition s'éteignait dans son cœur. Il s'arrêta bientôt dans cette route qu'il avait jusqu'alors parcourue avec distinction ; il réduisit sa situation commerciale à ne lui être plus qu'un simple métier pour vivre : puis, laissant se rompre la plupart de ses relations, il s'exila des salons qu'il avait fréquentés , et finit par se concentrer dans une vie taciturne et solitaire.

Un trait singulier, étrange, peint bien, ce me semble, la situation d'âme où se trouvait mon ami vers cette époque, et donne l'indice des tumultueux mouvements qu'y entretenait une dévorante amertume. Un jour que nous nous promenions ensemble, deux voix de femmes , accompagnées de la harpe , se firent entendre à quelque distance. Henri, sur qui la musique exerçait en tout temps beaucoup d'empire, s'arrêta pour écouter; puis il m'entraîna vers le côté d'où les voix semblaient partir. C'était la cour silencieuse d'un riche hôtel. Nous y trouvâmes deux chanteuses de carrefour.

Ces deux femmes chantaient une antique ballade. Il y avait dans leur mise et dans leurs manières un air de décence et d'honnêteté. L'une d'elles, jeune et timide enfant, paraissait être la fille de l'autre. Des cheveux d'un blond pâle et soyeux étaient lissés sur son front bruni par le soleil , de longs cils fauves voilaient son regard modeste, et ses traits présentaient ce mélange de grâce délicate et de sauvage rudesse dont le poétique attrait ne se rencontre guère que chez les femmes ainsi vouées à une vie errante et aventureuse. En voyant sa jeunesse ainsi exposée au regard hardi de la foule, on ne pouvait

LA TKAVEUSEE. 429

se défendre d'un sentiment de rompassion, et l'on contemplait avec une sorte de mélancolie cette jeune plante abandonnée aux injures de l'air, et fleurissant loin du sol natal , sous la menace des orages du ciel et de l'outrage des passants.

3!ais ce qui n'est pour tout autre qu'une fugitive impression suffit quelquefois pour remuer profondément un cœur malade. Debout et immobile à mes côtés, mon ami considérait cette enfant avec une lendre'pitié. Aux sons de cette mélodie peu variée, mais douce et simple, ses liails s'animaient d'un rayon de sentiment, et les larmes venaient mouiller sa paupière. Jl semblait qu'il fût passé sous le cbarme de ces songes éclatants, de ces transports sans cause, que fait surgir du sein de l'âme un cliant expressif, et que son cœur battit de reconnaissance pour la jeune fille dont les accents lui procuraient celte passagère mais vive félicité. Comme ces émotions n'avaient en général pour effet (pie d'aggraver plus tard sa tristesse , je voulus y couper court en nous éloignant; mais il ne me retint ni ne me suivit. Après une ballade , ces femmes en chantèrent une autre : la jeune enfant vint en rougissant cueillii' noti'(; oflraiide; puis elles se retiièicnt pour recommencer i)lus loin. Nous les sui\imes de place en place jus(|u'au soir.

Quand nous les eûmes quittées, Henri demeura longt(Mups silencieux el jiréoccupé. juscju'a ce (pi'cnlin , (lonnanl essor a sa pensce : > ^Jui ai i acbcra ces femmes, dit-il bruscjuement . à ce métier abje<'l el pénible?.... Qui remettra celte enfant •\ la ))laco

qu'elle est digne , j'en suis sur , d'occuper ?... Non , ajoula-t-il , non , on ne rougit pas ainsi , l'on n'a pas ce regard timide, ce front chaste, si l'on n'est honnôte et pure !... »

Tout en parlant ainsi avec un air passionné , Henri me regardait fixement, comme pour pénétrer l'impression secrète que me faisaient ses paroles. Et comme, incertain moi-même sur le sens qu'il fallait y attacher, j'hésitais à répondre : « C'est moi, reprit-il avec véhémence , c'est moi qui voudrais l'y mettre, à cette place dont elle est digne!... Mais c'est elle qui ne voudrait pas de moi , et vous n'osez me le dire ! » En achevant ces mots, sa voix s'altéra, et les larmes vinrent à ses yeux.

« Henri, lui dis-je, Henri, vous vous égarez. Pouvais-]e vous comprendre? Je crois que ces femmes sont honnêtes ; mais quelle apparence que l'opinion vous pardonnât le scandale d'une semblahle union !... »

Ces mots le jetèrent dans un transport de fureur et de désespoir : « L'opinion ! interrompit-il tout pâlissant de dédain; des sacrifices à l'opinion, moi! Et à quel titre? que lui dois-je?... L'opinion ? je la hais, je la méprise, je la hrare... je ne veux ni souffrir ni mourir pour elle , entendez-vous , Louis ! . . . L'opinion ! le scandale ! Ah ! plût au ciel que ce fussent là les seules barrières !... 3Iais non, dites vrai , dites qu'une fille que j'aurais ramassée dans la rue est encore un trop précieux parti pour que j'ose y aspirer... dites que je suis condamné à vivre et à mourir seul et misérable. . . dites que vous-

mùnic, vous, mon ami, \oiis ne pouvez vous défendre de souscrire ii cet arrêt... » Il ne put continuer, les sanglots étoulïèreut sa voix.

Ainsi se termina cet entretien; il ne fut plus question de ces femmes , et Henri retomba bientôt dans un sombre abattement. Mais depuis ce jour nos relations furent moins fréquentes et nos conversalions moins intimes. H avait trouvé mes discours et plus encore mon silence cruels; et, comme s'il eût à décompter sur l'aveuglement de mon amitié, la sienne se refroidit insensiblement. Quehjues mois après, il fit, sans m'en instruire, une démarcbe auprès d'une jeune personne qui était sans avantage de figure ni de fortune. Hefusé, il mit ordre à ses affaires , sans mystère , mais sans faire connaitrc ses projets, et bientôt on apprit qu'il avait quitté la ville. Heaucouj) de bruits circulèrent au sujet de ce dépnrt clandestin; et j'ignorais moi-même quelle avait pu être la destinée de mon ami , lorscju'après sept années de silence de sa part, j'ai reçu ces jours passés la lettre qu'on va lire , et écrit à cette occasion les pages qui précèdent.

f Voussouvi(Mit-il, Louis, d'un pauvre bossu que vous avez aimé, supporté, consolé? Il est aujour-

(lliui marié, père, et content comme comme ne

le fut jamais homme sans bosse. C'est lui qui vous écrit.

» Le malheur ai^ril , a\eugle. ^^^uand je partis . je me délestais moi-même, et je ne vous aimais plus. Aujourd'hui je songe avec larmes que j'ai pu mécomiaitre \otre longue et patiente amitié, et ukmi

cœur ne se pardonne pas d'avoir été ingrat envers le vôtre.

» J'ai une compagne , Louis ! Ce bonheur que j'ai tant rêvé, je le goûte dans toute sa plénitude; Dieu m'a tiré du bord de l'abîme vers lequel m'entraînait le désespoir, pour m'élever à cette condition d'homme et de père, dont la félicité répond à tout ce que se figurait mon imagination elle-même. Autour de nous grandissent trois enfants dont la vue seule me transporte de plaisir, et me fait aimer avec adoration celle qui me les a donnés. Dites , Louis , à vos demoiselles qu'elles épousent des bossus. Je crois, en vérité, qu'un bossu pourrait bien être le plus dévoué, sinon le plus séduisant des maris. Sa femme est pour lui bien plus qu'une femme, c'est une Providence qui l'a sauvé; il ne se croit point son égal , mais sa reconnaissante créature; surtout, il ne peut oublier jamais qu'en lui accordant cette affection à laquelle il ne pouvait prétendre, elle l'a remis en possession desjoies du ciel dont il était déshérité , et son cœur tout entier ne peut suffire à la chérir dignement.

» Quand je partis, je n'allai pas vous dire mes projets. C'est que je n'en avais pas, cher ami. Ma seule envie était de fuir les lieux où j'avais tant souffert, et de m'en éloigner le plus possible. Aussi, lorsqu' après quelque séjour à Paris, on m'y proposa de passer en Amérique pour y terminer une affaire dans laquelle étaient engagés de grands intérêts, je m'empressai d'accepter, et quelques jours après je voguais sur l'Océan.

» Le navire était encombré de passagers. Parmi

eux, je remarquai un jeune homme d\'n\iron vingt-cinq ans, dont l'air grave et triste à la lois attira d<'s les premiers jours ma sympathie. J'allai à lui, nous causâmes. Il paraissait travaillé de quelque mal qu'il supportait avec un tranquille courage. Ce mal s'airgrava h(\Tuc()up durant la traversée, qui fut longue et pénihle , et nous étions déjà en vue de la terre, qu'il était devenu peu prohahle qu'on put l'y débarquer vivant. Sa jeune épouse ne le quittait pas un instant. Je me souviens (pie, témoin des tendres soins (ju'elle lui prodiguait, je regardais ce moribond d'un o'il jaloux, et j'aurais acheté de tout ce qui me restait de biens ou d'espoir le plaisir de mourir dans les bras de cette angéli(|ue créature.

)' Ce monsieur était un jeuncî ecclésiastique plein de foi et de désintéressement, qui se rendait dans un des districts éloignés de l'ouest , pour y desservir une église naissante. Son frère, établi depuis ([uelques années dans la contrée, l'y avait ai)pelé. Ce fut lui-même (jui me conta ces choses : iMais, ajoutal-il un jour ([ue sa feiunie ne pouvait nous entendre, je doute que je puisse anÏM r justjue là-bas! Ce que je demande à Dieu, i)uis(|u'il me letireà lui, c'est de me laisser le temps de renu»ttre ma femme aux soins de mon fière... * Ces derniers nu)ls lui causèrent un attendrissement contre lequel il s'efforça de lutter, en priant Dieu avec une simplicité <Ie termes et une <'andeur de toi «pii m'empêchaient de trouNcr étrange (ju'il pass,•^t ainsi. (Ie\ ant moi. de la c(»nv(îrsalion à la juiere.

» Il vécut assez pour prendre terre. Leur isolement m'avait rendu nécessaire, et je trouvais l'oubli

434 NOUVELLKS GENEVOISES.

onîior (le mes proincs chagrins daiis l'idéo de n'ôlrc j)ns inutile à ces deux allligés. Alin de ni'aecommodcr à leur situation, qui demandait la plus stricte économie, j'allai choisir, parmi les hôtels de New- York, le plus modeste, et je vins m'y établir avec eux. Le repos , et surtout les soins d'un liabile docteur, suspendirent quelques jours les progrès de la maladie , mais sans rendre à cet infortuné l'espoir de guérir et de vivre. Comme nous nous succédions , sa femme et moi, à son chevet, je saisis ces occasions que j'avais de le voir seul, pour calmer les angoisses que lui causait le prochain délaissement de sa jeune compagne. Je lui promis que je la conduirais moi-môme auprès de son frère, dès que j'aurais terminé l'affaire qui m'amenait à New-York, et que, si elle ne se déterminait pas à rester auprès de lui, je la ramènerais en Europe pour l'y remettre aux mains de sa propre famille. Ces promesses lui rendirent le calme. 11 ne s'occupa plus de son épouse que pour la préparer à une séparation prochaine ; et, soutenu jusqu'au dernier moment par les espérances de la foi , il s'éteignit paisiblement au bout de peu de semaines.

» Je restai ainsi le prolecteur de sa veuve. Notre situation était équivoque aux yeux du monde , mais elle était pour nous deux claire et nettement définie ; car Jenny ( c'est le nom de cette jeune dame) avait appris de son mari lui-même et mes promesses et l'acquiescement qu'il y donnait. Je la voyais tous les jours, et vous connaissez assez, Louis, quelle était la situation de mon âme à cette époque , pour deviner, sans que je vous les exprime, les sentiments

qui (luronl y naiiro l)i(MUôt ; mais alors, comme au])aiavaiit , j eu reiouiais 1 oxiuessioii, ot , mo bornant à rem[>lir les cngagonienls que j'avais contractés, jo regardais comme un bonheur d'aNoir an moins à protéger et h servir celle que j'idolâtrais dans le secret de mon c(fMir.

» Nous vécûmes ainsi pendant une année, différant de mois en mois notre départ jusqu'à ce que mes affaires fussent terminées ; puis nous nous ouiiageAmes dans un voyage de j)lus de neuf cents milles , juscjue dans les contrées i)eiducs de l'ouest. Jcnny , sensible à mes soins , m'en témoignait souvent sa vive reconnaissance ; puis nous causions de son avenir, de sa fannlle, des ])ays que nous parcourions , et le lien dune intimité qui, pour elle, était douce et sans combats, s'établissait entre nous. Elle unissait h une .^nic simple un esprit cultivé; aussi trouvais-je dans sa conversation un attrait assez vif pour me faire oublier , tant que jetais auprès d'elle, cette aflrcuse pensée que je ne lui serais jamais rien. Elle devinait cependant en moi (iiichinc se<'rèle peine, et, au soin qu'elle prenait de ne jamais s'arrêter sur certains sujets . je jniieai (pie je commençais à lui étie connu.

» L'endroit où s'était établi le beau-frére de Jeun y est ini de ces petits bourgs (|ui sélévent de toutes parts sur les contins du désert, pour être bientôt eux-mêmes laissés en arrière par les hardis cohms tpii s'avancent sans cesse dans ces solitudes. ïji arrivant, nous nous tionsânic^^ entourés par les habitants de ce pittoiesipie hameau . qui nous indiqneienl la (leineme (pje nous cliercliion*; ; mais iK

nous apprirent en munie temps que nous n'y tiouverions plus le maître. La m(^mc maladie à laquelle avait succombé son frère l'avait emporté deux mois auparavant. 11 avait légué ses biens à l'époux de Jeniiy, mais la mort de celui-ci les faisait passer à un autre frère resté en Europe , et cette jeune dame se trouvait ainsi dénuée de toute ressource.

» A ces nouvelles, le découragement s'empara de Jenny; elle se vit comme abandonnée du ciel et des hommes , au milieu de cette lointaine contrée , et , cédant à un transport de désespoir , elle se jeta dans mes bras et m'inonda de ses larmes. A ce mouvement d'une jeune femme qui semblait implorer ma protection , et se livrer à moi comme au seul ami qui lui restât sur la terre , j'éprouvai la plus forte impression que j'eusse jamais ressentie.... Le bonheur , le trouble m'ôtèrent la voix ; je respirais à peine ; un rayon d'espoir qui venait de se faire jour dans mon cœur y jetait, au milieu du tumulte des sentiments, le délire de la plus puissante joie. Ce moment, Louis, changea mon être : une infranchissable barrière était tombée; j'étais comme délié de ces chaînes de crainte et de honte qui, depuis tant d'années , pesaient lourdement sur mon cœur. Aussitôt que nous fûmes plus calmes l'un et l'autre , j'osai faire à Jenny le libre aveu de mes sentiments, et lui proposer d'unir nos destinées dès que nous serions rendus à une situation plus fixe et moins précaire. Elle m'écouta avec émotion, mais sans surprise , et , convaincue que c'était bien plus une affection sincère qu'un sentiment de pitié pour son dénûment qui me suggérait ma démarche, elle me

(lit avec simplicité : ( Je serai votre femme, monsieur Henri. Puissiez-vous rencontrer en moi une compagne digne de vous ! C'est le vœu de mon cœur que je vous livre avec joie. »

a C'est de ce moment, mon cher ami, que datent pour moi les jours d'un bonheur constant et sans nuage. Je bénis la Providence qui, par une mystérieuse voie et d'étranges circonstances, m'a conduit comme par la main au devant du seul bien dont je fusse avide, et (|ui me Ta fait rencontrer alors même que je m'en croyais plus éloigné que jamais. Telles ont été ses dispensations à mon égard, qu'aujourd'hui l'affection , la reconnaissance et la joie se partagent mon cœur, et que ma condition présente tire des angoisses et des misères par Icscpielles j'ai passé un charme inexprimable.

» Jenny avait perdu son père et sa mère ; iJ ne lui restait en Europe qu'un oncle chargé de famille. Ainsi la nécessité plus encore que l'affection aurait pu l'y rappeler ; moi-même je n'y serais rctouriK; qu'avec réi)ugnance. Mais, de plus, j'étais séduit i)ar l'idée de demeurer au milieu de la société nouvelle au sein de laquelle venaient de s'ouvrir pour moi d'hcnicuv jours. I.a contrée où nous étions était magniii(iuc, à [xùnc changée par les i)remicrs travaux de l'homme, toute sauvage et silencieuse, et néanmoins animée sur (juclques points par le mouvement d(î la ci\ ilisalioii naissant»». J'étais désireux d'entrer dans ce niouNcnu lit, de revivre de celte wc simple et primitive , où les affections de famille . «pie n'iAchent vos mœurs et vos nuuidains plaisirs , se resserrent , se concentrent et se j^oùtent dans leur

438 NOUVELLES GEiNEVOlSKS.

savoureuse plénitude. Je communiquai mes désirs ù Jeniiy, qui les partagea aussitôt, et nous ne songeâmes plus qu'à les mettre à exécution. Je me présentai pour acquérir la maison et la propriété du beau-lrère de ma femme , et , l'ayant obtenue pour un prix modique, je déposai une somme qui est retournée plus tard aux héritiers.

» Voilà mon histoire , mon clier Louis , et vous pouvez vous figurer le reste. Je fonde une ville , je défriche, je suis l'une de ces actives fourmis qui parcourent , abattent , transportent , et qui changent parleur action imperceptible , mais constante, la face de ce vaste continent. J'élis , je vote, je suis tout chargé de droits politiques qui , vu mon naturel et la direction de mes penchants , sont la seule chose qui me fatigue et me pèse dans cette admirable contrée. Mais c'est un mal passager , et quand j'ai crié, élu, voté pendant toute une journée, je retrouve ma Jenny , mes marmots , et je juge admirables, sublimes, les institutions poUtiques d'un pays où j'ai une femme et trois enfants.

» Il y a dans notre colonie trois autres bossus ; félicitez-moi de ce que je m'y trouve en compagnie, mais ne les plaignez pas , Louis. Leur bosse ne leur est pas plus lourde que ne m'est la mienne aujourd'hui , bien que deux d'entre eux ne soient pas mariés encore. Mais ils trouveront femme quand ils voudront. Ici, les indigents , c'est-à-dire les paresseux seuls , en manquent. Le mariage n'y est pas ledénoùment d'un délicat penchant ou d'une romanesque passion , mais un simple établissement : il ne s'agit que d'unir l'activité d'une compagne à celle

LA TUAN I.USKK. I.it)

(ju on a bui-inùiii<3 , et (Tavoir un eniant tons les ans. l/liomme aisé, industiienv , habile en allaires et de bonne santé , liil-il de la pUis ingrate stature, peut choisir entre les plus jolies lilles du pays , et l'emporter sur tel Adonis (jui ne sait ni traiter un marché, ni ex[)l()iter un terrain , ni piévoir un j^ain à l'aire. Si j'étais né dans ce coin du monde, avec ce que j'ai eu d'aptitude aux alïaires , je serais devenu le i)rcmier parti de l'endroit , et j'auiais évité bien des soullrances. Toutefois je n'ai garde de me plaindre de ma destinée. Si j'ai souffert davantage, je jouis outre mesure. Je seriùs un de ces hommes heureux dont le bonheur nie cause plus de plaisir que d'envie , et mille sentiments vils dans l('S(iu('ls se trouve le charme de mou existence me seraient inconnus.

» Envoyez-nous donc vos bossus , nous leur trouverons lemmcs. Mais, à ce propos , (pielle pitoyable mégère, dites-moi , (|ue celle oi)inion dont vous voulûtes un jour me faire peur ! Dans ce paysci , un bossu fait son chemin , ne rencontie nulle entrave, s'il est ac'lif, industrieux, probe, même médiocrernent ; il <levient eponv , père, juge, président , (jue sais-je ! Kl dans ce mémo pays tout lier, tout fanali(|ue de d/'inocratie , de liberté, «l'égalité, un homme, s'il est beau, brave, probe, mais noir; s'il est bon. cénéreux , aimable, mais mulâtre; s'il est actif, industrieux, habile cl enlieprenant , mais (piarteron ; cet homme est tenu pour miiKpiéd'uin* tache indélébile, il est repoussé, méprisé, exilu ;\ toujours de loul eehangedalfeetion , de loul lien desiuiélé ehie famille a\ee le> blancs, il n épouse point leuis lilles, d ne s'assied point i

440 NOUVELLES GEiNEVOlSES.

leurs places, il est parqué dans les villes, païquc dans les théâtres , parqué dans les églises.... Voilà ce que l'opinion , l'opinion libre , républicaine par excellence, toute fière, toute hautaine de ses théories de démocratie et d'égalité, trouve ici juste, ordinaire, naturel ! Quelle folie barbare, inconséquente, gratuitement inhumaine!... Encore ces procédés moqueurs et cruels qui, dans vos sociétés polies , s'acharnent contre les malheureux de ma sorte, s'attaquent-ils à des difformités réelles et repoussantes ! Encore ceux qui en font usage ne se piquentils nullement d'être généreux, humains par excellence, et , en tourmentant , en déchirant leurs victimes , ils ne s'enorgueillissent point de leur douceur, ils ne se targuent pas de leur charité !

» Mais éloignons de notre pensée cet attristant sujet; de plus attrayants ne me manqueraient pas , s'il ne fallait clore enfin cette longue lettre. Combien, mon cher Louis, le commerce d'un ami tel que vous me serait précieux , dans cette terre surtout , si féconde en spectacles intéressants , où la race humaine, venue d'hier, se fonde une destinée nouvelle ; où la société se crée sous vos yeux ; où tant de questions , controversées depuis des siècles parmi vos penseurs, arrivent journellement à subir, sur un sol vierge et chez une nation sans précédents, l'épreuve de la pratique et de l'expérimentation ; où au bout de chaque idée naît un fait qui la rend sensible aux yeux , qui la pose devant la pensée, et lui fournit le sujet d'une investigation animée, vivante , pleine d'attraits pour un esprit curieux! Et si, renouant nos habitudes d'autrefois, nous quittions les villes pour errer dans les cam-

LA TRAVERSEE. 4i\

pagnes, que ue piéseiiteraient pas d'aimable, de ravissant, nos courses dans ces environs, où la nature règne en souveraine depuis la création ; dans ces solitudes sombres, verdoyantes, silencieuses, remplies de grandeur et de mystère , où les yeux se promènent de merveilles en merveilles , où la pensée s'agrandit et s'épure , où l'bomme faible et périssable, se trouvant lace à lace avec les œuvres de l'éternelle puissance, éprouve conmieun frisson de religieuse terreur, et se réfugie, s'abrite avec amour et tremblement sous l'aile de l'éternelle bonté! Ali! mon ami, si ces émotions me pénètrent (juand j'erre solitairement dans ce désert , que serait-ce si nous les partagions ensemble ! Pour ces gens qui m'entourent, ils ne ressentent rien de semblable; ils sont aventureux sans sensibilité, religieux sans poésie; de purs Yankees, allant, venant, spéculant, ne voyant dans les plus sublimes objets qu'une matière à exploiter , et dans les charmes si vrais de la contemplation (pie le procédé le plus sûr pour s'ennuyer mortellement. Aussi ne désiré-je, des années d'autrefois, que le boidieur que j'avais de vous voir chaque jour. J'ai dès longtemps oublié la cavalerie , ce que j'ai \ u du barreau m'a dégoûté du barreau , il ne me reste (pi'uiie \aine image de cette eiifaul piuir cpiij'éprou- \ ai jadis un si impétueux sentiment ; mais . tant (pie je vivrai, je regretterai (jue la destinée m'ait séparé de vous , et si je fais un jour un non âge en Kurope. c'est vous, vous seul . mou bien clier ami . (pii m'y aurez nitiré. »

ri> i>F \.K iKwrRSEï:.

LE

f.KANI) SAliNT-BEUiNAUD.

Nous étions à Tliospico du grand Saint-Ucinard , les pieds contre lo l"eu , en compagnie du prieur (lelui-ci , après maints récits provoc^ués par nos (|iiçsli()iis, se prit .'i dire: ' Du reste, messieurs, MoUe mont Saint-liernard est j)lutôt célèbie (ju'il

n'est bien connu — Kt je vais vous dire i)Our-

(|uoi , mon père, interrompit un gros monsieur qui. assis fi la droite du loyer, n'avait point encore pris paît à la conversation -. il est mal connu })arce (|u'il a été souvent décrit. Il en est de votre mont célebic «ommcule tant d'auteurs du jour, célèbres aussi, el (|U(î nous , i)ublic . nous connaissons par les feuillet(tns, ])ar les bioiirapliics . par les estampes. Les Iciiillclons plaisantent, les l)i(Vii,rapliies mentcul, les |i(tiliaits llattent : le tout est taux connue une épilaplie ! ■'

(le nuHisicur se tut; mais moi i|iii suis public aussi, moi (|ui ai mes idées i*t mes con\ niions de public, je me sentis froissé p;ir la b'ste biusquerio «le son propos . Permette/, lui dis je. les »pilaplies... — Il ne me laissa pas aclie\cr . — I.cn épilaplics! NtHidiic/. NOUS p.ir bnsard pieiidrc lu

114 NOUVELLES OÉNEVOISES.

défense des épitaphes? alors je vous enverrais promener... (je tressaillis, et mon regard , j'en suis sur, étincela) pendant une heure seulement au cimetière du Père-Lachaise. Vous ne nierez pas, monsieur, qu'il n'y ait bien quelques diables sous cette terre. Eh bien! les épitaphes n'y signalent que des anges. — Possible, lui dis-je. Au surplus, l'on conçoit ([ue les survivants, dans l'excès de leur douleur.... — 11 m'interrompit encore: — Vous êtes jeune, monsieur, vous êtes fort jeune. Il vous reste à apprendre que ce n'est jamais la douleur, mais bien le faste, la vanité ou la joie qui dictent et qui payent ces mensonges. — Je me récriai : — La vanité, encore; mais la joie, monsieur, la joie au cimetière, sur une tombe î — La joie , monsieur , l'allégresse , si vous aimez mieux, cette allégresse sourde , puissante, où jette la venue d'un copieux héritage

Par un sentiment d'ailleurs naturel , mais qui n'a rien de commun avec la douleur , on veut reconnaître de quelque façon le bien qui nous est fait , et l'épitaphe se présente. C'est la plus commode d'entre toutes les façons, la moins coûteuse, et, à ces causes, la plus anciennement pratiquée. Grave, grave, mon sculpteur; grave à fond, grave toujours; mets-en, des vertus, mets -en encore, acquitte le tribut de... de quoi? messieurs, s'il vous plait, si ce n'est de notre gratitude profonde envers le défunt, de notre parfaite et entière satisfaction , de notre allégresse , d'autant plus vive, d'autant plus chaude au dedans, ([u'il lui est pour l'heure interdit de s'épandre...

— 11 y a des monstres, repris-je indigne, qui sont faits ainsi, mais... — Retirez ce mot, jeune

LE On\M) SAlM-iii:U>AUl). 44.»

lioninie, et léservez-lc pour de plus odieuses choses. Ce qui est misère, misère inhérente à l'iiumanité, ne saurait sans injustice ùtre dit monstrueux. Je vous parle là des laits communs , je vous parle d'égoismc plutôt laid que pervers, d'hypocrisie décente et honnélc parmi les hypocrisies; je \ous parle de ce qu'ont pu l'aire des monstres tels que vous et moi, par exemple. Tout ce que je veux dire , c'est que ces mêmes monstres, s'ils sont réellement aflligés, n'ont que l'aire de mausolées ni d'épitaphes. La douleur se nourrit d'elle-même; elle est timide, craintive; elle a ses pudeurs; jusqu'à ces habits de deuil que lui impose l'usage, en attirant les regards, lui sont importuns. La douleur pleure l'être tout entier avec ses délauts quelle excuse, a\ec ses vertus quelle chérit et auxquelles elle rend le culte secret des amers soupirs et des larmes ignorées. La douleur, monsieur , n raie , prolunde ! loin de s'étaler , elle se laisse à i)eine surprendre ; et si, lils ingrat, je voulais Taire croire à la mienne , avant tout je me garderais d'aller poser un marbre sur la tombe de ma mère!... o

Ce monsieur ([ui parlait ainsi me déplut. Le pi icur me déplut au.s^i , (jui Iruiuignait .se ranger a une opinion dont re.vpression me paraissait tristement sévère, et le sens faux et paradoxal. l*our ne pas contredire, et faire di\ersion : < \ a pour les épitaphes, monsieui'; mais nous [Kuiions toulalheure de descriptions, de biographies, de portraits d'auteurs!...

— Je crois à tout cela comme aux épila[>heï. , et «•(' n'est pas i't dire (juc je l^^ rmir point (hi tout

4iri >()i;VELLKS GENEVOISES.

lù'Oiitoz (luiic : ces diables du Pùrc-Lachaise, il se j)eut au loiid que ce lusseiil de l)oiis diables : à coup sûr, ils n'étaient pas sans qualités, et l'épitaphe nient peut-être autant par celles de lenrs vertus <|u'elle omet que par celles qu'elle leur décerne.. . De même, ces portraits de nos célèbres, ils ne sont j)as sans ressemblance; mais c'est pareillement du beau qui est faux sur du vrai qui est incomplet. Ce n'est pas la figure de l'iiommc qu'on nous donne , c'est le visage de l'immortel; ce n'est pas, comme jadis, cette mesquine tête de Fénélon enfouie daus xme perruque , c'est un magnifique masque grimé , coiffé, ébouriffé pour le public et pour la postérité. . . . Autrefois on laissait au public le soin de retrouver sur la mesquine figure l'àme qu'avaient révélée les écrits; aujourd'bui, c'est à ce même public de retrouver dans les écrits l'inspiration, l'originalité, Vinlime, Vhwnanitaire , inscrits au visage. Kpitaplie ! monsieur. Sur tous ces masques lithographies, burinés ou peints, je lis en gros caractères : Voici le plus grand des poètes ! Voilà le plus sublime des lyriques ! Celui-ci fut hâve de méditation, celuilà creux de profondeur, cet autre bouffi de génie ! Epitaphe! monsieur; tout est épitaphe !.... Mais pour en revenir au grand Saint-Bernard. . . »

En ce moment quelque tumulte se fit entendre dans le bas de l'hospice, du côté du seuil, et les aboiements des chiens couvrirent la voix de notre gros monsieur. « Ce sont des arrivants, » dit le prieur. Et il nous quitta pour aller les recevoir. -Nous demeurâmes seuls, le gros monsieur et moi, occupes chacun de notre côté à former des conjec-

i.iî oi<A?in SAl^T-nEll\A^I). 4 47

Unes bur co (]ui bc passait , et saii^ [>U\s soii^ci aux épitaphcs. Au bout do quelques instants, un monsieur entra dans la salle.

Ce monsieur était un touriste , ;\iié de trente aiiî. cn\iron, fort bien mis, très-communieatil". - J(^ vous salue, mcssieuis. Il prit un siège ; nous nous rangeâmes pour lui l'aire plaee. — Pardon, mais le (eu lait plaisir quand on sort de Tavalanelie.

— Une avalaneîie ! dit le gros monsieur.

— Dans cette saison? ajoulai-je.

— Et puis belle, je vous en réponds : d'un quai l de lieue au moins.

Je ne compris i ien à l'avalanche de ce monsieur. Kn elïet, nous étions à la lin de juillet, dans une saison par conséquent où , les sommités voisines étant entièrement dépouillées de neige, cette neige qui n'y est pas ne saurait se précipiter en avalanche. iN'osant loulet'ois contredire, je me bornai i\ prier ce monsieur de nous conter son a\ enture.

— Volontiers, dit- il. Nous avons quitté la c;uitinc i\ six heures. (La cantine, c'est, du cùlé <lu Valais, la dernière maison habitée (|ue l'on rencontre avant d'arriver à Ihospice. J"a\ais à (jnin/e pas devant moi une société ; ce sont eux qui arri\ eut. Deux messieurs, une jeune lille, jolie . ma Un ! mais poitrinaire. Ils l'ennuènenl passer l'hiver en Italie. L'un des deux honnnes e>t son [>ere ; l'autre . son liancé , un grand Jacques tramiuille . empressé comme une statue. (Vs Suisses sont comim* cela. Arrivés sur 1 avalanche....

h'i , j'essayai d'inlerromprt' . — Vermellr/. nioii

448 NOUVELLES G£>EV0ISE8.

sieur, c'est ordinairement l'avalanche qui arrive sur vous...

— Attendez. Arrivés sur l'avalanche , je vois que la mule de cette demoiselle y enfonce jusqu'au ventre , et qu'ils ne s'en tireront pas , à cause du guide qui n'entend rien à manœuvrer une bête. Alors je m'approche , j'écarte le manant , je prends la bride, et je vous fais marcher la mule, il fallait voir!... Mais voici que la demoiselle s'effraye, le père se fâche, le fiancé crie, si bien que la rosse devient quinteuse, et le guide s'en mêle, qui veut m'empêcher de la rouer de coups. Parbleu ! lui disje y reprenez-la , votre mule , et je lui lance la bride. Mon imbécile la manque, je lui lance une taloche ; la bête s'abat, et la demoiselle roule au fond de l'avalanche....

— Mais permettez, interrompis-je encore, c'est ordinairement l'avalanche qui roule sur la demoiselle....

— Attendez donc. Voilà mes deux poltrons qui se mettent à vociférer , le guide qui jure , la demoiselle qui crie au secours. Je les envoie à tous les diables , et, n'apercevant ni père, ni chiens-, je me lance dans l'avalanche, j'arrive droit sur leur demoiselle, et , aidé du guide , je la ramène saine et sauve sur la chaussée. Voilà l'histoire, dit notre touriste en terminant. — Puis s'étant pris à tousser : — Ça enrhume , l'avalanche. Bonne nuit, messieurs. Je vais me coucher et boire chaud. Là-dessus il se retira, sans nous avoir donné le temps de rectifier Pidée singulièrement erronée qu'il se faisait d'une avalanche.

LE (iJlVM) SA1>T-BEH?<AU1}. 449

On sait en ctïct quiuie a\alaiiche c'est une pelote (le neige qui, venant ci se détacher des hauteurs , se grossit des neiges sur lesquelles elle roule, devient en peu d'instants une niasse formidable, et, dans sa cJiute précipitée, brise, renverse, écrase tout sur son passage. Des circonstances accidentelles peuvent déterminer une avalanche dans tout endroit où la neig(; repose sur des pentes rapides; mais c'est en général dans les mûmes couloirs et aux mêmes endroits qu'elles ont lieu chaque année, en >erlu de circonstances favorables et constantes qui leur font prendre celte roule. En plein été, lorsqu'on voyage dans les .Alpes, on reconnaît fort bien ces couloirs : ce sont de vastes pentes entièrement dégarnies d'arbres , de rocs, et au bas desquelles sont accumulés des débris séculaires (jue la végétation envahit et recouvre h mesure qu'en s'amoncelant ils se servent de remparts à eux-mêmes. Dans les hautes vallées. où les chaleurs sont de courte durée , les neiges qui se sont accumulées durant l'hiNcr au bas de ces couloirs, n'ayant pas le temps de fondre, y demeurent en ix'rnianence , et il airi\e aux gens du i)ays d appeler avalanches ces restes de l'avalanche véritable. I)(! là la méprise de notre touriste, qui, visitant ces valh'es pour la première fois . et la tète farcie de notions (rilinéraires , s était persuade a\ec empressement (luil avait eu glorieusement affaire à ce redoutable lléaudes hautes Alpes.

J'aniais essayé de le désabuser s'il nous en eût laissé le tem[)s. bien ((ue ce soit une t.\che malaisée <'l ingrate (pie d»! desabuser un honune . lors([u'il ei(»it lermenieiil a une chose qui Halle son amour

450 NOUVELLES GB.MiN OISES.

])ioi)ro Quand mon cousin Kinosl se battit en duel, nous, Iioiuiètos témoins et bons parents, nous avions chargé à poudie : Tadversaire ajusta, Krnest tira en l'air; ou s'en alla déjeuner, et l'honneur lut satisfait. Mais (|uand il raconte l'histoiie, mon cousin Krnest, il prétend que la balle cllleura son oreille, il imite le sil'ilement du projectile; ma tante Sara frémit , toute la compagnie frémit, et nous... nous , honnêtes témoins et bons parents , nous sommes contraints de frémir avec la compagnie et avec ma tante. Frémirions-nous, si ce n'était chose ijigiate et malaisée que de désabuser notre cousin ?

Le touriste venait de nous quitter lorsque deux messieurs , qui me parurent être le père et le fiancé, entrèrent dans la salle. Ces messieurs se mirent à table, et parurent s'apprêter à bien souper. Leur appétit me choqua, et leur sécurité me déplut. Ce monsieur âgé me paraissait par trop tranquille pour un père dont la lille, déjà poitrinaire, venait de passer une demi-heure dans la neige ; et quant au liancé, à chaque bouchée qu'il s'administrait, je jn'en indignais , comme d'un outrage fait à la beauté malheureuse et souffrante. Je me souviens même qu'à l'exemple du touriste, je tirai de ce spectacle des inductions tout à fait défavorables à la sentimentalité suisse.

Pendant que j'étais tout occupé de mes inductions, un domestique entra dans la salle, apportant du thé sur un plateau, et tout aussitôt parut la demoiselle elle-même. C'était bien elle, car son père s'étant levé l'embrassa au front, en témoignant une grande joie de la voir si promptement rétablie, tan

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