‹ Nouvelles Genevoises (volume 3)Chapitre 8 sur 14 · LE COL 1) ALTERNE · texte numérisé non relu

LE COL 1) ALTERNE

pondant k'S([UL'llcs, miloid ayant eu le temps de se lamiliaiisor a\cc ma personne, je me trouverais ensuite eomme présenté, comme introduit à lui. Lorsque le moment me parut propice : — MagnirKpie! dis-je à demi-^oixel sans m'adi'esser encore ù personne, sublime spectacle !...

Rien ne bougea, rien ne répondit. Jem'approcbai :

— Monsieur, dis-je fort gracieusement, ariise sans doute de Chamonix ?

— Lï.

— J'en suis moi-même parti ce malin.

L'Anglais bAilla nnc seconde l'ois.

— Je n'ai pas eu, monsieur, l'avantage de nous lenconlrer en route; il faut que vous ayez passé par le Coldelîalme?

— Par le Prarion, peut-être ?

— No.

— J'y arrivai bier par la Tète-Noire , et je me propose de passer demain le Col d'Anlerne, si toutefois je puis trouver un guide. Vous avez pu, me diton, vous en procurer un ?

— Lï....

Lï! no! le diable l'emporte! disais-je au dedans de moi-même. Sot animal ! Puis , me décidant ii brus(juer LalTaire : — Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, dans le cas où je ne pourrais me procurer (II) iiiiide, à vous demander la jxMinission de m'associer a vous, en payant le \ùlre de moitié?

— Li , il y avé de l'indiscrécbon.

— En ce cas, je n'insiste point, lui dis-je. Kl je m'éloignai lout cncbanlé dece colbxiue iuléressaiit

lU'

C'est une heure chaimantc, en \oyage , que celle du soir, lorsque, dans une contrée solitaire et sauvage, on erre doucement, à l'aventure, sans autre soin que de voir ce qui se présente, que de converser avec le passant, que d'amener à point un appétit que la marche a déjà aiguisé, et que le repas qui s'apprête va bientôt satisfaire. Tout en me promenant, je me dirigeai sur un rocher couvert de ruines : on l'appelle le mont Sainl-Michel. Deux chèvres y broutaient, qui s'enfuirent à mon approche, me laissant maître de la place, où je m'assis auprès de jeunes aunes qui croissent en ce lieu.

Ce n'est point ici une aventure dont je dispose les circonstances. Ne vous attendez à rien, je vous prie, lecteur. J'étais assis, c'est tout ; mais c'est beaucoup, je vous assure, à cette heure et dans ce lieu. La vallée est déjà dans l'ombre, mais, du côté où elle s'ouvre sur le 3Iont-Blanc qui est tout voisin , une resplendissante lumière éclaire et colore les glaces de cette cime majestueuse, dont les dentelures se découpent avec magnificence sur un sombre azur. A mesure que le soleil s'abaisse , Téclat se retire par degrés des plateaux de glace, des transparents abîmes; et, quand de la dernière aiguille disparaît la dernière lueur, il semble que la vie ait cessé d'animer la nature. Alors les sens, jusqu'à ce moment charmés , attentifs , et comme enchaînés à ces sommités, se ressouviennent de la vallée; la joue sent fraîchir le souille du vent, l'oreille retrouve le bruit de la rivière, et des hauteurs contemplatives l'esprit ledescend à songer au souper.

Un pâtre était venu chercher les chè>res. Au re-

LE COL D AMLR.NE. Mifi

lour, je lis loulc [i\cc lui. Ce bonliomme a\ait ceilaiiies uolions sur le Col d Anleiiie, el je lui eusse ceituiiienieiit proposé de me servir de guide le lendemain, sans l'extrême pusillanimité que je croyais remarquer en lui. « Les gens, encore, disait-il, mais les messieurs! non. La neige est haute eu dessus! Pas huit jours qu'il y a péri deux cochons, ceux de Pierre; et sa femme aussi, qui les ramenait de la foire de Samoins. Deux cochons tout élevés ! Si encore elle les avait \cndus, l'argent se serait retrouvé ! Je vous dis que c'est un mauvais passage en juin. » Je lui soutins, sur la loi de mon itinéraire, que le Col d'Antcrnc est au contrain» un passage très-facile, puisqu'il n'est éle\é que de TOSC» pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que la limite des neiges éternelles est à 7842 pieds. Et, comme la force de mon argumentation ne me parut pas avoir convaincu le pâtre, je pris mon crayon, et, faisant sur la couverture même de l'itinéraire une soustraction \iclorieuse, je démontrai qui* nous avions encore, à partir du sommet du Col, 7*20 pieds de roc nu , par conséquent sans neige ni glace.

— .Mâs'y lias ' ! dit-il dans son patois. \ o> chilires , je m'y connais pas; mais tenez; il ) a deux ans d'ici , dans ce même mois , un Anglais y est resté. C'était le lils. Je \ is son pcre tout en pleurs et v\i deuil. On lui lit léle chez licnaud, on lui mit (lésant des noix scehe.s , delà siauili'.du bouché; rien n'} lit. C'est son lils qu'il Noulail. ihï 1 t'ul li('iite-si.\ heures après, mais c'était le cadaN re.

' Il lie f.iiit pa-» n"\ IhT.

H me parut évident que cet homme faisait quelque confusion de noms, car l'itinéraire était positif, et la soustraction péremptoire. Au surplus , je voulais un peu de dangers, et en supposant que le pâtre n'eût fait que représenter, avec l'exagération d'un esprit timide , des choses au fond vraies à quelque degré , il se trouvait que le Col d'Anterne était le col qui me convenait tout particulièrement entre les cols. Je persistai donc dans mon projet de le traverser sans guide , puisque je n'en trouvais point, mais avec le secours de mon excellent itinéraire , et en ayant soin de partir peu de temps après l'Anglais, de manière à suivre de loin ses traces.

En rentrant à l'hôtel , je trouvai le souper servi. Une petite table était dressée pour moi ; plus loin , milord avait la sienne, où il mangeait en compagnie d'une jeune demoiselle, sa fille, que je n'avais point encore vue. Elle était belle, éblouissante de fraîcheur, et ses manières présentaient ce mélange de grâce et de roideur qu'on rencontre souvent chez les jeunes Anglaises qui appartiennent aux classes aristocratiques. Comme je sais l'anglais, j'aurais pu profiter de leur conversation , sans toutefois y prendre part; mais elle se borna à l'échange de quelques monosyllabes qui exprimaient un dédain rempli de dignité , au sujet du service des gens , de la qualité des mets , ou de l'équivoque propreté des ustensiles. Ces mets eux-mêmes étaient singulièrement choisis, et plus singulièrement répartis, aiademoiselle s'était fait servir un large beefsteak , et ses jolies lèvres ne dédaignaient point de livrer

LE COL DANTERNK. 337

passage ^ quelques rasades d'un vin que je jugeai devoir l'aire partie de la pro\ision de \()yage. Pendant ce temps , milord s'occupait de se préparer un thé qui devait constituer tout son repas. 11 mettait à cette opération ce soin minutieux , cette importance grave que sait y mettre un Anglais comme il faut; et, bien que toute la maison lût sur pied à l'occasion de ce thé, prête à tout faire, prête à se mettre au feu pour que ce thé fût parfait , milord accueillait toute la maison avec cette humeur ruidequi, souvent aussi, caractérise l'Anglais de qualité , en voyage, à l'auberge, et sur le continent.

Sur la fin du souper , le guide entra. — Holà ! hé! dites donc, monsieur, il nous faut partir do grand matin. Je viens d'examiner le temps : vers midi nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut à cause des neiges. Et puis, c'est pas l'ombrelle de cette demoiselle qui la tirerait de là !

Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visiblement milord. Avant de répondre , il entama avec sa lille un collocpie en anglais. Pour la clarté du récit , je rei)ro(luis ce colloque dans cette sorte d'idiome qu'enq)l()ient entre eux les Anglais lors(|u'ils conversent en français.

Milord d sa flic : Cette guide a>é iunc trés-irréverencious manière.

— Il me i)araissé iune stiupid. Dise à lui «pie je ne \(){i\c paartir que si la ciel n'a\é pas iuno niuam\

iMilord au guide: ic ne votilé paartir que (luand la ciel n'avé pas iuiie seule niiiagc.

— Kh bien ! c'est pas ça ! repartit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens ; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc, nous connaissons le temps et les endroits , nous autres !

Milord à sa fille : C'été iune fourbe. Au guide : Je dise à vos que je ne voulé paartir que quand la ciel n'avé pas iune iunique niuage.

— Comme vous voudrez , ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures ! Une supposition : vous partirez à neuf heures, mais je vous dis que vers midi il veut faire de l'orage , et à midi nous serons justement au milieu des neiges; au lieu de cela , si nous partons de grand matin , à midi nous sommes à Sixt, et vienne la tourmente alors !

Milord à sa fdle : C'été iune fourbe. Comprenévous le chose, Clara? 11 connaisse qu'il l'aisé mauvais temps démain, et il voulé nous engager à commencer le journée de grand matin, parce que plus tard il faisé le pluie, et il perde son aagent.

— Je croyé aussi.

— Ces hommes été tule remarquabelment voleurs !

— i'ute. Ordonné-lui votre > olonté ; il été bien attrapé!

Milord au guide : Mon ami, je distingué paafaitement bien voter estratadgem ! Je ne voulé paartir

LK COL l)\\NTF.n.\F. 33!)

que quand la ciel il n'avô pas plus do niua«j;(j que siur cette plate... fà Clara j : Jluiv do yuu saij plate, Clara ?

Clara : — Assiette.

— ... Que siur cette assiette... Entendé-vos?

— J'entends, j'entends; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez- moi vous amener Pierre. Ancc ses deux cochons que ça lui a coûté !...

— JedéCendé vos d'amener des cochons...

— C'est pour faire ^oir à monsieur...

— Je délendé vos î

— Comme vous voudrez.

— Je (lélendé , diabel !

Le guide sortit, et de cette laron je no pus, contre mon usage, décider de la \ cille Iheure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions; mais, n'ayant pas voix au chapitre, je dus nie contenter d'associer ma destinée à celle de milord, et c'est dans cette résolution (jne j'allai me coucher.

Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour l'aire \acarme pour ré>eillci' milord et le presser de partir. Milord, dcja blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la laçon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit , vint mettre le nez à la ienctre , et , \oyant le ciel tout counciI de nuages, ne put contenir sa vi\e indignation : — Vos été iune Tourbe , int)>icur ! inné Tourbe! criait- M au guide de derrière î>a porti*; ji' connaisse \oler cstraladgem! je connaisse!.... je déclaré encore iune Toi>»pi<'je ne itailt' pa> >"il y a\é iuiu^

Z4Q NOUVELLES GÉïNEVOISES.

siculc iunique niuage dans tute la ciicumlérence (le la firmamcntc !.... Allé-vos-cn ! tiitc suite! tute!....

Le guide se retira en grommelant, mais sans trop comprendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures , le soleil perça le dais de nuages qui avait jusque-là plané sur la vallée, et bientôt, ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères , on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa fille, se décidant à partir, montèrent sur leurs mulets , qui, sellés et bridés , attendaient depuis plus de deux heures devant l'auberge , en compagnie du guide. Un troisième mulet portait leur valise à Sixt par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ , ayant chargé sur mon dos mon petit havre-sac, je partis à pied sur leurs traces.

Cette montagne que nous gravissions est pittoresque, intéressante. Jusqu'à mi-hauteur, ce sont des croupes magnifiquement boisées : d'abord des noyers , puis les hêtres mêlés aux sapins , bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs sveltes et argentés ; enfin, les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s'élancent vers la nue , plus élevées , plus menaçantes à mesure qu'on s'en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallenche , où elle se termine parla majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues, minées par les eaux; elles ont formé, par des éboulemcnts successifs, dont

LK COL l)'A>iTER>E. 341

le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées , parsemées de riants pûturages, mais qui recouvrent des corps d'hommes, des hameaux , des pays entiers. De loin en loin , (|uel(|ues hardis chasseurs ont escaladé les Fiz; ils disent que sur cet Apre sommet on trouve un lac sombre, profond , dont on raconte, dans la contrée, des choses merveilleuses.

Le dernier village que l'on dépasse , lorsqu'on monte de Servoz, c'est le village du Mont. Frappé du délabrement qui régnait dans ce petit hameau , où je n'apercevais ni habitants ni bestiaux , j'y lis halte auprès d'une fontaine; mais personne no |)arut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si profonde. Si je l'eusse pu, un triste désenchantement eut accompagné ma curiosité satisfaite; en effet, dès le lendemain, en entrant à Bonneville, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recelait tous les malheureux habitants de ce village.

C'est une histoire funeste. Ce hameau , comme les autres de la vallée , avait sa part de biens et de vcM'tus; comme dans les autres, le tra\ail , la simplicité des UKOurs y faisaient régner Tordre, une ino(li([ue aisance; les générations s'y succédaient, obscures , mais unies et paisibles. Cependant (|uelques-uns, ii la fin des guerres de l'empire , revenus dans leurs foyers, y rapi)orlèrent des habitudes (loisiNclé, d'ivrognerie; ils y enseignèrent comment ailleurs on délaissait l'église , comment on s'y mo(|uail du curé ; ils dirent (|ue les Savoyards sont en estime;! Paris . qu'en peu d'-ninées ih y recueil-

lent, pour des services point rudes, une grosse somme d'argent; en sorte que plusieurs, séduits, s'expatrièrent, pour revenir après quelques années. Ils rapportaient la grosse somme , mais , en même temps , des vices inconnus, un libertinage honteux, la science et le besoin de la débauche. Déjà auparavant le dédain des vieilles maximes , le mépiis des rustiques usages , des pratiques religieuses , avaient préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit, pénétra jusqu'au cœur de tous ces foyers ; l'intempérance , la maladie , la misère , comme autant d'ulcères , rongèrent ces familles jadis saines et aisées , et, au bout de peu d'années , cette petite société , ruinée par l'abandon des habitudes d'ordre et de labeur , et unie seulement par le lien du vice et du besoin , formait contre la propriété des communes voisines un abominable complot. Ils s'appropriaient des bestiaux , ils contestaient des titres, ils prétendaient à des terrains, jusqu'à ce que, amenés devant la justice, ils gagnassent leur cause au moyen du faux témoignage, auquel ils s'étaient engagés tous solidairement par un exécrable serment. Le terme de ces crimes était enfin Tenu : les pères et les mères avaient été jetés dans les cachots , et leurs enfants, orphelins, fiétris , dispersés, mangeaient autour des cabanes , ou sur le pavé des villes, le pain amer de l'aumône.

Heureusement je ne savais point ces choses. Assis auprès de la fontaine , j'en admirais le cristal , les mousses éclatantes; je me figurais que ces bonnes gens, que je ne voyais pas sous le porche des mai-

LE COL I) ^^T^u^E. 343

sons, auloiir dos établcs, travaillaicMU dans la loivl, ou taisaient paître an loin leurs nombreux bestiaux. Comment, dans ces lieux écartés, sous ces aimables ombrages, se peindre une peuplade dévorée par ces plaies qui rongent la populace des grandes villes? Comment renoncer, au sein des liantes Alpes, à ce charme d'innocence ([ue l'on vient y chercher comme dans un inviolable asile? V.i pourtant, bien des fois déçue, l'illusion renaît sans cesse, parce que, pour nous, hommes des ^illes, celte grande nature nous émeut, ce silence des montagnes nous parle ; notre cœur s'élève, s'épure, il semble reprendre sa primitive innocence, et bientôt, ne concevant plus le mal, les vices, les abjectes passions, il \a prêtant à toutes choses ce charme qui l'enivre.

Je l'éprouvais, ce charme , dans toute sa pureté , et daN antage à mesure que je m'élevais. Cependant , vers onze heures, quelques nuages planaient audessus des gorges profondes; le .Mont-lîlanc a^ait cet aspect mat qui laisse les arêtes du roc se dessiner toutes noires sur une blancheur terne, et du côté du sud lèvent soufflait par froides bouffées. Je songeai aux pi'édiclions du guide, mais s»'ulement pour rire du bon inilord cpii, alin de ne pas donner ilans un piège imaginaire, s'en était tendu un très-réel à lui-même. De temps en temps, (juand le taillis était moins épais et la pente plus escarpée , je \ oyais les deu\ mulels au-des>us de ma tête, .Milord et sa lille cheminaient sans mot dire, lorxpie le guiile. qui conduisait à la main le mulet de la jeune miss, s'étanl arrêté pour lui montrer (|uel(|ue chose , il sensui\it une sorte dallercalion.

H faut savoir que les guides, en cet endroit, montrent au voyageur une tache de couleur ferrugineuse, qui se voit à une grande hauteur contre la paroi des Fiz. Ils appellent cette tache \ Homme des Fiz, parce qu'ils prétendent qu'elle a la forme et l'aspect d'une culotte jaune, tandis que, tout autour, d'autres apparences complètent , selon eux, la figure du géant. C'est cette curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss : mais, pour lui montrer l'homme, il lui désignait la culotte. L'on sait tout ce que ce mot a d'inconvenant pour des oreilles anglaises; aussi une expression de haute pruderie se peignit-elle sur le visage de la jeune personne, tandis que milord laissait voir sur le sien les signes de la plus comique indignation.

— Ici en haut , à gauche , répétait le guide , une culotte jaune!

— Je défende vos , guide , de dire cette mote !

— C'est que monsieur ne la voit pas. Tenez, juste au bout de mon bâton... une culotte jaune !

Ici la jeune miss redoubla de pudique malaise, et milord , outré de cette récidive : — Vos été iune malproper , monsieur! j'avé dite à vos de ne pas prononcer cette sale mote! Je payé vos, c'été vos d'avoir de l'obédience \ [A sa fille. ) Piqué la miulette, Clara.

La caravane reprit sa route. Le guide, simple chasseur de chamois, guide seulement par occasion > et point au fait , comme le sont ceux de Chamonix, des mœurs et coutumes, comprenait toujours moins à qui il avait affaire. Mais au fond, soucieux seulement de son salaire, il n'insista pas, et, mettant à

LR COL D A.NTER>E. 84ï

sa boucho une ('nornio |)ii)o bien bourrée de labac. qu'il venait de sortir de sa poclie, il se mit à battre le briquet...

Clara à mitord : Ob ! le détestabel perfiumc , si cette gaaeon voulé fiunier son pipe!

Milord à Clara : Je n'avé pas connoissé iune si intolérabel bonime ! Au guide : Je défende vos , guide , de fiumer, pourquoi mon file il craigne la pcrfiume...

— C'est pas du iierfium, c'est du bon tabac, et puis du bon !

— C'est iune pcrfiume mauvaise, je défende vos î

— Kb bien ! tenez , la béte est sûre , je marcbcrai derrière....

Clara : Ob! ob !.... ne quitté pas la miulette!

Milord : Ne quitté pas!... Obe ! ivhat felloiv we hâve there! Je défende vos de fiumer ! Si vos fiumé, je refiusé absoliument de payer vos !

— Ab ben ! ceux-là!... vaut mieux mener les bêtes à la foire, dit le guide en remettant sa pipe dans sa pocbe. Voyons, avançons! ajouta-t-il. Le temps se brouille , il s'agit de passer les neiges.

Kfl'ecliN émeut le ciel s'était de nouveau entièrement cbargé de nuages; toutes les cimes étaient cacbées , et le vent, déjà plus violent, faisait tourbillonner la poussière des ravins. Nous montions depuis près de trois beures, et néanmoins le baut du col i)araissait encore éloigné. Depuis que nous a> ii»ns atteint le bas des rocbers des riz , eu même temps (|ue nous laissions derrière nous les dernières traces de végétation , ces rocbers , que nous conuncncions à lourncM" , nous (lérol),iiciil la vutMle la \ allée <le

Servez. La scène était donc changée : àgaiiclic, des rocs verticaux ; à droite , les bases du Buet , toutes de glaces et de pierres nues; autour de nous , une contrée déserte et morne, dont l'aspect n'était varié que par les blanches plaques de neige qui se montraient à chaque instant plus nombreuses, pour devenu" bientôt continues.

Milord à Clara : J'avé la suspicion que cette drôle ne connoissé pas la irue chemin ?

— J'avé aussi , répondit Clara avec un air d'inquiétude.

Milord : Vos mené nous dans iune mauvaise chemin, guide?

— Ici ! c'est pas de quoi se plaindre. Attendez donc d'être en haut. Avançons , avançons !

Clara à milord : Oh! je craigne beaucoup, mon père !

— Avançons , avançons! Vous n'avez pas voulu m'écouter hier; c'est à savoir maintenant comment nous nous en tirerons.

—Je voulé ritorner, ritorner absoliument ! s'écria la jeune miss très-effrayée.

— Impossible, mamselle. Mais c'est sûr qu'il vaudrait mieux pour nous que nous fussions à cette heure de l'autre côté.

—Arrêtez la miulette, guide, arrêtez ! dit milord. Le guide , tout préoccupé , ne tint compte de cette injonction. Arrêtez! répéta la jeune miss. Arrêtez! répéta milord , tute suite ! tute !

Le guide, sans s'arrêter et sans répondre, regardait attentivement le ciel en arrièi'e de nous. C'est mauvais, dit -il. Puis, arrêtant brusquement les

Page 1