‹ Nouvelles Genevoises (volume 3)Chapitre 7 sur 14 · HERITAGE. l'SI · texte numérisé non relu

HERITAGE. l'SI

h'juail. Pour eux, le zèle seul , 1 abnégation douxmèmes, le tlé\oùineiil simple mais grand du maii- (cuvrc qui estime lui-même à bas prix ses indispensables services , étaient les seuls mobiles de leur activité désintéressée. Ils ne pouvaient ni causer, ni participer à la gaitéqui régnait dans nos rangs; ils n'avaient pas pour récréation la vue de l'incendie, ni pour récompense les regards de la foule. Aujourd'hui , pensais-je , dans l'ombre de la nuit , ces braves font le plus pénible do l'onivre ; demain, à la clarté du jour, ils rentreront ignorés dans les rangs obscurs de leurs camarades... Et un saint respect, une admiration enthousiaste, une vénération pleine et reconnaissante saisissant monca'ur avec force, je me serais mis à leurs genoux : j'étais lionoré de leur servir d'aide, plus que je ne le lus jamais du sourire des grands, de Taccueil llalteur des puissants. En ce moment, les voitures que j'avais rcMiconlrées le même soir allant au Casino se présentaient il mon imaguiation i)our essuyer mes plus liers dédains, et pour me faire jouir moi-même a\ ce transport de ce que mon égoisme ne m'a\ait pas, connue à l'ux, fait piéféivr la fade société ih's oisifs à l'émouN anle confraternité des blancliisseuses et des man(euvres.

Vous le voyez, lecteur, j'aNais bien changé dt; r(Me. Je n'étais plus l'homme blasé, ennuyé, que vous connaissez ; je n'étais plus le monsieur venant assister à 1 incendie c(Mnme a un cuiieux s[)ectacle ; je n'étais plu> loisit inculte par les lra\adleurs; mais, bien au contrauc . par une lianshtrmatiou assez plaisante pour \(ni> qui \r\\('/. de lire n>on

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liistoilo , jetais devenu le plus acharné coiilie les passants que je voyais de ma place errer sans se mettre à l'œuvre. — Eh! l'amateur! leur criais-jc, ici ! il y a place , entrez en ligne, messieurs. Indignes gens! Voyez donc ces hommes dans l'eau depuis six heures de temps, et puis restez là les bras croisés ! Allons , factionnaire ! de la crosse contre ces fainéants ! Bonne dame, n'est-ce pas une honte ? Et vous, mademoiselle, je vous en conjure, retirezvous : le froid vous saisit, vous êtes trop jeune pour cette besogne.

La jeune enfant à qui je m'adressais ainsi se trouvait placée en face de moi. Je ne l'avais pas d'abord remarquée au milieu du désordre et de l'obscurité ; mais , depuis que la lueur croissante de l'incendie avait permis de distinguer les visages, ses traits , sa jeunesse et la blancheur délicate de ses mains avaient peu à peu attiré mon attention, aussi bien que la douce commisération que je voyais briller dans son regard, toutes les fois qu'elle le tournait du côté des flammes. Insensiblement toutes les impressions que je viens de décrire s'étaient confondues avec le sentiment que j'éprouvais avoir cette fille belle et d'un si jeune âge , venant ajouter à l'œuvre robuste de la foule l'effort de ses débiles bras. Une tendre pitié m'émouvait pour elle, et, bien que ce fût ce sentiment qui me portait à lui conseiller de se retirer , je sentais déjà que son absence m'aurait enlevé à une douce ivresse, et qu'elle eût désenchanté pour moi toute cette scène, où j'avais rencontré inopinément de si vives émotions.

liii:hit\(}e. 28 :j

VA\e lie ivpondit à mes paroles (juc (piolciucs mots, d'après lesquels je compris qu'elle atteiidail sa mère pour se retirer, et qu'un embarras bien naturel la forçait à rester plutôt que de se retirer seule , ou à la merci de quelqu'un des hommes qui étaient autour d'elle. Cependant elle paraissait de plus en plus transie , et déjà ses voisins s'apercevaient que ses mains affaiblies ne pouvaient plus suffire à l'activité de la chaîne. L'un d'eux , le même homme (jui m'avait interpellé en m'appelant les gants blancs, lui dit : — Pauvre petite, laissez-nous faire ; allez vous réchauffer chez vous. Voulez-vous que je vous y conduise? Qui prend ma place ? — Prenez la mienne ! m'écriai-je , je l'emmènerai. — Avec plaisir, monsieur les gants blancs. Bon voyage! et à nous les affaires. Attention, les troupiers! IJi temps, deux mouvements! Depuis qu'il en boit, le drôle devrait n'avoir plus soif. Bravo ! mère Babi , i\ vous la croix d'honneur ! Si le diable crè\e, c'est vous qui l'aurez gonllé. Une prise , et en roule !

l*endant que les éclats de rire accompagnaient les gais proj)os de ce biave homme , j'aN ais saisi la main glacée de la jeune enfant, et je m'éloignais de la chaîne n ers les rues obscures où ne pénétrait plus la lueur de l'incendie. J'étais si rempli d'un trouble délicieux, en me voyant devenu le seul protecteur de celte aimable tille, (jue j'oubliais entièrement de m"en(|ucii|- auprcs d'elle du lieu de sa demcuii', ou pourtant je \oulais la conduire. l*our elle, elle marchait précii)itamment ; puis, ralentissant peu à peu le pas, rlir linit pal' s'arréler comme o[»pr»'ssée. Je

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ne sus point distingaer si c'était rdïel do rémotion, ou d'un malaise causé par le l'roid; mais, l'ayant soutenue de l'un de mes bras , je détachai de l'autre mon manteau dont je la couvris , tout ému du plaisir de le voir servir à un si charmant emploi. Quelques instants après , ayant fait un effort : — Monsieur , me dit -elle d'une voix jeune et timide dont le son charma mon oreille, puisque je ne rencontre pas ma mère , permettez que je me retire seule... — Je ne puis, lui disje, vous accorder cette demande, quelque envie que j'aie de ne pas vous déplaire. Vous êtes souffrante, je ne vous quitterai pas que vous ne soyez chez vous, et entourée des soins que vous méritez. Jusque-là, daignez vous confier à moi; votre jeunesse m'inspire autant de respect que d'intérêt.

Elle ne répondit rien , et nous continuâmes à marcher. Je sentais son bras trembler sur le mien , ot le trouble de la pudeur agiter sa démarche. Lorsque nous fûmes arrivés auprès d'une certaine allée, elle retira son bras : « C'est ici , dit-elle ; il me reste, monsieur , à vous remercier. . . — Mais trouverez-vous votre mère, quelqu'un? — Ma mère ne peut tarder à venir; je vous remercie, monsieur. — Alors permettez que je m'en assure ; car, pour le moment, je ne crois pas qu'il y ait personne chez vous , et dans tout le voisinage je n'aperçois pas une seule lumière. Veuillez me précéder. 11 y a plus d honnêteté à ce ([ue je vous remette aux mains de madame votre mère, ({uii ce (ju'clle sache qu'un inconnu vous a reconduite. » Pendant que je par-

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kiis iiiiisi, lu timide enfant, ù la vue d'une personne qui passait, était ciitrée dans l'allée où je la suivis. Je n'osai plus, dans eet endroit obscur, lui oflrir mon bras , ni l'intimider de mon approche ; néanmoins, comme au contour de l'escalier je vins à manquer la marche, elle me lendit sa main par un geste involontaire, et en la saisissant j'éprouvai ce vif eni^ rement qui est comme les prémices du véritable amour, mais que je n'avais pas rencontré encore au milieu des sentiments factices et des convenances du grand monde.

(^)uand nous fûmes parvenus au troisième étage , la jeune fille ouvrit une porte. Je crus m'apercevoir ([u'elle versait quelques larmes. « Avez -vous quelque chagrin? lui dis-je, — Non, monsieur

mais.... je ne sais comment vous engager à vous retirer.... Il me semble que vous ne devez pas entrer ici à cette heure.... — Je n'entrerai pas , lui dis-je, si je vous chagrine si fort; mais j'attendrai ici jusqu'à ce que votre mère soit de retour. Kntrez, allumez une lumière, reposez-vous, et ne m'enviez pas, en souffrant ([ue je reste ici sur le seuil, le boidieur de croire (|ue je veille sur vous jusijuà ce (juiin autre me rele\e. ' Mois elle entra en déposant le manteau auprès de moi, et peu d'instants après une lumière parut ([ui éclaira un modeste réduit, espère de cnisiiu* propr»» et bien arrangée, où qui'Upu's meubles élégant.^ conlraslaient avec les ustensiles de ménage (|ui brillaient sur les tablettes.

Dans ce moment, je ne pou\ais pas \o\i les traits de la jeune fdle ; mais son (Mubrf , ii'pctce sur les

rideaux (jui cachaient au fond de la chambre une alcôve retirée, me laissait deviner une taille charmante et les grâces d'un maintien à la fois noble et tout embelli de jeunesse. Au mouvement de l'ombre, je jugeai qu'elle était occupée à réparer le désordre de ses cheveux, dont je voyais endoyer les boucles flottantes à l'entour d'un cou dont la lueur de l'incendie m'avait déjà révélé l'élégante beauté. Tout imparfait que fût ce spectacle, il me paraissait enchanteur, et de moment en moment mon cœur se livrait avec plus d'abandon à l'entraînante douceur d'un sentiment plein de charme et de vivacité.

Cependant les instants s'écoulaient dans un absolu silence. L'ombre seule m'apprenait quelque chose de celle dont la vue était encore refusée à mes yeux , impatients de la contempler. Je vis qu'elle s'était assise, la tête appuyée sur sa main ; mais un vacillement, que j'attribuai d'abord à la flamme tremblante de la lumière , me causait des illusions qui commençaient à me donner quelque inquiétude. Je regardais avec anxiété la figure qui semblait se pencher pour se relever avec effort , je croyais entendre quelques soupirs étouffés ; à la fln, ne pouvant maîtriser mon trouble, j'entrai précipitamment , et je vis la jeune fille qui , pâle et les yeux éteints, succombait sous le poids delà fatigue, du malaise et du trouble. En un clin d'œil elle fut sur mes bras , et je la transportai sur le lit que cachaient les rideaux de Talcôve. Là, je m'empressai de la couvrir de mon manteau ; puis , cherchant parmi les ustensiles épars dans la cuisine, je trouvai

l'héritaCiE. 287

bientôt (lu vinaigre, avec lequel j'IuimecUii doucement son front et ses tempes.

Je ne tardai pas <à être inquiet de l'état de cette jeune fdle, et embarrassé de ma situation, non point qu'elle ne me parût plus charmante qu'aucune de celles où j'ai pu me trouver dans ma vie, mais parce que réellement elle pouvait compromettre et affliger justement celle qui m'était déjà si chère. A mesure que mes soins lui procuraient quehjue soulni^<'ment, sa jolie main faisait (|iiel(|U('s signes qui trahissaient les touchantes alarmes de sa pudeur. Alors je m'éloignais du lit, appelant de tous mes vœux le retour de la mère, qui seule pouvait apporter un remède efficace aux angoisses de la jeune malade. Plusieurs fois je crus entendre , vers le seuil , quelque biuit qui m'annonc^ait son approche; mais, trompé dans mon attente, je rentrais l)icntùt dans mes perplexités.

Après quehjues inslants de silence . ayant écarté doucement le rideau, je reconnus (jue la jeune lille s'était endormie paisiblement. Par un scrupule dont je compris la cause , elle avait écarté le manteau de dessus elle, et s'était enveloppée de la couverture. Je ne pus résister au désir de contem|)ler ses traits . en sorte qu'ayant ap])roclié la lumière, mes yeu\ purent se repaître du spectacle de sa beauté, que rehaussaient un air de grAce négligée et le doux éclat d'une p.lleur toucliaiih'. Qnehjues cheveux épars \oilaien( a demi son front \irginal . tandis (]ue son cou délicat reposait sur les tresses en de.sordre de sa longue chevelure. Jamais, dans une situation plus enivrante, de plus rm'cs attraits n avaient séduit mi

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vue, ni plongé mon cœur dans le délire déplus vils Iransports. Néanmoins j'eusse plutôt percé mon sein d'un fer qu'osé flétrir par un seul baiser les roses intactes de ce modeste visage. Seulement je m'étais baissé pour pouvoir respirer cette baleine dont la douce atteinte suffisait à embaumer mon (^œur et mon imagination des plus purs parfums de îamour....

— C'est infâme ! Que faites-vous là? Qui étesvous ?

Je me retournai , rouge et tremblant comme un coupable.... —Madame, balbutiai-je , je ne fais

rien de mal Vous l'apprendrez vous-même de

votre enfant , lorsque ce sommeil qui a suivi son malaise l'aura soulagée. . . .

— Quel malaise ? dit-elle en baissant la voix. Qu'avez -vous à faire ici? je ne suis pas sa mère....

— Si vous n'êtes pas sa mère, quel droit avezvous de vous courroucer ainsi , à propos des soins que je donne à une enfant que le basard a remise à ma garde?...

— A votre garde ! Bien gardée , ma foi !!!... Indigne que vous êtes ! . . . . Est-ce qu'on s'introduit ainsi dans une maison bonnête ?. . , Sortez ! . . . .

— Vous me paraissez, madame, emportée par de bien vils soupçons. Et au lieu de me retirer , comme c'était mon intention de le faire dès que je pourrais remettre à des mains sûres ce précieux dépôt, vos propos et votre air tendraient plutôt à me retenir dans ce lieu....

— C'est notre voisine, monsieur, dit alors la jeune fille d'une voix tremblante ; elle ignore vos

l'héritage. 289

bontés.... Veuillez la laisser auprès de moi, et recevoir les rcmercimenlsque je vous dois....

— Je le ferai , puisque vous m'en priez.... Mais puis-jc encore vous être utile en cherchant à retrouver madame votre mère , ou h lui porter de vos nouvelles?....

— On la retrouvera sans vous, reprit brutalement la voisine; passez seulement votre chemin.

Sans répondre à cette lemme , je piis congé de l aimable enfant , en lui exprimant le vœu que je formais de la voir se rétablir promptement et l'intention où j'étais de venir m'informer d'elle auprès de sa mère. Après quoi je sortis , sans songer à mon manteau resté sur le pied du lit.

J'étais indigné contre celte voisine, et vi\ement blessé d'avoir été surpris dans l'unique moment oîi une curiosité bien naturelle m'avait porté à m'ap- [)rocher du lit ; mais il me semblait, au regret avec lequel je m'éloignais de ce réduit , que j'y eusse laissé mon cœur. A mesure que je cheminais, ce passé, encore si voisin , prenait peu à peu la teinte d'un songe lointain (|ue je tâchais de ressaisir; et , ÏXMidaiit (jue je le (lis[)utais «•>insi à l'empire des impiessions nouM'lles , je mégarais dans les rues sans plus songer îi ma demeure, à l'incendie, ni î\ l'heure avancée. Seulement la \iie (rim passant me faisait battre le cœur; dans chacun je m'attendais à Noir. je croyais reconnaître la mèrede ma i>rolegee, et j'entourais déjà de res[)ect et d'amour cet être inconnu cpii a\ait doimé le jour à mi»n aip.ic. Mou amie ! ainsi la nominais-je déjà dans mou C(r'ur , dans ce secret sancUiaire où nulle cnlrave ne L'eue

290 NOUVELLES GEXEVOISKS.

la tendresse du langage , où l'amour seul dicte les mots, et prùte à chacun sa douceur, ses charmes et son prestige.

Après avoir ainsi erré pendant longtemps, je me trouvai dans le voisinage du faubourg. Alors seulement je vins à songer à l'incendie, et les événements de la soirée se retracèrent à mon esprit, mais comme des impressions presque effacées , au milieu desquelles je retrouvai sans cesse l'image de la jeune fille , ses mains blanches sur les seaux , son beau regard réfléchissant l'éclat des flammes. Reprenant un à un mes souvenirs , je l'accompagnais de nouveau, je la couvrais de mon manteau, je saisissais sa main dans l'obscurité, mais surtout je sentais avec émotion sur mes bras l'empreinte de son jeune corps , et je retrouvais avec délices ce moment où , chargé de ce doux faix, je l'avais transportée sur son lit, dans la solitude de sa demeure. Pendant que ces pensées me ravissaient, je passais presque sans curiosité devant les lieux que naguère dévorait la flamme. L'incendie , maîtrisé à la fin par les efforts de la foule, exhalait en tourbillons d'une noire fumée ses dernières fureurs. Des solives charbonnées, des monceaux de ruines et de décombres gisaient entassés sur ce vaste espace , occupé quelques heures auparavant par des maisons populeuses , par des familles paisibles , maintenant errantes et désolées. Autour veillaient quelques hommes du guet, et une pompe promenait sou jet solitaire sur les points où les rafales d'un vent glacé ranimaient des feux mourants et mal élcinls. Quittant ce théâtre de désolation , je me perdis dans le

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silence et l'obscurilé des nies, et quehiues inslaiits après j'étais tlans ma demeure.

CIIAPITIŒ III.

Il était deux heures de la nuit lorsque je rentrai cliez moi, le soir de linceiidie. Kncore tout rempli des impressions de la soirée et de l'image de ma jeune protégée, j'étais en proie à une secrète agitation qui m'ùtait toute envie de dormir. Aussi , après avoir ranimé mon iéu dont les tisons l'umaienl encore, je m'établis à rêver. C'était, cette fois, \olontairement, par goût, sur un sujet qui me touchait au cœur, au lieu que d'ordinaire je révais forcément, ])ar fainéantise et sur un rien.

Mais il est singulier comme les moindres objets (jui nous entourent entrent en part dans la direction (|ue prennent nos pensées. Tout en rêvant, j'avais devant les yeux mes instruments de toilette, (jue j'aN ais laissés épars sur ma cheminée , et dans le nond)re le savon perfectionné qui répandait encore un subtil parfum de rose. Ce parfum , que je n'avais point cherché, portait insensiblement à mes organes comme des émanations aristocraliciucs. (jui faisaient peu à peu rebrousser ma pensée jus(|u"au nuMuenl où je m'étais trou\é à cette même place , m'apprêlant à aller promener ma personne dans les salles du Casino, sous les rei^ards de femmes biillammcnl parces . cl an milieu de ICIéiZ.Mue iU\ monde la>hio nabie.

292 JNOUVELLES GENEVOISES.

Je chassai bien vite ces scènes de luxe cl de grandeur, pour retourner dans l'humble demeure de ma jeune amie ; mais j'avoue que je n'y rentrai déjà plus avec le môme charme qu'auparavant. La simplicité des meubles me paraissait nue , les ustensiles de cuisine blessaient mes regards, et le ton commun de la voisine résonnait à mon oreille de la façon la plus ingrate. J'avais besoin , pour contre-balancer l'effet désastreux que faisaient ces choses sur mes amoureuses rêveries , de tenir mon imagination constamment occupée de la jeune enfant, dont le port, les traits , la voix et même le costume ne m'avaient rien offert que de noble et de gracieux. C'est en me maintenant ainsi toujours sur le même objet que je parvins à m'endormir avec des affections encore intactes. Dérangé bientôt par le retour de Jacques , je profitai d'un intervalle de demi-réveil pour me déshabiller et me mettre au lit.

Il est à croire que j'étais très-fatigué, car je ne fis qu'un somme jusqu'à deux heures après midi. Au moment où j'ouvris les yeux, la lumière du jour me frappa très-désagréablement, en venant contraster avec l'univers nocturne au milieu duquel mon imagination s'était endormie la veille. Je commençai donc par regretter la nuit , et surtout l'incendie , que, selon toute probabilité, je ne pouvais espérer de voir se renouveler le soir suivant ni les autres. J'en éprouvai un grand vide et beaucoup de découragement.

Mais j'avais du moins une démarche intéressante en perspective pour ma journée : je devais retourner chez ma jeune amie. C'était beaucoup, et je m'effor-

l'héritage. 293

çais (le m'en réjouir. Toutefois je crus recoimaitre que dix heures de profond sommeil , et surtout le retour de la lumière du jouf, avaient un peu effacé sa charmante image et dépouillé ses attraits de quelque prestige. Je craignais de la retrouver bien portante, enhardie par l'appui de sa mère, occupée peut-être à quelque soin de ménage. Je considérais qu'une foule de circonstances fortuites, qui ne pouvaient plus se reproduire, avaient contribué à lui donner pour quelques moments à mes yeux un charme accidentel pour lequel je m'étais passionné, comme s'il eût pu être durable. Enfin, rétléchissant à certaines idées romanesques tendant au mariage, qui m'avaient paru peu naturelles peu d heures auparavant, je ne pouvais m'empècher de les trouver parfaitement extravagantes, et cela au grand détriment de ma passion naissante , qui perdait ainsi l'avantage d'un dénoùnient possible.

C'est ainsi que je rede\euais peu à peu l'homme delà veille. Cette llamme passagère qui avait un instant brillé dans mon cœur polissait par degrés, et déj;\ l'ennui, plus ])àle encore, renaissait ;\ côté. Toutefois, et c'est ainsi que tout se fane à l'expérience, je ne pouvais redevenir exactement le même. Chaque émotion , une fois éprouvée, laisse son vide dans le cœur, et n'y i)eut pins renaître. A une seconde aventure i)areille, je n'eusse plus retrouvé la même pureté d'impressions, ce charme \ if de ce qui csl nouveau , inopiné; et le sentiment d'avoir prodigué sans fruit quel([ues-uns de ces précieux trésors m'était trop peu étranger pour «pie je no trouvasse

294 ÎNOUVELLES CEKEVOISES.

pas quelque lie au fond de cette coupe ii laquelle jo venais de m'cnivrcr.

Tel est l'état où je me trouvai au bout d'une ou deux heures d'ennuyeux loisir. Tout m'était redevenu indilTérent : j'avais oublié mon polype; mes liabitudes mêmes , qui d'ordinaire me servaient à combler le vide des journées , avaient perdu leur empire, et je restais immobile auprès de mon feu , sans plaisir à y demeurer, et sans envie de le quitter. Une carte, fixée au coin de ma glace , m'avertissait de passer la soirée chez madame de Luze; je la considérais avec dédain, avec dégoût; je me révoltais contre ses avances intempestives ; et finissant par y voir madame de Luze elle-même, qui me faisait le l)lus flatteur accueil au profit de sa jeune cousine (c'est l'épouse que me destine mon parrain), je me surprenais à lui refuser mon salut, à lui tourner le dos , à ne l'écouter pas , et à jouir, du môme coup, de la figure déconfite de mon parrain. Non ! leur disais-je à tous, non. Hier encore je pouvais trouver quelque amusement à vos prévenances ; aujourd'hui, plus. Une enfant pauvre, simple, obscure, passerait encore avant vous , si je me sentais quelque force pour aimer, le moindre désir de quitter cette place, d'où je bâille à vos avances et m'ennuie de votre accueil. Et, pour mieux le leur prouver, je jetai la carte au feu.

— Jacques !

— Monsieur a-t-il appelé ?

— Allume la lampe, et souviens-toi que je ne veux recevoir personne.

l'hébitage. 2i>ô

— C'est qu il y a monsieur votre pai raiii qui a lait (lire comme ça, qu'il viendra vous prendre pour aller chez madame de Luzc.

— Eh bien ! n'allume pas la lampe , car je vais sortir.

— Alors, faudra-t-il?...

— Rien.

— C'est qu'il viendra.

— Tais-toi.

— Et alors...

— Jacques, tu es le plus insupportable domestique que je connaisse...

— C'est que ce n'est pas gai , co que monsieur dit là.

— Je crois vraiment que tu n'en conviens pas.

— Si, monsieur, mais...

— Ne réplique rien. Va-l'en , laisse-moi, disparais.

Je m'occupai aussitôt de mettre mes bottes pour sortir, afin d'échapper à mon parrain , dont l'iinl)ortunité provocpiait en moi les plus violents mou- MMueiils d'iuinieur. Non, disais-je, tant que cet honune voudra l'aire nu)n boniieur, je n'aurai pas un instant heureux! Quel rude esclavage ! et qu un héritage est dur ;\ gagner! Il me plairait de rester tran([uille che/ moi ; eh bien non . il laut «pie je m'en chassi! nioi-inènu»! Ici , mon tirant de bolle ca.ssa; je ne maïuiuai pas de m'en prendic à mon parrain, que j'envoyai à tous les mille diables d'eidVr...

— Monsieur?

— Uecouds ce tirant. Vite.

— C'est (jue .... monsieur votre parraui e^t là!

'2dG NOUVELLES GENEVOISES.

— Imbécile! J'étais sûr que tu me le pousserais à la traverse. Eh bien, moi, je n'y suis pas. Entends-tu?

Jacques sortit épouvanté, et sans oser prendre de mes mains la botte , dont le tournoiement menaçant accompagnait l'emportement de mes gestes et la fureur de mes yeux. 11 était à peine sorti , que mon parrain entrait radieux, et tout plein de la plus désolante bonne humeur. — En route! en route! Edouard. Eh bien! tu n'es pas prêt? Dépèche-toi, pendant que je me chauffe les pieds.

C'est toujours une chose déplaisante que cette familiarité amicale qui se campe chez vous , occupe votre foyer, s'étale dans votre fauteuil, et croit ne faire qu'user des droits de l'amitié, en violant l'abri du domicile et la liberté du chez soi. Cette manière était éminemment celle de mon parrain , et cela seul contribuait d'ordinaire à refroidir mon accueil; mais cette fois , contrarié au plus haut degré, je rongeai mon frein, fort tenté de lui répondre avec une franche brusquerie. Toutefois, habitué à me contraindre devant son héritage, j'aimai mieux faire effort pour louvoyer. —Je crois, lui dis-je fort gracieusement, je crois, cher parrain, que je vous laisserai aller seul, si vous me permettez...

— Je ne te permets pas ! Ce soir moins que jamais. C'est ce soir que nous bouclons l'affaire. Sois seulement bien mis , gracieux , moyennement aimable, et tout est dit. Mais un peu vite, j'ai promis que nous irions de bonne heure.

Blessé au vif de voir qu'on eût ainsi disposé de moi , et que l'on prétendît m'imposer l'obligation d'être aimable dans un moment où j'avais si peu

l'envie de l'être , je risquai un refus plus posilil : — Je crois , mon parrain , que je ne veux pas vous accompagner.

Mon parrain se retourna pour me regarder en face. Toutes ses idées sur la docilité d'un héritier étaient bouleversées par ce ton de résistance , et , dans celte situation inattendue , il ne savait trop que dire.

Après m'avoir regardé : — Voyons ! explique-toi , me dit-il brusquement.

— Cher parrain, c'est que j'ai réfléchi.

— Ah ! ce n'est que cela? Kh bien ! suis mon conseil, ne réfléchis plus; ou bien tu ne le marieras jamais. C'est pour avoir réfléchi, que moi je me trouve garçon à l'heure qu'il est, et pour le reste de mes jours. Si lu en fais autant , ma fortune et la tienne passent i\ des tiers, et le nom s'éteint. ?se réfléchis plus; c'est d'ailleurs inutile. Là où les convenances se trouvent, rang, richesse, personne belle et aimable , réfléchir est insensé. Il faut agir et terminer. Habille- toi et partons...

— Impossible, mon cher parrain. Je veux bien ne plus réfléchir, mais, tout au moins, pour que je me marie, il faut que j'en aie le désir....

— Ah ])arl)leu ! es-tu décidé ;\ ne pas te marier? Alors dis-le; voyons, parle....

Kn disant ces mots mon parrain avait pris un ton signiflcatif , et semblait me présenter son hérilaiie à prendre ou ^ laisser. C'est cette terrible alternative <|ue je voulais éluder, sans trop saNoir connnent y parvenir. Heureusement je ^ins il sonj;er à mes idées extravagantes de la veille , et les prenant pour

298 NOUVELLES GEISEVOISES.

piétexlo : — Et si, lui dis-jc avec un dcmi-sourirc , si mon ccrur s'était déjà porté d'un autre côté?...

— Prétexte! dit-il. J'aime mieux que tu dises Iranchemcnt : Je ne veux pas me marier. Alors je saurai à quoi m'en tenir.

— Et si vous vous trompiez, cher parrain, et que je lusse réellement amoureux, me conseilleriezvous d'épouser votre demoiselle quand j'aurais donné mon cœur à une autre?

— C'est selon. Qui aimes-tu?

— J'aime une jeune personne charmante.

— Est-elle riche ?

— H n'y a pas d'apparence.

— Son nom ?

— Je l'ignore.

— Voilà qui est fort ! Que diahle est-ce que tout cela signifie?

— Cela signifie que , tout obscure et pauvre que soit cette jeune fille, elle m'est cependant assez chère pour que, si je songeais à me marier à présent, ce qui n'est point, je lusse plus porté pour elle que pour toute autre.

— Ah ! ah! pauvre , obscure et belle ! C'est , je vois, une niaiserie dans les règles.

— Niaiserie ! Parbleu non , mon parrain , je vous l'assure !

— Ne plaisantons pas !

— Croyez que je n'en ai nulle envie.

— lié! laisse donc! Placé comme tu Pes, riche, de bonne famille, aller songer aune créature sans nom et sans fortune. ... On peut avoir avec de telles personnes une liaison, mais on ne les épouse pas.

LIIKRITAGK. 290

Ce propos (ic 111011 parrain , qui me serni)lait uuliager la jeune (ille dont la timide pudeur m'avait surtout ému, me mit hors de moi. Kn même temps qu'il réveillait dans mon cœur ces vils sentiments qui l'avaient lait battre la veille, il y Taisait iiailre le mépris pour un ^ieillard qui, ne trouvant destimc et de louange que pour la richesse et pour le rang, semblait méconnaître les charmes sacrés do l'innocence, et comme m'inviter à les prolauer sans remords. — Mon parrain, lui dis-jc a\ecfeu, vous outragez une jeune lille aimable et vertueuse... une enlant plus pure que vous ne pouvez le croire, plus digne de respect que celle que vous proposez à mon choix , et mille lois plutôt je l'épouserais que je n'irais la llétrir ! . . . .

— Eh bien ! ne la llétris pas ; mais épouse l'autre.

— Pourquoi, si je n'ai pas d'atïection pour elle, si mes penchants me portent ailleurs .<* Nous alléguez mon rang , je m'y ennuie; ma richesse... elle devrait, ce me semble, servir à me rendre plus libre qu'un autre d.ins le choix d'une épouse. Quoi donc! si j'avais rencontré dans celle personne sans lorlune et sans nom , dans cette lllle dédaignée , dans celte créature enlin, la beauté, la vertu , et mille qualités aussi dignes de mon respect que de mon amour.... qui m'empêcherait de sui\re un penchant lionnéte?... qui pourvut blâmer quej'eusse le désir de partager ma richesse a> ce son dénûment , d'appuyer sa faiblesse sur ma force, de lui donner un nom si eUe n'en a point , cl (h' IrouNei" d;ui> ce> nobU'> et généreux molils un bonheui plu> Niai . pbhs pur et plus niérilé que celui «pie je puib altcudre de lac-

nOO NOUVELLES GENEVOISES.

cord de qucl(|ucs convenances vaines et factices?... Ah ! mon parrain , je voudrais en avoir la force : je voudrais n'cHrc pas déjà énervé , corrompu par les maximes du monde où je vis , enchaîné par mille liens qui me gênent et m'entravent sans me donner le bonheur, et je saurais le trouver enfin auprès de cette modeste compagne , objet de vos dédains et de vos outrages !

— Tu prêches à merveille , mais comme un sot. Ces idées-là, on en est revenu. C'est bien dans les romans; dans la vie, c'est niaiserie. Si jamais tu faisais pareille sottise , souviens-toi que tu partageras ton bien, mais non pas le mien. Je ne l'ai pas gardé, augmenté, bonifié, pour le faire tomber aux mains d'une grisette , pour l'employer justement à faire déchoir une famille, et le dissiper à soutenir les gens de bas étage que tu nous auras donnés pour parents.

Ces paroles n'étaient pas propres à me ramener; je pris mon parti aussitôt : — Pour l'heure , mon parrain, je ne songe pas à me marier, mais j'aspire à le pouvoir faire librement , quand et comment il me conviendra, fût-ce avec cette jeune personne que vous méprisez sans la connaître. Il est trop juste, dans ce cas, que je me défasse de toute prétention à votre héritage. Reprenez-le, et rendez-moi le droit de disposer de moi. Que ce soit sans nous en vouloir mutuellement. Pour vous, croyez- m'en, je vous en conjure , vous ne m'en serez que plus cher quand je ne verrai plus en vous l'arbitre intéressé de ma destinée ; quand je ne serai plus fatigué de ployer , par ménagement , à vos vues qui ne sont pas les mien-

LIIKRITAGE. 301

ncs; en un mot, quand je ne serai plus que votre neveu qui vous aime, et nonplus votre héritier qui vous craint et vous résiste.

Pendant que je parlais ainsi, le visage démon parrain trahissait un dépit rempli de violence et d'amertume. Ses plans reinersés, ses volontés méprisées, ses bienfaits dédaignés, tout contribuait à le jeter dans un état d'emportement et de trouble qui le faisait pâlir et rougir tour â tour : — Ah ! ah! c'est là ce que tu voulais amener? dit-il enfin en éclatant; ma bonté te lassait! mon joug t'était à charge! Tu voulais, en toute bonne amitié, envoyer promener mes conseils , mes soins , mes bienfaits. Suffit. J'entends, Mais, monsieur, passez-vous de mon amitié comme de mon bien; ni l'un ni l'autre ne vous appartiennent plus, et ne m'embarrasseront pas. Je vous salue.

Il sortit, et, après l'avoir reconduit quelques pas, je revins dans ma chambre.

ClIAPITIU: IV.

Lecteur, dormcv-vous? Que vous semble de ma conduite? Est-ce îi mon parrain , est-ce i\ moi que Nons donnez raison? Je \ais nous le dire.

J'entends (|ne je pourrais nous le dire, si \ous m'ap[)reniez votre eondilion. \olre Age, si vous êtes fenune ou homme, garçon (mi demoiselle.

Il me suflirait pourtant de savoir que vous êtes jeune, poiii (jneje m'iniMuiuMS^^e (pie Nons êtes de

mon parti; non point que je le croie celui de la prudence, ni même de la sagesse, mais bien, je l'avoue, celui de l'imprudente honnêteté, celui delà générosité inconsidérée, celui que l'on ne prend pas quand les années ont apporté plus de calcul dans l'esprit et moins de sève dans le cœur. Jeune ami, ou amie , si je me trompe, laissez-moi mon erreur, elle m'est chère; si j'ai deviné juste, que je ne vous ôte pas la vôtre ! Assez tôt vous deviendrez prudent , assez tôt vous apprendrez la sagesse ; assez tôt vos passions attiédies, cessant de prêter leur feu à vos sentiments honnêtes , laisseront le champ libre aux graves leçons de la raison, des intérêts et des préjugés.

Que si vous êtes vieux, assez malheureux pour n'être plus que sage , mais riche encore des débris d'un cœur qui fut chaud et généreux, je suis sur qu'en me taxant à regret d'imprudence vous me tendez néanmoins votre main défaillante ; votre sourire m'accueille; en dépit de votre sagesse, votre air m'approuve, et votre estime me récompense, lîon vieillard, je vous connais, je sais que vous lirez ce récit. . . . blâmez sans crainte, je lis dans vos traits vénérables plus de regrets que de reproches , plus d'appui que de blâme.

Mais, si aux glaces de l'âge vous avez laissé s'unir l'égoïsme de caractère ou de condition , celui de l'avarice ou des préjugés ; si de tout temps vous sûtes calculer le présent pour l'avenir ; si vous sûtes toujours préférer la sûreté du bien-être aux hasards de l'imprudence généreuse; si jamais la chaleur des passions ne sut rompre l'enveloppe de votre v anité. . . homme sage! alors vous êtes pour mon parrain ,

LHERITAGF. 30.3

alors vous blâmerez celui (]ui renonce à un héritage; vous le blûmercz plus encore, si, épris des cliarmes d'une enfant qui n'est ipie belle et pure, il nicconnail son propre rang et aspire à décboii".

Pour moi je ne sentis d abord que le plaisir davoir secoue le joug, et je rentrai dans ma chambre le cœur content et plein de vie. Je l'avoue, en songeant aux sentiments (jui m'avaient inspiré mes réponses, quelque orgueil se jnélait h ce contentement, et, bien que je n'eusse encore formé aucun projet sur la jetine lille dont j'avais pris la défense, je m'ap- ])laudissais d'avoir eu le courage de parler et d'agir avec autant de clialeur q\w, je l'eusse pu faire par ce motif intéressé. Mais d'autres sentiments encoie m'agitaient : j'avais rompu ma chaîne, mon sort m'appartenait en propre , j'étais libre , et la liberté ne se recouvre pas sans ivresse. Ma petite fortune , (juc j'a^ais toujours en\isagée comme la source d'un bien-être provisoire, prit tout à coup de la valeur à mes yeux ; elle devint un bien réel et présent, et dès ce moment me fut précieuse et chère. Je pou>ais du moins en disposer îi ma fantaisie, la partager avec qui bon me semblerait; j'ii\ais de l'intérêt à croître , et , au lieu de cette torpeur dans laquelle j'avais été élevé, quel(|ues lueurs d'ambition me faisaient considérer sans répugnance laclivité des projets et la nccessilé du traNail. Par un effet machinal (tue pro\0(iuait en moi l'insliiHl de la propriété réveillée par ces idées, je rangeais les pincettes à leur place . je mettais en ordre ma boite a rasoirs, cl, jetant un regard ami autour de ma cliambrc, je trous ais à chaque i>bjel . ^ chaque

304 NOUVELLES CÉNEYOISES.

meuble , un prix tout nouveau. Bientôt , l'amour du chez soi me faisant sentir ses premières atteintes, je voyais d'un autre œil mon domestique Jacques , je pensais à le former, à me l'attacher; et, considérant pour la première fois sous leur vrai jour toutes les ressources de ma condition , je songeais à créer au plus tôt autour de moi ce bonheur que j'avais toujours entrevu comme lointain et dépendant de la mort d'un oncle. Au milieu de ces idées nouvelles , le désir des affections domestiques ramenait de temps en temps ma pensée vers une compagne qui animerait la solitude de ma demeure, et alors je retrouvais devant mes yeux l'image de ma jeune amie de la veille. Enfin , comme les plus heureux effets ont souvent de risibles causes , ce qui m'enchantait le plus dans ma situation nouvelle, c'était de n'aller point ce soir au thé de madame de Luze. Je passais de là à des réflexions très-philosophiques , selon l'habitude que nous avons de formuler en maximes générales toutes les leçons de notre expérience privée. Ah ! qui que vous soyez , qui faites dépendre votre sort d'un héritage, je vous plains ! Si votre homme ne meurt au plus vite , vous risquez de perdre vos plus belles années dans une ingrate et ennuyeuse attente ; et si, impatient de jouir, vous désirez sa mort, au moment même où vous lui prodiguez vos caresses, vous êtes un monstre. Et puis, qu'est-ce? refouler derrière votre masque tous vos sentiments naturels , faire le sacrifice de vos penchants , de vos opinions , souvent de votre droiture. . . . Non , non , point d'héritage ! plutôt travailler, plutôt souffrir, mais vivre libre,

l'héritage. 305

indcpendaut, maitrc de sa personne et de son cœur; le donner à celle qu'il aime plutôt qu'à celle qu'on lui impose,... à une fille pure , simple, retirée, qui vous rendra en tendresse et en dévoiiment le sacrifice que vous lui faites d'une position flatteuse, tout aussi bien qu'aune demoiselle qui, vous devant peu, exigera beaucoup, qui cherche un rang plutôt qu'un époux, des convenances plutôt que des aflections, et dont vous aurez sans cesse à disputer le cœur aux vanités, aux dissipations et aux dangers du grand monde.... Aimable amie, ajoutais-je, transporté par l'exaltation de mes pensées , modeste fille , loi que j'ai vue si douce et si craintive, si belle de pureté et de giAce; toi que j'ai tenue dans mes bras avec des transports si vils , mais si respectueux et si tendres, pourquoi redouterais-je de chercher auprès de toi ce bonheur dont seule tu m'as fait goûter les prémices et deviner les attraits?

C'est ainsi que, provoqué par l'outrage, l'amour renaissait dans mon cœur , s'y confondant avec la pure flamme du désintéressement, avec l'énergie des sentiinciits vrais et honnêtes. A ce vif essor succédait peu à peu (|ucl(iue curiosité ;\ l'égard de la persoiuKMiui <'ii était l'objet, comme pour m'assurer qu'au besoin ses manières et son éducation ne se lrou\eraient pas trop en désaccord avec le Vd'U que je pourrais former d'obtenir sa main. C'est alors que diverses choses, (ineje n'aNuis |)oinl rcmaiiiuces d'abord , se présentèrent à ma mémoire , et (|ue je m'occupai d'en tirer des inductions. Je revenais souvent à la blancheur de ses mains , dont .nicun travail inanurl ne i)aiaissait aNoir altéré la delien-

306 NOIVELLES GENEVOISES.

tesse; je me rappelais avec plaisir que la fatigue de la chaîne, trop forte pour ses débiles bras, l'avait fait succomber sous le poids du malaise, comme si, accoutumée à une vie douce et tranquille, elle n'eût pu soutenir la rudesse d'un travail pénible et grossier. Bien que très-inhabile à juger des détails d'un habillement de femme , le sien m'avait pourtant paru d'une élégance simple et gracieuse, et j'attachais un prix inestimable au souvenir qui me restait de ses jolis pieds , chaussés avec quelque recherche de petits brodequins d'étoffe grise , lacés sur le côté. Entrant ensuite dans sa demeure, j'en parcourais de nouveau tous les recoins , m'arrôtant à quelques meubles de prix , qui m'avaient paru être les débris d'une aisance passée et comme les indices d'une certaine élégance de mœurs. J'avais vu sur un fauteuil une mante en étoffe de soie noire, bordée d'une pelisse de même couleur , et ce vêtement , que j'avais jugé appartenir à la mère , me donnait , de son air et de sa mise une idée de noblesse et de simplicité vénérable. Mais surtout je me souvenais qu'en cherchant le vinaigre mes yeux étaient tombés sur une table où , parmi des feuilles de papier éparses, j'avais remarqué quelques volumes proprement reliés , et dont le seul qui se trouvât ouvert dans ce moment était le poëme anglais de Thompson sur les saisons. Réunissant tous ces indices , et les rapprochant du son de voix , de l'accent , des manières , et surtout de la craintive réserve de ma jeune protégée, j'arrivais par degrés à compléter d'une façon charmante l'image imparfaite qui m'en était restée , et , satisfaisant ainsi aux exigences que

l'éducation des goûts et des habitudes arisloeiatiqucs m'avait rendues comme naturelles , je me surprenais à l'aimer cent fois davantage. L'impatience de la revoir devenait alors pressante , et je regardais avec anxiété l'aiguille de ma pendule , incertain si, malgré l'heure déjà avancée, je n'y porterais point sur-le-champ mes pas. Bientôt je me levai subitement et je sortis.

ciiAmui: V.

Dès que je me trouvai dans la rue , le calme du soir, riieure, l'obscurité, le silence, achcNèrenl de rendre à mes sentiments tous les prestiges et la vivacité (ju'ils avaient eus la veille. Je pris par les mêmes rues, alin de mieux repasser par les mêmes impressions , et je me trouvai bientôt dans le voisinage de la demeure où tendaient mes pas. Mais , à mesur»; ((ue j'jipiuochais , une émotion qui m'était peu ordinaire ralentissait ma marche, et , (piaiid je lus entré dans l'allée , je m'arrêtai , incertain d«' nouveau si je voulais monter , ou renoncer pour le moment à mon projet.

(le (jui aui;iit dii m'y laire renoncer lut ce (}ui me porta à le poursui\ re. Mêlant aN aucé jus([ue dans la cour, je ne vis point de lumière au troisième étage; j'auiais dû en conclure (pu* je ne lrou>erais personne; mais c est justenicnl cette chance qui. m'ôlant en partie mon cnd)arra>, m encourageait

t\ monter. J'y étais aussi engagé par un niouvement de curiosité, car cette obscurité avait contrarié mon attente. Il n'était que huit heures, et je ne pouvais supposer que les personnes que j'allais voir lussent déjà couchées.

Je m'engageai donc dans Tescalier, avec un battement de cœur qui redoublait à chaque fois que je heurtais quelque chose dans l'obscurité, ou lorsque, m'arrêtant, je retrouvais le silence. A la fin je parvins devant le seuil; mais je n'osai frapper tout doucement à la porte qu'après m' être convaincu , par un long moment d'attente et d'examen , qu'il n'y avait probablement personne qui put me répondre. A peine avais-je frappé, que, ma conviction me quittant tout à coup, je retins mon haleine, prêt à m'enfuir si j'entendais le moindre bruit; mais rien ne se fit entendre. Alors je frappai moins doucement , ensuite plus fort , et , après avoir acquis ainsi la certitude que l'appartement était inhabité dans ce moment, je me hasardai à sonner.... Aussitôt une porte s'ouvrit à l'étage audessous , et une lumière éclaira d'une faible lueur la place où j'étais.

La personne ne bougeait ni ne parlait, et la lueur restait la même. Que devais -je faire ? Fuir dans les étages supérieurs ? C'était me faire poursuivre , et attirer sur moi la honte et le soupçon. Rester en place ? Déjà une sueur froide m'en ôtait le pouvoir, et chaque seconde qui s'écoulait dans cette situation me paraissait un siècle d'angoisses. Descendre hardiment ? Je n'en avais pas le courage. Je me décidai à sonner encore. « C'est lui ! » s'écria une voix.

l'héritage. 300

et aussitôt j'eus dewint les yeux la voisine qui m'avait insulté la veille.

Le visage de cette femme respirait la fureur : Indigne, me dit elle , et vous osez revenir !!.... Quelle impudence!.... Votre manteau, n'est-ce pas ?.... Il est chez monsieur le })asteur du quartier. Allez l'y chercher. Il sait tout, et vous trouverez là à qui parler.

J'écoutais ces paroles violentes et entrecoupées avec plus d'étonnement que de colère : .>ladame, lui dis-je , j'ignore qui vous êtes ; ce que je comprends mieux, c'est l'imprudence avec laquelle vous compromettez cette honnête enfant, en me calomniant moi-même.

— Monstre ! interrompit-elle , je ne t'ai pas vu!.... je n'ai pas vu ses pleurs!... ce n'est pas moi qui ai recueilli votre manteau , resté auprès du lit!!...

— Je ne vous entends pas, inlerrompis-je à mon tour : au surplus , je ne viens ni pour vous écouter , ni pour recouvrer mon manteau. Si vous pouvez me dire à ([uelle heure je pourrai rencontrer cette jeune lille et madame sa nu're, c'est la seule chose que je; demande de nous.

— Ici, vous ne les verrez plus; et là où elles sont, ne vous avisez pas de les y chercher... Allez , malheureux , quittez cdle maison . et (jue jamais on n'y entende plus pailer de n ous î c'est la seule chose que je sois chargée de vous dire. Kn achevant ces mots, elle descendit en me [)récédant . et s'arrêta (|uel(|ue5 instants snr son seuil , connue pour s'assurer cpu' je m'en allais. Par une ouM'ituic (jui donn.ul dan5 la

cour, j'aperçus dans ce moment plusieurs têtes qui étaient aux fenêtres , attentives à ce qui se passait. Comme ma surprise et surtout mon silence me donnaient presque un air honteux et coupable aux yeux de tout ce monde : « 3Iadame, dis-je à la mégère qui venait de causer ce scandale, je tiens, à cause des personnes qui nous écoutent, à ne pas taire mon nom; je m'appelle Edouard de Vaux. H se peut que cette jeune personne et sa mère apprennent à me mieux connaître , et j'y ferai mes efforts ; car je les respecte trop pour que je pusse supporter leur mépris : quant à vous, comptez sur le mien, dans tous les cas; car, sans fondement quelconque et mue par la bassesse de vos propres sentiments, vous avez fait à cette jeune lille un tort peut-être irréparable. » Après ces mots, je descendis; un profond silence me permettait d'entendre les chuchotements des voisins que cette scène avait attirés vers leurs fenêtres. Bientôt je me retrouvai dans la rue.

J'étais fort désappointé, bien moins cependant par l'injuste sortie de cette femme que parce que je n'avais point revu la jeune fille, et que de plus j'ignorais dès lors le lieu de sa retraite. Ne sachant auprès de qui m'en informer, et l'heure avancée m'ôtant tout espoir de pouvoir m'y présenter ce jour-là, je pris, fort à regret , le parti de rentrer chez moi.

Néanmoins cet incident, loin de refroidir mes sentiments , leur avait au contraire prêté une force plus intime , et la fuite imprévue de ces deux dames m'avait frappé par quelque chose de mystérieux et de romanesque qui, tout en m'aflligeant , ne déplaisait pas à mon tour d'esprit. Ému des alarmes de la

l'héritage. 3fl

mère, j'étais vivcmrnl inipalicnt de h^s calmer; et la fille, un instant iaiiée par le soufllc impur de la calomnie, ne m'en paraissait (\\w plus touchante. Comme c'était à mon occasion, je me sentais engagé à la protéger encore, et ce rôle, auquel ma conduite à son égard donnait quelque noblesse , llattait mon amour-propre et secondait le penchant qui m'entraînait vers elle.

En rentrant chez moi , j'appris de Jacques qu'une personne m'attendait dans le salon depuis quelques instants. J'y entrai précipitamment, et un monsieur inconnu, qu'à son costume je jugeai aussitôt pouNoir être le pasteur qui a^ait mon manteau, se le\ade devant le feu pour me saluer. — Vous ignorez, monsieur, ce qui m'amène, me dit-il avec assez d'éDiotion , et je suis moi-même embarrassé de vous le dire. — Est-ce vous, interrompis-je, qui êtes le dépositaire de mon manteau? — Oui , monsieur. — En ce cas, monsieur, je sais ce qui vous amène , et je suis prêt t\ vous écouter.

Nous nous asshnes. 3Ionsieur, reprit-il , je dois vous (lire (jue je ne vous connais point , et que, sans >()tre manteau qui porte votre nom sur l'agrale, je n'aurais pas même eu le moyen de venir n ous inq)ortuner. Du reste, mou litre à me i)résenter chez nous ne repose (jue sur les devoirs (pii me sont imj>osés envers mes paroissiens, et je ne le ferai valoir (ju'aul.iiit (jMCNous le reconnaîtrez vous-même. —Je le lecounais , lui dis-je.

Je NOUS ])arlerai doui' a\cc franchise , monsieur, conlinua-l-il. J aiii\e ici prcNcnu contre nous par d(»s apparences, pai h's propos dune xtusine. et

312 ISOWVELLES GENEVOISES.

plus encore par la douleur d'une mère respectable , qui voit , pour la première fois , le scandale et la médisance effleurer la couronne sans tache qui faisait le plus bel ornement et la seule richesse de son enfant. Mais je n'ignore point que le scandale et la médisance n'épargnent pas les intentions les plus pures et les procédés les plus honnêtes , et je suis encore prêt à croire les vôtres tels. Seulement, monsieur, il m'importait, dans une chose qui intéresse le bonheur de deux personnes que leur isolement recommande plus spécialement à ma protection , de venir à vous, de vous parler, d'apprendre, si je le puis , quel danger elles ont couru ou peuvent courir encore, afin d'être mieux à même de les guider selon le bon sens et la vérité. Je vous l'avouerai encore, quelque coupable ou quelque imprudent que vous puissiez avoir été , je n'ai pas désespéré que les discours d'un vieillard désintéressé pussent vous détourner de faire le mal , ou tout au moins vous inspirer des sentiments de respect ou de pitié favorables à mes deux paroissiennes.

— Monsieur , répondis-je aussitôt, je ne blâme ni vos motifs ni vos préventions; mais il me semble qu'un témoignage était encore préférable au mien , c'est celui de la jeune fille. Si cette enfant m'accuse d'avoir manqué d'égards, si ses paroles déclarent autre chose que les soins respectueux que je lui ai rendus , si elles trahissent de ma part la moindre atteinte à sa pureté.... qu'est-il besoin de venir à moi ? Ne croirez-vous pas plutôt au témoignage de cette modeste enfant qu'à celui d'un homme que déjà les apparences accusent ? Aussi , monsieur ,

LUÉBITAGE. 313

tout en respectant vos intentions, je ne m'explique ni votre démarclie, ni le scandale qui la provoque. Encore une lois , j'en appelle à la jeune fille ellemême, et , n elle me condamne , j'accepte avec cet arrêt son mépris et le ^ ùtre.

— Vos paroles, reprit le pasteur, respirent la franchise et rtionnêleté , et de plus le témoignage que vous invoquez ne vous est point défavorable. Seulement il est incomplet; il est celui de l'inexpérience et de la candeur que l'on craint d'altérer par des questions indiscrètes. Cette jeune fille , ignorante de ce qu'on lui veut , troublée par ce qu'elle entend, ne sait que verser des larmes en attestant de vos soins honnêtes. Pour ma part, j'en croirais avant tout le tact de son innocence. Mais vous convenez peut-être que vous auriez pu , môme à son insu, manquer à la stricte honnêteté, et, quand un témoin oculaire vous dénonce et vient porter la terreur dans l'Ame d'une mère que des apparences fâcheuses indisposent, vous ne devez pas trouver étrange ni dénuée de motifs la démarche (jue je fais en recourant à votre sincérité. Klle est pénible , je vous l'assure, cette démarche : suspecter la loyauté, la délicatesse, les intentions; opposer le doute aux dénégations d'une bouche honorable , c'est , sinon la ])his cruelle, du moins la plus pénible lAche (pie puisse nous imposer notie ministère.

— C'est Nrai, monsieur, lui dis-jc sèchement. Toutefois. puis([ue vous balancez entre mon témoignage et celui de celte femme, je ne veux ni m'oflenser ni nu' taire. NOici ce (pii s'est passe. .Mais, après (|ue je vous aurai fait ce récit , je vous en pré-

viens , monsieur , je ne supporterai de votre part ni cloute ni incertitude.

Alors je lui racontai tous les événements de la veille, tels qu'ils sont connus de vous , lecteur. Je ne lui cachai ni mon empressement ni ma tendresse ; car, si ces choses sont, pour une àme dégradée, des indices suspects , il en est autrement des caractères nobles , pour qui elles sont le plus sûr garant de la pureté du cœur et des procédés. Il m'écouta avec intérêt ; je crus voir plus d'une fois se peindre sur ses traits des signes de sympathie et d'approbation , je vis son regard m' absoudre et sa main prête à saisir la mienne.... Aussi, lorsque, après avoir fini mon récit, je le vis rester immobile et silencieux, j'en éprouvai une vive indignation, et j'étais près d'éclater en paroles insultantes , lorsqu'il reprit :

— Ne vous fâchez point. J'ai écouté votre récit; entre vous et cette femme je n'hésite pas. Pardonnez pourtant si , faisant violence à mes propres convictions, je vous refuse encore les paroles d'estime et do réparation que je désire vous devoir. Mais un autre témoignage plus fort , plus respectable , une personne intéressée à vous justifier , en cherchant tout à l'heure à vous disculper auprès de moi , a plus fait pour ébranler cette conviction que n'eût pu le faire toute voix accusatrice. . . .

J'écoutais ces paroles avec une attente confuse , et le cœur agité des plus violents mouvements de colère , de mépris et de fierté.

Je ne veux rien feindre , continua-t-il ; mademoiselle S*, la cousine de madame de Luzc, est ma parente; il y a peu de jours que, consulté par sa

famille, j'ai donné mon assentiment à son union avec un homme que, clans mon (jpinion, ses monirs, son caractère , recommandaient mieux encore que son rang et sa fortune... à son union avec vous , monsieur. C'est votre parrain que vous aviez cliargé de vos démarches ; c'est lui aussi (jui, tout à l'heure, alarmé des conséquences que pourraient avoir les bruits que vous venez de démentir, et sachant qu'ils étaient parvenus à ma connaissance en même temps que ce manteau accusateur, est \enu se faire auprès de moi Notre défenseur. H avait vosa\eu\, il implorait mon indulgence, il me priait d'étouffer un scandale qui pouvait vous nuire, il me suppliait d'employer mon inlhuMice à vous détourner d'une honteuse liaison.... .>laintenant, mettez-vous à ma place; jugez vous-même comhien la vérité est diflicile à atteindre, même pour celui qui la cherche avec le plus de désir , et ne vous offensez plus de ce que vous ne rencontrez pas, dès l'ahord, cette réparation pleine et facile que votre innocence peut \ous faire envisager comme un droit évident et sacré.

En proie à mille sentiments contraires et impétueux; indigné contre mon parr;iin, dont l'Ame tiop peu éle\ée avait interprété mes paroles honnêtes comme les feintes honteuses du lihertinage; possédé d'estime et de respect pour l'homme qui me parlait . et pressé de répondre à tout à la fois , je restai (juel ([ues instants en silenc(\ dominé par une agitation qui peu à peu se cahnait, à mesure (pie j'écartais de ma pensée toutes les réponses (jui n'auraient pas paru péremptoires , ni satisfait aux exigences de ma licite et de mon iniH>c«'ncc . toutes de«i\ oulracées.

A la fin trouvant un langage: Monsieur, lui dis-jc avec autant de calme que pouvaient m'en laisser les émotions que je comprimais, vous ne m'offensez point. Quand un parent me flétrit à plaisir^ pourquoi attendrais-je de vous une opinion honorable qu'il n'a pas lui-môme? Mais j'ai de quoi détruire vos soupçons et rassurer vos scrupules.... oui, monsieur, j'aime cette jeune fille.... mais ce que vous ignorez , ce que mon parrain n'a eu garde de vous apprendre, c'est qu'à cause d'elle je l'ai mécontenté; à cause d'elle j'ai secoué son joug, j'ai refusé son héritage , et quelque chose de plus flatteur encore , monsieur, la main de votre parente, l'alliance de votre famille... En agissant ainsi, je n'avais point encore arrêté mes vues sur votre jeune protégée; mais, aujourd'hui qu'elle est compromise, aujourd'hui que les propos envenimés des uns, les discours officieux des autres, sont parvenus à la flétrir, je demande sa main, je la désire, je la veux!.... et c'était, avant votre venue, le seul projet de mon cœur. Vous aurai-je pour appui dans le désir que je forme? contiuuai-je d'un ton moins emporté; voudrez-vous être le porteur de ma demande? c'est ce que j'ose espérer de vous , monsieur, si, convaincu

de ma droiture, vous me rendez enfin justice

Alors il me tendit la main, non sans quelque attendrissement. Depuis longtemps, dit-il, je vous rends justice, mon jeune ami; mon estime est à vous, entière, sincère, et mon cœur s'émeut à ces vertueux transports qui , peut-être , vous emportent trop loin.... Je n'ai point mission de plaider pour ma parente, et plutôt encore plaiderais-je en

l'héritage. S17

mon nom qu'au sien, tant vous répondez à l'opinion honorable que j'avais conçue de votre caractère ; mais c'est le sort de votre vie que vous décidez ainsi en un instant... Vous rejetez mille avantages... vous répudiez une personne aimable et digne de vous... vous vous aliénez un parent... vous perdez une fortune qu'il vous destinait... et que trouverez-vous en revanche? La vertu sans doute, les grAces du corps et celles de l'esprit ; mais une personne obscure et sans fortune, une enfant délaissée du monde que vous voyez, et que les préjugés vous défendront d'y produire... Au surplus , conlinua-til, à Dieu ne plaise que je veuille nuire à celles qui me sont confiées , et que je détourne d'elles un bonheur que peut-être la Providence tenait en réserve i\ leur infortune et h leurs vertus ! Voyez vousmême, mon bon ami, j'ai voulu vous éclairer et non corrompre votre honnête énergie ; j'ai voulu, non pas éteindre ces transports , mais y adjoindie la réllexion , qui seule peut les rendre sages. Que si vous persistez dans ces généreux projets, ne craignez point que je laisse il d'autres le doux soin d'en i)()rler l'annonce, d'en être l'appui lidéle, devons vouer dès aujourd'hui une afreclueuse estime, et d'adresser à Dieu les j)lus ferventes prières pour une union formée sous d'aussi touchants auspices.

.\ ces mots, je me jetai dans ses bras , et , l'ayant embrassé , j'achevai de lui ouvrir mon cœur. Il put voir que mes réllexions avaient précédé les siennes, et (|ue ma résolulicui . \>our s'être formée fortuitement, n'en était i)as moins fondée surdescon\enances vraies, et sur le désir de trou\er. dans de*

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attachements et des devoirs , un bouhciii' que m'avait jusque-là refusé une situation trop heureuse et facile. Bientôt, chassant tous ses scrupules, il iinit par s'associer à mes projets avec tout l'entraînement d'un cœur chaud et généreux , et , comme il arrive lorsqu'une véritable sympathie a fait disparaître les distances d'âge, de condition ou de rang, cet homme vénérable , à qui je parlais pour la première fois de ma vie, m'inspirait le respect d'un père et toute la confiance d'un ancien ami. C'est alors que je commençai à le questionner sur ces deux dames , qui , déjà si liées à mon existence , ne m'étaient pas même connues de nom.

Il m'apprit que la jeune fille se nommait Adèle Sénars , et , je l'avoue, ce nom m'enchanta. Je suis très-sujet à trouver aux noms propres un air commun ou distingué , et , par un travers d'esprit dont je n'étais pas corrigé , j'aurais préféré mille fois un nom qui ne me déplut pas à des avantages réels de fortune ou de rang. Mais ^l'aimable nom d'Adèle, outre le charme que j'y attachais déjà , en prit un que les années n'ont pu détruire, parce que, gravé dès lors au plus doux endroit de mon cœur, il rallie à lui les dernières impressions de ma jeunesse , et tout ce que j'ai pu goûter depuis de vrai bonheur.

Mais tout d'ailleurs, dans ce que m'apprit le pasteur, sans choquer aucun des préjugés qui me sont propres , redoublait mon ivresse et mon contentement. Le père de cette jeune fille était Suisse, ainsi que moi. Entré jeune au ser\ice de la marine anglaise , il était parvenu à un grade peu élevé ,

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mais honorable; ol , pendant son séjour en Angleterre , il y avait épousé la mère de mon Adèle. Ceci, en m'expliquant pourquoi j'avais vu sur la table le poëme des Saisons , me semblait prêter à l'air de cette jeune iille cet attrait qu'ont d'ordinaire pour nous les i'emnies étrangères , et j'aimais à attribuer à son origine anglaise son teint éblouissant , la mélancolique douceur de ses grands yeux bleus , et l'aimable innocence de son Iront. Depuis (pielques années, sa mère l'avait amenée en Suisse \n)m' lui donner à moins de frais une éducation qu'elle envisageait comme sa ressource future , et , depuis la mort du père, arrivée deux ans auparavant, ces deux dames, réduites à vivre de la modicjuc pension que la loi anglaise assure à la vcunc d'un (»Hicier mort au service , étaient venues habiter la demeure où le hasard m'avait conduit à leur rencontre. De là, ces meubles élégants ([ue j'avais remar(|ués, avec d'auties indices d'une condition jadis plus aisée.

Toutes ces choses me ravissaient. Alais pensezvous , lui disais-je , que ces dames ainsi préN enues contre moi voudront accueillir ma demande?.... rensez-vous (pie je saurai me faire aimer de celte jeune Iille . pour (jui les aNantages de lorlniie (pic je puis lui offrir ne sont rien sans doute . et doni le cœur, rendu liinide cl crainlif par la pudeur même, n'osera se livrer aux alleinles de raintuir?... Je sens (pu3Je n'ai de ressource et d'espoii (pieu nous, leur digne prolecteur, celui qui peut seul, parle respej'l (pi'il inspire, délruire les pré>enlions de ces deiiv dames, et leur faire agréer des \(i'ii\ donl pciilélre elles s»' dclieiil

— C'est à quoi , me dit-il , je m'emploierai, mon jeune ami. Du reste, redoutez peu leurs préventions, et davantage leur fierté. Aux premières clameurs de cette voisine emportée, mon soin le plus pressé a été de soustraire mes deux amies à son influence, tout en les dérobant à vos atteintes, si réellement je trouvais, après vous avoir vu, 1(^ propos de cette femme fondés. De cette manière, leurs préventions n'ont pu s'accroître, et mon témoignage , dont elles attendent tout , suffira à les rassurer pleinement. 3Iais elles ont l'orgueil de l'honnêteté pauvre : votre fortune, votre rang supérieur au leur, peuvent effaroucher leur fierté; et les idées de la mère, que j'ai moi-même encouragées, ont toujours été de chercher le bonheur de sa fille dans une condition obscure, la seule dont leur position leur laissât la chance, mais dont une éducation trop cultivée leur fermait peut-être le chemin. Car vous ne sauriez croire, ajouta-t-il pendant que mon cœur dévorait ses paroles , combien d'intelligence, de goût, de vraie parure de l'esprit, embellit les hôtes du réduit si simple que vous avez vu. Cette jeune fille, si timide et si inexpérimentée d'ailleurs, possède et cultive une foule de connaissances; elle s'est adonnée à la musique , au dessin , et à toutes ces choses elle apporte l'avantage d'une aptitude naturelle, et je ne sais quelle grâce remplie de sentiment. Sa mère unit à des qualités pareilles ce qu'y ajoutent l'expérience , les voyages, une vie bien employée, mais surtout cette aménité douce qui provient d'une sensibilité exercée aux épreuves comme aux joies du cœur. Aussi

LHÉniTAGE. 321

trouvé-je toujours un plaisir nouveau à les visiter. C'est l'endroit aimable de ma paroisse : je m'y oublie souvent, et je n'en sors jamais que je n'admire combien de grâces et d'agréments l'bonnùteté, le travail, la culture, peuvent rassembler autour de ce petit foyer si voisin de la gùne et de la misère.

Cet entretien dura fort tard. Je le prolongeais par mille questions , ne pouvant me lasser d'entendre mon respectable ami me raconter ce qu'il savait des personnes qui m'inspiraient un intérùt si vif. Nous convînmes que dès le lendemain malin il se rendrait auprès d'elles ; que, selon la disposition où il les trouverait, il ferait les premières ouvertures, et que peut-être , pour répondre à mon impatience, il me rapporterait une réponse avant midi. Après cela, il se leva pour se retirer; mais je voulus l'accompagner jusqu'à sa demeure, où je pris congé de lui , le cœur rempli d'affection , de joie et d'espérance.

ClIAPITRi: M.

Je rentrai chez moi bien heureux et bien changé. Il me semblait que dès ce jour seulement je commen(;asse à > ivre, et je pense «Micorc aujourd hui (|ue c'était vrai ; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie , je ne suis jamais retombé dans cet état de torpeur , fruit ordiuiiire d'une existence assurée et d'un avenir tonl tracé, ow le rceur est vide.

OÙ les facilites sont inactives , où l'esprit va se rapetissant et finit par se concentrer sur les petits intérêts des salons , sur les frivoles préoccupations de la vanité. J'appartiens à une classe où cette situation est commune, de nos jours surtout, et, en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent, je sens que si j'avais encore à choisir ma vie, à défaut de celle où j'ai trouvé le bonheur, je préférerais la gène laborieuse, d'où naissent de l'activité et des efforts, à cette oisive opulence où j'ai végété durant la moitié de mes plus belles années.

Je m'étais, comme le soir précédent, établi à songer au milieu d'une agitation remplie d'un intérêt vif et puissant, comme il arrive en ces instants solennels de la vie, où l'on dit adieu au passé pour se porter tout entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards fixés sur le feu, j'encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d'affectueux dans les paroles ou dans l'expression de la jeune fille , et surtout de tout le poids qu'auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami; ou bien, regardant ces espérances comme accomplies , je me levais avec transport, je me promenais par ma chambre, et, anticipant sur les jours, sur les semaines, sur les années, je me peignais une félicité riante, à laquelle je faisais concourir mille charmants projets. Au milieu de ces songes , mes yeux vinrent à tomber sur un billet à mon adresse , que , dans ma préoccupation , je n'avais pas remarqué , bien qu'il fût déposé en face de moi, sur la cheminée. A l'adresse, je reconnus aussitôt l'écriture de

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mon parrain, et je sonnai : Quand est venue cette lettre? dis-je à Jacques. — Pendant que monsieur vient de sortir; mémement qu'il y a une réponse, qu'ils oui dit. — C'est bon. J'ouvris la lettre avec un médiocre empressement ; la voici :

« jMon cher Édolard ,

» Je veux bien tout oublier. En te quittant , j'ai su ta fredaine, et que ton manteau y est resté. J'ai aussitôt agi au[)rès de qui de droit, et élouITé le bruit qui commençait à se répandre vigoureusement. Le plus pressé était d'amadouer monsieur le pasteur Latour, parent de ta future, et j'y suis parvenu. Rien n'est gâté.

» Une fois que tu as avili cette fdle , je pense que tout est dit de ce côté. Tu leur dois quehjue (lédommagement , et je m'en cbarge. Mais plus d'incertitude ni de délais. Nous terminons demain , et à ce prix (lu n'es pas bien à plaindre) lu retrouves l'bérilage et l'amitié de ton affectionné parrain. »

La lecture de cette lettre me livra au plus violent emportement, cl j'éclatai eu insultes contre mon i)ariaiu, qui se dé\oilail à moi connue un être sans cceur et sans moralité , dont la cyni(|ue parole profanait tout ce que je regardais comme pur et sacré. Je pris aussitôt la j)lume, et j'écri^is une réponse! dont rimpcluosilc méprisante était trop c\cessi\e pour ne pas me surpreiulre moi-ménuMjuel ques moments plus tard. Aussi je la déchirai pour m refaire une autre, piiis une troisième . jus()u';^ ce (pie dej;! pins calme, «'t >en;nit a rellecliu ipie

mon sort , qui devait pcut-ôtre se décider le lendemain, serait une éclatante réponse à son outrageante lettre , je finis par dédaigner de lui écrire , et je retournai , pour toute vengeance , à mes douces rêveries.

Il était près de trois heures du matin lorsque je me mis au lit. J'espérais tromper par quelques heures de sommeil l'impatience avec laquelle j'attendais le lendemain ; mais à peine fermai-je les yeux pendant quelques instants , et , aux premiers rayons de lumière qui pénétrèrent dans mon appartement, je me levai pour m'habiller et pour attendre avec une impatience toujours plus vive. Les yeux fixés sur la pendule , je calculais l'heure à laquelle M, Latour devait se lever , se disposer à partir, être en route, et enfin se présenter à ces dames. Arrivé à ce moment , je composais son propre discours de mille manières , selon la situation, le lieu, les dispositions où il rencontrerait ses deux amies ; puis, aidé de toute l'illusion du désir et de l'amour, je prêtais à l'expression de ma bien-aimée et aux paroles de sa mère un langage qui comblait mes vœux. A la fin , l'attente me devint insupportable, et je me décidai à sortir sur l'heure, pour aller à la rencontre de la réponse que devait m'apporter M. Latour.

C'était dans sa propre campagne , à une lieue de la ville , que ce bon pasteur avait recueilli ces dames le jour précédent. J'en pris le chemin par une matinée de décembre , dont les impressions ne sortiront jamais de mon souvenir. Le temps était doux, les chemins affreux. Un soleil pâle éclairait

d'une liiniièrc argentine les champs sans verdure el les arl)res sans feuillage, et la neige des montagnes brillait faiblement derrière une brume légère. Mais mon cœur réchauffait de ses propres feux cette nature glacée , et , comme attendri par l'espoir d'une félicité prochaine , il se peignait le bonheur et l'amour versant leurs dons jusque sur les moindres chaumières éparses dans les prés qui boidaient la roule. Je me souviens ([ue, m'étant assis pour attendre M. Latour , mes yeux s'arrêtèrent sur l'une de ces cabanes, presque ensevelie sous lépais branchage des ormeaux, et d'où s'échappait une tranquille fumée. Je m'avisai de fixer mon sort sous cet humble chaume, j'y appelai mon amante , j'y arrangeai ma vie, et, animant insensiblement ces oml)rages dépouillés du charme vivant de mes rêves , mon impatience, quelques instants trompée, laissait errer mes pensées autour de ce rustique asile. (Juel- (juefois l'avenir donne aux song(N du c(eiir commet lairdun pressentiment. Peu d'années après, c'est dans une retraite voisine de ce lieu (pie j'ai vu les miens se réaliser.

Pendant (pie j'étais assis, un char qui parut h l'ex Irémité de la route me lit lever comme en sursaut , et courir à sa rencontre. Je reconnus de loin qu'il était vide, et j'allais passer outre , (juand l'homme qui le conduisait, après avoir ralenti le pas de son cheval, finit par arrèt«M", el me demanda si je n'étais point la personne (jue .M. le pasteur Latour en\<»yait chercher... Kii uu clin d'(eiljf fus dans le char, (|ui rebroussa rapidement. Aussil('>t le Iroubh* et réniotion. sueeéd.jul ;i l'ini|>ali(Mire nrùlèrent t»»ut»'

préscnco d'osprit, en sorte que j'aurais donné tout au monde pour que le char m'emportât avec moins de vitesse,

Piieulùt j'aperçus la maison , située au penchant d'un coteau. On y arrivait par une côte rapide, ombragée de vieux noyers. Le cœur me battait avec force , et mes yeux cherchaient avec anxiété à reconnaître quelque mouvement à l'entour. Mais un silence tranquille planait sur cette retraite, et deux volets ouverts au rez-de-chaussée indiquaient seuls qu'elle fût habitée. Cependant la côte tirait à sa fin ; déjà les haies, plus rapprochées, m'ôtaient la vue des bâtiments; j'apercevais un portail, et les aboiements d'un chien se confondirent tout à coup avec le retentissement des roues, qui atteignaient le pavé de la cour. Le char s'arrêta, et tout rentra dans le silence.

Je venais de descendre, lorsque parut monsieur Latour. Une dame d'environ cinquante ans s'appuyait sur son bras. Elle était mise avec goût et simplicité, et, malgré l'émotion qui troublait la sereine noblesse de son visage , son regard pénétrant et sensible, fixé sur ma personne , augmentait ma timidité en même temps qu'il gagnait mon cœur. Dans ces premiers instants, je ne sus rien lui dire , elle-mênif «'^ardait le silence; mais le bon pasteur s' adressant à moi : Mou ami, me dit-il, j'ai présenté vos vœux à madame , qui a bien voulu en paraître touchée C'est, je pense, tout ce que je pouvais faire; le reste vous appartient , ou plutôt appartient à votre mérite , qui se fera mieux connaître par luimême que par ma bouche.— C'est, dit alors la dame

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d'nno voix (''mue, c'est d'une manière étrange, monsieur, que nous venons à nous connaître.... néanmoins les paroles de monsieur Latoiir sont toutespuissantes pour vous gagner mon estime, et je n'ai pas à repousser une demande qu'il appuie.... Ma fille ne sait rien encore, mais je nai plus rien à lui taire... et, une fois que j'ai donné ma confiance à votre caractère, je dois laisser le reste à son libre choix.... Mais entrez, je vous prie....

.l'étais trop troublé pour oser répondre ; toutefois, oubliant, dans Texpansion de mon co'ur, cette retenue à laquelle se conforme la politesse qui se possède, je saisis la main de celte dame, et j'y apprupiai mes lèvres avec un transport auquel elle parut sensible. A peine j'avais lu c(^ mouvement sur son visage, que, déjà moins timide, j'avançais mon bras pour recevoir le sien et la conduire dans le salon. A ce moment je me sentis son fils, et mon cœur, exalté par le bonheur et la reconnaissance, lui vouait avec serment cette affection sincère dont j'ai lâché depuis de réjouir ses vieux jours.

Dès que je fus entré dans le salon , la jeune fille me reconnut , et ses joues se colorèrent d'une vive rougeur. Puis, me voyant soutenir le bras de sa mère, elle reprit un air [)lus traii(|uille. et s'inclina pour me saluer. Klle se lenait debout, dans une attitude i)leine de giAce et de modestie, attendant pour s'asseoir que les autres personnes fussent placées. «( J'espère, madi'inoisclle, lui dis-je, que nous ne Aous ressentez pas trop des l'alignes d(* celle soirée à buiuclle j(î dois ra> aiitagcî de vous connaître. » Mlle rougil de nouNcau . et , |>our cliasser l'eiubarras

que causaient ces souvenirs , je parlai de l'incendie. La conversation s'établit alors, mais froide et contrainte , comme il arrive lorsque les paroles ne servent qu'à voiler les préoccupations du cœur. La jeune fdle seule, étrangère à ces préoccupations, se livrait avec abandon au plaisir d'écouter, et ajoutait quelques paroles timides à ces récits qui captivaient son attention sans partage.

Néanmoins cette situation, en se prolongeant, devenait gênante, et, quoique déjà plus rassuré, les paroles de la dame m'avaient laissé incertain sur ce que je pouvais hasarder de dire. A la fin , M. Latour s'adressaut à la jeune demoiselle : — J'ai, lui ditil , un vœu à former, mademoiselle Adèle : c'est que mon ami , qui est aussi celui de madame votre mère , puisse un jour devenir le vôtre. — Vous savez bien , monsieur Latour, dit la jeune fille timidement, mais sans honte , que j'aime tous ceux qui sont chers à ma mère et à vous. Je compris alors qu'elle ne se doutait point du motif de ma venue, et que son cœur ingénu n'avait pas pénétré le sens des paroles de M. Latour. — Mademoiselle, repris-je aussitôt , la moindre affection de votre part est une faveur sans prix à mes yeux ; mais pourquoi vous taire le vœu auquel j'attache toute ma félicité?... c'est le don de votre main que j'implore, c'est le bonheur d'associer ma vie à la vôtre , celui de trouver, avec une compagne tout aimable, une mère que déjà j'aime et je vénère comme celle que j'ai perdue !

Pendant que je m'exprimais ainsi , la jeune enfant, surprise, alarmée, jetait tour à tour un regard sur M. Latour, sur moi, sur sa mère. Celle-ci, sur

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le point (le dcVider seule du sort d'une fille tendrement aimée, avait senti se louMir la blessure de son cœur : en sorte que, déchirée par les souvenirs (lu passé, soumise et tremblante de\ ant Tincertilude de Tavcnir, son regard implorait l'affection, l'appui, la pitié; et, cessant de se contraindre, elle laissait couler de ses yeux d'abondantes larmes. — Maman , lui dit sa fdle eu se réfugiant auprès d'elle, pourquoi pleurez-vous?... J'aime monsieur, je vous suis soumise.... disposez de moi pour votre bonlieur; là seulement je trouverai le mien... Sa mère ne pouvait lui répondre; mais, à la lin, ses alarmes chercliant en moi leur refuge , elle saisit sa main , et elle la pla(;a dans la mienne.

Dés ce moment nous fûmes unis. La vraie candeur est conlianle, un cœur neuf à l'amour se donne sans réseiTe; je trouvai intacts dans celui d'.Vdéle ces trésors que d'ordinaire le monde souille ou efileure, mais que la retraite embellit et conserve. Remarcjuable par son élégante beauté, remplie de grAces et d'agréments, douée de cette sensibilité qui, dans une femme, rehausse les talents et les connaissances , son âme géiiéreuse et modeste ne connaissait d'autres plaisirs que ceux de rafiection et du (léNoùment; et, en même temps qu'elle semblait prodiguer les grAces de ses manières et de son esprit, je ne sais ([uelle |)udi(iue réserve doiniait à ses moindres fa\eurs un charme plus pioiond . plus pi(|nMnt nulle fois (pic celui (|ue des femmes aussi belles chereheiil en \;Lin(lans les caleuls de la plus adroite C(Mpietterie

H lii^ convenu (pK ces dames achèveraient de

passer l'hiver dans cette retraite que leur olTrait le bon M. Latour. C'est là que, chaque jour, pendaut les rigueurs d'un hiver glacé , je venais avec transport m'enivrer, auprès de cette cliarmante fdle, de toutes les délices d'un amour chaque jour plus vif, et chaquejour mieux partagé. Temps de ielicité présente et de riant espoir! jours heureux de ma vie ! non, comme tant d'autres plaisirs que les années emportent sans retour, vous n'avez point passé sans laisser d'aimables traces ; vous fûtes la brillante aurore de ce bonheur que je goûte aujourd'hui ; et mon cœur , en rebroussant jusqu'à vous , n'a point à vous demander compte de douces promesses dont vous l'ayez leurré !

Au printemps suivant, M. Latour nous maria dans l'église d'un village voisin; heureux et fier d'une union qui fut l'ouvrage de sa prudence et de son désintéressement, il est demeuré notre plus constant ami. Jacques m'a accompagné dans ma condition nouvelle, et mon parrain, mort deux ans après, sans m' avoir pardonné, a partagé ses biens entre des parents moins fortunés que moi. Je finis, lecteurs; m'aurez-vous suivi jusqu'au bout? Pour moi, je me le suis figuré , et c'est pourquoi j'éprouve tant de regret à vous quitter.

FLN DU L HElUTAGl: .

LE COL D'ANTEHNE.

La vallco de Sorvoz est Li ])remièro qui se présejilo au sortir de celle de C-hainuiiix. Si les neiges ont disparu des cimes voisines, si les prés ont repris leur Nerdure, si le soleil du soir dore les rochers qui l'enserient, cette > allée est riante, bien que sauvage. Quel([ues cabanes y sont éparses, el, j)anni elles , une petite auberge où j'arrivai le 12 juin au soir.

On peut sortir de cette vallée de bien des façons. (Juel(|ues-uiis en sortent par la grande route, c'est le plus simple; mais , dans ce tem|)s-là , jeune , et de plus touriste, je dédaignais celte plate façon de SOI tir des vallées. Ln touriste \eut des cimes , veut des cols, veut des aventures, des dangers, des miracles; pour([uoiy c est sa nature. Ainsi (|u'un àiu) n'imagine pas (}u'on aille du moulin au tour autrement que par le plus courl , le plus plat . le meilleur chemin; ainsi un touriste n'imagine pas da^anlag(; (ju'on aille de Ser\oz à (iene\e autiemcnl (pu; par le plus long , le plus ardu, le plus détestable chemin. Les commis-voyageurs , les marchands de Iromage, les linanciers , les \icilles gens l'ont connue l'âne; h^ gens de lellies. les

artistes , les Anglais et moi, nous faisons comme le touriste.

C'est pourquoi, dès que je fus arrivé dans la petite hôtellerie de Servoz, je m'informai de la nature des cols et passages. On me parla du Col d'Anterne : c'est une gorge étroite, resserrée entre les pics des Fiz et les bases du mont Buet ; le sentier est difficile, la cime âpre et décharnée.... je vis que c'était mon affaire, et je résolus de m'y engager le lendemain sur les traces d'un bon guide. Par malheur il n'y a point de guides dans l'endroit , et l'on ne put que m'indiquer un chasseur de chamois, qui pourrait , disait-on , m'en tenir lieu ; mais il se trouva que cet homme était déjà engagé par un touriste anglais, qui voulait se rendre à Sixt parla môme route que je me proposais de prendre.

Ce touriste , je l'avais vu sur le seuil de l'auberge, à mon arrivée. C'était un gentleman de bonne mine, d'une mise aussi propre que recherchée, et de manières très-distinguées ; car il ne me rendit point le salut que je lui adressai en passant : c'est chez les Anglais bien élevés un signe de bon ton , d'usage du monde. Toutefois, quand j'eus appris que le seul homme de l'endroit qui pût me guider au Col d'Anterne se trouvait déjà engagé par ce touriste, jerevins auprès de celui-ci , fort désireux de l'amener à me permettre de me joindre à lui pour passer le Col , en payant de moitié le chasseur de chamois.

L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc , que d'ailleurs il ne regardait pas. Il venait de bâiller ; je bâillai aussi , en signe de sympathie ; après quoi , je crus devoir laisser s'écouler quelques minutes ,

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